RI' R RAI DES NOURRICES
Vous avez un nouveau-né; voire femme ne peut pas, ou ne veut pas nourrir son poupon ; vous n'avez pas songé à demander une bonne nourrice à vos amis et connaissances, ou vous n'attendiez pas IVnfant si tôt; enfin, vous vous trouvez pris au dépourvu. Vous avez recours aux bureaux de nourrices. Il y en a plusieurs à Paris : l'un, passage de l'Industrie; l'autre, cour des Petites-Écuries, faubourg Saint-Denis. Le principal est celui de la rue Saintc-Appoline ; c'est aussi un de ceux où l'on trouve une plus grande variété de nourrices. Vous courez donc rue Sainte-Appoline, une vieille maison, une grande cour, et presque toute la journée des nourrices en disponibilité qui flânent devant la porte, en mangeant des pommes, de la galette ou du fromage ; la nourrice prend beaucoup de nourriture.
Vous entrez au bureau ; vous faites votre demande à une dame, la meneuse, qui peut passer pour le premier commis. Vous ne
H BVRKAU 1)KS KOt'RftICRK.
manquer, pas de dyv : • Donnez-moi «pit'lqiic c hose de bon... de • sûr... que je puisse prendre de confiance. • On vous a fait un petit signe, qui signifie: * Vous pouvez être tranquille; • et on ajoute : « Tenez-vous au pays? •
Non.... pourvu que ee ne soit pas une Lorraine... il v a un
vilain proverbe sur les Lorraines Vli ! je ne nie soucierais |ms
d'une Normande; elle donnerait du cidre à mon enfant... c'est trop rafraîchissant. Je ne veux |ms non plus d'une Picarde; elles ont mauvaise tête; elles se disputent pour un rien, et cela échauffe leur lait. On dit que les Bourguignonnes font trop les gentilles avec los hommes... cela n'est pas rassurant... Je ne désire pas une Bre-
MJRKAC l»K.s NOCRRICKS. U
tonne... Je craindrais de prendre une Champenoise... Du reste, le jwys m'est indifférent.
Pendant que vous dites tout cela, un homme, jeune encore, laid, mal bâti, gros, petit, et d'une tournure commune, entre dans le bureau, tout essoufflé, tout en nage , mais ayant l'air radieux ; il s'écrie :
— Ça y est cette fois! ma femme vient d'accoucher de quelque chose d'un peu soigné!... Ah!... le bel enfant ! 4e ne sais pas à qui il ressemble, par exemple... mais nous trouverons ca plus tard.
Je veux une nourrice très forte : mon enfant est énorme. . . Si j'avais pu lui donner une vache, je l'aurais fait... mais mes moyens ne me le permettent pas. Donnez-moi, s'il vous plaît, une grosse nourrice... avec toutes ses dépendances.
ht notre homme accompagne cette phrase d'un geste significatif, arrondissant ses bras devant sa poitrine, et il pousse un nouvel
10 HURKAU HKS NoIRKK.KS.
éclat de rire; puis tout d'un coup il s'arrête, se frap|>e le front, le ventre, les cuisses, et s'écrie :
— Ah! sapristi! suis-je bete... Ah! je ne m'en suis pas informé... Ah! en voilà une bonne! j'ai oublié de demander quel était le sexe de mon enfant... je ne sais pas si c'est un garçon ou une fille, s'il est mâle ou femelle... La garde m'a montré le poupon, en me disant : « Monsieur Troufaguet, voilà le résultat de votre amour con- « jugal... » Moi, j'ai admiré, embrassé mon résultat... Je l'ai trouvé magnifique, mon résultat... et on m'a dit : « Courez chercher une « nourrice... » Et je suis parti comme un pétard, sans penser à m'informer du plus intéressant... Je vas revenir.
On veut retenir M. Troufaguet ; on lui dit qu'il peut toujours choisir une nourrice pour son enfant ; qu'il n'est pas nécessaire pour cela de savoir si c'est un garçon ou une fille, vu que l'un ou l'autre ont également besoin de téter.
M. Troufaguet n'entend pas cela ; il repousse tout le monde, et sort en disant : « Prendre une nourrice sans savoir ce que je lui « donne... pas si béte!... Vous comprenez bien que si c'est un gar- « çon, je lui choisirai une nourrice plus mâle... plus solide... une « gaillarde... Je vas revenir. »
A peine M. Troufaguet s'est-il éloigné, que vous voyez arriver un grand homme, fort bien couvert, fort mince, ayant des cheveux roux et coupés très ras : à son parler et à sa tournure, vous avez reconnu un de nos voisins d'outre-mer.
L'Anglais s'avance avec gravité près de la dame du bureau, et lui dit :
— Médéme le bureau, je volais tout de suite un bonne nourrice pour manger mon enfant, que mon épouse il povait pas.
On devine que l'Anglais demande une nourrice pour faire manger son enfant; avec les étrangers, il faut traduire leur pensée. La dame du bureau donne ses ordres pour que l'on fasse venir une collection de nourrices.
IU KKAi DES NOURRICES. ( |
L'Anglais reprend :
— Médéme le bureau, je volais aussi dire à vous... il fallait que le nourrice inange mon enfant toujours sur les lieux.
— J'entends ; milord veut une nourrice sur place.
— Oh! no! no!... pas de place... toujours le nourrice suivait nous... Nous voulons emporter le nourrice partout, dans le voiture ou le campagne, c'est égal.
— C'est ce que je vous dis, milord, vous désirez une nourrice sur place.
— Mais no... J'avais assez de place... je prendrai pas celle de le nourrice.
On a beaucoup de peine à faire comprendre à l'Anglais qu'on entend parfaitement ce qu'il désire. Pendant qu'on y travaille, arrive un monsieur d'une cinquantaine d'années, mis avec une certaine prétention , le chapeau un peu de côté , le regard fripon , et cherchant à se donner encore l'air séducteur.
Il se pose sur-le-champ au milieu de la salle, en disant :
— C'est encore moi!... c'est toujours moi... Kn ai-je fait de ces
coquin* d'enfants... Je suis une bonne pratique... Il est vrai que je me connais parfaitement en nourrices : dès que l'on a un enfant dans ma famille, ou parmi mes connaissances, on me le fait savoir.
12 Itl llK.U lit.S SOI HKICLS.
t:t l'on nie charge de venir ici. Aujourd'hui, je viens pour ma cousine... femme délicieuse!... avec laquelle je suis... très intime ; elle vient de mettre au monde une petite lille... qui ressemble comme deux gouttes d'eau à quelqu'un de ma connaissance.
En disant ces mots, le séducteur suranné sourit d'un air malicieux et jette sur lui-même un regard de complaisance ; puis il reprend :
— Voyons, madame, faites-moi voir beaucoup de nourrices... de toutes les tailles, de toutes les grosseurs... je vous préviens que je serai très difficile. . . parce que la lille de ma cousine m'intéresse. . . personnellement.
Mais déjà une foule de paysannes remplit la salle. Il y en a pour tous les goûts; cependant, qui en voudrait une absolument jolie aurait quelque peine à la rencontrer. Il paraît qu'en général la l>eauté ne se fait pas nourrice.
Vous ne savez à laquelle entendre lorsque vous êtes au milieu de ces campagnardes qui, pour être choisies par vous, tachent de prendre un petit air agréable qui ne va pas toujours à leur physionomie. Vous hasardez quelques questions :
— De quel pays êtes-vous?
— De Morvilliers, monsieur, à cinq lieues et demie de Beauvais... un joli petit endroit, monsieur... tout le monde s'y porte ton, monsieur... les enfants y viennent comme des champignons...
— Que fait votre mari ?
— Il est vigneron, monsieur... nous avons aussi des vignes à nous!... Oh! nous ne sommes pas malheureux... si je prends un nourrisson, c'est que nous aimons beaucoup les enfants chez nous... et comme j'en avons que sept . . .
— Ah! vous avez sept enfants...
— Tiens, pardi, j'espère bien ne pas être au tout ; ma mère en a eu quinze.
— Et combien voulez-vous |>our nourrir mon «'niant ?
— Dix-huit francs |>ar mois, non compris le sucre, le café et !<•
Ill'IW \ I flKS ftOURRJCKS. 13
savon... Après ça, vous êtes le maître d'ajouter d'autres petites douceurs... vous entendez ben que tout ce que vous m'enverrez, vous pouvez être sûr que c'est vot* enfant qui l'aura... et puis d'ailleurs il y a le médecin du pays qui est chargé de venir voir nos nourrissons...
Pendant que vous causez avec une nourrice, les autres jettent sur elle des regards jaloux, craignant déjà qu'elle ne leur soit préférée ; de votre côté vous les passez toutes en revue. Quoique la santé et la propreté soient ce que l'on doive chercher d'abord chez la personne à laquelle on confie son enfant, nous ne pouvons nous empêcher de nous laisser séduire par les yeux, et la plus gentille aura presque toujours la préférence.
Cependant l'Anglais examine toutes les nourrices qui sont devant lui, mais il ne semble pas satisfait ; de temps en temps il secoue la n'-te, en murmurant :
— C'était pas encore va que je volais por le uorrisseinent de iikmi grosse petite missî
ïa: ci-devant jeune homme agit d'une autre manière. Sans s'amuser à examiner la ligure d'une nourrice, il va lui tater le sein; il >demande à le voir, puis il |>asse à une autre avec laquelle il en fait autant.
14 bUHKAl' DES NOt'KItlCfcS.
Lîi dame du bureau, impatientée de ce manège, dit enfin d'un ton sévère :
— Monsieur, vous avez une singulière façon de chercher une nourrice... ordinairement on se contente de regarder et on ne tàte l»as toutes ces dames comme vous le faites.
— Eh bien, madame, on a tort! répond le monsieur en faisanl le joli-cœur. Croyez-vous que j'aie envie de prendre chat en poche |)our l'enfant de ma cousine... qui m'est si chère! TAter est le plus important, madame. D'autant plus que la petite promet d'être fort jolie, et je n'ai pas envie de lui donner une nourrice qui la rende camarde!
— Camarde! et depuis quand, monsieur, une nourrice peut-elle rendre camard l'enfant qu'on lui confie.
— Il me parait, madame, que vous n'avez pas lu Rabelais , car ^ vous ne m'adresseriez pas cette question!
— Rabelais... Non, monsieur, je ne l'ai pas lu en effet, et que dit-il ce Rabelais concernant les nourrices?
— Il dit, madame, que lorsqu'une nourrice a les seins trop durs, l'enfant , qui a presque toujours le visage collé dessus , finit nécessairement par avoir le nez retroussé ou épaté, tandis que, lorsque les objets prêtent, le nez s'y enfonce facilement et sans prendre une mauvaise forme. Or donc, madame, je ne prendrai aucune de ces dames, parce qu'elles les ont trop durs.
— Vous êtes le premier que j'entende se plaindre de cela , monsieur. Au reste , je voua préviens que je ne vous laisserai pas chercher une nourrice de cette manière ; j'ai remarqué que vous nu faisiez pas autre chose et que vous n'arrêtiez jamais personne. A l'avenir, monsieur, on vous reconnaîtra.
Le ci-devant jeune homme se pince les lèvres , fait une demipirouette et sort, en disant :
— Ma foi, je vais conseiller à ma belle cousine de nourrir ellemême... et je réponds que sa pelite ne sera pas camarde.
RI RFA 1 DRS NOlRRICKS. |
A peine ce monsieur est-il |>arti, que l'Anglais pousse un cri de joie» en disant :
— Oh! voilà bien ce qu'il fallait à moa! 0 beautiful nourrice! quel beau laitage elle devait donner!.... c'était bien le couleur que je volais offrir à mon gros petite dcar miss.
En disant ces mots, ce monsieur s'élance à la rencontre d'une nourrice qui vient d'entrer dans la salle et qui a les cheveux parfaitement rouges. C'était là ce qu'il cherchait depuis long-temps ; il s'en empare, l'arrête aussitôt et l'emmène en triomphe avec lui.
M. Troufaguet ne tarde pas à revenir aussi au bureau, en s'écriant :
Mon résultat est un garçon... j'en ai la douce certitude; vite une forte nourrice. Je veux que mon petit résultat pousse dru comme une asperge, et lorsqu'il sera de la garde nationale, il pourra prétendre aux grenadiers.
On présente à M. Troufaguet une paysanne de cinq pieds trois pouces et grosse en proportion de sa taille ; il l'arrête sur-le-champ sans prendre aucun renseignement , et s'informer même du pays qu'elle habite; le principal pour lui est que son fds ait une nourrice qui ressemble à un colosse.
ïl l'emmène, en la prenant sous le bras, enchanté de voir qu'elle a la tête de plus que lui , et s'écriant à chaque instant : * Avec une « nourrice de cette taille, mon fds sera nécessairement dans les « grenadiers. »
Et vous, qui cherchiez aussi une nourrice pour le nouveau-né que le ciel vous envoie , vous hésitez long-temps... vous prenez des informations, vous avez si peur d'être trompé et de confier votre enfant à ces mercenaires qui ne voient dans l'état de nourrice qu'un commerce, et dans l'enfant qu'on leur confie qu'une marchandise sur laquelle elles doivent gagner.
Mais les apparences sont si trompeuses!... et quelquefois l'objet de votre tendresse, de vos espérances, n'a-t-il pas péri par le manque
Mi M ItKAl )>»,S NOl HIIH.KS
do soins, la négligence ou lu sottise d'une nourrice, que vous aurez payée bien cher et en qui vous aurez eu toute confiance. Souvent la meilleure est colle que rien ne recommande! En cela, comme en toute chose, il faut donc se fier à la Providence, et la prier de veiller sur ces petites créatures qui n'ont pas demandé à naître, et qui ne peuvent encore avoir mérité de mourir.
HAINS \ hOMICIW..
Encore une invention moderne, quoiqu'on prétende qu'elle soit renouvelée des Grecs; mais les Grecs étaient plus somptueux, plus sybarites que nous : ils avaient des maisons avec des portiques, des salles vastes et bien aérées, des cours avec des bassins et des fontaines ; ils possédaient nécessairement des salles de bains, et n'avaient pas besoin qu on apportât une baignoire toute pleine à leur domicile.
A Paris, où l'on n'a point de place pour s'étendre, où on loge
cent vingt personnes, et quelquefois beaucoup plus, dans une seule
maison ; où ce que l'on appelle une chambre n'est souvent qu'un
petit emplacement de douze pieds... et pas carrés, dans lequel vous
êtes obligé d'ouvrir votre fenêtre quand vous voulez mettre votre
habit ; où la même pièce sert quelquefois d'antichambre , de salle
à manger, de salon et de cuisine ; où l'on a un seul palier pour quatre
locataires, où il n'est pas rare de voir l'un y allumer du feu dans
un fourneau, un autre v battre son habit, et une troisième personne i t
IH BAINS A DOHKIILK.
y décrotter ses souliers... tout cela parce qu'on n'a point de place* «lans son appartement ; rotlS |>ensez bien que les salles île l>ains sonl rares, surtout dans la classe bourgeoise, dans la petite propriété, qui a bien trouvé le moyen de faire un lit dans un divan, mais qui n'a |mis encore songé a en faire un dans une baignoire... cela viendra peut-être... nous inventons tous les jours.
(h* donc, pour ceux qui n'ont point de baignoire chez eux, il fallait recourir aux établissements de bains lorsqu'on éprouvait le besoin ou le désir de se plonger dans l'eau ; ces établissements ne sont
point rares à Paris ; on en trouve a peu près dans chaque quartier ; mais il y a des quartiers si grands, des rues si longues; il fait si mauvais temps quelquefois, et lorsque vous n'êtes pas bien portant.
ii.w>s a iioMicici:. I»
quand c'est pour voire santé que vous prenez des bains, vous n'êtes pas toujours disposé à sortir pour aller les chercher.
Maintenant tous ces ennuis ne vous atteindront pas : on vous apporte un bain à domicile; que vous demeuriez au quatrième, au cinquième, sur les toits même, on vous y apportera également votre bain ; rien n'arrête les entrepreneurs ; et d'ailleurs le bain à domicile est essentiellement philantropique. Vous n'avez qu'à vous rendre à l'établissement, donner votre adresse, dire l'heure à laquelle vous désirez vous baigner, répéter en partant : « Servez chaud ! » et vous ♦Mes servi.
A la vérité, comme les meilleures choses ont toujours leurs côtés imparfaits, le bain à domicile a bien aussi quelques petits désagréments. Par exemple , vous attendez votre bain ; quelquefois à onze heures il n'est pas encore venu... cela vous contrarie d'autant plus que vous avez déjà faim . et il ne faut pas songer à manger avant d'être dans l'eau.
Enfin on carillonne à votre porte : c'est votre bain qui arrive ; vous êtes dans le ravissement , et vous dites à votre domestique : Faites apporter la baignoire ici, dans ma chambre à coucher... Les porteurs dérangeront un peu la console... ces gens-là sont très adroits.
Ias bruit des gros souliers ferrés vous annonce les porteurs ; leurs pieds laissent des marques sur le parquet ; mais vous ne pouvez pas exiger que des hommes de peine soient chaussés avec des bottes vernies.
Patatras!.... ce bruit part du salon qui précède votre chambre à toucher.
• Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela? » dites-vous en faisant un saut dans votre lit.
Tne grosse voix enrouée vous répond :
• C'est rien!... c'est rien!... quèques petites tasses!... ttah! ça . se recolle... et ca n'y paraît plus... On recolle ben des assiettes! • et r'esl ben plus grand que ca! »
20 HAINS A MlMICILE.
Votre bO!MM% qui entre dans votre chambre, vous dit d'un air piteux :
« Ah! mon Dieu, madame!... ce sont les|M>rteurs (jui ont cogné * la baignoire contre le guéridon sur lequel est votre cabaret; la « secousse a fait tomber deux tasses qui se sont cassées... »
En ce moment, les porteurs entrent dans votre chambre à coucher : l'un d'eux écrase d'abord la patte de votre chat, qui se sauve en miaulant.
— C'est rien! c'est rien! dit le porteur. J'ai une fois applati un chat contre une porte, qu'on ne distinguait plus sa tête de sa queue.*, il a encore vécu six semaines comme ça! les chats ont la vie dure.
El les porteurs s<- dirigent avec la baignoire vers IVncoigiituv d'un*' fenêtre.
ll.Vl.NS A DOMIULK. 21
En repoussant une causeuse un peu vigoureusement, et sans avoir regardé derrière , les porteurs la cognent contre une fort jolie étagère, que vous vous plaisez à orner de ces jolis petits objets à la mode qui coûtent fort cher à Paris.
l ue statuette de Danlant représentant une de ses charges les plus spirituelles, est renversée par le choc et se brise sur le tapis.
— C'est rien! c'est rien! disent les |)orteurs! des petits bons hommes en plâtre.... on en trouve tout le long des boulevards.... tenez, tout à l'heure, dans la rue, il y avait un homme qui en portait tout plein sur sa tète... et de plus grands que ça!... et avec de la couleur dessus ! c'est plus beau !
I^s hommes vont chercher l'eau ; vous ne manquez pas de leur «lire :
— Tâchez de ne point renverser d'eau dans l'appartement : faites attention . je vous en prie... allez doucement.
— Soyez tranquille, madame, gnia |ws de danger. |jes porteurs n'ont jws fait trois fois avec leur seau le chemin du carré :i votre rhainbre à coucher, que vous avez dans voire apparic-
'12 BAINS A IHOUUI.F..
ment une traînée d'eau bien limpide , un joli ruisseau dans lequel vous |K)urriez encore prendre le plaisir de la pèche.
— Mon Dieu! — mais voyez donc que d'eau par terre!....
— C'est rien! c'est rien! disent les porteurs. Dam! on ne peut pas empêcher les seaux de goutter... mais ça s'essuie avec un torchon, et puis c'est pas sale, au contraire, ça fait du bien, ça lave l'appartement.
Vous regardez votre bonne en soupirant, et celle-ci vous dit pour vous consoler :
Ah! madame, si vous pouviez voir dans le salon!... c'est bien pis... on irait en bateau!
Enfin votre baignoire est pleine, et vous vous dites :
— Oublions tous ces accidents.... au moins je vais avoir le plaisir de me baigner chez moi... dans ma chambre... bien à mon aise.. .
Vous quittez votre lit, et vous entrez dans la baignoire. Mais à peine étes-vous dans l'eau , que vous appelez votre bonne en vous écriant : Je cuis, je brûle... ce bain est trop chaud!... De l'eau froide... vite de l'eau froide!
Votre bonne court dans l'appartement. Pendant qu'elle va de coté et d'autre, ne pouvant rester assise dans votre baignoire où vous cuisez, vous vous tenez debout. Mais vos jambes brûlent et votre corps géle.
Enfin votre domestique reparait, apportant une carafe à moitié pleine, qu'elle vide dans votre baignoire, où cela fait absolument autant d'effet qu'un grain de sel dans une marmite.
Vous vous décidez à sortir entièrement du bain, parce que vous auriez parfaitement le temps de vous enrhumer avant qu'on ne l'eût mis au degré de chaleur qui vous convient.
Vous vous essuyez à demi, et vous refourez dans votre lit, où vous tachez de vous sécher, en disant :
— Ce n'est pas avec une demi-carafe d'eau que mon bain deviendra prenable.... il faut d'ahonl <\ter de l'eau. Prenez un seau...
MAINS A IHIMH'.II.K. K
une grande terrine... eh! mon Dieu! faites du gâchis à terre! cela m'est bien égal... un peu plus, un peu moins!., maintenant j'ai pris mon parti!
La domestique exécute vos ordres , elle apj>orte des vases de toutes les dimensions ; je ne vous nommerai pas tous ceux qu'elle croit devoir prendre , dans son zèle à vouloir oter de l'eau chaude ; tout cela déborde et fait des cascades ; votre appartement est devenu un bassin dans lequel on pourrait exécuter les jeux hydrauliques les plus variés.
Vous quittez de nouveau votre lit, vous marchez dans un lac pour arriver à votre baignoire ; vous y êtes , vous entrez dans votre bain, et vous n'avez pas du tout l'air satisfait.
— Est - ce que madame a encore trop chaud ? demande la domestique.
— Trop chaud!... non certainement! au contraire, c'est qu'il me semble que j'ai froid... vous avez oté trop d'eau chaude. — Je n'ai pas envie de m'enrhumer... il faut absolument réchauffer mon bain... vous voyez que je grelotte... Faites chauffer de l'eau, apportezm'en... qu'elle soit bouillante... — Vous avez du feu dans votre cuisine, j'espère...
— Ah! mon Dieu, non, madame... il s'est éteint pendant que je vidais votre baignoire.
— Alors mettez un chaudron... une bouillotte dans cette cheminée... Hâtez-vous, je vous en prie!
Et la bonne, pour ranimer le feu, se met d'abord à le souffler, et recommence ses évolutions dans l'appartement, en y promenant des chaudières et des bouillottes, tout en murmurant :
— Quoique ça, madame... vous étiez si contente de prendre un bain dans votre domicile... Dites donc, madame... pour rafraîchir ou réchauffer l'eau, il me semble que ce n'est pas si commode que quand on lâche un robinet ?...
Vous ne répondez rien, vous êtes extrêmement vexée, et vous
21 HAI>S A ImMUII.K.
voudriez jMHivon laver la a votre domestique comme vous vous lavez le corps, c'est-à-dire d'une façon désagréable.
Apres avoir souillé son feu uemfanl cinq minutes, la bonne revient de la cuisine avec une inannile pleine d'eau bouillante; elle court à la baignoire en vous criant :
— Attendez, madame... en voilà de la chaude... ca va joliment vous faim plaisir!
Kt avant que vous ayez eu le temps de vous mettre de coté et de lui dire de prendre garde, la bonne a renversé toute la marmite d'eau bouillante derrière vos épaules.
La douleur vous a fait jeter un cri.
— C'est pas encore assez chaud? dit votre domestique.
— Kli si, mon Dieu! au contraire, c'est trop chaud... c'est-à-dire que vous m'avez brûlé le dos...
— Je fais cependant tout ce que madame me dit... Je vas en remettre sur le feu...
— Non, c'est inutile... j'en ai bien assez... donnez-moi mon linge pour m'essuyer... Je vais sortir de ce bain...
Vous sortez de votre bain, vous vous essuyez avec du linge froid, et vous vous remettez dans votre lit en jurant, comme ce corbeau de la fable, qu'on ne vous y prendra plus.
Tous ces petits désagréments n'empêchent pas les bains à domicile d'être souvent utiles et commodes, et d'obtenir un grand succès à Paris. Tous les porteurs ne sont point maladroits comme ceux que nous venons de voir ; et avant de vous mettre dans votre bain, vous devez avoir la précaution de vous assurer s'il est bien au degré de chaleur que vous désirez.
Après avoir montré les inconvénients d'une chose, il est juste d'en faire voir aussi les agréments.
Ainsi, en faisant venir un bain chez vous, rien ne vous empêche de transformer en salle de 1min la pièce de votre appartement où il vous est le plus commode de vous tenir.
BAINS A DOMIClLKi 12
Les James se baignent quelquefois dans leur boudoir, «M tout en faisant verser dans leur bain «les essences, des parfums, des cosmétiques qui adoucissent la peau, elles lisent un roman de leur auteur favori .
Il faut avoir grand soin de ne lire qu'un ouvrage qui plaise, sans quoi on pourrait s'endormir dans le bain, comme ce monsieur qui semble goûter la plus douce béatitude; mais c'est fort dangereux.
L'homme de lettres fait placer la baignoire dans son cabinet, tout près de son bureau ; il écrit ou il lit, tout en se baignant , et l'eau, en rafraîchissant ses idées, rend son style plus coulant et plus doux.
A Paris, où tout prête à rire, où l'on lire parti du sujet le plus
grave comme du plus léger pour s'amuser, se moquer ou tourner
20 BAINS A DOMICILK.
quelqu'un en ridicule, les bains à domicile ne pouvaient manquer d'être exploités, et voici ce qui arriva dans la grande ville :
Une jeune grisette, gentille, espiègle, mais vindicative, venait de louer une jolie chambre dans une assez belle maison de la rue Saint- Jacques.
l^e propriétaire de cette maison était un vieux monsieur tatillon, méfiant, méticuleux et tant soit peu ridicule (il y a dans Paris des propriétaires comme cela). Celui-ci ne manquait jamais d'aller prendre des informations sur les personnes qui avaient loué chez lui.
Notre propriétaire ne manque donc point à ses habitudes. 11 se rend à l'adresse laissée par la grisette. Pas de portier dans la maison ; il s'informe, chez une fruitière, de mademoiselle Anastasie.
Les réponses de la fruitière sont rassurantes : Mademoiselle Anastasie est une brodeuse, qui a du talent; elle aime à rire, a chanter ; elle reçoit bien par-ci par-là un jeune étudiant, ou un avocat stagiaire, mais ces messieurs se retirent régulièrement avant minuit, et mademoiselle Anastasie paie toujours comptant le demi-quarteron de beurre ou la part de fromage de Brie dont elle fait emplette.
Le propriétaire est assez satisfait; cependant pour être plus tranquille et connaître le mobilier de la jeune fille, il juge plus sage de monter chez elle.
— Au quatrième au dessus de deux entre-sol, lui dit la fruitière. Tne patte de biche au cordon de la sonnette... L'escalier est propre comme vous et moi.
Notre homme monte jusqu'au cinquième; l'escalier était assez propre, et le propriétaire se disait :
— Pour une petite maison qui semble habitée par des ouvriers, eelle-ci n'est point trop mal tenue...
En gravissant le dernier étage, le propriétaire n'est plus aussi satisfait : il commence à trouver de l'eau de distance en distance ; bientôt il y en a sur toutes les marches. Parvenu au palier du dernier étage, il faut traverser presqu'un torrent pour arriver à la porte de