‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 100 sur 111 · LE BAL DE L'OPERA · texte numérisé non relu

LE BAL DE L'OPERA

Il ne s'agit plus du bal de l'Opéra où l'on ne dansait pas, parce que c'était mauvais genre ; où les dames n'allaient qu'en domino , les hommes tout en noir et le claque sous le bras, comme à une soirée chez un grand fonctionnaire ; où l'on se promenait gravement , causant fort bas et toujours sous des formes de bonne compagnie avec la personne qui venait vous intriguer ; où le foyer était le rendez-vous de toute l'aristocratie du bal, où jamais enfin un mot libre n'effarouchait l'oreille des dames. Ce n'est plus cela du tout! nous sommes en mil huit cent quarante-deux, et c'est le bal de l'Opéra tel qu'il est maintenant que nous allons vous montrer.

Déjà les abords de l'Opéra ne sont plus les mêmes : vous trouvez plus de monde, plus de mouvement dans la rue, votre voiture est obligée de suivre la tile, et depuis le coin du boulevart , des hommes en veste, en blouse, et même en habit , sautent à la portière en vous criant :

MA LE BAL DE l'OPÉRA.

— Des billets de dame! mon bourgeois... voilà!.. Voulez-vous des billets de dame ?

Vous n'avez pas attendu ce moment pour vous en procurer , et vous avez aussi votre billet d'homme que vous avez payé beaucoup moins cher qu'au bureau. Rien de plus facile que de se procurer des billets de bal; il y a des restaurants, des cafés où l'on en trouve toujours : vous demandez un mariage , et l'on vous donne sur-lechamp des billets pour un cavalier et pour une dame. 11 faut être extraordinairement étranger aux usages de Paris pour prendre son billet au bureau.

Mais la foule se précipite sous le péristyle; on se pousse, on se presse pour entrer... il semble que Ton ne sera jamais assez tôt dans le sanctuaire... Vous y voilà enfin!... Que de monde autour de vous... quel bruit!., quel air de fête, d'ivresse chez tous les masques qui courent vers l'escalier... Vous n'êtes pas dans la salle, et il vous semble déjà que vous vous sentez tout autre, que vous avez laissé raison, sagesse, convenance à la porte. C'est qu'il y a dans cette enceinte une ivresse, une gaîté, un laisser-aller et presque un dévergondage qui se communique par l'air, par le bruit, par la musique , par la danse , par la foule , par la chaleur, par tout ce qui vous entoure.

L'escalier est orné de tleurs naturelles ; vous le gravissez, précédé, suivi de dames, d'hommes plus ou moins travestis et d'autres qui ne le sont pas du tout. (Nous parlons des hommes, car les femmes ne sont reçues que déguisées au bal de l'Opéra.) Vous arrivez au premier étage ; à peine si l'on peut marcher dans le couloir, tant il y a de monde. Déjà vos yeux ont remarqué des masques de différents caractères. Il y a quelques costumes élégants , soignés , bien portés , mais il y en a une grande quantité de fanés , de négligés et de mesquins. Les femmes en homme, dans le costume de titl du bon ton (quoiqu'elles n'aient pas bon ton du tout) sont cm majorité. Puis voilà des débardeurs, des hussards, des gardes

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