I.KS ARTISTES
vous impatientez, vous allez regarder la toile; vous apercevez une espèce de lune, au milieu de laquelle ce peintre, qui ne sait pas les premières règles du dessin linéaire, cherche à faire des yeux et un nez sans pouvoir y parvenir. Vous en avez assez; vous donnez à l'artiste vos dix francs, en lui déclarant que vous ne poserez pas davantage ; il vous assure que cela allait venir et (pie vous auriez été très ressemblant; mais vous le mettez à la porte avec votre portrait <pie vous lui abandonnez, bien certain qu'on ne vous reconnaîtra pas.
Parfois encore vous voyez entrer chez vous un homme déguenillé ; il a un pantalon percé en plusieurs endroits, un habit troué, râpé, privé de boutons, un gilet en loques, et tout cela ne l'empêche pas de vous dire, en s'exprimant avec beaucoup de prétentions :
— Je suis maître ès-arts, bachelier ès-lettres... artiste par goal, professeur par nécessité... Je montre une foule de choses... le latin, le grec, l'écriture, la philosophie... la rhétorique... Vous avez des enfants, je leur montrerai tout cela...
Vous vous rappelez alors une anecdote semblable, et vous vous hâtez de donner cinq francs à ce monsieur, en l'engageant à aller s'acheter une culotte pour ne point s'exposer à montrer encore autre chose à ses élèves.
Parmi les véritables artistes il y en a beaucoup à Paris (pu affectent une coiffure, une mise originale; c'est une faiblesse qu'il faut pardonner au talent. Mais, en général, ce ne sont pas les plus grands talents qui aiment à se singulariser par leurs dehors.
Du reste, personne n'est plus libre à Paris qu'un artiste : il fait ce qu'il veut, s'habille comme bon lui semble, travaille quand cela lui plaît, flâne tant qu'il en a l'envie; à un dîner il se fait attendre, â un rendez-vous il arrive plus tard que les autres; dans une réunion il dit tout ce qui lui vient par la tète. On lui passe, on lui pardonne tout, pourvu qu'il ait du talent.
Il en est qui abusent de la permission, l/un vous donnera dix rendez-vous sans s'y trouver, ( autre se dira malade pour ne pas
LES ARTISTES .'Ml
vous rtvevoir, qui sera tout occupé d'un pas chicard qu'il veut danser dans une soirée de Loretta. Celui-ci affecte les manières el le ton d'un grand seigneur, comme si l'on ne connaissait pas son origine; celui-là se pose en réformateur, en puritain, qui dans la rue ne saluera pas un pauvre diable dont les débuts n'ont pas été heureux.
A Paris les artistes peintres qui ont de grands ateliers y reçoivent une foule d'autres artistes de tous les genres, de tous les pays.
Rien n'est vraiment plus artiste que la réunion de l'atelier : vous y voyez le compositeur écoutant une charge que raconte un peintre; le poète écrivant quelques vers que lui inspire une belle étude ou un grand tableau ; le statuaire jouant à l'impériale avec un rapin ; un jeune élève cherchant ù faire une niche à un modèle, et pour cela allant coudre les manches de l'habit que celui-ci vient d'rtter, de façon qu'au moment où il voudra se rhabiller on lui fera croire qu'il est prodigieusement enflé, et que c'est pour cela qu'il ne peut plus entrer dans son habit.
De ce côté un jeune élève de l'école moderne se drape dans un grand châle, et roulant une serviette autour de sa tète, se fait Turc ; puis, s'assevant les jambes croisées, se met à fumer dans une grande pipe, en essayant de faire ressortir la fumée par ses narines.
Plus loin un acteur de nos premiers théâtres danse le cancan avec un violoniste célèbre, tandis qu'un jeune comique d'un théâtre des boulevarls fait semblant de les accompagner, et mettant le bout d'un rotin dans sa bouche, fait courir ses doigts sur sa canne comme s'il jouait de la clarinette.
Un sculpteur chante une complainte nouvelle sur l'air consacré de Fualdès. Un graveur prend un cor de chasse et sonne un hallali ; un auteur de vaudeville se barbouille la figure de rouge et de noir en braillant un grand air d'opéra ; tandis que deux élèves du Conservaloir s'exercent à c hanter en duo : Femme sensible avec J'ai du bon