UN BATEAU DR BLANCHISSEUSES
On dit que la rivière coule pour loul le monde; elle devrai! couler spécialement pour ces pauvres femmes occupées toute une matinée et toute une journée à laver dans la rivière ou dans le canal.
\j> bateau est grand; il est long, il est recouvert d'un toit en planches supporté par de petites pièces de. bois ; tout . cela parfaitement exposé au froid, au vent, à la pluie, à toutes les intempéries <1e la saison.
Kncore si on ne lavait qu'en été, (tendant les grandes chaleurs !... IVlat aurait presque du charme.
.Mais on lave en toutes saisons, et dans le plus fort de l'hiver même. Pendant que la glace recouvre l'eau, on la casse devant le Imteau, afin que l'on puisse toujours laver.
b»s blanchisseuses sont presque toutes à genoux sur le devant du hateau, les deux jambes dans une espèce de petite boîte en U»is, le
126 l"S HATKAI DE Hl OCIIISStl SES.
corps penché sur l'eau, et tellement penché quelquefois, que l'on up comprend pas comment lu partie supérieure n'emporte eelle qui est... postérieure; mais cet accident n'arrive presque jamais.
Ne croyez point que les femmes qui ont embrassé cet état pénible se plaignent «le leur sort : bien au contraire; vous les entendez presque toujours rire, cbanter. Il n'y a rien de plus pii qu'un bateau de blanclnsseuses.
D'abord, ces dames parlent toujours ; quand ce n'est pas l'une, c'est l'autre; le plus souvent c'est toutes ensemble.
Voulez-vous vous en faire une idée ? Kcoutez un instant :
I S HATKAI [)K BLANCHISSKI'SKS . 127
— Kn voilà mit* qui crotte sa robe! ..
— C'est qu elle méprise les omnibus.
— bi chemise d'un petit-maître... line par (levant .. . grosse par
derrière Fiez-vous done à ees messieurs... Toutes leurs paroles
sont dans le même genre... des pièces ra portées.
— Oh! une pratique qui prend si souvent du haut de ses bas pour mettre aux talons qu'elle en fait des chausettes!... Kn v'ià de l'économie!...
— Qu'on est heureux, ifuon est joyeux au buis de liomainvillt: ! Ali! bien, si j'avais seulement six bonnes camisoles comme celles que je lave-là...
— Bah! laisse donc! tu aurais peur des voleurs; tu n'oserais plus sortir de chez loi... /as gueux, les gueux, sont les gens heureuj:, ils s'aiment entre eux... quand ils ne se donnent pas des coups de poings.
— Le propriétaire de ce pantalon abuse certainement de ses genoux... toujours déchirés... 11 doit être bien galant ce monsieur-là!
— Ah! tu crois donc que c'est en se mettant aux genoux de sa Mie qu'il fait craquer son pantalon ?... Tu es bonne enfant, toi!... C'est tout bonnement un particulier qui a la passion du jeu de siam : «•'est en visant les quilles qu'il se met à genoux.
— I n jupon qui a trente-six pièces C'est gentil |K>ur faire un
costume d'arlequin.
— Ah! Dieu! j'ai les mains que je ne les sens plus!
— Je sens joliment mon estomac, moi!
— Qu'est-ce que tu as pour ton dîner ?
Kien du tout entre deux plats. Situ veux partager, je t'invite ... Kais pas de façon.
C'est en babillant de la sorte que les blanchisseuses trompent le temps, oublient leur pauvreté et achèvent gâtaient leur travail.
Kt venez dans un bateau annoncer a ces blanchisseuses qu'une
J 2S l'.N BATKAU lit: Bl.AX IIISSKI SES.
de leur camarade est malade et sans pam, toutes les femmes qui n'en ont pas pour elle, trouveront ce|>endant moyen de porter des secours à celle qui ne peut pas travailler.