I.KS TAULES n'ilOTK
tacle une dame fort élégante, qui se donne des manières presque distinguées. \a> jeune homme s'y laisse prendre ; d'ailleurs quand on est amoureux, on se laisse abuser facilement. 11 demande un rendezvous ; on l'engage à venir le lendemain dans une maison charmante, «ù se réunit la meilleure société de Paris, pour dîner, moyennant cinq francs par tête.
Le jeune homme accepte avec empressement. Le lendemain il est exact, et arrive à l'endroit qu'on lui a indiqué. Il demande madame de Flicflac... ou un nom dans ce genre-là; ces dames ne se gênent pas pour se donner du t/c. La beauté de la veille vient au devant de ce monsieur, qu'elle présente à la société.
Le jeune homme se trouve au milieu d'une quinzaine de personnes qui presque toutes se donnent des titres, des grades, de la noblesse : l'un est soi-disant comte, l'autre baron, celui-ci est un ancien chevalier, celui-là un ci-devant général; il y a fort peu de roturiers, et encore ceux qui le sont parlent à chaque instant de leurs maisons, de leurs rentes, de leurs millions. Les dames sont élégantes, quoique leurs parures soient un peu fanées; elles regardent le jeune homme d'un façon très provoquante, et celui-ci est enchanté de se trouver dans une si belle société.
On se met à table; le jeune homme est à coté de sa conquête : il peut lui presser, lui pincer le genou, elle ne s'en formalise pas, au contraire ; de l'autre crtté il a pour voisin un monsieur qui se dit ancien marin, qui ne parle que de duels qu'il a eus, de gens qu'il a tués, qui parie mettre à quarante pas une balle dans le trou d'une aiguille, et avec une épée vous blesser à l'endroit que vous choisirez ; qui fait ensuite une foule de petites choses agréables en société ; par exemple, à peine est-on au second service, qu'il parie une bouteille de Champagne boire un verre plein jusqu'au boni, qu'il place au milieu de son assiette , et cela sans toucher le verre et sans répandre une goutte «le vin.
Madame de Hicflac pousse le genou du jeunt1 homme, en lui «lisant tout bas :
400 I.KS TABLES ll'llÔTK.
— Parie/ je suis sûre qu'il ne pourra pas taire ce qu'il dit.
Le jeune homme parie. Le monsieur exécute parfaitement ce qu'il
a parié de faire; la bouteille de Champagne est gagnée. Un moment après le même monsieur s'écrie :
— Voilà qui est bien plus fort. Je vais placer deux verres de Champagne pleins l'un sur l'autre, et je viderai celui de dessous, sans rien répandre de celui de dessus.
Madame de Flicflac pousse encore son voisin, en lui disant:
— Pariez donc; cette fois il est impossible qu'il fasse cela.
Le jeune homme parie : le monsieur réussit encore parfaitement dans ce second tour. La bouteille de Champagne est encore gagnée, et ce monsieur si adroit propose un troisième tour. Bref au dessert le jeune homme a perdu cinq bouteilles de Champagne en sus de son écot, ce qui met son dîner à trente-cinq francs au lieu de cinq; mais la société est d'une gaîté charmante, on le trouve extrêmement aimable, il a vu faire des tours d'adresse surprenants, et
madame de Flicflac se laisse pincer tout ce qu'il veut.
Après le diner on passe au salon, et quelques personnes commencent une petite partie de bouillotte. On propose au jeune homme de faire une cave; il préférerait causer avec madame de Flicflac, mais celle-ci lui dit :
— Jouez donc, je me placerai près de vous. J'ai dans l'idée que je vous porterai bonheur. Nous serons de moitié.
Le jeune homme n'ose pas refuser. Il se met au jeu, et madame de Flicflac se place près de lui de manière à bien voir ses cartes, chose à laquelle elle parait tenir beaucoup, toujours dans l'intention de lui porter bonheur.
Mais le soi-disant marin, qui tout en jouant regarde très souvent madame de Flicflac, gagne à la bouillotte avec la même facilité qu'il a exécuté à table des tours d'adresse. Le jeune homme, que la perte commence à échauffer, met au jeu tout l'argent, tout l'or qu'il a sur lui : il |>crd encore. Kt madame de Flicflac, qui voulait
i.r.s TABLES d'hotk. 401
être de moitié dans son jeu, disparaît sous le prétexte d'aller chereher sa bourse, et ne juge pas convenable de revenir.
\.r jeune homme, qui a perdu tout ce qu'il avait, quitte le jeu d'assez mauvaise humeur et en maudissant la veine constante du marin ; celui-ci roule aussitôt des yeux furibonds, èt lui dit que s'il a l'intention de l'insulter, il est tout pr^t à descendre avec lui pour le tuer au coin de la rue.
Le jeune homme remercie; il ne juge pas nécessaire de se donner encore ce plaisir-là. Il s'éloigne en trouvant que la connaissance de madame de Flicflac lui a coûté un peu cher.
Opendant ce ne sont pas toujours les jeunes pens qui sont i 51
402 I.KS TABI.KS IHIÔTI..
floués dans les tables d'hôte : voici une anecdote historique. l;i scène se passe dans un de ces établissements situés au centre do Paris, et où l'on dîne pour trois francs, sans le café.
Parmi les habitués de cette table d'hôte sont deux dames qui ont le mauvais coté de la cinquantaine, quoiqu'elles ne se donnent pas plus de trente-six ans. Elles. ont eu bien des aventures, bien des malheurs; cependant il leur est resté une aisance honnête, et si elles fréquentent les tables d'hôte, c'est parce qu'elles aiment la société, et que leur cœur sensible espère y rencontrer un cœur auquel il pourra s'attacher.
Ces deux Ames si tendres ont remarqué un jeune homme qui vient assez souvent à la réunion ; le jeune homme est joli garçon : il a l'air un peu mauvais sujet, et n'en parait que plus séduisant: il n'a jamais le sou, mais son cœur n'en doit être que plus vulnérable. Chacune de ces dames se met en frais pour lui plaire : l'une lui apporte des pistaclies au chocolat , l'autre des pralines grillées ; celle-ci lui donne une jolie Iwurse en filet, celle-là un lorgnon élégant ; et tout cela est accompagné de regards brûlants, de gro> soupirs, de serrements de main, quelquefois même de coups de pieds sous la table. Le jeune homme, qui a l'humeur très lxniflfonne, se laisse regarder, serrer les mains, presser les pieds , et accepte les petits présents*!* ces dames ; mais bien loin de répondre à leur flamme, il fait en secret la cour à une jeune étrangère assez gentille qui vient aussi quelquefois à la table d'hôte.
Les deux beautés surannées ne se sont pas aperçues du penchant que leur vainqueur éprouve pour la jeune étrangère, mais elles se sont fort bien aperçues qu'elles étaient rivales et couraient toutes deux le même lièvre, ou, si vous aimez mieux, le même amour. Déjà des mots piquants ont été échangés : c'est à qui de ces dames supplantera l'autre ; et pour captiver le séduisant mauvais sujet, elles redoublent près de lui de petits soins, de petits cadeaux, de galanteries. Mais le jeune homme reçoit tout cela avec la même
LES TABLES lùlÔTK. 10,'{
amabilité; il se moque également de ses deux conquêtes, qui le Irouvt'iit de plus en plus adorable, parce que si l'amour est aveugle quand il est jeune, il doit avoir perdu les cinq sens quand il est vieux.
L'Iiomme adoré avait manifesté une fois h* plaisir qu'il aurait à se promener en calèche au bois de Boulogne, puis à se rendre aux Mou fît -s dans une loge à lui.
Quelques jours après, les deux vieilles arrivent au dîner de la table d'hote, et l'une aborde le jeune homme en lui disant :
— Voici une loge des Bouffes j>our ce s»»ir.
Boulogne.
Celui auquel on offre cela reçoit fort bien ces deux parties de plaisir; il accepte le coupon de loge qu'il met dans sa poche, en disant :
La calèche sera aussi la bien venue.
401 I.KS TABLKS d'hOTH.
Mais cela ne fait pas le compte des deux rivales. Elles se lancent des regards foudroyants; elles voudraient se manger les yeux, et pendant tout le temps du dîner, elles cherchent un moyen d'en finir, parce qu'elles sentent bien que cet état de rivalité ne peut pas durer et qu'il faut y mettre un terme.
Pendant qu'on prend le café, les deux vieilles, poursuivies par la même pensée, passent dans le salon de jeu. Là, se trouvant en téle à téte, elles éclatent.
Madame!... il faut pourtant que cela tinisse !...
— Oui, madame ! c'est ce que je me suis dit pendant tout le courant du dîner.
— Vous faites la cour à M. O... d'une manière bien visible!
— 11 me semble, madame, que vous ne vous cachez pas non plus pour l'assommer de vos galanteries . . .
— C'est bien plutôt vous qui l'assommez !... Vous lui faites chaque jour un cadeau !...
— Vous avez toujours les poches pleines pour lui ; vous le bourrez de bonbons comme un perroquet !...
— Et vous de pâtisseries comme un caniche! Encore aujourd'hui vous lui apportez une loge des lioulïes!...
— Et vous qui espérez le promener en calèche ! . . .
— Vous devez bien voir qu'il est charmant avec moi.
— Quand il me parle, ne voyez-vous pas comme il est aimable! - Et avec moi donc!... il est d'une gaîté! il ne peut pas me regarder sans rire.
— Il me dit des choses fort galantes; dernièrement il m'a comparée à la Matrone d'Ephheî
~ Moi, il m'a positivement assuré que j'avais la chute de reins de la Vénus pudique.
Et comment a-t-il pu vous dire cela, madame?... Est-ce que votre... chute lui est connue?... Pauvre garçon! je crois qu'il aimerait mieux voir relie du Niagara!...