BAINS A DOMICILE
mademoiselle Anastasie, car c'est de là que semble partir le fleuve qui déborde ensuite sur l'escalier.
Cette porte n'était fermée qu'à demi. La grisette, qui a entendu monter, parait en petit jupon et en camisole à taille sur le seuil de son appartement : elle fait un salut gracieux au propriétaire, mais relui-ci, qui a déjà pris sa résolution , y répond par une fort vilain*» grimace.
— Donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur, dit Anastasie, vous allez vous reposer un instant .
— Ce n'est pas la peine, mademoiselle, répond le vieux monsieur d'un ton fort sec, car je n'ai (pie deux mots à vous dire... je vous rapporte votre denier à Dieu ; vous ne devez pas espérer loger dans ma maison.
— Eh pourquoi donc cela, monsieur? s'écrie la jeune fille; j'espère bien que les informations que vous avez prises ne peuvent pas m'étre défavorables... mes mœurs sont irréprochables... je ne vais au spectacle que chez Bobino; je ne danse qu'au Prado; je ne dîne que chez FUcotot... et quant à mon mobilier, entrez, monsieur, et vous verrez qu'il y a de quoi payer dix termes comme votre chambre.
— Mademoiselle, les renseignements que j'ai obtenus sur vous ne sont nullement capables de vous nuire... je vois bien d'ici que vous êtes sufiisamment meublée... mais je vous répète que vous ne pouvez pas loger dans ma maison.
— Mais alors pourquoi cela, monsieur? je veux, je demande, j'exige une explication... Hendre* un denier à Dieu est un affront, monsieur, et je n'endure point patiemment la moindre insulte.
— Puisque vous tenez al>solument à savoir pour quelle raison je vous rends le vôtre, eh bien je vais vous le dire, mademoiselle : c'est que votre carré est une marre d'eau, que l'on ne sait où poser le pied; que toute cette eau vient de chez vous... et je n'ai pas envie que vous fassiez de pareils gâchis dans ma maison. L'eau s'infiltre
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dans les carreaux, mademoiselle, et puis dans les plafonds... et ensuite eela détériore, pourrit une maison, et à chaque instant ce sonl des ré|>arations à faire, et tout cela parce qu'on a dos locataires qui font de |H»tiles rivières chez eux... Merci... j'aimerais mieux perdre deux termes.
— Mon Dieu, monsieur! pour un peu d'eau à terre, voilà bien des proies... j'ai fait venir un bain chez moi... J'adore me baigner, je vivrais dans l'eau... J'y lis, j'y inange, j'y dors... Je ne sais jws ce que je n'y ferais point!... 11 n'est pas défendu de se baigner chez soi. Par exemple, les porteurs, en vidant mon bain, ont répandu un peu d'eau sur le carré, mais vous voyez bien que ce n'est |»as ma faute.
— J'en suis fâché, mademoiselle, mais puisque vous aimez tant l'eau, j'aurais peur que vous ne prissiez trop souvent des bains dans votre chambre ; je ne puis pas avoir le plaisir de vous louer.
— Ha ea, monsieur, mais vous ne prenez donc jamais de bains chez vous... vos locataires s'en privent donc aussi?
— Mon, mademoiselle; mais quand on fait venir un bain chez moi, ou dans ma maison, on prend des précautions... beaucoup de précautions... On n'inonde pas l'escalier. Voilà votre denier à Dieu.
— C'est «loue bien décidé, monsieur?
— Comme je m'appelle Triflbuillard, mademoiselle. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Kt le propriétaire redescend l'escalier, tandis que la jeune lille se penche sur la rampe, en lui criant :
— Monsieur Triflbuillard, vous êtes une vieille pomme cuite, mais vous aurez de mes nouvelles!
Mademoiselle Anastasie n'était pas lille a ne point tenir parole; elle se promène dans sa chambre en cherchant son moyen de vengeance ; ne trouvant rien en se promenant, elle s'assied, se frotte le front, se gratte le nez, l'oreille, et bientôt elle fait un bond sur sa chaise; sa ligure s'c|miiuuit, et elle s'écrie :
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— C'est cela... c'est bien cela... je liens mon affaire! Oh! ee sera ravissant, mirobolant!... » (Mirobolant est un nouveau mot employé à Paris , dans le style excentrique , et qui veut dire plus que magnifique. )
\m jeune tille sort, va dans une rue voisine, s'adresse au premier eoininissioimaire qu'elle aperçoit, lui dit de la suivre, et se dirige vew le plus prochain établissement de bains à domicile. Elle s'arrête à quelques |>asde la porte, donne à sou commissionnaire l'adresse bien exacte de M. Triiïouillard, propriétaire, rue Saint- Jacques, et lui dit :
— Va commander, pour ee monsieur, un bain pour demain sepl heures du malin.