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— Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il dit celui-là?... Nous troublons le spectacle... Qu'il commence donc par se taire, ce monsieur. — On nous vexerait, et nous ne répondrions pas, ce serait un peu drôle!... — Il est gentil ce monsieur, je le reconnaîtrai!.. Je le retiens pour la walse.
— Ah! j'ai faim, moi, et toi, Georgina?
— Moi j'ai soif, je boirais bien volontiers du coco... Ah! si je
;>.")() LES GRJSETTES Al SPECTACLE.
tenais en ce moment un verre de coco, connue je le savourerais!...
— J'aime pas cette boisson-là, moi, je préfère le punch. -Ah! dites donc, mesdemoiselles, elle n'est pas dégoûtée.
— -Moi, j'ai été dernièrement avec mon cousin le tourneur
qui se laisse pousser des moustaches — qui sont blondes, rougeàtres... que ça ne lui va pas bien du tout... que même je lui ai conseillé de les astiquer avec du noir de fumée et du vernis, parce ([lie je connais des jeunes gens qui s'en sont mis, et que c'est très joli et ça ne déteint pas...
— Dis donc, as-tu fini?... Quand elle est sur l'article de son cousin, celle-là, il n'y a plus de raison pour que ça iinisse. Qu'estce (.jue cela nous fait qu'il ait des moustaches rousses ou jaunes?... Moi, j'ai manqué d'épouser un homme qui avait des favoris bleus... j'en ai eu peur... J'ai dit : il me fera peut-être comme dans l'histoire... il me pourfendra, si j'ai le malheur d'entrer dans le moindre petit cabinet noir...
— Mesdemoiselles, silence donc! on n'entend pas!...
— Tiens, cette bêtise... on danse la Cachucha pour le présent . Est-ce qu'il veut entendre le bruit des entrechats, ce monsieur?.. Oh! cette boule... C'est au moins un charcutier qui ne peut pas se défaire de ses saucisses!
— Mesdemoiselles, pour en revenir à mon cousin, il m'a menée dans un café, où il m'a fait prendre quelque chose de sucré au vin blanc... c'était froid, mais c'était bien bon... avec des ronds de citron dedans.
— Ah! je sais ce que c'est... c'est du... du chose... j'en ai pris plusieurs fois... une boisson allemande. — Du grogeV — Eh non, c'est anglais le groge, ça jeté dis que c'est allemand... du pichope. C'est ça!... — Tiens, tu sais l'allemand, toi, Adrienne. — Oui, j'en sais des mots comme pichope et chou croûte. — Ah! ben alors dites donc, mesdemoiselles, nous irons boire de la bière dans l'entracte... — Ah! oui, et nous achèterons de la galette — et du flan,
LES GRISETTES Al SPECTACLE. .'}ôl
— Ah! moi j'ai déterré un petit pâtissier qui en donne de bien plus grosses parts que les autres pour deux sous, je vous y mènerai.
Et dès qu'un acte est fini, ces demoiselles se lèvent, montent sur les banquettes, s'appuient sur toutes les épaules qui se trouvent sur leur passage, et sortent pour aller se rafraîchir et acheter des provisions.
Elles reviennent quelquefois lorsque la pièce est déjà commencée; alors elles se poussent, elles se pressent, elles se font jour à travers les spectateurs. Peu leur importe de marcher sur des pieds, des souliers, de déranger le monde, il faut qu'elles regagnent leur place; elles y arrivent enfin avec leur morceau de flan ou de galette enveloppé dans du papier et qu'elles tiennent à leur main. Elles s'asseyent, elles écoutent et mangent; lorsque la pièce a des situations attendrissantes, une des grisettes dit à une autre :
— Prête-moi donc ton mouchoir... j'ai de la frangipane dans le mien. — Je veux bien, mais ne te mouches pas dans les coins au moins.. — Qu'elle est bête... c'est pour pleurer... d'ailleurs je ne prends pas de tabac, moi.
Et l'acte fini, vous croyez que ces demoiselles vont se tenir tranquilles à leur place ; non vraiment, elles sortent encore ; elles sortent à chaque entracte; après avoir bu, elles ont besoin d'autres choses, et elles ne sont pas filles à se gêner.
Les grisettes qui vont se placer au parterre ont en général plus de tenue ; elles veulent même quelquefois singer les femmes comme il faut. Elles tâchent de se mettre tout contre l'orchestre, parce que c'est mieux composé que dans le centre et aux entrées du parterre; puis de loin, comme on ne voit pas bien la séparation, on peut croire qu'elles sont à l'orchestre. J)ans les entr'actes, comme elles sortent beaucoup moins souvent qu'aux secondes galeries , elles ont sans cesse les yeux attachés sur les entrées de. l'orchestre, parce que c'est là que paraissent les acteurs, les auteurs, les journalistes; lorsque tous ces personnages qui tiennent au théâtre
LES GRISETTES Al SPECTACLE
viennent faire un tour dans la salle, ils ne s'asseyent jamais, mais perchent quelques minutes sur les inarches de l'entrée, avancent la tête, regardent sur la scène, jettent un coup d'œil dans les loges, aux galeries, à l'orchestre; échangent quelques saluts avec des connaissances, et disparaissent aussi subitement qu'ils sont entrés; ce sont des oiseaux de passage qu'il faut saisir au vol, aussi les grisettes les guettent constamment, et sont toujours les premières à les apercevoir.
Quand un acteur paraît à l'entrée de l'orchestre, la grisette qui a sans cesse un œil sur la scène et l'autre de ce côté, l'aperçoit sur-le-champ, et cela lui cause de grandes distractions : elle joue de la prunelle, de manière que si l'acteur jette les yeux de son côté, il est impossible qu'il ne rencontre pas les siens, puis elle dit à son amie :
— Tiens, voilà X à l'entrée de l'orchestre à gauche... tiens,
il se penche... il a une redingote noisette à la propriétaire...
Ali! oui, je le reconnais... il cause avec un grand brun que je vois souvent ici... Qu'est-ce que c'est donc que ce grand-là?
— Un journaliste ou un auteur. . il a toujours un lorgnon à la main... c'est un genre...
— Ah! ma chère, on peut être un myope, ca n'est pas défendu. Moi j'ai eu un amant qui l'était tellement, que le squ% dans la rue, il prenait les hommes pour des chevaux, et les femmes pour des bornes; je me suis fâchée avec lui parce qu'un soir il a renverse deux vieilles femmes en croyant sauter par dessus un banc de pierre ; je me suis dit : Certainement un soir il voudra m'escalader aussi.
— Ah! voilà X qui regarde de notre côté...
— Il sourit...
— Tu crois /
- Oui. .. il m'a souri.
— A toi!... par exemple!... c'est à moi.
— Pourquoi serait-ce plutôt à toi qu'à moi ?... Elle est étonnante cette Alphonsine! Elle croit que les hommes ne peuvent reluquer quelle ; chacune a son petit mérite, vois-tu.
— Mon Dieu! je ne prétends pas rabaisser le tien, ma chère!
seulement je dis que ce ne 'serait pas la première fois que X
m'aurait regardée : il me connaît bien... une fois à la queue il m'a protégée, et fait passer par l'entrée des loges louées.
— Oh! c'est différent !.., Tu m'en diras tant... mais il paraît qu'il t'a assez vue, car il est parti.
La conversation cesse, et ces demoiselles écoutent la pièce; dans l'entr'acte un garçon de théâtre se glisse par derrière le rideau, et vient accrocher un tapis sur les planches de la scène.
— Oh! il va y avoir une décoration avec un tapis, dit une grisette... Moi, j'adore les pièces où il y a des tapis, c'est bien bon genre... C'est pour cela que j'aime beaucoup le Gymnase.
-Moi, j'aime mieux les décors champêtres... et les pièces es- . r>
354 LES GRISETTES Al! SPECTACLE.
pagnoles... Oh! les pièces espagnoles!... Quand les hommes ont des toques et des haut-de-chausses en soie, je trouve que c'est toujours bien plus intéressant.
Mais la pièce se joue, les grisettes sont tout oreilles, surtout s'il n'y a plus personne de la boutique à l'entrée de l'orchestre. Quelquefois un ouvrier en casquette, un homme du peuple assis près d'elles, leur adresse la parole et semble avoir envie de faire leur connaissance; mais elles le reçoivent fort mal, et souvent ne lui répondent pas ; pour faire la conquête de ces demoiselles, il faut être artiste, ou tout au moins porter un chapeau rond et un pantalon à sous-pieds.
UNE LOliE D'ÀCTRIGK.
0 vous qui n'êtes ni directeur, ni auteur, ni acteur, ni musicien, ni actionnaire, ni souffleur, ni pompier, et qui n'avez pas vos entrées sur le théâtre, où cependant vous brûlez de vous glisser, pour voir les actrices de près... au risque de perdre vos illusions, ce qui pourrait fort bien arriver, je vous en préviens... venez... je vais vous introduire non pas sur le théâtre , mais dans la loge d'une de ces dames, ce qui est une faveur bien plus précieuse encore.
Nous n'irons pas dans un théâtre du premier ordre , car dans la plupart des loges de ces dames vous trouveriez de l'élégance, du luxe, de riches portières cachant les portes , des meubles du meilleur goût, des glaces superbes, des divans, des tapis moelleux, des lampes d'albâtre ; puis une société choisie, des hommes de lettres, des journalistes, des célébrités dans tous les genres qui viennent faire leur cour à l'actrice que le public applaudit. Vous vous croiriez là dans un salon de la Chaussée d'Àntin , et cela n'aurait rien • le piquant à vos yeux.
Nous entrerons dans un théâtre du second ordre; c'est moins élégant, moins riche, mais c'est plus original. Non pas que dans les théâtres du second ordre, quelques unes de ces dames n'aient aussi des loges fort coquettement décorées... 11 en est même qui peuvent rivaliser de luxe avec celle d'une célébrité de nos premiers théâtres, et du reste cela n'a rien de surprenant, puisque quelquefois c'est la même personne qui a fait décorer les deux.
Mais nous choisirons la loge d'une actrice dont la renommée ne fatigue pas chaque jour la réclame et les lecteurs de journaux.
La propriétaire de cette loge joue dans la seconde pièce ; elle arrive au moment où l'on commence la première. Elle n'a pas trop de temps devant elle, parce qu'il faut qu'elle se fasse coiffer.
Elle entre par cette petite porte qui est ordinairement derrière le théâtre. En passant devant la concierge, elle s'arrête, avance la tête, et dit : « 11 n'y a rien pour moi? » Car beaucoup de ces dames attendent toujours quelque chose, même lorsqu'elles ont tout ce qu'il leur faut. Quand la réponse est négative , la figure de l'actrice se rembrunit légèrement, parce qu'il est très flatteur de recevoir des déclarations d'amour et des billets doux, alors même qu'on n'a pas l'intention d'y répondre. On montre cela à ses camarades, à ses rivales, cela les fait enrager, et c'est toujours fort agréable.
L'actrice a monté l'escalier ; elle arrive au couloir où sont les loges des dames , qui ordinairement ne se trouvent pas à côté de celles des hommes : ce qui vous fait savoir que la décence se glisse partout, même dans l'intérieur d'un théâtre; mais on les a tant calomniés ces pauvres comédiens!... Cependant il y a des théâtres où les sexes sont mêlés.
L'actrice passe devant les loges de ses camarades; la plupart ne sont pas fermées, car l'une appelle l'habilleuse, l'autre attend le coiffeur , celle-ci va demander du rouge à l'une de ses voisines , tandis que celle-là va lui emprunter du blanc.
Après quelques bonsoirs, quelques petits mots échangés, lac-
trice entre dans sa loge; elle la possède à elle seule, et c'est déjà quelque chose, parce que beaucoup de ces dames n'ont qu'une loge pour deux et quelquefois pour trois , ce qui amène toujours des désagréments et des querelles. Cependant du moment que l'on est sortie des utilités, il est rare que l'on n'ait pas une loge pour soi seule ; à moins cependant que d'un commun accord, et pour en avoir une plus vaste , on ne la partage avec une camarade dont on est l'amie. Mais au théâtre, comme partout, l'amitié est bien fragile! pour qu'elle soit de quelque durée entre ces dames, il faut surtout qu'elles ne jouent point le même emploi.
Une loge pour une personne n'est pas grande dans les théâtres du boulevart. Figurez-vous un espace de six pieds carrés à peu près, dans lequel il faut que vous fassiez tenir une glace, ou un grand miroir, une espèce d'armoire basse comme un petit buffet qui tient tout un côté de la muraille, et dont le dessus sert de table H de toilette, puis quelquefois une véritable toilette; ensuite un coffre, un ou deux cartons, deux ou trois planches sur lesquelles on met des pots de rouge, de blanc, de bleu, de pommades, de pâtes, de savons, d'essences, d'huiles antiques, de poudres, d'opiat, de gomme, et une infinité d'autres cosmétiques: un porte-manteau après lequel on pend la robe de ville et quelques costumes de Ihéàtre, deux ou trois chaises, un divan, ou tout au moins une banquette, ou un fauteuil, ou un tabouret. Puis une moitié de poêle, ou un simple tuyau qui est censé donner de la chaleur, et enfin un bec de gaz qui va ordinairement trop fort , ou n'éclaire pas assez, et que l'actrice n'ose jamais tourner elle-même de peur de voir la flamme s'élever jusqu'au plafond.
Quand trois personnes sont réunies dans une de ces loges, vous comprenez qu'il y en a une assise dans un petit coin sur le coffre , le divan ou une chaise, et à laquelle il est défendu de bouger; il n'esi même pas nécessaire de le lui défendre.
L'actrice entre dans sa loge qui est éclairée. Elle commence par
jeter de côté son chapeau, son châle, ou sa pelisse, par se débarrasser du fichu qui est noué autour de son cou, et en faisant toui cela, elle murmure :
— Ah! que cela sent mauvais ici... ce gaz infecte... cela prend à la poitrine... Je voudrais que le diable emportât leur gaz... ce bec va trop fort aussi.
Elle sort de sa loge et entre dans celle qui est à sa gauche , où l'actrice qui fait les ingénuités cause mystérieusement avec un auteur au sujet d'un rôle, ou sur tout autre sujet.
Celle qui vient d'arriver dit, en apercevant l'auteur dans la loge de sa camarade :
— Ah! pardon, je vous dérange...
- Mais non, du tout! tiens, par exemple, c'te bêtise!... (répond
l'ingénuité, tout en se retournant pour al (achor sa jarretière) ; je
causais avec X au sujet de la pièce qu'il a lue ce matin, et je
lui demandais de me ralonger un peu mon rôle... et de m'ajoute! deux ou trois couplets, car enfin je chante... j'ai de la voix... eh bien, faites-moi donc chanter!... Ils sont étonnants ces auteurs... quand ils ont une actrice qui chante bien, ils ne lui mettent que des morceaux d'ensemble , des bouts de sortie , des riens du tout , quoi!...
— Votre rôle n'est pas joli peut-être, s'écrie l'auteur en haussant les épaules avec impatience?
— Je ne dis pas cela, mon petit ; si, il est gentil... Ce n'est pas un de ces rôles étourdissants... qui enlèvent un public, mais entin je ne me plains pas du rôle.
— C'est heureux.
— Mais je me plains du chant... je n'ai que de vieilles ran gaines... et l'amoureuse a tous les jolis morceaux... Comme il me semble que j'ai au moins autant de voix qu'elle, je dis que ce n'est pas juste.
Celle qui vient d'arriver, et que cette discussion n'intéresse pas, parce qu'elle ne joue point dans la pièce en question , s'écrie :
— Je voudrais bien baisser mon gaz, moi; il va trop fort, mais je n'ose pas y toucher... il n'y a donc pas un garçon de théâtre par ici... Te connais-tu à cela, toi?
— Moi, toucher à leurs becs de gaz... ah! le plus souvent ..
Et l'ingénuité va dans le couloir, et se met à crier avec une voix de premiers rôles :
— Madame Rot ! . . . madame Rot !. . .
Madame Rot est l'habilleuse de ces dames ; on entend de quelques loges plus loin sa voix qui répond :
— Qu'est-ce qui appelle?
— Eh ben! c'est moi... je ne suis pas lacée, dites donc...
— Je vais venir.
360 UNE LOGE l> ACTRICE.
L'actrice qui vient d'arriver, et que nous nommerons Zizi, s'écrie à son tour :
- Madame Rot! si vous voyez Biche! , le coiffeur, envoyez-lemoi. Ali !.. . voilà Pierre... Pierre! venez donc me baisser mon gaz... c'est effrayant comme ça flambe dans ma loge.
Le garçon de théâtre entre dans la loge de mademoiselle Zizi ; il rétablit l'équilibre dans la lumière, et l'actrice se remet à se déshabiller.
Elle est en train de mettre la chaussure du personnage qu'elle représente, lorsqu'on entrouvre sa porte. C'est l'actrice qui joue les comiques ; elle est costumée en servante d'auberge , et avance sa tête en disant :
— Es -tu seule?
— Oui, oui; viens donc cancanner un peu.
— Ma chère, je suis furieuse!
— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau?
— Tu n'étais pas à la lecture de ce matin?
— Non, puisque je ne joue pas dans la pièce de X 11 ne me
donne jamais de rôle , ce grand serinard-là . . . Au reste je n'y tiens pas! elles ne sont pas si bonnes ses pièces !... c'est spirituel comme mon genou!
— Oh! ma chère, figure-toi qu'il vient de me donner une panne, mais tout ce qu'il y a de plus panne!., un bouche-trou jouerait cela!.. Et encore avant la lecture, quand je lui demandais si je jouerais dans sa pièce, est-ce qu'il n'a pas eu le front de me répondre : Oui, oui, vous avez un rôle et vous serez contente!... Mais je ne le jouerai pas son rôle... oh! par exemple, j'aimerais mieux rompre mon engagement !. . .
Pendant que la première comique parle, mademoiselle Zizi tourne, retourne, et bouleverse tout sur l'armoire qui fait toilette, en murmurant :
— Qu'est-ce qu'ils ont fait de mon lacet de soie?... j'en avais un
UNE LOGE 1) A( TKICK.
loin neuf hier que j'avais laissé là-dedans... mais on vous prend tout ici; il n'ya pas moyen de retrouver quelque chose.
— Comprend-on cela?... moi, enfin, ce n'est pas pour me faire valoir, mais tout le monde sait que je suis aimée du public... Je ne dis pas que j'ai du talent... mais je fais rire... voilai eh bien, qu'ils tachent donc de faire rire, les autres qui en ont tant de talent. .! voilà!
Zizi, retourne dans le couloir et crie à tue-tête :
- Monsieur Bichetî... mais je vous attends... venez donc me coiffer... Ah! quel ennui que cel être-là... il faut toujours attendre après lui...
MS2 UNE LOGE DAnTRBCE.
— Si encore on me donnait un rôle court... mais qui eût une jolie scène... quelques mots comiques... je ne dirais rien, parce que
je sais bien que tous les rôles ne peuvent pas être de six cents!
mais pas un mot drôle!., pas un effet à faire... je défie à qui que ce soit de faire de l'effet dans ce rôle-là.
La voix du régisseur se fait entendre dans le couloir, et crie en faux bourdon :
— Mademoiselle Tonton ! c'est à vous !
L'actrice qui se nomme Tonton sort précipitamment de la loge en disant :
— Ah! tiens, c'est vrai... j'allais manquer mon entrée, moi... pour me faire empoigner... Oh! non... le public nïaime trop... j'aurais dit quelque bêtise en entrant, et ils auraient ri... On le tient un peu son public... Ah! dis donc, Zizi , j'ai nu fameux cancan à te conter au sujet de Marinette.
— Ah bien! tu reviendras.
— Oui... ah! ah!... tara... aaaaa... hum! Ah! j'ai un chat dans la gorge.
Mademoiselle Zizi a fini de se chausser et de mettre ce vêtement de dessous indispensable aux femmes lorsqu'elles montent sur un théâtre.
Le coiffeur arrive; c'est un jeune homme fort gentil et qui oppose le plus grand flegme à la vivacité de ces dames.
— Ah! monsieur Bichet, que vous êtes cruel, voilà une heure que je vous attends...
— Avez-vous un ruban?
— Oui... Ensuite je suis obligée de me dépêcher pour m'habiller... Je vous ai appelé dix fois.
— Avez-vous de la pommade?
— Oui... Vous savez pourtant bien que je commence l'autre pièce... moi, ça me fait mal de m'impatienter!
— Avez-vous des épingles noires?
UNB LOGE Û ACTHICK. 363
— Oui... 11 y a des gens qui soûl heureux! que rien n'émeut... n'inquiète... Toujours des anglaises, vous savez?
— Oui, oui.
Il n'y a pas deux minutes que le coiffeur tient la tête de mademoiselle Zizi, lorsqu'on cogne doucement à la porte de sa loge.
— Entrez! crie l'actrice sans se déranger.
On tourne la clef, et un monsieur dont la ligure est encadrée dans des favoris noirs très épais , et les mains emprisonnées dans des gants jaunes d'une extrême fraîcheur, se glisse dans la loge avec son chapeau sur la tête et sa canne à pomme d'argent dans la poche de son léger paletot.
— Est-ce que je puis entrer? dit le monsieur en souriant fort agréablement. Et l'actrice, qui n'a pas pu tourner là tête, mais qui a reconnu le jeune homme dans la glace qui est devant elle , lui répond d'un ton très familier :
— Pourquoi pas? Ah! venez donc un peu qu'on vous parle; vous êtes aimable!... me faire attendre deux heures chez moi ce matin, pour ne pas venir... Tenez, mettez-vous là... Prenez garde de vous asseoir sur ma ceinture, malheureux!... Allons, bon, j'en étais sûre, il est déjà dessus...
— Mais non, mais non! calmez- vous... la voilà votre ceinture.. Et le monsieur, après avoir débarrassé une chaise d'une foule
d'objets et être parvenu non sans peine à se faire une petite place, s'asseoit dans un coin, regardant coiffer mademoiselle Zizi.
— Voyons, répondez-moi donc, pourquoi n'êtes-vous pas venu ce matin?
— Parce qu'il m'est survenu un déjeuner avec deux amis.
— Ah! ouiche!.. comme je donne là-dedans... ce n'est pas à moi qu'il faut dire ces choses là... Monsieur JBichet, les touffes un peu plus relevées.
— Oui, mademoiselle.
- Vous aviez quelque femme à promener probablement.
— Quelle idée et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'on ait
un déjeuner d'hommes ?
— Vous m'avez dit cent t'ois que vous n'aimiez pas les déjeuners, que cela vous faisait mal... Très bien... le front plus découvert.., c'est cela.
— Voulez-vous me donner des épingles?
— Tenez... En avez-vous assez?
— Oui
— Que cela tienne bien surtout , que cela ne fasse pas comme à Palmyra qui a perdu une de ses anglaises l'autre soir en scène, au moment où on l'arrache des bras de son père... que l'on mène au supplice.. Ah! a-t-on ri!
— Mademoiselle Palmyra avait voulu se coiffer elle-même... elle n'a que ce qu'elle mérite... Voilà, mademoiselle.
— Merci, monsieur Bichet.
Et le coiffeur, qui vient d'en finir avec mademoiselle Zizi, sort de la loge pour aller prendre une autre tête. La jeune actrice s'assied devant sa glace, et commence alors à mettre son rouge tout en causant avec le monsieur qui est dans un coin.
— A propos, que disiez-vous donc hier dans les coulisses à mademoiselle Astasie? •
— Moi... ma foi, nous causions de choses et d'autres.
— Cela a duré bien long-temps. . . pour une conversation de choses et d'autres!., j'ai idée que ce n'était pas d'autres que vous parliez!...
— Vous savez qu' Astasie est assez moqueuse : elle me faisait remarquer un de vos jeunes premiers qui a toujours le même geste...
— Eh bien, si son geste est gentil, il a raison d'y tenir... Écoutez, Kouzikoff, je vous ai prévenu que j'étais jalouse... cela m'ennuie de vous voir causer dans les coulisses avec Astasie... si je vous vois encore près d'elle, je lui ferai une drôle de scène...
— Vous êtes folle.
— C'est possible, mais enfin vous voilà prévenu ; faites-y attention.
— Ne croyez-vous pas que je suis amoureux d'Astasie?
— Amoureux, je ne dis pas... mais les hommes sont si indignes! il suffira d'un costume baroque pour leur donner des idées anaeréontiques... Ah! bien... voilà que je me mets du rouge sur le nez ! c'est adroit.
En ce moment on frappe deux petits coups à la porte. Monsieur kouzikoff fronce le sourcil , en disant :
— Qui est-ce qui vous arrive là?... C'est insupportable! on ne peut pas être deux minutes tranquilles!
Une voix masculine dit dans le couloir :
— Mademoiselle Zizi, est-ce qu'on peut vous présenter son hommage?
L'actrice fait un mouvement d'impatience en murmurant : Ah ! c'est B... Est-ce qu'il vient encore m'ennuyer, cet auteur-là... avec son lorgnon ?
— 11 vous fait la cour?...
— Lui! par exemple... vous allez voir comme je vais le recevoir... Kestez derrière la porte, il ne vous verra pas.
Mademoiselle Zizi entrouvre la porte de sa loge , et se tient à l'entrée, de manière à ce que la personne qui est dans le couloir ne puisse pas voir M. Kouzikoff.
Un monsieur qui a beaucoup de désinvolture dans la démarche s'apprête à entrer dans la loge de mademoiselle Zizi, qui l'arrête en lui disant :
— Ah! c'est vous, monsieur B...? pardon, c'est que je m'habille.
— Je serais désolé de vous déranger... Je voulais savoir si vous alliez ce soir au bal d'artistes qui a lieu...
— Moi, aller au bal! oh! jamais... est-ce que je vais au bal?... Je vais rentrer bien sagement me coucher quand j'aurai joué.
— Comment, vous n'aimez donc pas le plaisir, la danse?... -Non; la danse n'est pas ce que j'aime... Madame Bot... je
vous attends.
.i(5(> une LOGi; d'actrice.
— Me voilà! — Allons donc!
— Bonsoir, mademoiselle Zizi.
— Bonsoir, monsieur B...; je vous souhaite bien du plaisir au bal.
— J'en aurais eu beaucoup, si je vous y avais rencontrée.
— Vous êtes trop aimable.
Mademoiselle Zizi rentre dans sa loge, en disant à M. Kouzikoff :
— Eh bien, vous avez entendu notre conversation... j'espère que c'est bien innocent.
— C'est-à-dire qu'il espérait vous mener au bal.
— Non ; il me demandait seulement si j'y allais... parce qu'on lui a dit que je valsais bien et qu'il adore la valse.. Ah! voilà madame Bot! enfin...
L'habilleuse entre dans la loge. C'est une grande et forte femme de trente-cinq à cinquante ans, à l'abord un peu grenadier , et dont la mise est fort négligée, qui a été jolie, qui a été coquette , qui a fait des conquêtes, mais qui ne songe plus qu'à habiller ces dames, à leur vendre des bouteilles de blanc, à faire leurs commissions dramatiques, et à leur rapporter parfois ce qu'un homme comme il faut et bien couvert lui a dit pour elles. Du reste, l'habilleuse est la discrétion même, et lorsqu'elle trouve un monsieur dans la loge d'une de ces dames, c'est absolument pour elle comme si elle ne voyait rien.
— Faut-il que je m'en aille? dit M. Kouzikoff en voyant entrer l'habilleuse.
— Non, non: vous pouvez rester... je suis habillée en dessous... ce n'est que la robe à me passer.. Tenez, pour vous occuper, noircissez-moi une épingle noire à cette chandelle que je vais allumer.
— Pourquoi faire?
— Vous le verrez... Dépêchons-nous, madame Bot, j'ai peur d'être en retard; où en est-on?
— Voilà Astasie qui va s'empoisonner.
- Ah! bon, j'ai le temps alors... Tâchez donc que cela me pince
mieux de la taille. . . C'est trop large cela!., ees dames du magasin sont terribles pour nie faire des robes qui baillent du dos...
— Nous mettrons des épingles, et demain on leur fera refaire cela.
— Ah! oui, je vous en prie; vous serez bien gentille... Dites donc, est-ce vrai que dans la pièce que l'on joue après demain Palmyra sera poudrée?
— Mais oui... une perruque... coiffure Kégence.
— Ali! grand Dieu!... de la poudre avec sa petite figure chafouine... Je louerai une loge pour voir cela, si on ne me donne pas de billets.... Avons-nous du monde se soir?
— Oui... une belle chambrée.
— Tant mieux : je n'aime pas à jouer devant les banquettes, moi; ça me démonte tout de suite.
M. Rouzikoff, qui tient une épingle noire dans la flamme d'une chandelle, pousse un cri parce qu'il vient de se brûler. Mademoiselle Zizi part d'un éclat de rire , en disant :
— Ah! est-il douillet... Mais on ne noircit que la tète... Allons, c'est bien... mettez-la ici... Ah! un coup de pistolet... voilà la pièce qui finit... Merci, madame Rot...
L'habilleuse a fini, elle s'en va; mademoiselle Zizi, qui a un costumé de paysanne, se regarde du haut en bas, puis dit au monsieur qui est là :
— Comment me trouvez-vous?
— Toujours charmante.
— Oh! je ne demande pas de compliments... pourvu que vous ne me préfériez pas mademoiselle Astasie!
— Que vous êtes enfant!
— Mon petit bonnet est-il bien posé?
— Comme un ange.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il a donc à sonner celui-là?... est-ce qu'ils ne veulent pas faire d'entr'actes aujourd'hui?... Ah! mon épingle, voyons.
Mademoiselle Zizi prend l'épingle noire que l'on a tenue à la flamme de la chandelle; elle s'approche de la glace, puis avec la tête de l'épingle noircie, elle se fait légèrement un petit trait noir dans le coin de l'œil du côté de la tempe.
— A quoi sert ce que vous faites là? demande M. Kouzikoff.
— Mon cher ami, cela grandit les yeux.
— Les vôtres n'ont pas besoin de cela.
— Oh! c'est égal, au théâtre, voyez-vous, il y a de ces choses qu'il ne faut jamais négliger... Ah! mon blanc à présent... par exemple, voilà une petite bouteille que madame Rot m'a vendue... c'est du blanc liquide à la rose... cela lui revient bien à trois sous,
une loge d'acthici:. 369
et elle me l'a fait payer trois francs. Mais je ne serai plus si bête... je m'en ferai moi-même maintenant, il n'y a rien de si facile.
Pendant que mademoiselle Zizi se met une couche de blanc sur les bras et les mains, on ouvre la porte de sa loge, et mademoiselle Tonton entre en s'écriant :
— Ah! ma chère... je n'en peux plus... ai-je ri!... Ah! bonsoir, monsieur Kouzikoff !... Ah! il n'y a qu'ici qu'on voit des choses pareilles.
— Quoi donc ?
— Palmyra qui vient de faire faire une annonce.
— Ah ! bah ! . . . et parce que? . . .
— Parce que soi-disant elle a été très malade ce matin... elle a encore des crampes... elle est enrouée...
— Ahl bah! c'est une envie d'éternuer rentrée qu'elle aura eue. . .
— Et elle a fait réclamer l'indulgence du public...
— As-tu fini!..,
— Mais le plus joli, c'est notre régisseur, qui a pataugé en faisant l'annonce. Quand il a eu fait ses saluts au public, il a dit : « Messieurs, mademoiselle Palmyra ayant des ra?npes dans l'estomac, elle craint que cela ne la gêne pour chanter, et elle réclame toute votre indulgence... »
— Oh! délicieux!
— Alors il y a un titi qui s'est écrié : j'erois ben que ça doit la gêner... En v'ià une blague!...
— Ah! ah ah! Mais à propos, Tonton, tu avais un autre cancan à me conter... Ah! qu'il est ennuyeux avec sa sonnerie, celui-là.
— Voilà ce que c'est : d'abord, il y a deux jours, il y avait un article superbe dans un journal de théâtre pour la petite Marinette.
— Oh! mon Dieu!... Marinette, qui ne sait pas dire quatre mots de suite.
— Tu sais que dans la dernière pièce, Marinette... Ah! encore quelqu'un
3 70 UNR LOGE D ACTRICE.
Le régisseur entrouvre la porte de la loge en disant :
— Êtes-vous prête, mademoiselle Zizi.
— Oui ; vous pouvez frapper.
Le régisseur referme la porte et disparaît. La jeune comique reprend .
— Marinette fait une petite paysanne qui dit seulement au seigneur qui veut l'embrasser : Je ne veux pas vous écouter, monseigneur !
— Eh bien, le journal a mis : « On a remarqué dans cette pièce une jeune et jolie personne, nommée Marinette , qui s'acquitte d'un petit rôle avec une grâce et une gentilleuse toute particulière. Nous ne doutons pas que les auteurs ne s'empressent de lui confier des
ôlesplus importantes, car il y a dans cette jeune actrice tout ce qui décèle un grand talent et un bel avenir. »
— Ah! ah! c'est trop fort... et elle ne peut pas ouvrir la bouche sans être huée!...
— Dame! voilà ce que c'est que d'avoir un amant journaliste!
— Ah! elle en a donc un... et sa mère qui ne la quittait pas.
— Oui; on sait ce que tout ça veut dire. Moi, je ne suis pas une prude, certainement, mais il y a de ces choses qui me font mal... Ainsi, quand je voyais la mère de Marinette suivre sa fille jusque sous le théâtre, dans la pièce où elle descend par une trappe... je disais : Tout ça —
Une grosse voix crie dans le couloir :
— On va commencer la seconde pièce !
— Je vais me déshabiller, dit Tonton. Bonsoir, monsieur Kouzikoff.
— Bonsoir, mademoiselle.
— Et moi, je vais jouer, dit mademoiselle Zizi, en sortant de sa loge, suivie du monsieur qui vient enfin de quitter son petit coin.
— Kouzikoff, vous n'allez pas venir sur le théâtre; vous allez vous placer dans la salle... entendez-vous?...
— Mais...
UNE LOGE IkÀCTRlCE. M \
— Oh! point de niais.. Allez vous mettre à L'avant-scène, et si vous faites des yeux à Aslasie... je le verrai bien.
- C'est que je la sais par cœur cette pièce-là... j'aimerais autant aller au café.
— Du tout! du tout! je veux vous voir à l'avant-scène ; au moins je verrai ce que vous faites, et j'espère que vous viendrez me chercher après, pour me reconduire.
— Quelle question!
— Ah! mon Dieu! je crois qu'on lève la toile... et je suis en scène au lever du rideau... Mon bouquet. Ah! Dieu! j'allais l'oublier...
Mademoiselle Zizi va prendre un bouquet dans sa loge, et court précipitamment sur le théâtre.
M. Kouzikoff redescend l'escalier qui mène dans la rue, pour rentrer ensuite dans la salle, par la porte du public.
Mademoiselle Zizi qui se trouve en scène avec celle de ses camarades qu'elle soupçonne d'être sa rivale, lui lance des regards foudroyants pendant que l'on joue l'ouverture, si bien que mademoiselle Astasie lui dit d'un petit air assez impertinent :
— Ah ça, dis donc, Zizi, est-ce que tu voudrais me fusiller avec tes yeux? on dirait que tu as envie de me faire peur.
— C'est bon... nous verrons... Ah! je sais vos intentions à l'égard de Kouzikoff. . . vous voudriez bien me le souffler, mais vous en serez pour vos œillades! il vous trouve horrible!
— Ah! je m'en fiche pas mal de votre Moscovite: je n'aime pas les hommes du nord, moi, c'est trop froid.
— Vous cherchiez pourtant bien à le réchauffer.. .
— Vous mentez...
— Impertinente!...
En ce moment le rideau se lève ; dans la pièce ces deux dames jouent deux sœurs qui s'adorent. Après s'être fait la grimace derrière la toile, elles se regardent bien tendrement devant le public
et chantent un petit duo où elles ne cessent de se répéter :
— Ma seule amie, — ma tendre sœur, — ton amitié charme ma vie! — tu suffis seule à mon bonheur :
Mais elles trouvent moyen d'entremêler cela d'épithètes fort peu honnêtes, qu'elles s'adressent à voix basse, et elles se pincent en ayant l'air de s'embrasser.
L'acte finit ; la querelle recommence , le régisseur est obligé de séparer ces dames. Mademoiselle Zizi retourne dans sa loge en s'écriant qu'elle va se trouver mal : mais c'est tout simplement pour remettre son rouge et regarder si son costume n'est pas chiffonné.
Quant à mademoiselle Astasie , elle va revêtir un costume d'homme dans lequel elle est fort gentille, et tout, en se disposant à mettre sa perruque, se sourit dans la glace, en disant :
« Dans deux jours Kouzikoff aura planté là mademoiselle Zizi!... « et je sais bien pour qui. »