I.KS MARCHANDS 1>K CHEVEUX
Vous êtes monté chez un coiffeur, avec un de vos amis qui veui se faire bichonner pour aller tliner en ville. Gomme vous ne possédez plus qu'une fort petite quantité de cheveux, vous ne pensez pa> à imiter votre ami, et vous allez vous jeter sur un divan où vous vous disposez à lire un" journal, lorsque le coiffeur s'approche de vous, el vous dit avec un sourire charmant.
— Kst-ce que monsieur ne se l'ail pas coiffer?
— Moi! et comment voulez-vous qui* je nu» lasse coiffer?... je n'ai plus de cheveux.
— Oh! pardonnez-moi, monsieur, vous en avez! ■ — Oui, quatorze ou quinze environ.
— Oh ! je vous réponds, monsieur, que vous en avez plus que vous Dépensez... D'ailleurs, nous avons une manière d'arranger cela ; je vous certifie qu'on peut vous coiffer fort hien. îsi monsieur veut me confier sa téle, il n'en sera pas fâché ; je lui ferai une raie, et je le bouclerai dans le dernier genre.
l i s maiu HANhs ni: ciikvki x.
Vous (Mes curieux de savoir comment on s'y prendra pour vous coiffer et vous Injurier, lorsque vous Mes à peu près chauve, et vous abandonnez votre tète a l'artiste qui doit y opérer des prodiges.
Le coiffeur vous fait asseoir dans un excellent fauteuil, vous met un peignoir bien blanc, puis travaille sur votre tète; il vous crêpe iifec une espèce de fureur; on dirait qu'il espère parvenir à faire mousser vos cheveux, comme s'il battait des blancs d'œnfs. Il en fait passer huit sur votre oreille gauche, six sur la droite; il pommade, il frise, il roule, il passe tout cela au fer. Knfin le prodige est terminé... Vous êtes coiffé.
Vous courez vous regarder devant une glace ; vous êtes fort curieux de vous voir... Vous n'apercevez sur votre tête qu'une espèce de petit crêpé qui n'a pas l'air de tenir à votre nuque; vous vous trouvez horrible; vous étiez infiniment mieux avant de vous faire coiffer, mais l'artiste vous crie aux oreilles :
— J'espère que monsieur est satisfait et qu'il me donnera sa pratique.
Il y a ensuite, à Paris, le coiffeur profondément amoureux de son Hat, qu'il regarde comme un des premiers de tous; cet artiste est persuadé que tout se rapporte aux cheveux et que ce sont eux qui ont fait les révolutions et détruit les empires.
lorsque, devant lui, vous parlez de <Sapolvon% il s'écriera :
— Ah! s'il n'avait pas proscrit les queues, il régnerait encore. Si vous vous plaignez de la stagnation du commerce, il dira :
— Comment voulez-vous que les affaires marchent bien?., les trois quarts des hommes ne sont pas coiffés!
Si vous parlez du cours de la rente, il murmurera :
— La rente doit nécessairement monter... les pommades regorgent, on ne sait plus qu'en faire... On ne sait plus où placer son argent... on achète!
Knfm, si vous laissez échapper quelques mots qui annoncent que
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vous ave/ a vous plaindra lie la fidélité de voira maîtresse, !<• coiffeur s' «'Triera encore :
Kh! monsieur !.. . comment voulez-vous mie les femmes soient fidèle;... Klles ne |M»rlent plus de poudra.. « et elles ont leurs cheveux lisses... Comme cela les coiffures peuvent soutenir des assauts!... sans que cela paraisse.
Les coiffeurs de Paris se croient donc des hommes indispensables; la plupart des petites maîtresses sont du même avis. Les dames tiennent à être bien coiffées et à ce que leurs maris le soient également .
MAGASINS M NOUVEAUTKS.
Ils ont, à Paris, une prépondérance, une étendue et un faste qui semblent vouloir écraser toutes les autres industries.
Autrefois on trouvait des boutiques qui tenaient de la nouveauté; ensuite sont venus les magasins; niais aujourd'hui, à Paris, ces magasins sont devenus des bazars immenses; quand vous entrez làdedans, c'est presqu'une ville que vous avez à parcourir.
Au rez-de-chaussée des salles spacieuses, décorées avec luxe, avec élégance; des comptoirs dans le gout de la renaissance, des glaces partout; un parquet mis en couleur, ciré, frotté, et des tapis étendus sur les chemins que vous devez parcourir. Vous croyez vous tromper ; vous vous imaginez être dans une galerie de Versailles, et vous n'oseriez plus entrer dans ce palais pour y acheter un gilet de flanelle ou de quoi vous faire une camisole, si vous n'aperceviez un monde de commis, d'employés, allant, venant, i. 31
2Y2 magasins ut-; soi vkactks.
pliant, dépliant, mesurant, empilant des étoiles, des ehales, des écharpes, des robes, des foulards, des fichus, des cravates! et unr foule de gens de toutes les classes, regardant, admirant, et achetant de tout cela.
Si vous vous décidez à entrer dans une de ees grandes maisons qui dédaignent les montres et tout ce qui se voit du dehors, qui laissent le charlatanisme des étalages aux établissements du second ordre (dans les magasins de la Pille de Paris par exemple ), un monsieur en habit noir, aux manières distinguées et polies, vient sur-le-champ à vous et s'informe de ce que vous désirez.
— l'ne robe de mousseline.
Aussitôt ce beau monsieur s'incline, vous fait signe de le suivre et marche devant vous. H vous fait traverser une foule de salles : il y a le quartier de la laine, celui de la soie, celui des étoffes de fantaisie, celui des mérinos, celui des chales français, celui des cachemires, etc., etc. Quand je vous disais que c'était une ville à parcourir. Enfin vous arrivez à la mousseline.
Votre conducteur s'incline encore et s'éloigne; vous vous trouvez alors vis-à-vis de jeunes gens fort élégants, qui ont de très bonnes manières, qui s'expriment avec recherche et qui vous rappellent les habitués des Bouffes et du foyer de l'Opéra.
Ces messieurs vous font voir les marchandises que vous désirez, en y mettant une grâce, une complaisance qui vous charment, et trouvant souvent moyen , tout en vantant la finesse d'un tissu . la beauté d'une étoffe, de glisser un mot flatteur pour la personne qui vient acheter.
Vous êtes éblouie par la splendeur , la richesse des magasins ; captivée par ce qu'on vous montre , charmée de la politesse , de la galanterie des commis, vous vous laissez séduire, étourdir. Vous aviez l'intention de ne dépenser que deux cents francs, et vous achetez pour mille francs. Vous vous écriez :
— Mon Dieu ! mais je n'aurai pas assez d'argent sur moi!
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On vous répond bien vite :
— Cela no fait rien, madame!... Que ceci ne vous arrête pas... (Choisissez tout ce qui vous sera agréable... Kmportez-le, ou on le portera chez vous; ce sera rumine vous le désirerez?
Comment résister à un langage si poli, à tant de eontianee, d'urbanité : vous achetez encore, et vous donnez votre adresse; on portera toutes vos empiètes à votre domicile... Vous partez enfin; les commis vous font les honneurs de leur quartier; ils vous offrent de vous faire reconduire jusqu'à la porte, mais vous refusez; vous êtes persuadée que vous trouverez votre chemin. Quelquefois ««'pendant vous vous égarez dans la soierie, vous vous perdez dans IVs cachemires, vous ne vous retrouvez plus dans les batistes; niais il y a toujours là des commis officieux, galants qui vous offrent la main et qui vous ramènent jusqu'à la porte d'entrée du magasin.
Il faut dire cependant que ces grandes maisons de nouveautés tenues sur un ton royal m* reçoivent en général que les gens riches, les petites maîtresses, les actrices sur le pinacle ou du moins celles qui font beaucoup de dépenses, puis l'aristocratie du commerce, qui ne veut porter que ce qui vient de là , qui ne trouve beau que ce qui a été acheté là.
Us magasins de nouveautés à étalage sont plus gais, moins cérémonieux, et quoiqu'ils aient aussi presque tous, outre leur rez-de-chaussée, de vastes salles à l'entresol ou au premier, la grisette, la petite bourgeoisie et souvent même la femme de la campagne ne craignent pas de s'y aventurer; on y rencontre un peu •le toutes les classes de la société, et l'on peut y observer des scènes variées et piquantes.
A la porte, devant les étalages, voyez déjà cette foule arrêtée! •les femmes , presque toujours des femmes, de jolies, de laides, de jeunes, de vieilles, pour qui la toilette est un si grand bonheur! lleiiiHiquo/ comme toutes ces figures s'épanouissent eu admirant ces
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châles déployés avec art, ces robes en pièces artistemenl croisées les unes sur les autres, et écoutez un moment : — Cette robe bleue est jolie!...
— J'aimerais mieux la rouge au-dessus... I»' rouge me va si bien.
— Oh! dis donc, Adélaïde, si j'avais un ticliu comme ça pour le jour de ta noce avee François... comme je serais cossue!. . .
— Ah! quel amour «le châle!...
— Oui, le dessin en est charmant !
— C'est un cachemire français... il y a bien long-temps que j ai envie d'en avoir un. ..
Cette dame soupire. Il \ a beaueoup de dames qui soupirent de-
mm;a.m.yk m. noi vkaitës. 2 i.">
vaut les magasins de nouveautés, et Dieu sait alors quelles idées leur |>assent par la tète. Ces étalages sont si séduisants, si tenta* leurs?... la vertu est bien exposée quand elle s'arrête pour contempler tout cela. Il y a des maris si économes, si ladres, si avares même!... Et puis on rencontre ensuite dans le monde des monstres d'hommes qui, en vous faisant la cour, se permettent de vous offrir tout ce que vous admiriez là en soupirant ; ce qui est d'autant plus perfide qu'ils savent bien que vous en avez envie et que votre mari ne vous le donnera pas.
Knlrons dans le magasin : voilà une vieille dame riche qui vient acheter une robe de toile à vingt-neuf sous, et qui, de peur d'être irompéc, a amené avec elle sa couturière, sa sœur et sa nièce. Kllese fera montrer trente robes avant de se décider pour une; il n'y a rien de plus difficile pour leur toilette que les femmes qui ne sont plus jeunes et qui n'ont jamais été jolies.
Voilà une petite femme gentille avec un jeune homme ; ce sont de nouveaux mariés ; ils ne veulent rien acheter l'un sans l'autre. Le mari veut un gilet, la femme a besoin d'une robe. On montre «les gilets au mari, qui dit à sa femme :
— Dis-moi quel est celui qui te plaît le plus dans tout cela. -Mais, mon ami, choisis, puisque c'est pour toi.
— Oh ! c'est égal, je veux qu'il soit à ton gont... d'ailleurs j'aime toujours ce qui te plaît.
— Kt toi, mon ami, regarde dans toutes ces robes, laquelle me « oiiscilles-tu de prendre ?
- Moi... je ne m'y connais pas.
— Si. si, je veux que tu choisisses... je prendrai celle qui te ^•mblera plus jolie.
Après de longs débats, le mari choisit la robe de sa femme ; la femme choisit le gilet de son mari. Itésumé : la femme aurait désiré une robe verte, son mari la lui a choisie grise ; le mari aurait voulu un gilet à raies, sa femme lui en a pris un a bouquets. Ils se
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pincent les lèvres pour avoir l'air content, et ils sont liés vexes en emportant leurs empiètes.
Voilà une grande femme qui parle très liant , qui s ubite beauflOUp, ee doit être une couturière; elle s'adresse à chaque commis, elle tient à la main un petit morceau d'étoffe quelle veut rassortir lues dames ne disent jamais assortir! ; elle se hut montrer vingt pièces d'étoffes différentes ; elle s'écrie ;
— C'est cela... ah!... non... non... ce n'est pas cela... ceci est plus foncé.
Après avoir pendant (rois quarts d'heure mis a l'épreuve la patience des commis, quand cette dame croit avoir trouvé ce qu'il lui faut, elle s'en fait mesurer... vingt rotlinièlres!
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Voilà deux grisettes qui veulent du mérinos pour se faire tles s|>enrers, et qui ne peuvent pas parvenir à se décider [>our la couleur. I.c commis épuise son vocabulaire commercial |w»nr placer l'élofTe dont il lui reste le plus.
— Prenez ceci, mademoiselle, vous en serez bien salisfaile, c'est 1res avantageux, vous viendrez m'en remercier. (Test une couleur que l'on porte toujours.
Plus loin une jeune ouvrière examine un eliAle bien simple, bien modeste, dont elle veut faire cadeau à sa mère; pour cela elle a mis de coté depuis un an sur son travail de chaque jour; elle n'a pu amasser une grosse somme, mais enfin sa mère aura pour I»» jour de sa fête lin châle dont elle a grand besoin.
l u gros monsieur entre dans le magasin avec une dame d'une tournure fort décente, pendue à son bras. A la mine peu aimable de ec monsieur, à la manière dont il fronce les sourcils en entrant dans la boutique, vous devez voir sur-le-champ que c'est un mari qui vient faire des empiètes pour sa femme.
Voyez : ils s'approchent d'un comptoir; le mari quitte le bras de sa femme et se jette sur une chaise, en disant :
— Allons, choisis ce qu'il te faut... puisque tu as toujours besoin de quelque chose... Ah ! Dieu! quelle ruine que les femmes... les. garçons sont bien heureux!... ils n'ont pas toutes vos toilettes h payer!...
— Ah! oui, je te conseille de te plaindre! avec ca que je dépense beaucoup pour ma toilette...
— Mais bien assez, il me semble...
Voilà une robe que je porte depuis trois ans.
— Kh! bien... quand il y en aurait dix, du moment qu'elle a encore l'air d'être neuve, est-ce qu'il faut la jeter... Voyons, finissons-en.
U dame se fait montrer des étoffes. Quand elle voit quelque
M AC A SI > S UK XOL'VKAl'TKS.
chose cii' joli, cllf le montre a son mari, qui demande \r prix, puis fait la grimace en murmurant :
— (Test Cropcher... Je l'ai dit ee que je voulais dépenser... je n'irai pas au delà
— Mais, mou ami, songes doue que c'est une rohe pour m'habiller qu'il me faut... et pour quelque chose de plus, quand on peut avoir une étoffe qui vous lait plus d'honneur!...
— Ma chère amie... je n'entends pas tout cela! il faut de l'économie , choisissez une robe à meilleur marché.
L'épouse fait tout ce qu'elle peut pour fléchir son mari; ce monsieur se renferme dans les mots d'ordre el d'économie.
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Mais en ce moment une dame jolie, élégante, à la tournure dégagée et un peu évaporée, entre dans le magasin; elle demande à voir les étoffes les plus nouvelles, les plus à la mode, puis, tout en examinant ce qu'on lui apporte, elle a lancé un regard au gros monsieur, et celui-ci y a répondu: il y a des intelligences entre ces deux personnages, et pendant que l'épouse du monsieur va regarder une étoffe de fantaisie étalée près de la porte , la dame se rapproche du mari et lui dit tout bas :
— J'ai besoin aussi de mouchoirs... et de batiste d'Ecosse. .. et de satin pour pelisse et de crêpe |>our robe... et de foulards...
Et le gros monsieur lui répond également tout bas :
— Prends ce que tu voudras... tout ce que tu voudras... ne te gAne pas... tu enverras recevoir la facture à mon bureau.
Puis ce monsieur a repris sa mine refrognée en retournant voir re que sa femme achète, tandis qu'un peu plus loin sa maîtresse se fait couper les étoffes les plus rares, se passe toutes ses fantaisies, et dit en riant à l'oreille du commis :
— C'est ce gros monsieur là bas qui paiera..
I/» commis regarde de coté le monsieur qu'on lui désigne , et répond à demi voix :
— Mais il me semble que ce n'était pas cette personne-là qui pavait vos factures il y a trois semaines... quand vous êtes venue ici acheter des robes de bal et des étoffes pour un travestissement ?
— Il y a trois semaines... Ah! c'est possible... Est-ce que vous croyez, mon cher ami, que je me suis condamnée aux travaux forcés à perpétuité avec ce gros balourd!... Ah! par exemple, ce serait un peu trop fastidieux. Il y a trois semaines que j'ai quelques bontés pour lui; mais lui être fidèle! oh! bien!... il y aurait de quoi attraper la jaunisse.
Et la femme entretenue, enchantée d'avoir satisfait ses fantaisies, s'éloigne en faisant des yeux très tendres... aux commis du magasin : le gros monsieur s'en va fort content parce qu'il a obligé sa .. ' :\->