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LES CHEMINS DE FER

Allez rue Saint-Lazare, chaussée d'Antin, vous trouverez l'embarcadère pour Saint-Germain, pour Versailles, rive droite, et tous ces charmants bourgs ou villages qui sont sur la route.

Allez à la barrière Mont-Parnasse, vous trouverez l'embarcadère pour Versailles, rive gauche; allez derrière le Jardin des Plantes, vous pourrez partir par le chemin de fer qui va à Corbeil.

Jusqu'à présent nous n'allons pas plus loin... mais patience! on nivelle, on creuse, on construit des ponts... des souterrains; incessamment nous irons déjeûner au Havre avec des huîtres, puis dîner à Strasbourg avec un pâté de foie!... Quelle source de jouissances nous promettent les chemins de fer!

Et quelle source d'instruction!... nous avons encore tant de Parisiens qui n'ont pas vu la mer... tant de touristes qui n'ont point aperçu la cathédrale de Strasbourg, tant de voyageurs enfin qui n'ont voyagé que dans leur cabinet... avec une carte géographique

j fcft ILS CHEMINS DE FER.

sur une table, les pieds sur leurs chenets et le corps enveloppe dans leur robe de chambre... c'est moins fatiguant... mais ce n'est pas aussi instructif,

Et d'ailleurs voyager en chemin de fer ne fatigue pas; c'est un plaisir, un agrément... on se sent rouler avec une douceur inconcevable, ou plutôt on ne se sent pas rouler. On voit fuir devant soi les arbres, les maisons, les villages... tout cela passe! passe... bien plus vite que dans une lanterne magique... et tout cela est véritable, vous n'êtes point le jouet de l'optique!... Le chemin de fer est la véritable lanterne magique de la nature.

Aussi on ne saurait se faire une idée de l'enthousiasme, de la joie, de l'empressement avec lesquels les Parisiens ont accueilli le chemin de fer. Le premier sur lequel ils purent se lancer fut celui

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de Saint-Germain; les trois quarts des habitants de la grande ville firent en peu de temps le voyage de Saint-Germain.

Toute une famille arrivait pour se livrer aux douceurs d'un voyage en chemin de fer. Arrivée à l'embarcadère, cette famille si unie commençait par se perdre. Après avoir pris des billets, l'un courait par un chemin, l'autre prenait une galerie, celui-là attendait dans une salle. Mais bientôt on entendait le signal pour se rendre aux voitures; alors tout le monde se pressait, se poussait, se mêlait; chacun voulant arriver avant son voisin et craignant de ne plus partir. Les Français n'ont jamais en beaucoup de patience: ils veulent que les choses aillent tout de suite vite et bien; sans cela ils sifflent, sauf à se demander après s'ils n'ont pas eu tort de siffler.

Alors, de toute cette famille qui s'était rendue au chemin de fer, pour goûter ensemble les agréments de ce voyage, il était fort rare que deux personnes se trouvassent dans la même voiture.

L'un s'élançait dans un wagon, l'autre dans une diligence, celuici à la tête, celui-là à la queue du convoi. Après s'être casé dans la voiture, on regardait autour de soi pour reconnaître ses amis, ses parents... on ne voyait que des visages étrangers.

Alors on se levait en disant :

— Pardon, je me suis trompé... je ne suis pas avec ma société, je dois être placé ailleurs...

Mais vos voisins vous engageaient à vous rasseoir en vous disant : — 11 n'est plus temps... nous sommes partis; on ne descend plus,

— Comment... nous sommes partis!

— Certainement, nous roulons depuis une minute.

— Oh! c'est extraordinaire... et je ne m'en suis pas aperçu... et je ne me sens pas rouler.

— C'est ce qui en fait le charme.

11 fallait se décider à rester à sa place. Arrivé à la descente au IVcq, on courait encore pour se rejoindre. L'un disait : Ils sont devant; l'autre : Ils sont derrière. -Courons, nous les rattrapperons.

LES CHEMINS DE I hli.

Chacun courait : on ne se rattrappait pas. On passait une partie de la journée à se chercher dans Saint-Germain, sur la terrasse, dans la ville, ou dans la forêt. Du reste on s'était intiniment amuse.

Les dimanches et jour de fête, la foule se porte encore aux embarcadères; mais les Parisiens commencent à connaître la marche ; ils savent quelle galerie ils doivent prendre pour arriver aux voitures.

Vous voyez bien encore quelques figures timides, appartenant à

de bonnes gens, qui ne sont pas fort tranquilles en s'aventurant eu chemin de fer. 11 est vrai qu'un événement affreux arrivé sur le chemin de la rive gauche, pourrait presque justifier la crainte de quelques personnes, si de tels accidents ne devaient être regardés comme ces coups de foudre que le ciel lance quelquefois sur nous , et qui ne dérangent en rien l'ordre éternel de la nature.

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Ici c'est un marchand de bas, <jui n'avait jamais quitté sa boutique.

Il est venu au chemin de 1er, parce que ses voisins se sont moqués de lui , de ce qu'il n'avait pas encore voyagé par la vapeur Mais, quoiqu'il soit dans l'embarcadère, il n'est pas encore bien sûr qu'il se décidera à partir. Examinez-le, il va et vient devant le bureau où l'on prend ses places.... il regarde les prix... il réfléchit... il s'avance... mais plusieurs personnes le devancent au bureau; il les

laisse passer à sa place il n'est pas du tout pressé, lui. . . Cependant

le signal se fait entendre, il faut se hâter... 11 fouille à sa poche en s'approchant du bureau, mais tout à coup il remet son argent à sa poche et s'en va, en murmurant entre ses dents :

« J'aime mieux n'y aller que la semaine prochaine. »

Là c'est un papa qui, pour la première fois, se régale, lui et ses deux petits garçons, du chemin de fer.

Les deux petits garçons sont enchantés : ils rient, ils sautent de joie, en criant : « Ah! quel bonheur, nous allons être en chemin de fer. » Le papa veut tâcher de rire aussi ; mais il a peur, et sa voix tremblote, tout en disant à ses deux fils :

— Oui , mes enfants, oui, nous allons bien nous amuser... Oui... mais il ne faudra pas avoir peur surtout!... Ah! diable!... il faudra être sage... ne pas vous effrayer dans les souterrains... ce serait très bête.

— Oh ! oui , papa! — Oui, papa.

— A la bonne heure!... c'est que sans cela... j'aimerais mieux ne pas vous y faire aller... et m'en retourner de suite. Voyons, ne montez pas, si vous avez peur; allons-nous-en.

Mais le papa a beau insister, les petits garçons s'obstinent à ne pas avoir peur.

Plus loin c'est un brave rentier du faubourg Saint-Antoine, qui s'est fait accompagner jusqu'à l'embarcadère par sa femme , sa fille el son chien. Là il leur fait ses adieux, comme s'il s'en allait en Kussie on en Chine, il ne peut se lasser de caresser son chien,

LKS CHEMINS Mi I T.K.

d'embrasser sa tille, de presser sa femme dans ses lu-as... jamais il n'a été aussi tendre.

Enfin son épouse s'éloigne, mais elle revient précipitamment, en lui disant : As-tu tout ce qu'il te faut? deux mouchoirs... un petit pain... ta petite bouteille de cognac. — Tu aurais dû prendre ta quittance des impositions... Et de l'argent, en as-tu assez?

— Oui, chère amie.

— Allons, au revoir.

Nous avons ensuite les maris jaloux, qui ont sous leur bras une jeune et jolie femme : ils veulent aller à Versailles. Madame penche pour la rive droite; mais monsieur prendra la rive gauche... parce qu'il n'y a pas de souterrain.

LE DAGUERREOTYPE

C'est à Paris que le daguerréotype a pris naissance ; c'est dans cette ville qu'il a fait ses premiers essais, et si maintenant son succès est devenu européen, l'admirable invention de Daguerre ne cesse pas pour cela d'être cultivée à Paris ; au contraire, elle semble y avoir acquis droit de bourgeoisie.

Mais les Parisiens ne sont pas les seuls à se faire daguerréotyper : les étrangers qui sont venus visiter Paris ne veulent pas en partir sans avoir essayé de cette invention , les uns parce qu'ils pensent que dans cette ville tout se fait mieux qu'ailleurs, les autres parce qu'ils sont bien aises de pouvoir dire plus tard :

— J'ai fait faire mon portrait au daguerréotype, à Paris.

Il y a beaucoup de gens dans la grande ville qui se chargent de faire votre portrait par ce nouveau procédé. Un cadre placé à la porte de la maison vous indique le daguerréotypeur... car il n'y a pas

moyen ici de dire le peintre... Le peintre, c'est le jour qui trappe sur votre visage.

Au coin du boulevart Montmartre et de la rue Kichelieu, dans la nouvelle maison bâtie sur l'emplacement de Frascati, un tableau vous annonce qu'il y a là un daguerréotype; il indique en même temps les prix. Pour dix francs vous pouvez avoir votre portrait grand comme une miniature, et fait par le soleil... quand il y en a, et même quand il n'y en a pas. Dix francs! ce n'est pas la peine de s'en priver, et véritablement le soleil n'est pas cher.

Vous montez au second étage, vous entrez dans un appartement qui a l'air d'un magasin privé de marchandise; mais ne vous arrêtez pas à tout cela; ce n'est pas ici une boutique où il est nécessaire d'étaler une foule d'objets pour vous séduire: tout ce qu'il faut ici, c'est une espèce de petite chambre en toile que l'on établit devant une fenêtre, et dans laquelle on place la personne qui vient poser.

Cette petite chambre de toile n'est pas toujours vacante; on est souvent à la queue pour se faire daguerréotyper, et il faut attendre son tour.

Alors on a la liberté de se promener de long en large, de sas seoir, et même de causer avec les personnes qui tiennent cet établissement ; on choisit la grandeur de la plaque que l'on désire ; si l'on veut un portrait au dessus de dix francs, on choisit le cadre que Ton y adapte sur-le-champ. Enfin on apprend quelles nombreuses préparations sont nécessaires avant d'arriver à se faire peindre par le soleil ; on comprend alors qu'il y a encore du mérite dans l'exercice de ce procédé, et qu'il faut surtout une grande attention pour que votre portrait vienne bien ; car l'oubli d'une seule préparation ferait manquer toute l'opération.

Ce qu'il y a aussi de curieux là, ce sont souvent les personnes qui viennent pour avoir leur portrait.

D'abord voilà un homme de la banlieue qui se présente avec sa

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iijr,

femme sous le bras; ils veulent avoir leur poitrail pour envoyer à une vieille parente, et ils s'informent du prix. On leur répond que le meilleur marché est dix francs.

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L'homme, qui a l'air d'un marchand de bestiaux , regarde sa femme, espèce de paysanne en gros déshabillé de bure; celle-ci hausse les épaules en disant ;

— Dix francs pour chaque figure!... c'est plus que nous ne valons... faut nous faire ça à moins...

— Nous en ferons faire deux, faut nous diminuer qyeuque chose... voulez- vous six francs pour nous deux?

Pour toute réponse le daguerréotypeur les engage à regarder le tableau qui est à sa porte, et va s'occuper d'autres personnes.

Les habitants de la banlieue se consultent : — (Test trop cher, dit la femme. ..dix lianes... ça ferait vingt francs pour nous deux...

196 LE DAGUEKRÉOTYPE.

j'aime mieux qu'on ne m'attrappe pas... et encore c'est qu'il n'y a pas de couleur à ses portraits, c'est tout noir... j'aime mieux de la peinture, moi!...

— Oui, mais puisque ça se fait tout seul! répond le mari, il ne peut pas y avoir de couleur comme avec un peintre.

— Tiens, c'te bêtise... est-ce que nos figures sont noires comme ça à nous... Quand nous nous regardons dans une glace, est-ce que nous n'y voyons pas la couleur de nos cheveux... de not' nez, de nos yeux, de nos habits... Eh benî... un miroir c'est pas un peintre pourtant. . . Ah ! bah ! not' homme, tout ça c'est des finasseries. . . Allons nous-en... — Allons d'abord regarder son tableau en bas, nous verrons ce qu'il chante.

Le couple rustique s'éloigne. Un monsieur mis avec une certaine prétention, ayant de grands anneaux à ses oreilles, ce qui à Paris annonce ordinairement un blanchisseur ou un homme qui a nécessairement mal aux yeux, se présente avec deux dames, une jolie et une laide... Les deux dames veulent se faire tirer au daguerréotype, et ce monsieur s'est chargé de les accompagner.

— On a fait souvent mon portrait, dit la dame laide, mais on n'a jamais su le faire ressemblant. Tous les peintres disent que je suis horriblement difficile à attraper... je suis curieuse de voir si je serai bien par ce nouveau procédé.

— Mais il n'y a pas de doute, dit l'autre dame , puisque c'est une reproduction exacte de la nature. IN'est-il pas vrai, M. Mouillé?

M. Mouillé (c'est le particulier qui a des anneaux après les oreilles) secoue la tête d'un air important en répondant :

— Oui... c'est la reproduction... c'est-à-dire, permettez!... vous comprenez bien... oui, c'est la reproduction.

— C'est une chose bien extraordinaire! reprend la dame laide: dire que votre portrait se fait tout seul... par la force de la lumière... sur une plaque... N'est-ce pas, M. Mouillé, que c'est la force de la lumière?

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— Madame, permettez... c'est le jour... et l'optique... réduits par la chimie... Tout cela combiné... c'est une fort belle chose!... Oui, c'est la force de la lumière.

— Vous êtes-vous fait tirer, M. Mouillé?

— Non, madame... je n'aime pas les portraits noirs... je ppéfere la couleur. . . Comme je suis assez frais, je pense que je perdrais beaucoup au daguerréotype.

— Ah ça, mais c'est bien long, dit la jolie dame en s'adressant à l'un des chefs de l'établissement qui est occupé à frotter une plaque. — Monsieur, est-ce que par ce procédé un portrait n'est pas fait sur-le-champ?

— Madame, on ne pose guère que cinquante secondes, cela est vrai ; mais il faut ensuite qu'il s'écoule quelque temps avant qu'on puisse vous livrer la plaque, lors même qu'elle est bien venue... ce qui n'arrive pas toujours, c'est même rare quand on vient bien la première fois.

— Pourquoi donc cela, monsieur? — Madame, il y a cinquante raisons pour que l'opération manque... si l'on a trop employé d'une chose... pas assez d'une autre... si...

— Oh! monsieur, je ne demande pas à savoir tout cela., mais enfin quand le portrait est manqué, que faites-vous?

— Nous le recommençons, madame ; nous recommençons jusqu'à ce qu'il soit bien venu. Oh! nous ne voudrions pas livrer quelque chose de défectueux.

Un jeune homme qui attendait depuis une heure que son tour arrivât, se lève en disant :

— Du moment que cela peut ne pas réussir plusieurs fois de suite, et qu'il y a cinquante et quelques raisons pour que l'opération manque, j'en ai assez, je m'en vais.

— Voilà bien les Parisiens! dit le daguerréotypeur : quand on ne lait pas avec eux le charlatan, ils n'ont pas confiance en vous. Ce jeune homme va s'adresser ailleurs, où on lui dira que l'opération

I 98 u; daguerkkotypk.

ne manque jamais, et on lui livrera ensuite un portrait mal verni... Mais la chambre est libre... Venez, madame.

L'homme de la campagne et sa femme, qui venaient de reparaître dans la salle, arrêtent alors le maître de rétablissement en lui disant :

— Monsieur, voulez-vous faire nos deux figures pour huit francs. . . ça y est-il?...

— On ne marchande pas ici, répond le daguerréotypeur, c'est un prix fait.

— C'est donc comme des petits pâtés vos portraits...

On ne répond plus au couple campagnard, et la jeune dame passe la première dans le cabinet de toile. On la fait asseoir, on lui fait poser sa tête contre un point d'appui qui se fixe à volonté derrière elle. On prépare l'optique, on lui montre un petit point en évidence, et on lui dit : Regardez là, nous allons commencer...

— Vous ne bougerez pas, madame.

— Non, monsieur.

— Très bien, nous commençons.

La jolie dame ne bouge pas, ne sourcille pas, elle a tant envie de se voir exactement reproduite, et cependant une minute parait longue et les yeux se fatiguent quand il faut fixer contre le jour. Enfin le monsieur a fermé la lunette en s' écriant :

— C'est fini, madame.

— Oh! voyons, monsieur.

— Cela ne se peut pas encore, madame ; veuillez rejoindre votre société; j'irai bientôt vous dire si nous avons réussi.

La jeune dame va retrouver sa compagnie, il y a de nouvel les personnes qui attendent.

— Eh bien, dit M. Mouillé, vous avez posé. ..cela ne fait pas de mal?

Ah! ah! quel mal voulez-vous que cela lasse!

— Non. je veux dire... ça ne cause aucune émotion?

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- OftUi fatigue lu vue un moment, voilé tout. Oh! je voudrais

bien savoir si cela est bien venu.

Quelques minutes s'écoulent, puis le daguetréotypeur vient dire à la jolie dame :

— Nous avons parfaitement réussi, madame, votre portrait est tort bien venu.

— Oh! quel plaisir!... où est-il, monsieur?...

Encore quelques minutes , madame , je ne puis pas encore vous le livrer; un peu de patience.

Après un bon quart d'heure d'attente, le portrait est apporté. La jolie dame est très ressemblante, et pourtant elle soupire en se regardant, et murmure :

— Comme c'est triste!... Il y a quelque chose dans ces portraits qui fait deviner sur-le-champ que ce n'est pas une main de ce monde qui a fait cela... il semble que pour nous punir de surprendre ses seerets, la nature nous tue en nous les révélant.

— A mon tour, dit la dame laide ; voyons si la nature me fera plus vivace.

Au moment où cette dame va entrer dans la chambre de toile, le couple de la banlieue se montre encore à la porte d'entrée de In salle , et la femme se met à crier :

— Monsieur le marchand de figures, nous mettrons vingt-quatre sous de plus... ça va-t-il?

Pour toute réponse le daguerréotypeur entre dans la chambre de toile.

La dame laide essaie une infinité de poses, elle ne sait à laquelle s'arrêter; à chaque instant le monsieur lui dit :

— Y êtes-vous , madame ?

— Oh! monsieur... attendez... pas encore... Comme cela suis-je bien?...

— Vous serez toujours bien, madame, si;vous ne bougez pas.

— Vous êtes bien honnête, monsieur; mais permettez .. encore

LE DAGUERREOTYPE,

faut -il prendre une pose gracieuse.. . agréable;. . Tenez, comme ceci. . . Ah! non, j'aime mieux ainsi... non, j'étais mieux avant.., où faut-* il regarder, monsieur?

— A ce petit point , madame ?

— - Fort bien... je puis lui sourire;

— Nous en avez le droit, madame. .Mais alors il faudra conserver le même sourire pendant cinquante secondes!

— Oh! monsieur, j'en ai conservé quelquefois des soirées entières. Je souris si facilement... au spectacle je ne fais pas autre chose.

— Alors, madame, quand vous voudrez...

— J'y suis, monsieur. — Nous commençons.

L/izoîTt err-iSAi\e

L'opération se fait: le monsieur, qui regarde constamment sa montre, ne voit pas que cette dame essaie à chaque instant un autre sourire, afin de donner à sa figure une expression plus gracieuse.

La séance est terminée, la dame va rejoindre sa compagnie en disant :

— J'ai dans l'idée que je serai bien saisie.

Au bout de quelques minutes le daguerréotypeur vient, et dit :

— Manqué, madame; tout à fait manqué... Veuillez venir, nous allons recommencer.

— Oh .'c'est bien étonnant... Comment, je ne suis pas bien venue. Il faut que le jour ait des caprices.

Cette dame va se placer de nouveau dans la petite tente. Ce sont encore les mêmes incertitudes pour adopter une pose et un sourire : tantôt cette dame veut avoir l'air mutin, tantôt tendre, tantôt mélancolique, et lorsqu'enfin elle parait décidée à quelque chose et que l'opération est en train, le monsieur qui l'exécute s'aperçoit, en jetant les yeux sur la dame, qu'elle se fait un autre visage. 11 s'écrie :

— Vous remuez, madame! Vous changez d'expression, cela manquera encore...

— Vous croyez, monsieur? Je vous assure je n'ai presque pas sourcillé... un petit mouvement gracieux dans la tête que j'ai voulu ajouter.

— On n'ajoute rien ici, madame, et je crains bien que nous n'ayons encore fait de mauvaise besogne.

La dame va retrouver son monde. On attend avec impatience l'arrêt que le daguerréotypeur doit prononcer. L'industriel revient, el «lit encore :

— Manqué, madame, j'en étais sur; vous remuez, vous pincez votre bouche, vous la rouvrez... vous faites voir vos dents; il est impossible d'obtenir son portrait par ce procédé, si l'on ne conserve pas une immobilité complète. Tenez, voyez plutôt vous-même.

La dame regarde une plaque où plusieurs figures se contrarient et ne permettent pas d'en retrouver aucune. Elle s'écrie :

— Il avait cependant un peu de mon sourire... un peu de mon menton... un peu de mon nez...

-Oui, dil M. Mouillé, par exemple !<>ul cria <jst double

triple... 11 y a des gens qui ont trois mentons... niais je n'en ai jamais vu avec- trois nez.

— Allons, monsieur, puisque vous croyez que c'est ma faute, recommençons; cette fois je vous promets que je serai une statue.

La dame retourne poser pour la troisième fois. Et comme elle veut cependant obtenir son image, elle se décide à rester tranquille et à ne pas remuer pendant que le travail se fait.

La séance terminée, on brûle d'impatience de savoir si cette fois on a été plus heureux. Enfin le daguerréotypeur revient, et s'écrie d'un air satisfait :

— Réussi parfaitement, madame. Oliî cette fois on voit bien que vous n'avez pas remué, votre portrait est fort bien venu.

— Oh! vous m'enchantez, monsieur, voyons-le...

— Dans quelques instants, madame, veuillez bien attendre un pe u . . .

Le temps semble extrêmement long à une dame qui désire voir son image par le daguerréotype, surtout lorsqu'on lui annonce qu'il est très bien venu.

Enfin la plaque sj désirée est apportée, tout le monde se presse pour la regarder. M. Mouillé, qui la voit le premier, s'écrie:

— Oh! c'est d'une exactitude extraordinaire!

La jolie dame en dit autant; l'original veut se voir aussi. La dame n'a pas plus tôt jeté les yeux sur son portrait, quelle pousse un cri d'horreur en disant :

— Ah! monsieur, qu'est-ce que vous me présentez là.... Il est manqué, monsieur!... Oh! par exemple, c'est cette fois qu'il esi totalement manqué.

— Mais non, madame, je vous certifie qu'il est fort bien venu.

— Je ne sais pas si c'est bien venu, monsieur, mais je sais que vous nie montrez là Une horreur. .. et que vous ne nie ferez pas croire que c'est là mon portrait; il est manqué, il faut nie recommencer.

I,K DAGUKRMEOTYPK.

— C'est inutile, car on ne vous fera jamais mieux que cela.

— Vous êtes un malhonnête, monsieur, et je ne prendrai pas en portrait-là.

Et cette dame, qui est naturellement laide, qui se voit plus laide encore par l'expression triste du daguerréotype, veut absolument que son portrait soit manqué, et s'en va sans vouloir le prendre,

Après elle, vient un monsieur qui a un tic, qui tourne continuellement le coin de sa bouche, et malgré cela voudrait être daguerréotype; puis un autre qui cligne de l'œil; puis une vieille dame qui branle continuellement la tête. Et tous ces gens-là ne veulent

pas comprendre qu'ils ne pourront jamais avoir leur Image par ce procédé.

Et remarquez la plupart des personnes qui emportent leur portrait qu'on vient défaire ainsi; elles n'ont pas l'air satisfait; pourquoi?... c'est que le daguerréotype ne flatte pas, et qu'on a bien de la peine à se contenter de la vérité.

LRS MODES.

A quoi bon parler de la mode dans une ville où cette déesse est si inconstante; la mode d'hier est passée aujourd'hui, celle d'aujourd'hui n'existera plus demain.

À Paris, les personnes qui suivent exactement les modes sont extrêmement occupées ; elles n'ont pas un moment de la journée à perdre : toilette du lever, toilette du matin, toilette de la journée, toilette du soir, toilette de concert ou de bal... Et ce n'est pas tout encore!... il faut avoir un appartement à la mode, des meubles à la mode, une livrée à la mode, un équipage, des chevaux, des harnais à la mode!... Et la mode change à chaque instant... c'est un métier de galères.

Ces personnes pour qui la mode est tout sont excessivement malheureuses, quand il leur manque quelque chose de ce qui vient d'être adopté par elle. Ce nœud de cravate n'est plus bon genre; on ne boutonne plus son habit aussi haut ; ce chapeau n'a pas la forme

200 LES MODi. s.

nouvelle ; cette couleur est de mauvais goût ; cette canne est arriérée. Si vous avez eu le malheur de sortir sans savoir tout cela, vous êtes un homme perdu dans l'esprit de vos connaissances... Sauvez-vous, cachez-vous bien vite avant que l'on vous voie! vous seriez déshonoré.

Mais heureusement pour les Parisiens, ils ne sont pas tous esclaves de la mode. Les hommes de talent s'en occupent fort peu, car ils ont autre chose à penser; quelques philosophes austères ou cyniques affectent pour elle un mépris qui va trop loin quelquefois. Est marins in rébus.

Voici ce qui arriva dernièrement à Paris à une dame pour qui la mode était tout. Cette dame avait quarante ans; elle n'était pas jolie, mais elle portait souvent des choses qui l'enlaidissaient encore.

— C'est la mode! tel était son refrain favori; elle ne sortait pas de là, et ajoutait : On ne peut jamais être mal quand on est à la mode.

— Mais, lui disait-on, si la mode est ridicule?

— Elle ne peut pas l'être.

— Si elle vous va mal?

— Ça m'est égal.

— Si elle vous obligeait à montrer votre gorge... que vous n'avez pas?

— Je la montrerais.

— A vous retrousser jusqu'au genou?

-^-Je me retrousserais.

— A faire voir votre!... jarretière?

— Je ferais voir tout cela... du moment que ce serait la mode, je le ferais voir.

Le mari de cette dame, qui ne partageait nullement l'opinion de sa femme, eut un jour l'idée de composer un petit dessin qu'il substitua dans le Journal des Modes à la gravure qui s'y trouvait. Sur le dessin du mari, une dame était coiffée en cheveux avec une énorme

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