‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 106 sur 111 · I.LS TABLES 1) HÔTE · texte numérisé non relu

I.LS TABLES 1) HÔTE

tacle une clame fort élégante, qui se donne des manières presque distinguées. Le jeune homme s'y laisse prendre; d'ailleurs quand on est amoureux, on se laisse abuser facilement. 11 demande un rendezvous ; oii l'engage à venir le lendemain dans une maison charmante, où se réunit la meilleure société de Paris, pour dîner, moyennant cinq francs par tête.

Le jeune homme accepte avec empressement. Le lendemain il est exact, et arrive à l'endroit qu'on lui a indiqué. 11 demande madame de Flicflac... ou un nom dans ce genre-là; ces dames ne se gênent pas pour se donner du de. La beauté de la veille vient au devant de ce monsieur, qu'elle présente à la société.

Le jeune homme se trouve au milieu d'une quinzaine de personnes qui presque toutes se donnent des titres, des grades, de la noblesse : l'un est soi-disant comte, l'autre baron, celui-ci est un ancien chevalier, celui-là un ci-devant général; il y a fort peu de roturiers, et encore ceux qui le sont parlent à chaque instant de leurs maisons, de leurs rentes, de leurs millions. Les dames sont élégantes , quoique leurs parures soient un peu fanées ; elles regardent le jeune homme d'un façon très provoquante, et celui-ci est enchanté de se trouver dans une si belle société.

On se met à table; le jeune homme est à côté de sa conquête : il peut lui presser, lui pincer le genou, elle ne s'en formalise pas, au contraire ; de l'autre côté il a pour voisin un monsieur qui se dit ancien marin, qui ne parle que de duels qu'il a eus, de gens qu'il a tués, qui parie mettre à quarante pas une balle dans le trou d'une aiguille, et avec une épée vous blesser à l'endroit que vous choisirez ; qui fait ensuite une foule de petites choses agréables en société ; par exemple, à peine est-on au second service, qu'il parie une bouteille de Champagne boire un verre plein jusqu'au bord, qu'il place au milieu de son assiette , et cela sans toucher le verre et sans répandre une goutte de vin.

Madame de Flicflac pousse le genou du jeune homme, en lui disant tout bas :

400 LES TABLES DIlÔTI..

— Pariez je suis sûre qu'il ne pourra pas faire ce qu'il dit.

Le jeune homme parie. Le monsieur exécute parfaitement ce qu'il

a parié de faire; la bouteille de Champagne est gagnée. Un moment après le même monsieur s'écrie :

— Voilà qui est bien plus fort. Je vais placer deux verres de Champagne pleins l'un sur l'autre, et je viderai celui de dessous, sans rien répandre de celui de dessus.

Madame de Flicflac pousse encore son voisin, en lui disant:

— Pariez donc; cette fois il est impossible qu'il fasse cela.

Le jeune homme parie : le monsieur réussit encore parfaitement dans ce second tour. La bouteille de Champagne est encore gagnée, et ce monsieur si adroit propose un troisième tour. Bref au dessert le jeune homme a perdu cinq bouteilles de Champagne en sus de son écot, ce qui met son dîner à trente-cinq francs au lieu de cinq; mais la société est d'une gaîté charmante, on le trouve extrêmement aimable , il a vu faire des tours d'adresse surprenants , et madame de Flicflac se laisse pincer tout ce qu'il veut.

Après le diner on passe au salon, et quelques personnes commencent une petite partie de bouillotte. On propose au jeune homme de faire une cave ; il préférerait causer avec madame de Flicflac , mais celle-ci lui dit :

— Jouez donc, je me placerai près de vous. J'ai dans l'idée que je vous porterai bonheur. Nous serons de moitié.

Le jeune homme n'ose pas refuser. 11 se met au jeu, et madame de Flicflac se place près de lui de manière à bien voir ses cartes, chose à laquelle elle paraît tenir beaucoup, toujours dans l'intention de lui porter bonheur.

Mais le soi-disant marin, qui tout en jouant regarde très souvent madame de Flicflac, gagne à la bouillotte avec la même facilité qu'il a exécuté à table des tours d'adresse. Le jeune homme, que la perte commence à échauffer, met au jeu tout l'argent, tout l'or qu'il a sur lui : il perd encore. Et madame de Flicflac, qui voulait

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être de moitié dans son jeu, disparaît sons le prétexte d'aller chercher sa bourse, et ne juge pas convenable de revenir.

Le jeune homme, qui a perdu tout ce qu'il avait, quitte le jeu d'assez mauvaise humeur et en maudissant la veine constante du marin; celui-ci roule aussitôt des yeux furibonds, et lui dit que s'il a l'intention de l'insulter, il est tout prêt à descendre avec lui pour le tuer au coin de la rue.

Le jeune homme remercie; il ne juge pas nécessaire de se donner encore ce plaisir-là. 11 s'éloiane en trouvant que la connaissance de madame de Llicflac lui a coûté un peu cher.

Cependant ce ne sont pas toujours les jeunes gens qui sont

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