‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 28 sur 111 · NOTRE-DAME DE LORETTK · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE LORETTK

ment apparaît, sortant de la ligne ordinaire, soit par son architecture, soit par sa dimension, soit par la manière dont il est décoré, il faut bien que Ton parle.

Mais n'est-il pas naturel d'embellir, d'orner, de faire un séjour délicieux de la maison du Seigneur? Et qui donc sera bien logé, si ce n'est celui qui distribue ici-bas les chaumières et les châteaux! les cabanes et les palais?

Paris a maintenant dans son enceinte près de onze cents rues. Nous n'avons pas l'intention de vous faire l'histoire de toutes ces rues-là; cela nous mènerait trop loin. D'ailleurs, dans cette immense quantité de rues, il en est beaucoup qui n'ont rien de curieux, de remarquable, et qui, par conséquent, ne méritent pas qu'on s'y arrête.

Mais la rue Saint-Denis est digne de fixer notre attention.

C'est une des plus anciennes, des plus longues, des plus riches et des plus populeuses de la grande ville.

Cette rue commence place du Chàtelet et finit aux boulevarts. La Porte Saint-Denis est le point de démarcation entre la rue et le faubourg. On prétend qu'elle a pris son nom de la petite ville de Saint-Denis, à laquelle elle conduit. La partie voisine de la rivière s'appelait, au treizième siècle, La Grand* Hue des Saints-Innocents. Pins tard on avait nommé toute la rue la Grand'Buc de Paris; puis ensuite on la nomma la Grande Chaussée de il/. Sainti. 15

Denis. Aujourd'hui, son nom est infiniment moins prolongé. Si nous avions conservé à nos rues toutes les dénominations qu'elles portaient autrefois , les étrangers et même les Parisiens ne s'y reconnaîtraient pas.

>< C'étoit, nous dit Saint-Foix, par la porte et la rue Saint-Denis « que les rois et les reines faisoient leurs entrées dans Paris. Alors

< la rue Saint-Denis étoit tapissée avec des étoffes de soie et des « draps camelotes. Des jets d'eau de senteur parfumoient l'air. Le

< vin, le lait et l'hypocras couloient de différentes fontaines. Il y « avoit de distance en distance des théâtres et ac leur s pantomimes, « mêlés avec des chœurs de musique, représentant des histoires « de l'ancien et du nouveau Testament. »

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S il faut en croire Fraissar'd, à l'entrée d Isabeau de Bavière, il y avait à la porte aux Peintres (qui était située vis-à-vis de la rue du Petit-Lion '> : « In ciel nud et très richement estoilé, et dans « ce ciel, petits enfants de chœur chantaient moult doucement en « forme d'anges. Lorsque la reine passa en sa litière découverte, i sous la porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut , « tenant en leurs mains une riche couronne d'or garnie de pierres « précieuses, et la mirent sur le chef de la reine, en chantant des

« vers a sa louange. »

ID autre chroniqueur, Jean Juvènal des Ursins , raconte le fait

suivant, à l'occasion de cette entrée à Paris d'isabeau de Bavière :

< Charles VI voulut la voir, et dit à Savoisi, son favori : Savoisi,

« je te prie que tu montes sur mon bon cheval et je monterai der-

- ricretot ; et nous nous habillerons de façon qu'on ne nous connaisse

« /joint , et trous voir l'entrée de ma femme. Ils allèrent donc par la « ville en divers lieux et s'avancèrent pour venir au Chàtclet o l'heure « ipie la reine passait, où il y avoit moult dépeuple et grand' presse, « et foison de sergens à grosses boulaies, lesquels, pour empêcher la « presse , frappoient de côté et d'autre de leurs boulaies bien et fort, « et le roi et Savoisi tdchoient toujours d'approcher; et les sergens, qui « ne cognoissoient point le roi ni Savoisi , frappèrent de leurs boulaies « dessus, et en eut le roi plusieurs horions sur les épaules ; et le soir, « en présence des dames et demoiselles, fut la chose récitée, et on <( commença d'en bien forcer , et le roi même se far coi t des horions « qu'il avait reçus. »

A l'entrée de Louis XI, en 1461, on imagina, rue Saint-Denis, un spectacle très agréable : « Devant la fontaine du Ponceau « ètoient plusieurs belles filles en sirènes, toutes nues , lesquelles f en « faisant voir leur beau sein, chantaient de petits motets et berge- <i rettes. »

Enfin, à l'entrée de la reine Anne de Bretagne, on poussa l'attention jusqu'à placer de distance en distance, t' De petites troupes « de dix ou douze personnes, avec des pots-de-chambre pour les < dames et demoiselles du cortège qui se trouveraient pressées d< '( quelques besoins. »

11 faut avouer que nous sommes bien en arrière de nos pères; nous ne poussons pas les petites attentions et la prévoyance aussi loin.

Revenons à la rue Saint-Denis de notre époque : si l'on n'v voit plus de petites troupes de dix à douze personnes avec ce que nous vous disions tout à l'heure, et de jolies filles déguisées en sirènes et faisant voir leur beau sein , en revanche on y voit force boutiques, force magasins très bien fournis et parfaitement achalandés. La rue Saint-Denis est la plus marchande de Paris ; on y trouve de tout, mais elle est surtout renommée pour les rubans, les plumes, la passementerie. Dans cette rue. les boutiques sont moins élé-

gantes, moins dorées que dan's maint autre quartier de la capitale ; il en est plusieurs encore qui, depuis un demi-siècle, n'ont rien changé à leur intérieur et à leur devanture. Ces maisons-là sont les meilleures, les plus solides de Paris. -Bonne renommée vaut mieux (/ne ceinture dorée, dit un vieux proverbe, et dans la rue Saint-Denis vous aurez souvent occasion d'en reconnaître la justesse. Un simple billet souscrit par un marchand de la rue Saint-Denis vaut mieux qu'une1 lettre de change acceptée par certains banquiers de la capitale , quoique ceux-ci aient hôtel, voitures, laquais et loge aux Bouffes... toutes choses que l'on ne se donne pas encore dans la rue Saint - Denis.

Considérée sous le point de vue moral, cette rue a encore un aspect tout particulier : en voyant l'activité qui semble naturelle à ses habitants , ce grand nombre de gens qui vont et viennent , ces voitures , ces charrettes , ces camions qui se croisent , se suivent , se succèdent presque sans interruption depuis le matin jusqu'à la chute du jour, le commerce continuel qui se fait dans ces boutiques, il semble qu'une personne qui demeure rue Saint-Denis ne saurait être paresseuse. Le bruit qu'on y entend sans cesse doit y servir de réveil -matin. Enfin on ne se promène pas dans la rue Saint- Denis, mais on y passe pour aller à ses affaires, ou parce qu'on y a besoin.

Sur le soir, lorsque vient l'heure où les ouvrières externes quittent leur magasin de fleurs , de rubans ou de passementerie, on voit rôder dans la rue Saint-Denis des jeunes gens dont la toilette est assez négligée , quelques hommes entre deux âges , et même quelques particuliers sur le retour.

Les jeunes gens ont des cigares à la bouche , il en est qui se permettent la pipe ; les hommes entre deux âges ont souvent un lorgnon à la main et un bouquet caché sous leur habit ; les vieux ont les poches bourrées de bonbons et de gâteaux. Les moyens de séduction varient toujours suivant l'âge du séducteur. •

Tous ces messieurs guettent les grisettes qui vont sortir de leur magasin.

Les jeunes gens se promènent en fumant , en regardant dans les boutiques, en disant entre eux des plaisanteries, en riant souvent au nez des boutiquiers.

Les hommes entre deux âges sont plus discrets : ils passent vivement, lancent furtivement un regard dans le magasin où travaille

leur dulcinée, puis vont s'arrêter, se poster à cent pas au moins de la boutique , afin de ne point éveiller de soupçons , et de ne pas compromettre la jeune personne dont ils cultivent la connaissance.

Les vieux n'ont pas une règle de conduite bien arrêtée : quand on n'est plus jeune, onnesaH plus trop ce qu'on doit faire pour bien con-

LA IUI. SAIM-DIMS. I I i)

(luire une intrigue. Les uns vont se cacher dans des allées, sous des portes cochères; ils restent là des heures entières sans oser montrer le bout de leur nez, espérant toujours que l'objet de leur tendresse passera enfin devant eux. Après une faction bien longue, quand ils se décident à donner un coup d'œil dans le magasin , ils n'y voient plus leur belle, qui est partie depuis long-temps sans qu'ils s'en soient, aperçus.

D'autres, plus hardis, vont se planter contre les carreaux de la boutique, et n'en bougent plus, à moins qu'un homme ne sorte du magasin et n'ait l'air de venir à eux ; car alors la peur les galoppe, ils se figurent que l'on connaît leurs coupables desseins, et ils se mettent à fuir, se jetant dans les personnes qui se trouvent sur leur passage, et se laissant quelquefois choir sur le pavé, parce que, dans leur précipitation, ils n'ont pas vu le trottoir, ou une pierre, ou un chien qui est devant eux.

Quelques uns enfin, mais ceux-là sont les plus roués et les plus riches, entrent dans le magasin où travaille la jeune fille qu'ils courtisent. Ils n'ont pas l'air de la regarder, mais ils achètent différentes choses et paient toujours sans marchander. C'est une manière adroite de donner une opinion avantageuse de sa fortune, aussi estce celle qui réussit le plus souvent.

Mais ces demoiselles sortent de leur magasin. La jeune fleuriste n'attend pas que son amant vienne à elle, c'est elle qui le cherche des yeux et court à lui. Elle passe son bras sous celui d'un jeune homme qui lui envoie dans le nez une bouffée de son cigare. C'est une nouvelle manière de se souhaiter le bonsoir. La fleuriste y paraît fort sensible ; elle sourit tendrement au jeune homme qui la regarde à peine, et paraît beaucoup plus occupé de ce qu'il fume que de ce qu'il tient sous le bras.

— Est-ce qu'il y a long-temps que tu es là, mon petit Guguste? demande la jeune fille au fumeur. Celui-ci lui répond d'un air ennuyé :

-Je crois bien!... plus d'un quart d'heure! Je commençais a m'embêter joliment!... Si mou cigare avait été fini, je filais!...

— Ah! méchant !... C'est aimable ce que vous dites là! Comment, vous auriez laissé votre petite Phonsine s'en revenir toute seule le soir, dans sa rue des Vinaigriers, qui devient très chimérique depuis quelque temps !

— Ma petite Phonsine sait que je suis dans la rue en face de sa boutique quand sonne neuf heures... c'est réglé... Je suis exact comme le canon du Palais-Royal... quand il fait du soleil. Mais je n'aime pas qu'on me fasse droguer des demi-heures au vis-à-vis du ruisseau... Quand les femmes se mettent sur le pied de nous faire attendre, c'est une habitude dont elles ne peuvent plus se défaire; je n'entends pas que tu prennes ce petit genre-là.

— Mais, mon Dieu, ce n'est pas ma faute, à moi... quand il y a quelque chose de pressé à terminer, on ne nous laisse pas partir aussitôt que l'heure sonne. Ce soir, nous avions une couronne de mariée à finir, pour une grosse demoiselle... qui a au moins trente ans... et tout en fleurs d'oranger... qui est si pressée de se conjoindre... avec un pâtissier... et un camélia dans le milieu... En voilà une boulette qu'il fait, celui-là!...

— Ta! ta! ta! ta!... Je n'entre pas dans tout cela... Pour des histoires, je sais bien que tu en auras toujours à me conter! Une autre fois je te donne cinq minutes de grâce; après quoi, si tu ne viens pas , je m'en vas.

La petite fleuriste se tait et boude; le jeune homme se tait et fume. Ils font ainsi la route jusqu'à la rue des Vinaigriers; mais arrivés devant la demeure de la grisette, les deux amants se raccommodent , parce qu'ils sont d'un âge où l'on n'est pas ensemble pour bouder.

Une jeune frangère vient de sortir de son magasin. Elle suit la rue en trottillant, les coudes serrés contre le corps, les yeux baissés,

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l'air modeste et presque candide. Cependant toutes ces petites manières pudiques n'empêchent point qu'elle n'ait aperçu le monsieur entre deux âges qui l'attendait à quelques pas, et qui ne tarde pas à se trouver à côté d'elle.

Ce monsieur entame l'entretien d'un air presque timide : — Bonsoir, mademoiselle Félicie...

— Ah! c'est vous, monsieur Jules!

Les hommes entre deux âges , qui souvent ont une position dans le monde, ne disent jamais leur nom aux grisettes auxquelles ils font la cour ; ils en prennent alors un autre à leur choix , ils sont libres de le choisir aussi harmonieux que possible.

Le monsieur qui répond au nom de Jules se rapproche de la jeune l'rangère , et lui presse doucement le bras tout en répondant :

— Oui, j'étais... là depuis quelque temps... Je vous ai vue dans votre magasin... et je désirais tant vous parler... Oh ! je serais resté toute la nuit plutôt que de ne pas vous rejoindre.

— Oh ! mais. . . vous aviez tort il ne faut pas m'attendre comme

cela... si on savait qu'un monsieur m'attend pour me reconduire, on en dirait de belles dans le magasin... ces demoiselles sont si méchantes!...

— Personne ne le saura. . . et d'ailleurs , quel mal à ce que je marche à côté de vous?. . . la rue est à tout le monde. . .

— C'est vrai... et ce n'est pas que ces demoiselles du magasin se gênent beaucoup!... L'une a un soi-disant cousin qui est tous les matins au coin de la rue... où il attend qu'elle aille chercher son petit pain chez le boulanger. L'autre a un oncle qui lui veut du bien... qui lui donne des croix d'or, des boucles d'oreilles !. . . Vous comprenez.. . >»otre première ouvrière a des billets de spectacle tant qu'elle en veut !. . . elle prétend que c'est sa marraine, qui est couturière d'une des premières actrices, qui les lui envoie... Mais on ne donne pas là-dedans. . . Ah ! il fait glissant ce soir. . .

— Si vous vouliez accepter mon bras!...

i. ffi

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— Notre bras! oh! non... parce que si ou me rencontrait vous donnant le bras...

— Il est tard... il l'ait nuit... est-ce que l'on l'ait attention à nous...

— Il est certain que ce serait bien un hasard si Ui î comme

[e pavé est gras... Eh bien, seulement jusqu'au bout de la rue, et nuis vous me quitterez.

— Je ferai tout ce que vous voudrez.

Le monsieur a pris tout doucement Le bras de mademoiselle Félicie , qu'il a passé sous le sien , et la jeune tille le laisse l'aire , et elle finit par s'appuyer très tendrement sur son cavalier, qui lui parle de fort près , en la regardant dans les yeux , et ils n'ont pas marché ainsi pendant dix minutes qu'ils paraissent s'entendre fort bien et ne parlent plus de se quitter.

Mais qui sort si brusquement de cette boutique de modes, en poussant un long éclat de rire , répété par les demoiselles qui restent dans le magasin? C'est une jeune fille qui n'est pas jolie de ligure, mais dont la taille est bien prise et la tournure aussi leste que fringante.

Elle a refermé avec force la porte de la boutique, et elle se met en marche, tout en fredonnant un refrain de vaudeville. Elle n'a pas fait dix pas qu'elle se cogne contre le vieux, qui la guettait, et qui a voulu courir au devant d'elle,

— Aie! que c'est hète de se jeter comme ça dans le monde!...

— Bonsoir, mademoiselle Àspasie... comment va cette...

— Ah! c'est vous!... vous êtes encore gentil, vous avez manqué de me faire tomber !

— C'est que je vous guettais, et vous ayant aperçue, j'ai couru, et. . .

— Ah! oui! et comme vous n'êtes plus un Zéphyre, vous avez failli me jeter par terre...

— Et cette santé, belle Aspasie?...

— Oh! je nie porte très bien... j'engraisse tous les jours.

— Que vous êtes heureuse !.. . c'est que vous n'avez pas de chagrin... c'est que vous ne souffrez pas... connue moi.

LA RUE SAlîNT-lU'.iMS.

— Tiens ! vous souffrez... est-ce que vous avez des cors?

— Non, petite tigresse... c'est mon amour pour vous qui me mine! qui me dessèche.

— Ah ! vraiment!... l'amour vous dessèche... il n'y paraît pas à voire ventre...

— Vous croyez rire , je suis fondu de moitié depuis que je soupire pour vous...

— Vous me devez une belle chandelle , alors... Ah! Dieu , c'est étonnant comme j'ai l'estomac creux ce soir.

— Voulez-vous accepter cette brioche, que j'avais achetée pour vous l'offrir?

-Donnez... Est-elle tendre?.!- Hum... pas trop.

— Quand donc me permettrez-vous de vous conduire au spectacle?...

— Nous verrons cela plus tard. . . Tiens ! j'ai soif à présent !

— Voulez-vous entrer dans ce café, prendre... n'importe quoi?

— Ma foi , pourquoi pas ? il n'y a pas de mal à entrer se rafraîchir dans un café.

La grisette entre donc au café avec le vieux monsieur; elle demande d'abord une limonade ; elle accepte ensuite du punch , et elle termine ordinairement par une bavaroise au chocolat. Elle assaisonne tout cela de biscuits et de macarons , ne prêtant aucun attention aux discours de son adorateur, qui continue de lui 'parler de ses feux. Quand elle ne se sent plus capable de rien prendre , elle se lève, quitte le café, se remet en route. Le vieux lui offre son bras, elle le refuse, sous prétexte qu'il la crotterait; mais si on passe devant un pâtissier, elle se fait acheter un pâté pour son déjeûner du lendemain. Enfin, arrivée à sa porte , elle la ferme sur le nez de son compagnon de route , en lui disant :

— Adieu, bonsoir... Si vous venez demain, ayez donc des marrons glacés dans votre poche... je les aime beaucoup.

Sauf quelques variantes que vous devinerez, voilà ce qui se passe presque tous les soirs , à l'heure où les grisettes sortent de leur magasin de la rue Saint-Denis.

Après le commerce, le plaisir; après le travail, l'amour.

C'est à peu près comme cela dans tous les quartiers marchands.

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