‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 107 sur 111 · LES TABLES D HÔTE · texte numérisé non relu

LES TABLES D HÔTE

/loués dans les tables d'hôte : voici une anecdote historique. La scène se passe dans un de ces établissements situés au centre de Paris, et où l'on dîne pour trois francs, sans le café.

Parmi les habitués de cette table d'hôte sont deux dames qui ont le mauvais côté de la cinquantaine, quoiqu'elles ne se donnent pas plus de trente-six ans. Elles ont eu bien des aventures , bien des malheurs; cependant il leur est resté une aisance honnête, et si elles fréquentent les tables d'hôte, c'est parce qu'elles aiment la société, et que leur cœur sensible espère y rencontrer un cœur auquel il pourra s'attacher.

Os deux âmes si tendres ont remarqué un jeune homme qui vient assez souvent à la réunion ; le jeune homme est joli garçon : il a l'air un peu mauvais sujet, et n'en paraît que plus séduisant ; il n'a jamais le sou, mais son cœur n'en doit être que plus vulnérable. Chacune de ces dames se met en frais pour lui plaire : l'une lui apporte des pistaches au chocolat , l'autre des pralines grillées ; celle-ci lui donne une jolie bourse en filet, celle-là un lorgnon élégant; et tout cela est accompagné de regards brûlants, de gros soupirs, de serrements de main, quelquefois même de coups de pieds sous la table. Le jeune homme, qui a l'humeur très bouffonne, se laisse regarder, serrer les mains, presser les pieds , et accepte les petits présents de ces dames ; mais bien loin de répondre à leur flamme, il fait en secret la cour à une jeune étrangère assez gentille qui vient aussi quelquefois à la table d'hôte.

Les deux beautés surannées ne se sont pas aperçues du penchant que leur vainqueur éprouve pour la jeune étrangère, mais elles se sont fort bien aperçues qu'elles étaient rivales et couraient toutes deux le même lièvre, ou, si vous aimez mieux, le même amour. Déjà des mots piquants ont été échangés : c'est à qui de ces dames supplantera l'autre ; et pour captiver le séduisant mauvais sujet, elles redoublent près de lui de petits soins, de petits cadeaux, de galanteries. Mais le jeune homme reçoit tout cela avec la même

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amabilité; il se moque également de ses deux conquêtes, qui le trouvent de plus en plus adorable, parce que si l'amour est aveugle quand il est jeune, il doit avoir perdu les cinq sens quand il est vieux.

L'homme adoré avait manifesté une fois le plaisir qu'il aurait à se promener en calèche au bois de Boulogne, puis à se rendre aux Bouffes dans une loge à lui.

Quelques jours après, les deux vieilles arrivent au dîner de la table d'hôte, et l'une aborde le jeune homme en lui disant :

— Voici une loge des Bouffes pour ce soir.

Et l'autre dame s'empresse de lui dire :

— A sept heures, une calèche sera en bas pour aller au bois de Boulogne.

Celui auquel on offre cela reçoit fort bien ces deux parties (U1 plaisir; il accepte le coupon de loge qu'il met dans sa poche, en disant :

— La calèche sera aussi la bien venue.

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Mais cela ne fait pas le compte des deux rivales. Elles se lancent des regards foudroyants ; elles voudraient se manger les yeux , et pendant tout le temps du dîner, elles cherchent un moyen d'en finir, parce qu'elles sentent bien que cet état de rivalité ne peut pas durer et qu'il faut y mettre un terme.

Pendant qu'on prend le café, les deux vieilles, poursuivies par la même pensée, passent dans le salon de jeu. Là, se trouvant en tête à tête, elles éclatent.

— Madame !. . . il faut pourtant que cela finisse !. . .

— Oui, madame ! c'est ce que je me suis dit pendant tout le courant du dîner.

— Vous faites la cour à M. O... d'une manière bien visible!

— Il me semble, madame, que vous ne vous cachez pas non plus pour l'assommer de vos galanteries ...

— C'est bien plutôt vous qui l'assommez!... Vous lui laites chaque jour un cadeau !. . .

— Vous avez toujours les poches pleines pour lui ; vous le bourrez de bonbons comme un perroquet !...

— Et vous de pâtisseries comme un caniche! Encore aujourd'hui vous lui apportez une loge des Bouffes!...

— Et vous qui espérez le promener en calèche ! . . .

— Vous devez bien voir qu'il est charmant avec moi.

— Quand il me parle, ne voyez-vous pas comme il est aimable!

— Et avec moi donc!... il est d'une gaîté! il ne peut pas me regarder sans rire.

— 11 me dit des choses fort galantes; dernièrement il m'a comparée à la Matrone d'Ephèsc!

— Moi, il m'a positivement assuré que j'avais la chute de reins de la Vénus pudique'.

— Et comment a-t-il pu vous dire cela, madame?... Est-ce que votre.. . chute lui est connue?... Pauvre garçon! j<" crois qu'il aimerait mieux voir celle dulNiagara!...

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— Ali! madame! ménagez vos expressions, je vous en prie... vous dites des elioses d'une inconvenance!...

- Pas si inconvenantes que vos manières et vos mines lorsque vous êtes près de M. 0...

— Qu'est-ce que vous entendez par mes mines, madame?

— C'est assez ridicule, pour qu'on le remarque, vous lui faites continuellement des yeux blancs!...

— Vous voudriez pouvoir lui en faire de blancs, vous!... mais cela vous serait difficile! les vôtres sont toujours rouges comme ceux d'un lapin!

— Tout cela n'empêche pas, madame, que je ne sois aimée de M. O...

— Vous?... par exemple!... C'est moi qu'il aime, madame.

— Oh ! non ! c'est moi qu'il préfère.

— Vous devriez renoncer à sa conquête, madame.

— C'est bien plutôt vous qui devriez renoncer à lui.

Ici, les deux rivales s'arrêtent un moment ; elles ont besoin de reprendre haleine, de réfléchir. Toutes les deux se craignent, toutes les deux comprennent qu'elles se nuisent. Tout à coup l'une d'elles paraît frappée d'une inspiration subite, et allant vers l'autre d'un air moins féroce, lui dit :

— Tenez!... l'amour nous a subjuguées toutes deux... et nous avons chacune autant d'avantages pour réussir... Je ne pense pas que l'une de nous veuille faire un sacrifice à sa rivale?...

— Oh ! ce ne serait pas moi, d'abord.

— Ni moi. Mais au lieu de nous quereller, ce qui ne sert à rien qu'à nous bouffir les yeux, je vais vous proposer un moyen d'en finir.

— Quel est-il ?

— Jouons M. 0 — à l'écarté; celle qui perdra la partie renoncera à son amour et ne cherchera plus à nuire à sa rivale... Cela vous va-l-il?

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— Ma foi, oui, j'accepte!... Jouons notre jeune homme, cela vaut mieux que de nous disputer; c'est plus digne de nous. Mais pas de tricherie!

— Oh ! jamais je ne triche quand il s'agit d'amour.

— Allons, voilà une table et des cartes, terminons tout de suite ; car si je suis favorisée du sort, j'emmène mon gain aux Bouffes.

— Et moi au bois de Boulogne. Tenez, ma chère, convenons que celle qui gagnera jouira du spectacle et de la voiture.

— Je le veux bien ; c'est notre va-tout !

Ces dames se placent à une table d'écarté : elles sont profondément émues et elles tremblent en donnant les cartes, car jamais elles n'ont joué si gros jeu.

— Le roi! dit l'une.

VA l'autre s'écrie :

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Ah! Dieu! que vous me faites mal. — J'ai le point.

— Ali ! mon cœur se brise.

— J'en demande !

— Jamais ! Je renais à l'espérance.

— Du pique...

— Fi donc. Je coupe... atout et la vole!

— 0 cher ami!... A vous à faire... me faudrait-il te perdre!

— Trois à trois.

— Il a de si beaux yeux ! . . .

— Je joue... Et des dents...

— Je n'ai pas de ça.

— Et des cheveux !

— Je n'ai rien de tout ça.

— 11 est bâti en Apollon !

— Je suis volée.

— J'ai gagné! A moi M. 0.... la calèche et le spectacle.

La vieille que la chance a favorisée quitte vivement la table, où sa rivale reste accablée, anéantie ; elle se précipite dans le salon voisin, où elle a laissé le jeune homme qu'elle vient de gagner à l'écarté; elle le cherche des yeux ; il n'y est plus. Elle présume qu'il est en bas et l'attend dans la calèche; elle descend à la hâte. La calèche n'est point à la porte; elle s'informe au concierge.

- Est-ce qu'une calèche n'est pas venue à sept heures?

— Si, madame.

— Est-ce que M. O.... n'est pas descendu ?

- Si, madame, M. 0... est descendu en effet...

Eh bien, pourquoi ne m'a-t-il pas attendue?... Mais il a dû vous dire où je devais le rejoindre.

— Permettez, madame, d'abord M. O... n'est pas descendu seul...

— 11 n'était pas seul?... Quoi, il avait emmené de ses amis?... comme c'est imprudent. ..

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-Mais, non, madame, ce n'était pas des hommes... Il n'avait avec lui que la jeune dame étrangère...

— Qu'est-ce que vous dites! concierge?...

— Je dis ce que j'ai vu, madame : ils sont montés tous deux dans la calèche, et M. 0 a dit : « Vous ferez bien des remerciements à ces dames de notre part. Nous allons nous promenei au bois de Boulogne, et nous profiterons ensuite de la loge des Bouffes. »

La vieille reste pétrifiée, et, lorsqu'elle se décide à remonter trouver sa rivale, elle lui dit d'une voix lamentable :

— Ma chère amie, voilà la première fois peut-être que cela arrive4 à deux personnes qui jouent ensemble ! ÎNous avons perdu toutes deux.

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