‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 68 sur 214 · Î)N LK < A .VU · texte numérisé non relu

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maisons. Ce quartier sera peut-être dans quelques années aussi peuplé, aussi commerçant, aussi gai que les quais qui sont sur les bords de la Seine, mais ce temps n'est pas encore venu, et lorsque vous allez plus loin que la rue de Ménilmontant en marchant du eôté de la Bastille, ou si vous dépassez la rue Grange-aux-Bclles en remontant du côte de la Villette , vous vous trouvez encore sur un quai triste, fort peu habité; vous ne croiriez pas être dans Paris, cela n'en a ni l'aspect, ni le mouvement, ni le bruit.

Mais comme il y a des promeneurs qui recherchent la solitude, nous leur conseillons les bords du canal. Les amoureux s'y donnent fréquemment rendez- vous. L'endroit est en effet favorable pour les tendres entretiens : on peut y causer tranquillement sans être a chaque instant dérangé par les voitures. Le voisinage des bateaux à charbon et des bateaux de blanchisseuses n'est pas bien incoinmode, et l'on voit venir de loin les importuns et les jaloux.

Cest en été, quand le jour est sur son déclin, que vous vovez passeï* le long du canal de ces couples heureux d'être sur une promenade peu fréquentée. C'est un jeune commerçant ou employé, qui lient sous son bras une jolie grisette, et qui de temps à autre ne se gêne pas pour passer ce bras autour de la taille de sa maîtresse et la lui serrer fort tendrement : la grisette lait un petit mouvement comme si elle voulait se dégager , en murmurant , d'une voix qui n'a rien de sévère :

— Eh bien! qu'est-ce que vous laites donc?.. . est-ce qu'on se tient ainsi eu se promenant?... êtes-vous fou?

— Que\ mal faisons-nous? répond le jeune homme; et d'ailleurs il ne passe personne... on est par ici comme à la campagne.

I n peu plus loin c'est encore un couple amoureux , mais ce sont des ouvriers. L'homme a une blouse qui n'est pas d'une entière blancheur; sa casquette est posée sur l'oreille, ce qui annonce le tapageur; ses mains sont noires et calleuses, ce <|in ne l'empêche pas d'être très enflammé. Sa belle est vêtue d une petite jupe brune

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liés courte i ♦•II*' » une camisole a taille, en indienne , un lirhu sur la tête et des souliers dont le quartier es! réduit depuis long-temps a l'Haï de pantoufle.

Son amant ne se COUtetlte pas de lui presser la taille; de temps a autre il la prend dans ses bras et veut l'embrasser; la jeune fille s'écrie alors d'une voix enrouée :

— As-tu bientôt fini tes bêtises!... je ne veux pas qu'on m'emhrasse dans ta rue!

— Est-ce que c'est la rue... le canal? Allons, voyons, ne fan pas la tête, ce ne sera pas la première fois que je t'embrasserai.

— Mais comme ça... en plein air...

— Kh lien... les oiseaux s'embrassent bien en plein air, et on ne 1rs on empêche pas!...

— .Mais devant ce bateau de charbon!...

— Eh! il ne passe personne...

:$no 1.1: casai..

— Si tu ne finis pas, je le Manque une gifle!... je le bats... je te griffe i

— Oh! ça m'est égal... je me risque.

I^e baiser est pris, et l'ouvrier n'est pas battti.

Quelquefois on aperçoit aussi sur les bords du canal une femme fort bien mise et d'une tournure élégante, s'appuyanf sur le bras d'un petit-mattre à gants jaunes et à lorgnon. A coup sûr ce couplelà n'habite pas dans le quartier, et pour se trouver si loin de ses pénates il faut qu'il ait de fortes raisons pour rechercher la solitude. Sans doute on veut se dérober aux regards d'un jaloux, d'un tyran, d'un homme qui ne sait pas vivre, et pour cela on s'est donné rendezvous sur les l)ords du canal, lit on se croit loin de Paris, là on regarde les marchands, les habitants comme des sauvages qui n'ont jamais voyagé vers la Chaussée-d'Antin, et qui par conséquent ne reconnaîtront pas ceux qui l'habitent: on pourra donc s'y promener sans crainte.

Aussi ce couple amoureux ne se géne-t-il jms pour se regarder tendrement , pour se tenir les mains en poussant de brûlants soupirs; le monsieur prend la taille de la belle dame, sans qu'elle en paraisse offensée comme la grisette; le monsieur lui dérobe des baisers, sans qu'elle se défende comme la maîtresse de l'ouvrier. C'est que ce monsieur et cette daine se croient là en pays étranger, et s'inquiètent fort |mîu de l'opinion des indigènes.

Mais n'allez pas croire que les Iwrds du canal ne soient vers le soir fréquentés que par des amoureux!... vous n'oseriez plus v passer avec votre femme ou votre fille. Rassurez-vous, honnêtes et pudiques citadins!... rassurez- vous, les bords du canal sont aussi la promenade favorite de ceux qui demeurent dans les maisons nouvellement construites dans ce quartier, et il n'est pas probable que tous les habitants soient amoureux; cela serait trop beau, et les logements s'y loueraient trop cher.

Voyez plutôt ce monsieur et cette dame qui se dirigent le long des

peii|>liers. 1 monsieur a |>asséla cinquantaine, il est devenu obèse : î^m ventre ne veut plus rester captif dans son pantalon, ce qui a foire ce monsieur à renoncer à l'emploi des bretelles , et à préférer la boucle qui se lâche à volonté ; il la lâche tellement, que sa chemise se montre et forme une espèce de ceinture bouffante qui sépare le pantalon du gilet, mais du moins ce monsieur est à son aise, et c'est tout ce qu'il désire. Son pantalon à pieds est entré dans des pantoufles vertes; il aune robe de chambre de bazin, une cravate nouée en Colin et un grand chapeau de paille sur la téte. Ce monsieur pourrait presque passer |M>ur un colon, mais il n'a pas du tout I air d'un amoureux.

La dame qui est pendue à son bras est presque aussi volumineuse que lui. Elle est vêtue d'un grand peignoir qui ne marque aucune taille, ce qui d'ailleurs serait difficile sur cette masse de chair; elle a trois menions qui redescendent par étages, elle soufle en marchant, et n'a sur sa téte qu'un petit chapeau de paille appelé bibi% et dont la passe très courte ne couvre pas la moitié de son front.

Ortes ce n'est pas là un couple qui cherehe la solitude. Ce sont de bons époux, d'anciens marchands retirés du commerce qui demeurent sur les bords du canal, et descendent le soir, après une journée brûlante, pour se promener à la fraîche, dans le simple . cosl urne qu'ils portent chez eux; ce qu'ils n'oseraient pas faire, sous peine d'être montrés au doigt , s'ils habitaient tout autre quartier de Paris.

I n peu plus loin voilà un père de famille avec ses deux enfants et un chien que l'on va faire baigner; c'est encore un des immenses agréments que l'on se procure sur les bords du canal : on y fait baigner son chien , et pour peu que ces animaux aient du penchant pour la natation, ils doivent être bien heureux dans ce quartier-là.

l/»s enfants courent devant leur père, le chien court après les enfants; le père double le jms pour rejoindre les coureurs; c'est uu tableau de famille très animé.

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Kniiii li* monsieur s'arrête devant la berge, il enjambe |iar dessus la chaiQG, 1rs enfants passent dessous et le chien saule \mv dessus. Le monsieur ramasse un morceau de liois et regarde son griffon: celui-ci a le museau tendu, les oreilles dressées, l'œil fixé sur son maître. Le morceau est lancé, dans le canal, et le chien se précipite dans l'eau. Les enfants suivent avec anxiété le fidèle quadrupède «pli nage comme un poisson. Toutes les personnes qui passent alors sur les l>nrds du canal s'arrêtent |>oiir regarder nager le chien : le

moindre spectacle a de l'attrait pour le Parisien, qui semble saisit avec empressement toutes les occasions qui se présentent «le flàm-r, et se montre de ce eAlc aussi enfant a cinquante ans qu'a douze.

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Mais Icgrrifnn est parvenu au morceau de bois; il l'a saisi avec ses dents, et revient triomphant près de son maître, <|ni l'attend sur le bord. Le maître prend l'objet (jue Un rapporte son ehien; vents eroyez alors qu'il va aider la pauvre bète à sortir de l'eau. Pas du tout, il l'anime encore du regard, du geste, et rejette le morceau de bois au milieu de l'eau, on le cliien va de nouveau le chercher pour le rapporter encore. Ce petit exercice se renouvelle souvent jusqu'à cinq ou six lois de suite ; on souffre pour ee pauvre chien, qui doit être bien las de nager, mais son maître fait le beau sur la berge et n'a pas l'air fatigué du tout.

l.e canal a vingt mètres de largeur; cela ne pourrait pas se sauter comme un fossé; aussi a-l-on construit des ponts à des distances assez rapprochées. Os ponts peuvent se tourner pour faire passage aux grands bateaux chargés qui ne pourraient |H»inl passer dessous; ils ont chacun un gardien. Le faubourg du Temple étant très populeux, très fréquenté, et les laitières de belleville , de Homainville et de iNoisy-le-Sec descendant chaque jour par ce faubourg pour apporter leur lait dans Paris, on a construit deux ponts a l'endroit où il a été coupé par le canal.

Mais quelquefois , et cela arrive ordinairement lorsque vous êtes pressé, les ponts sont tournés |>our le passage d'un bateau quand vous arrivez j>our traverser et gagner l'autre rive. Il vous faut qlors attendre que le grand bateau ait effectué son passage, et quand il est chargé, il n'avance que très lentement.

Alors les deux bords du canal se couvrent de inonde, de piétons, de voitures, de gens à cheval, forcés d'attendre que le pont ait repris sa place. Lorsque cette circonstance se présente aux ponts du faubourg du Temple, eu un instant une lîle de voitures, de charrettes, de laitières avec ou sans âne, se prolonge jusqu'au boulevarl ; puis vous voyez les gamins, les ouvriers et quelquefois les gens qui devraient être raisonnable* >e précipiter sur le pont avant qu'il n'ait

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opéré sa jonction avec raulrerive, afin d'être l««s premiers à passer, avant même que la chatiie ne soii ôtée.

Mais partout, en tout temps, eu touie elio*e 1rs domines veulent se devancer entre eux, <esl a qui arrivera le premier et laissera les autres eu arrière; le passage d'un pont du canal n'est qu'un faible aperçu de ce qui se l'ait dans toute la ville.

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