‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 23 sur 214 · ESTAMINETS. — DIVANS · texte numérisé non relu

ESTAMINETS. — DIVANS

lopins (fiif l'on a pris, a Paris, i'hahiUu )«' de fumer, il a dû nécessairement s'établir dansent»' ville un plus grand nombre d'estaminets; cependant 1rs cales <»u l'on ne fume pas sont encore «mi majorité. Ceux (|iii ont fait de grands frais pour s'embellir, ne periiNMiYnt pas que la pipe ou le cigare enfument et noircissent , en fr» de temps, leurs tentures, leurs peintures et leurs dorures.

Il est heureux que le goût de l'élégance , du faste , le désir de briller et de séduire les yeux par un grand luxe ne soient pas ^owire perdus chez les Français; sans cela il n'y aurait plus, à 'Vis, que des estaminets au lieu de cafés, el l'on pourrait s'y rroire en Allemagne, en Flandre ou en Hollande. Il est a remarquer, lorsque l'on visite, à Paris, les lieux OÙ l'on fume, que ce " ut toujours les Immmes qui parlent le plus de leur amour pour

leur patrie, qui s'attachent à prendre les modes et les habitudes i. 17

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(1rs étrangers! Pauvres Parisiens! vous étiez bien plus Français quand vous up fumiez pas!

Kntrons dans un estaminet. Une atmosphère chaude, épaisse, v règne constamment; mais, si vous Mrs habitués de l'endroit « loin de vous fttre. désagréable, l'odeur de la fumée de tabac vous fait plaisir et vous l'aspire/ avec délires.

Presque toutes les tables sont occupées : ici l'on l»oii de la bière, la-bas on hoit du vin, plus loin du café, des liqueurs. Oii né prend pas de glaces dans un estaminet, on v consomme fort peu de limoimdes et de bavaroises. Kn revanche, ;i chaque instant, vous entendez ce cri :

— Du feu, garçon!... Garçon, du feu!

On lit les journaux, ou cause, on a quelquefois sa pipe qui reste a l'estaminet ; mais chaque pipe est numérotée, ou lijeu les fumeurs

i;m ami.m; is. — iuvaxs. I.'H

v font une remarque ; il serait d'ailleurs difficile de les tromper : m» bon fumeur connaît sa pipe aussi bien et quelquefois mieux que sa maîtresse, et il ne ferait jamais à celle-ci le sacrifice de l'autre.

On joue au billard, on fait la poule; on joue aux cartes: le piquet et l'écarté ne sont point bannis de l'estaminet. Lorsqu'on veut s'y livrer, le garçon met sur votre table un grand carré de bois recouvert d'un tapis vert , et vous ave/ sur-le-champ une lubie de jeu.

On pratique aussi beaucoup le domino dans les estaminets; là, «'est une partie à quatre, à laquelle se livrent des amateurs intrépides, qui se renvoient avec une égale satisfaction le dez demandé jmr leur associé et une bouffée de tabac. Plus loin c'est une grave partie à deux. Les adversaires ont déjà plusieurs bouteilles vides, rangées. symétriquement contre leurs dominos . et »|iù prouvent que les combattants ont eu fréquemment besoin de s'humecter.

habitués d'estaminets apportent rarement un grand soin à leur toilette.

Le véritable fumeur est philosophe comme Diopvm- et insouciant comme Jiins; pourvu qu'il porte avec lui sa pipe et du tabac, il saura se passer de tout le reste. Il n'a pas besoin d'argent, et il est certain que cela ne l'empêchera pas de boire autant qu'il aura soif, parce qu'il y a entre les fumeurs une confraternité, un échange de bons procédés que l'on trouve trop rarement chez \rs hommes, et qui peut-être plaide éloquennnent en faveur de la j>ipe.

A la rigueur, le fumeur pourrait même se passer d'avoir sur lui du tabac; le principal c'est qu'il ait sa pipe, sa bonne pipe si bien culottée!... et qui est pour lui ce qu'»sl pour l'Kspagnol sa Umne dague de Tolède ; tout le reste, il le trouvera à l'estaminet.

Youz ce grand homme, bien bàli, quoique un peu trop mu>culeu\ ; à sa mine, à sa tournure, vous devez reconnaître

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un habitué d'estaminet. Il est bien couvert, mais sou habit bleu et son pantalon brun n'ont jamais eu aucun rapport avec la brosse. Il ■ une cravale noire, et ne laisse voir aucun vestige de

col. Son habit, boulonné hermétiquement depuis le bas jusqu'au haut, ne laisse pas non plus apercevoir son gilet. Ses bottes sont fort ternes, mais son chapeau est très luisant et presque neuf; il le porte sur le Côté avec une certaine rràmrif. sa figure fraîche et joviale est encadrée dans des favoris bien épais qui font tout le tour «le son cou. Ses yeux sont vifs, sont teint est animé; il porte la téle haute , et il y a dans sa démarche un léger mouvement de tambour qui donne dans h ni à bien des femmes.

Ce monsieur entre dans l'estaminet. Aussitôt des cris partent de tous les côtés :

— Ah! voila I» !... Ah! arrive donc!... Ilâneur!... lu es en

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retard... — On a déjà joué trois poules! — 11 y a eu une belle partie à quatre. — Tiens, en as-tu de culottée comme ça, toi? — Tu viens d'aller promener ta belle... — Il a traîné le boulot, comme dit l'autre! — As-tu fumé des cigares manilles — et que dis-tu de ceux-ci? en voilà un cigare monstre... Six sous!... Mais c'est presqu'une carotte entière... On se sent quelque chose dans la bouche au moins.

A tout cela , notre fumeur se contente de répondre par quelques poignées de main et des inclinations de tète; puis se promenant avec gravité dans l'estaminet , il dit d'un ton imposant :

— ^ui est-ce qui me prête du tabac ?

— Moi... — Moi... — Tiens en voilà... — Tiens prends dans ma blague.

A toutes ces offres qui lui sont faites avec empressement, notre funieur répond avec beaucoup de calme :

— Voyons... Oh! je ne prendrai pas du tien , à toi , lu as toujours de trop mauvais tabac... et puis lu en demandes dix fois quand tu eu as prêté une...

— Qu'est-ce que <;« t« fait» puisque tu n'en rends jamais.

— Allons, va donc... passe donc ton double-six, et laisse-nous tranquille... Ah! à la bonne heure, voilà mon affaire.

O monsieur a parfaitement bourré sa pipe ; il appelle le garçon, se fait donner du feu, s'allume, envoie quelques bouffées pour s'assurer qu'il est bien pris , va se coucher à demi sur une banquette, près de la table de deux joueurs d'écarté , qui ont déjà bu cinq bouteilles de bière à deux ; là il fume quelques instants avec délices, et presque avec recueillement ; puis tout à coup il s'écrie :

— J'ai soif, qui est-ce qui me donne à boire?

— Moi...

-Moi.

— Tiens , veux-tu du vin ?

— Veux-tu de la bière?

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