LA SORTIE DU SPECTACLE. I
décident à affronter l'orage, à être mouillés, à patauger en se retroussant. Puis le vilain monsieur qui avait au bras une jolie femme qu'il a été obligé de quitter pour se procurer une voiture, ne retrouve pas sa dame quand il a trouvé un iiacre. Il la cherche inutilement de tous côtés; il se décide enfin à rentrer chez lui, mais il est très inquiet; seul dans son fiacre, il applique à tout instant la tète à la portière; chaque dame qu'il voit passer lui semble être la sienne; il ordonne alors au cocher d'arrêter, puis, sortant sa tMe hors de la voiture, il crie :
— Est-ce toi, ma bonne?... Un ne lui répond pas, ou bien un monsieur qui est avec la dame qu'il apostrophe, et que, dans l'obscurité, il n'a pas aperçu, lui répond d'un ton fort sec :
— Dites donc, monsieur, est-ce que c'est ma femme que vous appelez votre bonne?. . . Qu'est-ce que c'est donc que ce genre-là ?. . .
- Ah! mille pardon, monsieur, c'est que je cherche mon épouse que j'ai perdue à la sortie du spectacle, et dans l'ombre... je croyais.
— 11 faudrait tâcher d'y voir, monsieur, avant de se permettre d'appeler ainsi les personnes qui passent... A-t-on jamais vu!...
Le pauvre mari se confond en excuses, il se renfonce dans son fiacre en disant au cocher : —Marchez... je me suis trompé.
Le cocher fouette ses rosses qui s'arrêtent très facilement, mais qui sont fort long-temps avant de se remettre en train, et les mots : Imbécile, vieille buse! prononcés par le monsieur de la rue parviennent encore aux oreilles du malheureux mari qui fait son possible pour ne point les entendre.
Enfin il est arrivé à sa demeure, il présente au cocher le prix dune
course, mais celui-ci dit :■ — Est-ce que vous plaisantez, bourgeois,
vouloir me payer une course quand vous m'avez arrêté quatre ou
cinq fois en chemin ; ça devrait compter pour cinq courses, mais je
suis bon enfant, vous paierez l'heure... et vous donnerez pour
boire... faites attention qu'il est plus de minuit.
Le monsieur est obligé d'en passer par tout ce que veut le i. '20
154 LA soin II lu SPECTACLE.
cocher. Il a hâte de rentrer chez lui, il espère que son épouse l'y aura précédé; mais madame n'est pas rentrée. Faut-il que je me couche, monsieur, demande le portier.
— Eh! non certainement, est-ce que vous croyez que ma femme ne va pas rentrer coucher!
Madame revient une heure après, bien agitée, bien émue, et fail une scène à son époux en lui reprochant de l'avoir mal cherchée et obligée de revenir seule en voiture; si bien que c'est le mari qui est obligé de demander pardon.
Vous le voyez, à Paris le spectacle n'est pas toujours dans la salle; il est aussi quelquefois à la sortie.
LES MARCHANDS l)K VIN,
Il n'y a plus à Paris de cabarets proprement dits, niais il y a mie immense quantité de marchands de vin ; ce commerce a pris une extension vraiment effrayante et qui ne doit pas donner aux étrangers une idée avantageuse de la sobriété des habitants do. cette capitale.
Dans les quartiers populeux, presqu'à chaque coin de rue, vous voyez un marchand de vin. Quelquefois vous ne ferez point cent pas sans en apercevoir quatre; ils se placent en face l'un de l'autre, ils pullulent; loin de se nuire, il parait qu'ils se soutiennent mutuellement. L'ivrogne qui peut encore marcher ne manque pas, en sortant de chez un marchand de vin, d'entrer chez le premier qu'il apercevra, afin de s'y achever.
Et cependant , malgré la grande consommation de vin qui a lieu chaque jour dans Paris, nous devons dire que l'on rencontre peu d'ivrognes; le Français s'étourdit souvent; il se donne une petite