L HOMME DE LETTRES MARRON
lune... ainsi je connais des hommes de lettres... des auteurs de beaucoup de talent et qui ne font pas autre chose que de chercher des titres de pièces ; quand ils en ont un , ils vont le porter à un autre auteur qui a l'habitude d'écrire, qui fait ce qu'on appelle le gros de l'ouvrage. Un troisième revoit le scénario, et trouve de fortes situations ; un quatrième jette de l'esprit dans tout cela... Si on a besoin de gaité, on cherche un cinquième collaborateur, mais ordinairement cela n'a pas besoin d'être amusant , et voilà une pièce faite , et un auteur qui touche son quart parce qu'il a trouvé un titre.
— C'est beaucoup de se mettre quatre pour faire une pièce!
— On en a fait à cinq, à six... Je ne serais pas étonné que l'on formât une société par actions pour la confection d'une pièce de théâtre.
— Mais venons à notre affaire. 31a pièce s'appelait : la Bergère de la Forêt y je croyais ce titre assez joli.
— il pouvait aller; mais celui que j'ai trouvé est bien plus original! bien plus piquant. J'appelle notre pièce : la Forêt de la Bergère. Hein? qu'est-ce que vous dites de cela.:.
— C'est le titre retourné.
— Oui, retourné! mais quelle différence!... quel changement énorme dans ce renversement de mots... la Forêt de la Bergère ! ... cela promet une foule de choses que tout le monde sera curieux de voir.
— Effectivement cela promet tant que... enfin... veuillez lire, je vous écoute.
Le jeune auteur n'est pas enchanté du changement de titre de sa pièce. L'homme de lettres marron reprend le manuscrit et commence :
— Personnages : le comte Arnold de Montournal... Vous aviez mis simplement : le comte de Montournal ; j'ai ajouté Arnold, c'est bien mieux... cela donne plus de noblesse à ce personnage... Je
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poursuis : le baron d'Apre mont... Vous aviez mis d'Aprerille... j'ai trouvé qu'un nom finissant par ville c'était bien doux pour un traître, au lieu que mont! c'est ronflant, c'est plein... cela résonne bien à l'oreille... Je suis très content d'avoir trouvé ilpremont... cela m'est venu un soir tout en jouant au vvisk... Je poursuis : Adèle Dorgerille... Vous aviez mis Adèle Dorgemont ; j'ai trouvé, que ce mont était bien dur pour une femme... et surtout une amoureuse... les amoureuses au théâtre sont rarement dures... Dorgeville c'est plus coulant, plus doux. Je poursuis : Bernard, intendant du château. Vous aviez mis Dubois... Dubois est beaucoup plus commun... on trouve Dubois dans toutes les anciennes comédies... c'est un nom usé; au lieu que Bernard n'a été que très peu employé. Je poursuis : Allain, jardinier... C'est le nom que vous aviez mis... je n'y ai rien changé... Allain n'est pas mal... nous laisserons Allain. Je poursuis : Fanckonnette, bergère... Ah! vous devez remarquer ici un grand changement : ce n'était que Fanckette, aujourd'hui c'est Fanckonnette ! ... c'était bien important, pour notre principal personnage... une syllabe de plus c'est essentiel... Voilà tous nos personnages... Ah! vous aviez mis aussi deux domestiques du château; j'en ai mis quatre... Ma foi, je me suis dit : Quatre domestiques feront nécessairement plus d'effet que deux, et cela ajoutera à la mise en scène.
Le jeune auteur a fait une légère grimace en écoutant les changements faits aux noms de ses personnages. Le marron s'essuie le front et entame enfin la lecture de la pièce.
Les trois premières scènes sont absolument telles que le premier auteur les avait écrites; mais arrivé à la quatrième, celui qui lit s'arrête en disant :
— Ici j'ai fait un changement. Vous aviez mis : Le baron sort par
la droite; moi, j'ai mis : Le baron sort par la gauche ! Cela fera
beaucoup mieux, parce que à droite nous avons un arbre, et en
partant très précipitamment, le baron aurait pu se cogner contre
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l'arbre î... au lieu qu'en sortant par la gauche, il n'aura pas cela à craindre. Je poursuis. Remarquez bien la tirade de Fanchonnette ; vous finissiez par : Ah ! qu'il est cruel d'aimer sans espérance de retour! Voici ce que j'y ai substitué : Oh! sans espoir de retour, aimer ^st une chose bien tourmentante ! ... C'est la même idée;... mais la pensée se rend mieux.
Ah! plus loin vous faisiez dire à Allain , notre personnage comique :
Les femmes sont comme les noisettes ; pour en avoir une bonne, il faut en prendre plusieurs.
D'abord, mon cher collègue, la censure aurait coupé cela. Comparer des femmes à des noisettes! c'était trop risquer!... Moi, j'ai mis ceci à la place :
Il y a de bonnes femmes > mais il y a aussi de bonnes noisettes . . . Hein?... c'est gentil, et je défie que la censure morde là-dedans.
— Mais il me semble que cela ne rend plus mon idée.
— Cela en fait deux... C'est bien mieux. Je continue.
Le jeune auteur se tait, se soumet et écoute. Vers la fin de l'acte il s'aperçoit que toute une scène est coupée, et s'écrie :
— Qu'est donc devenue la scène où ma bergère recevait une déclaration d'amour?... Vous l'avez donc passée?
— Non, mon cher ami ; mais je l'ai coupée.
— Coupée! et pourquoi?... C'est le nœud de la pièce.
- — Justement ; en coupant le nœud, l'action se dénoue bien plus facilement. D'ailleurs, les déclarations d'amour c'est fort commun ; il y en a dans toutes les pièces de théâtre.
— Mais enfin qu'avez-vous mis à la place ?
— Oh ! soyez tranquille ! Quand la bergère sort pour aller dans la forêt, je la fais suivre par le comte, qui dit alors à part, mais de façon pourtant à être entendu du public :
Fanchonnette va dans la forêt ; je vais l'y joindre , et je lui dirai deux mots.
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Hein?... j'espère que cet à parte dit tout... et en même temps ne dit rien, ce qui a le grand avantage de laisser l'intérêt en suspens.
Le pauvre débutant continue de garder le silence. Il ne s'attendait pas à tout ce qu'il entend. Le marron achève la lecture du drame ; les changements qu'il a faits dans la dernière partie de l'ouvrage sont de la même force que les précédents. Ainsi, dans un endroit il a mis : Je vous hais à la mort! au lieu de : Je vous déteste. — Périssons tous les deux, à la place de : Mourons ensemble. Enfin, il a biffé plusieurs ah ! pour y substituer des oh ! et des grand Dieu! pour des juste ciel!
Voilà cette besogne qui lui a coûté un mois de travail et dont il est si fier. Lorsqu'il a fini de lire, il s'attend à des éloges, à des remerciements de la part de son jeune collègue ; mais celui-ci garde un morne silence : il est stupéfait. Cependant il prend son parti en se disant : Enfin, pourvu qu'il nous fasse jouer... c'est le point principal ; et il a dit que cela irait tout seul !
L'homme de lettres marron se fait fort d'avoir bientôt une lecture. 11 est lié avec tous les directeurs, avec tous les acteurs en renom, avec toutes les sommités littéraires.
Trois mois s'écoulent pendant lesquels le jeune auteur a été toutes les semaines chez son collègue, en lui disant :
— Eh bien ! notre lecture ?
— Ce sera pour ces jours-ci la semaine prochaine ça ne
peut pas manquer... Ils m'ont dit : ÎNous sommes accablés de lectures ;... mais nous vous ferons passer avant les autres. Un peu de patience; je vous écrirai.
Le pauvre débutant s'en retourne en se disant :
— Voilà bien long-temps que nous devons passer avant les autres!... Les autres devraient cependant nous pousser.
Enfin la lecture est obtenue. Le grand jour est venu; le jeune homme va trouver son marron, pour lequel il sent renaître toute sa
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confiance, parce que celui-ci en a prodigieusement en lui-même, e( ne cesse de répéter :
— C'est une affaire arrangée — C'est reçu d'avance Cela ira
tout seul. C'est moi qui lirai.
Le jeune homme, qui n'a pas été satisfait de la manière dont son collaborateur lui a lu leur ouvrage, dit timidement :
— Mais si vous aviez voulu... j'aurai pu lire... J'ai assez de chaleur ! . . .
— Vous!... Oh! ce serait du joli... vous qui n'avez pas l'habitude de lire devant des directeurs! Gardez-vous-en bien. Ce n'est pas de la chaleur qu'il faut pour lire une pièce : c'est du calme, du sangfroid ; en un mot, il faut ménager ses moyens. Fiez - vous à moi.
On se rend chez le directeur. Le marron présente son jeune collègue comme un débutant dans la carrière dont il veut bien encourager les essais. Le débutant se borne à saluer gauchement; il se sent tellement ému, son cœur bat avec tant de force, qu'il n'a pas la force de parler. Enfin la lecture commence : le marron lit la pièce parfaitement mal ; il ménage tellement ses moyens qu'il n'en montre nulle part ; mais le jeune auteur espère avoir mal entendu, mal jugé son collègue.
La lecture terminée, le résultat va tout seul en effet : la pièce esl refusée à l'unanimité.
Le jeune auteur est consterné ; il fait de tristes réflexions sur son association dramatique. Quant à l'homme de lettres marron, il esl furieux ; il se répand en invectives contre le directeur et son théâtre ; il s'écrie :
— Refuser une pièce comme celle-là!.... où j'avais semé l'esprit à pleines mains! Ce sont des ânes! Ce théâtre-là ne peut pas aller; il n'ira jamais bien. Je sais parfaitement que nous serons reçus et joués ailleurs; mais enfin c'est toujours désagréable de s'être donné la peine de lire pour rien;
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— Vous croyez que nous serons reçus ailleurs ? dit le jeune1 homme en soupirant.
— Parbleu! est-ce que vous en doutez?
Et, dans l'espace de deux années, le marron a obtenu six lectures. La pièce a été refusée partout, et le jeune homme se décide à prendre son parti, à ne plus songer à son ouvrage, qu'il abandonne au marron, lequel, au bout de plusieurs mois, change le titre de la pièce, et parvient enfin à la faire jouer, comme étant de lui seul, à un des plus modestes théâtres de la grande ville.
11 y a ensuite des hommes de lettres marrons qui travaillent véritablement, qui travaillent même beaucoup, et qui, quoique ne faisant jamais rien de bien, ont la funeste habitude de trouver mauvais tout ce qu'aura fait leur collègue , et croient devoir tout changer dans une pièce qu'on leur apporte.
Quand vous avez affaire à ces marrons-là, si vous leur portez pour sujel de pièce lllvo cl Léandre, ils en feront les Aventures de Tèlémaque; si vous ave/, composé un ouvrage sur la Bataille de