I.KS B1.AUI MHS
de son h«Ytel dix-neuf jolies femmes qu'il avait mises au frais (tour lis emmener ensuite en Turquie.
Tout le momie se nourrie ; les uns rient, les autres se demantlent ce que eela veut dire : on ne sait plus même si l'on doit croire ce que racontait l'autre personne, qui s'éloigne en haussant les épaules, et le blagueur est enchante parce qu'il a fait de l'effet.
I es blagueurs de bonne compagnie ont ordinairement une mise 1res soignée, ou très négligée Au bal d'un modeste bourgeois, qui aura fait beaucoup de frais pour bien traiter son inonde et qui a eu soin de faire mettre sur ses lettres d'invitation : On </</«.vm/, afin que l'on vienne en costume de bal, le blagueur arrive tard avec un vieil habit, un vieux pantalon, des bottes mal cirées, des cheveux mal peignés, et répandant au loin une odeur de pipe qui vous an-
nonce que ce monsieur. sort de l'estaminet.
Vous croyez que, honteux de son négligé, au milieu d'une société parée, il va se tenir à l'écart sans souiller mot ; détrompez-vous ! Il se promène, il se pavane dans les salons, souriant d'un air moqueur en regardant une vieille dame, riant au nez d'un papa qui danse, puis s écriant :
— Tiens! on danse comme ça ici!... Pus que ça de chic!... Merci, j'aime mieux autre chose... Ah! cette toque!... Ah! cette ligure!... C'est le musée des antiques ici... Ah! cet orchestre! deux pianos et un galoubet... c'est donc joli ça?... Voulez-vous des hougies, en en a mis partout!... même sur l'étagère de madame... Soignée l'étagère : je (humerais bien neuf sous de tout ce qui est dessus... Voyons ce punch... Ah ! pouah!... il sent Pognon... liens! du punch à l'ognon, c'est une innovation... Je ne connaissais pas encore ça. S'il n'y a pas de souper, je m'en vais tout de suite... Je demande qu'on me rende mon argent... je m'amuse trop...
On devrait en effet prier ce monsieur de s'en aller bien vite ; ce serait un service à rendre à la société. Mais à Paris on a la bonté d'être poli, même avec les gens qui ne le sont pas : c'est une duperie.
278 l-KS BLAGl'KUH».
(U- monsieur qui blague tout, se jette cependant sur lesgaleaux et sur lt«s jiliuos. Au souper il trouve tout détestable, mais il mange comme quatre.
A chaque mets qu'où lui présente il fait la grimace, en «lisiiui :
— (Jticquc cYst que ça!... un plut <!«• famille... Je me métie île ces plats-là... C'est au moins du rlieval mariné!... Qu'est-ce qui peut me passer «lu soi-disant madère?... Dire que l'on ose appeler cela <lu madère!... C'est <lu jus <le pruneaux tout au plus... Dos biscuits de Savoie!... bon genre... les portières n'en veulent plus! On a mis des verres à Champagne sur la table... quelle fatuité... Cesl uV l'eau «I»* Selta... Je préfère la limonade gaiseusc... Nous al-
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Ions sans doute avoir aussi des liqueurs de famille. . . Apres la fortaoedll pot et UIl CODCcrt d'amateurs, c'est ce qui' je redoute le plus an momie.
Faites doue des frais, donnez-vous bien de la peine pour recevoir du monde... voilà connue ces messieurs vous remercient.
b* blagueur vous surprend au moment où vous vous attendez le moins à être le but de ses plaisanteries. Il vous aperçoit vous promenant sur le boulevarl ; il vient se planter devant vous, vous fait un |>elit salut de tèle sans desserrer les dents, mais vous regarde 1res fixement el comme si vous aviez quelque chose de singulier ilans votre personne.
Ennuyé de vous voir examiner si long-temps, vous lui dites : — Eh bien! qu'est-ce «pie vous ave/ donc à me regarder ainsi ; est-ce «pie j'ai quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui?
280 lks iii. \<;i'Ki us.
Le blagueur »*st (|ii«*lqutk temps sans vous rép tndrc ; culiu il vous prend la main, vous la soit»' avec force, ru murmurant :
— Mon ami, ea nu* fait bien de la peine... Je n'aurais jumuis n u «•«•la de vous.
Puis il s'éloigne, el vous laisse ayant la bonté «le vous creuser Isa léte |M»ur elierelier à deviner ce qu'il a voulu vous dire, quand vous n'êtes pas habitué aux blagues de ce monsieur.
Au spectacle, le blagueur est insupportable j»our le Itou public qui est venu dans le désir d'écouter la pièce et de se laisser aller a ses émotions. Lorsqu'il voit une daim» attendrie par une scène dans laquelle un personnage exprime sa misère et la position de sa famille qui n'a pas «le pain, il s'écrie :
— Lia ne l'empêchera pas de souper en rentrant el de se donner encore une indigestion de homards... Ot acteur est très sujet aux indigestions... C'est peut-être pour cela qu'on lui fait 'jouer les affamés.
Si une actrice, rempliss uit le vMv d'une jeune tille séduite, fait venir des larmes dans vos yeux, en disant à son père que l'on a abusé de son innocence. Le blagueur est la, à vos oreilles, qui né manque |>as de vous dire :
— Klle est jolie son innocence!..'. Tous « es jeunes gens <{iii sont dans l'avant-sccne-dc droite ont été s«>s amants!... Klle en ruine un par mois... Klle va bien...
Dans le peuple, le blagueur «*st censé un ImïI esprit, jusqu'à « e «pi'il ait reçu quelques volé»*s de coups «le bâton ou «h* coups de poing par un |>oseur peu endurant ; cela arrive «(.uehpiefois.
t u bon bourgeois «pii n'est jamais sorti de son «piarlier (il y vu a connue cela a Paris» s«» trouve obligé «l'aller à une autre extrémité «h* la ville : après avoir marché long-temps il a peur «le s'égarer, et il s'adresse à un gamin assis sur une borne el jouant des castagnettes av«-c deux nmrccaux d'assidu* cassée.
— Mon ami, la rue <l«'s |lrodcnrs?
— Hein?
LUS M. Mil KI RS. 281
— \a\ rue des Brodeurs.
— De quoi?...
— Li rue des Brodeurs...
— Ah! pardon, excuse... C'est que je m'apprends la mrlir-tou-
rkat... La savez-vous danser?
— Je vous prie de m'indiquer la rue...
— Ah! c'est juste ; c'est que si vous ne la saviez pas, je pourrais vous l'apprendre; je donne des leçons à six liards le cachet... c'est |«s cher.
— Si vous ne voulez pas me répondre, il est inutile que...
— Si fait... si fait... La septième à gauche, la huitième à droite,
puis toujours à gauche et à droite... vous finirez par y être.
Le bourgeois s'éloigne, ne sachant pas s'il doit croire à ce reni. .H»
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seignement, et le |>elil blagueur lui lire la langue eu se lapant le derrière de la tète avec la paume de sa muni.
Il y a des blagueurs parmi les anciens troupiers : ceux-là aiment à faire" aller les pèkins. Quand on les met sur le chapitre de leurs campagnes, c'est alors qu'ils se donnent carrière, l^eur salon est ordinairement aux Champs-Elysées, la Pelite-Provence des Tuileries, ou un banc de pierre des boulevarts. Approchez, et vous pourrez entendre de fort bonnes blagues débitées par des militaires aux badauds, qui écoutent la bouche béante et le cou tendu.
Un troupier est en train de raconter une bataille; quand il voit son auditoire prendre un vif intérêt à son récit , il s'écrie :
— A la première bordée de canon que nous lâchèrent les ennemis, j'eus la tète emportée par un boulet?
— La tète emportée... et vous voilà encore! dirent les auditeurs avec surprise.
— Parce qu'à la seconde bordée de canon mon corps fut jeté à cent pas, et justement où était ma tétc, laquelle se trouva replacée si justement sur mes épaules, que j'en fus quitte pour porter mes cols moins hauts.
Les badauds gobent cela, et le troupier s'éloigne en promettant de raconter d'autres faits aussi merveilleux à la réunion suivante, et il se caresse la moustache en ce moquant de ceux qu'il a fait poser.
LKS HUMAINS
Les romains de Paris n on! rien de commun avec les habitants de la ville aux sept collines. Ce ne sont point des Brutus, des Horace, tics Néron ; ils n'ont pas le cœur féroce : ce sont des hommes qui ne veulent des succès et des victoires que dans l'intérêt de vos plaisirs. Ix*ur champ de bataille, c'est le parterre d'un théâtre; leurs héros, ce sont les acteurs et les actrices ; leurs dieux sont les auteurs, la scène est l'autel, et leurs mains consomment les sacrifices. En un mot, les romains sont ces mêmes hommes que l'on nommait vulgairement autrefois des claifueurs, parce qu'ils se char- Kent d'applaudir les pièces, de les soutenir autant que possible, et quelquefois d'enlever un succès... à la force du poignet.
Beaucoup de gens crient après les romains î Certes ceux qui demandent leur abolition ne sont pas auteurs dramatiques, sans quoi ils sauraient que c'est surtout au théâtre qu'un peu d'aide fait grand l'im. VA ne croyez pas que les auteurs en renom, «pie ceux qui ont
284 LKS HUMAINS.
journellement les plus grands succ ès sur la scène, dédaignent remploi des romains; bien au contraire, ils les choient, ils les prient, ils se recommandent à eux comme de simples débutants dans lu carrière. Il leur en faut des phalanges nombreuses! Ils n'en ont jamais assez.
C'est <|ue l'auteur dramatique sait que la pièce la mieux faite, la mieux écrite, peut paraître froide et ennuyeuse devant un publie impassible, qui craint de se compromettre en applaudissant.
On vous dira : S'il n'y avait point de romains, le vrai public el vos amis applaudiraient.
C'est absolument comme si l'on vous disait : Votre pièce réussira, si elle ne tombe point.
Vos amis!... Comme on profane ce mot! I/amitié est une chose si rare!... Est-ce qu'un ami véritable ira voir votre pièce pour cherchera la critiquer?... Est-ce qu'il sera enchanté de trouver l'occasion de dire un bon mot aux dépens d'une de vos situations?... Est-ce qu'il voudra montrer plus d'esprit que vous en refaisant votre intrigue à sa manière, et disant : C'eut été bien mieux ainsi?... Est-ce qu'il bâillera ou aura l'air de s'endormir pendant une scène un peu longue de votre pièce?... Est-ce qu'il lui échappera un sourire moqueur s'il entend un coup de sifflet ?
Voilà cependant ce que font au spectacle la plupart de ceux à qui vous avez donné des billets, parce que vous les croyez vos ami*, tandis que vous deviez les regarder comme de simples connaissances.
Quant au public, il se compose en grande partie de gens qui attendent l'opinion des autres pour en avoir une : ce sont toujours les moutons de Panurge. Ils entendent applaudir, ils disent : (/est charmant ! S'ils entendaient siffler, ils diraient : Il est certain qiu> c'est bien mauvais.
devenons aux romains : cet état a quelque chose de comique, qui s'augmente encore par la singulière prétention de la plnjmrt de wu\ qui l'exercent.
LKS ROMAIN». '2H >
Lu chef de romains, c'est-à-dire celui qui a l'entreprise des suret » d'un théAtre, est un homme pré|>oi)dérant. un homme avec leqtiel on est bien aise d'être en lionne relation; ajoutons à eela que ee peut être encore un fort brave cl fort honnête homme. Paris en compte plusieurs qui, dans les moments difficiles où se trouvent quelquefois les auteurs dramatiques, ont été pour eux des banquiers et non des usuriers ; et ce ne sont jamais ces banquiers-là qui ont fait faillite.
I n chef de romains a des lieutenants, ou, si vous l'aimez mieux, des hommes chargés de commander aux différents {groupes placés dans le parterre; car le chef principal m* peut pas être partout, et ensuite, lorsqu'une pièce est bien établir, il abandonne le service à sf> lieutenants, et ne se donne plus la peine de venir.
ÏM> « KS HUMAINS.
( n juin de première représentation, il faut voir avec quel ail le chef distribue les romains dans le parterre. Il en place une masseénorme au centre. \m partie de celle masse qui touche au publie payant s'appelle la lisière; c'est celle qui doit être toujours la mieux composée, vu son contact avec le public.
Il y a ensuite d'autres groupes placés ça et là, et dirigés par les lieutenants. Puis on envoie quelques romains en solitaire, c'est-àdire qu'on permet à ceux-là de se placer seuls au milieu des payants. \m place de iolitaire est très enviée, parce qu'elle vous donne touta-fait l'air d'une personne qui a pris son billet au bureau et qui a|Hplaudit par conviction ; mais pour avoir droit à cette faveur, une mise très soignée est de rigueur.
Avant qu'on ne commence la pièce, le chef dit à ses romains :
— Vous ferez madame B (faire ici veut dire applaudir on
soigner). Vous ferez mademoiselle I) ; vous laisserez en plan
monsieur X (cela signifie vous ne l'applaudirez pas); vous irez
doucement au premier acte, vous rigolerez un peu au second, mais vous rirez aux éclats au troisième et vous enlèverez le dénouement. L'auteur est un client, sa dernière pièce a été un peu polissonnéc t si niée'»! Il s'agit de lui donner une revanche pour celle-ci ! >ie lavez i vendez» aucune contremarque qu'après le second acte, et encore que ce ne soit qu'à des pratiques.
Il y a des romains amateurs, c'est-à-dire des personnes qui, no voulant pas payer le prix entier d'un billet de parterre et ayant très envie de voir le spectacle, sont admises dans les cohortes moyennant une demi-tasse, ou un petit verre dont ils paient le prix a quelque lieutenant qui ne consomme pas. Le service des amateurs est ordinairement un peu mou , mais cela fait nombre, et quelquefois le chef est bien heureux d'en trouver, parce que ses romains, ennuyés de voir cinquante, soixante fois de suite la même pièce, désertent souvent leurs drapeaux.
laoutez quelques romains causant entre eux après la première