‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 209 sur 214 · I.Oi:i\TI8ANKS · texte numérisé non relu

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avaient habituée à de meilleures façons. Cependant, un jour que l'échafaud avait donné, sans doute, comme elle s'aperçut que le •visage de son amant était un peu moins sombre que d'habitude, elle profita de cet éclairci facial pour risquer une demande : Citoyen, dit-elle, c'est demain le jour de ma ftte, que me donneras-tu pour ma fête?

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— Je te donnerai la vie, répondit le généreux tribun.

Mais après les Saint-Just, les Robespierre et les Marat, vinrent les Tallien, les Barras, les Sièyes; après la terreur, le Directoire; 93 avait voulu imiter Home, 98 voulut imiter Athènes: la courtisane reparut.

Il faut même le dire, le Directoire fut l'âge d'or de la courtisane; l'empire, tout brillant qu'il était, ne fut que son Age d'argent. Ou-

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\ rez les yeux et les oreilles, nous allons raconter des choses fabuleuses.

Nous avons tous entendu raconter par nos pères, n'est-ce pas, tandis que nos mires rougissaient, ces grandes orgies du Directoire; c'était une éjmque qui ne ressemblait à aucune autre, si ce n'est peut-être à celle de la régence : on était si heureux d'avoir échappé aux tueries du 10 août, aux massacres des 2 et 3 septembre, à la guillotine de 93 et de 94, que chacun semblait atteint de folie; on était pressé de vivre et surtout on éprouvait Le besoin de se sentir vivre; l'argent si long-temps enfoui, converti en papier ou exilé, reparaissait à la surface du sol, comme si toute ceinriche terre de France n'était qu'une mine d'or ; les maisons de jeu, les restaurants, les coulisses des théâtres regorgeaient de gourmands, de joueurs et de libertins : pareils à ces matelots qui mettent pied a terre à Brest, à l'Orient ou au Havre, après des traversées de cinq ou six mois, et qui mangent en trois jours leur paie d'une année, il y avait des généraux qui venaient, pendant un congé d'une semaine, manger à Paris leur butin de tout une campagne, et qui profilaient, surtout, de ce besoin de plaisir et de cette recrudescence d'or: c'étaient les courtisanes.

UMSOIM parler notre ami Nestor Koqueplan. le célèbre archiviste

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de l'Opéra, à qui nous avons demandé des renseignements sur chacun des trois sujets que nous venons de traiter, et qui a bien voulu nous communiquer la note suivante, fruit de ses longues et savantes investigations dans les coulisses du théâtre de la rue Le Pelletier.

— Or, en ce temps-là, je le répète, c'est Nestor Koqueplan qui parle, florissait la célèbre Clot....; c'était une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu'une branche de saule ; on disait alors que mademoiselle George

était une belle statue, et Clot une belle créature; ses cheveux

blonds et purs comme l'or, couronnaient un front mat au dessous duquel s'enchâssaient deux yeux de saphir. Sa téte se balançait comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Les amateurs du temps parlent encore les larmes aux yeux, mais de ces larmes qui attestent le regret d'une belle sensation perdue, d'un certain

mouvement de hanche indescriptible qui donnait à tout le corps de Clot... un frémissement d'ineffable volupté. Quand elle levait les bras et se penchait pour commencer une pirouette, quand cette élévation des bras laissait voir librement tout le dessin du corsage, et que l'inclinaison du corps faisait saillir la hanche de cette déli- * 50

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rieuse femme, il parait que c'était un tableau a se brûler la cervelle. Ou ue dit pourtant pas que personne lui ait fait le sacrifice de sa vie, maison cite plusieurs individus qui lui offrirent de plus utiles holocaustes et qui gaspillèrent des millions pour avoir le droit de l'aimer. Le plus brillant , le plus noble de ses adorateurs fut le prince Pignatelli, comte d'Egmonl, Kfflglfrftl . porteur d'un grand nom, possesseur d'une immepSfl fortune et doue des plus beaux instincts d'élégance. Ce lut lui qui Ht venir de Londres la prenûèn berline à ressorts anglais. Cette voiture basse, commode et ivmarquable par sa coupe, fit, dans le temps, une grande impression: ce fut lui encore qui, au grand bal donné par les maréchaux, se présenta dans trois toilettes différentes dont la richesse défraya les conversations de toute une semaine. Dans le cours de ses galantes prodigalités, le prince Pignatelli devait remonter la belle et dépensière Clot Il lui créa un état de maison éblouissant ; lui lit un

revenu annuel de 1,200,000 fr. ; lui donna les plus riches équipages pour Longehainps . dans un temps où Longchamps était quelque chose.

Mais Clot... avait le cœur si bon, l'àme si charitable, il lui arrivait si souvent, par parère, par générosité, de donnera son cordonnier 1,000 fr. d'une paire de souliers pour n'avoir pas à changer un billet ; elle était si compatissante aux misères de la populace théâtrale, des comparses, des figurantes, des choristes, que les magnificences du prince Pignatelli ne suffisaient pas à tant de besoins honorables. L'amiral espagnol Mazaredo vint aider Clot... dans ses charités, et augmenta de A ou 500,000 fr. son modeste revenu. A ces nouvelles largesses de Mazaredo s'ajoutèrent bientôt les petites galanteries de M. Pu — qui venait s'asseoir, seulement à côté d'elle, trois heures pendant son diner. Cette espèce de commensalité inactive ne se payait pas moins de 100,000 francs par an. Total 16 ou 1,700,000 fr. Pauvres danseuses de 18.36, lisez cette insolente addition et dites avec douleur : La danse est perdue.

On cite de Clot... des particularités de luxe vraiment surprenantes. Klle habitait, rue de Ménars, un appartement qu'avait occupé mademoiselle Bourgoin de la Comédie Française. A cette époque Paris était grec ; on décorait les maisons comme le palais d'Againemnon. Les tentures à la grecque de l'appartement de Clot... étaient en drap de Sedan, à 70 fr. faune. Son lit bas et nécessaire-

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mont aussi de forme gret que avait eoùlé 0,000 IV. ; le couvre-pieds netait autre chose qu'un cachemire noir de 15,000 fr. L'estrade de ce lit était recouverte d'un autre cachemire d'une valeur énorme ; enfin le tapis perse de la chambre ne coûtait pas moins de 6,000 fr. Ïjrs bronzes, les statues volés à l'Italie, se heurtaient dans ce gynécée et composaient les menus accessoires d'un mobilier inestimable. Hélas! la pauvre Clot... n'en était pas moins crucifiée, au milieu de son luxe sardanapalien, pai une étrange préoccupalion, ta nature qui s'était épuisée à réunir tant de perfections, avait laissé, dit-on, une tache dans ce bel ensemble. Clot... eût été une demi-déesse si elle avait posé immobile sur un piédestal d'agate ou de malaquite; mais il fallait danser, et la malheureuse hayadére ne

pouvait se dissimuler que l'ébranlement causé par cet exercice diabolique portait un trouble notable dans l'économie de ses émanations corporelles. Henri IV, dans sa rudesse béarnaise, se serait servi, comme il le fit jadis , de l'expression propre pour qualifier cet inconvénient ; plus polis , les gens de l'( >péra se disaient tout bas que Clot... laissait après elle la trace d'un parfum mal corrigé par le musc dont elle faisait abus.

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