LE VENT
Si vous aimez les tableaux piquants, grotesques, les jambes bien laites, les formes séduisantes, allez vous promener dans Paris lorsqu'il fait du vent.
Vous verrez ces industriels qui étalent des estampes, des gravures sur la voie publique, courir après leur marchandise que le vent emporte de tous côtés.
Vous verrez des échoppes renversées; des maisons de toile qui engloutissent leur propriétaire; des tuyaux de cheminées qui tombent sur les passants; de bons bourgeois qui courent après leur chapeau qui n'était pas assez enfoncé sur leur tète; de vieilles femmes qui tremblent parce qu'elles se figurent que le vent va les emporter, et des petites tilles qui seraient enchantées que le vent les enlevât.
Quelquefois on se donne des rendez-vous amoureux le long des quais ou sur h' bord du canal. -Voyez ce monsieur, déjà d'un âge
I \'l LE VENT.
assez mùr, niais qui est mis comme s'il n'avait encore que vingt ans; il se promène depuis Tort long-temps sur le quai Jemmapes, devant le canal Saint-Martin ; il attend une grisette dont il a lait la connaissance la veille au théâtre des Délassements comiques; elle lui a donné rendez-vous en ce lieu, et quoique le vent soit presqu'une tempête, ce monsieur est à son poste; il n'en bougerait pas, malgré tous les ouragans qui pourraient arriver. On dit que pour les amoureux :
L'élé n'a puint de feu, l'hiver n'a point «le glace.
On pourrait ajouter que l'automne n'a point de vent,
La grisette arrive enfin , l'amoureux court au devant d'elle ; la. jeune fille, qui ne l'avait encore vu qu'aux lumières, le trouve vilain au grand jour; elle hésite, elle ne sait si elle veut accepter le dîner lin qu'on lui propose, lorsqu'un coup de vent arrive ; il emporte le chapeau du galant, mais ce qui est bien pis, c'est qu'il lui emporte aussi sa perruque qui était fort artistement faite et jouait parfaitement les cheveux naturels.
Le monsieur, dont la tête est devenue comme un fromage de Hollande, court après son chapeau et sa perruque, mais lorsqu'il est parvenu à les rattraper et à couvrir de nouveau son chef, il ne retrouve plus la grisette.
Le vent vient d'enlever à ce monsieur la conquête qu'il avait faite.
Mais ce qui est beaucoup plus gracieux à voir alors, ce sont les jeunes femmes : le vent les embarrasse bien plus que les hommes : s'il souille par derrière elles, leur robe se colle sur toute leur personne ; de loin on dirait que ces dames ont de petits caleçons ; quelquefois en s' engouffrant sous leurs juges, le vent en relève une partie; on voit alors une jambe, un genou... il n'y a pas de raison pour qu'on n'en voie pas davantage. Ces pauvres dames se hâtent de rattrapper et de baisser leur jupon; mais pendant qu'elles h" rabattent d'un côté, le veut le relève d'un autre.
\a: yi.nt.
Si le vent souffle par-devant, vous avez les yeux remplis de poussière; parfois le fougueux zéphyr rejette eu arrière le chapeau d'une petite maîtresse, qui doit se trouver bien heureuse encore si sa coiffure ne s'envole pas tout-à-fait, et qui remarque en rougissant que le vent fait voir à tous les passants que ses genoux sont un peu en dedans.
Les hommes ne sont pas les derniers à remarquer tout cela; les grands amateurs se dirigent alors du côté des quais, car c'est au bord de la rivière, c'est sur les ponts que le vent sévit avec le plus de violence.
U vous, mesdames, qui êtes obligées, par un grand vent, de passer sur le Pont-Neuf ou le pont des Arts, prenez bien garde a