LES GRENIERS
Je' voudrais ne vous parler que des greniers d'abondance, ce sérail plus gai : ceux-là sont établis sur le bouîevart Bourdon, où était autrefois le jardin de l'Arsenal. Jadis il y avait aussi des greniers à sel ; ils ont été abolis à la révolution. Les Français ont pensé alors <jue le sel ne leur manquerait jamais, et qu'ils n'avaient pas besoin d'en faire d'avance des provisions.
Venons à ces greniers où se réfugient ceux qui n'ont pas même le moyen d'habiter dans les mansardes ; nous y trouverons encore bien du monde... beaucoup trop de monde, car on ne devrait mettre là que de la paille, du foin, de vieux meubles, des fruits et tout ce qu'on a besoin de faire sécher. Mais les propriétaires de Paris tirent parti du moindre petit recoin de leur maison; si les caves n'étaient pas indispensables pour mettre le vin, certainement ils en auraient déjà fait des appartements.
Des ouvriers, des grisettes, i\c<, étudiants, des artistes,.- des
IIS GREMEKS.
poêles logent quelquefois dans les greniers, c'est la demeure des
malheureux qui ne gagnent rien, qui ne peuvent point trouver de
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travail ou d'emploi... Mais souvent aussi l'ouvrier laborieux chargé d'une femme et de trois ou quatre enfants est bien forcé de les loger dans un grenier, parce que son travail ne lui fournissant que tout juste de quoi nourrir sa famille , il ne peut payer que le lover le plus minime.
La grisette a dans sa position des hauts et des bas; sa fortune est sujette à de fréquentes mutations. Aujourd'hui elle logera dans un joli petit rez-de-chaussée; demain elle se sera défait de ses meubles pour être utile à son amant, et montera s'installer dans une man-
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sarde; quelques jours après elle aura vendu ses robes, ses effets, son linge, pour aller danser à la Chaumière et dîner aux Prés Saint- Gervais; alors elle se réfugiera dans un grenier; mais elle sera aussi gaie sous les toits qu'au rez-de-chaussée; elle y chantera tout autant; elle y fera l'amour aussi souvent.
Si l'on pleure dans ce grenier habité par une pauvre famille qui manque de pain, par un vieillard malade étendu sur un grabat, sur lequel il n'a rien pour se couvrir ; par une pauvre mère qui n'a pas de quoi acheter les médicaments que le médecin vient d'ordonner pour son entant, dans le grenier d'une maison voisine, un étudiant rit et fait des crêpes avec des grisettes, un artiste régale trois de ses amis, et en une soirée mange avec eux ce que ses parents lui ont envoyé pour vivre pendant un mois ; enfin un poète y compose la tragédie qui doit le conduire à la fortune et à l'immortalité... Alors ce n'est plus un grenier qu'il habite. Que lui importe à lui les lambeaux de papier qui recouvrent à peine les cloisons de son réduit, et le vent qui souffle , qui entre chez lui de tous les côtés, il ne voit rien, il n'entend rien, ne sent rien... il récite ses vers... il est dans un palais à Athènes ou à Rome... il est au troisième ciel! et en effet, il s'est logé de manière à en être le plus près possible.
Mais dans cette grande ville où le malheur, la fortune, la peine et le plaisir habitent souvent sous le même toit, disons vite que l'égoïsme n'a pas endurci tous les cœurs, et que la bienfaisance est au contraire la vertu la plus commune, la plus naturelle des Parn siens; que la grisette quittera vivement ses crêpes pour aller secourir son voisin qui souffre, que l'étudiant offrira tout ce qu'il possède, et que même la dame élégante du premier, le petit-maître du second s'empresseront aussi de venir en aide à celui qui manque de tout dans un grenier... mais à une condition cependant, c'est (pie cela ne leur prendra pas trop de temps et qu'ils pourront vile retourner rire, danser et s'amuser. Les Parisiens veulent bien ôim
LKS GKKMUKS.
émus, attendris, touchés... mais ils ne veulent point que cela dure long-temps.
Béranger dit dans une de ses immortelles chansons :
Dans un grenier qu'on esl bien à vingt ans !
Cette pensée peut être fort consolante, mais il n'en est pas moins vrai qu'à vingt ans même, une jolie chambre bien close, bien calfeutrée, bien saine, est préférable à un grenier, dans lequel toute la gaité française ne saurait empêcher que le rire n'y soit beaucoup plus rare que les larmes.