LES MODES
Le mari eut l'air de vouloir s'y opposer, la femme persista. Elle se posa une carotte dans les cheveux et se rendit ainsi le soir à l'Opéra.
Elle y lit un effet extraordinaire, mais qui n'était pas celui qu'elle espérait. Chacun lui rit au nez, chacun se moqua d'elle, et si ouvertement, qu'il ne lui fut pas possible de s'y méprendre.
La pauvre dame rentra chez elle fort triste, fort déconcertée, en disant :
— C'est bien singulier, je m'étais coiffée à la dernière mode, et on a eu l'air de me trouver ridicule.
— Ma chère amie, dit le mari... toutes les modes ne te vont pas, je t'ai dit cela cent fois; il faut s'arranger à l'air de sa figure... la carotte ne sied pas du tout aux blondes.
Depuis ce temps, cette dame ne suivit pas les modes aussi exactement.
Quand un petit garçon a été bien sage, qu'il a bien appris ses leçons, il dit à ses parents :
— Maman, j'ai été bien gentil... on me mènera voir les ours. Alors la tendre mère répond en caressant le menton de son fils :
— C'est juste, mon ami, tu as bien fait tes devoirs... tu as récité sans te tromper la fable des Animaux malades de la peste... tu mérites d'aller voir les ours; ton père t'y conduira.
Le papa croise ses jambes, secoue la tête, prend un air grave, se caresse les tibias, et répond, en pesant ses paroles :
— Est-ce que vraiment Guguste sait parfaitement sa fable des Animaux malades de la peste?...
— Oui, mon papa, je ne me suis trompé qu'une seule fois; tiens, veux-tu que je te la récite, mon petit papa... de mémoire?
— Je le veux bien, Guguste; mais fais attention... si lu fais pins de trois t';mles, In ne verras pas les ours!
Cela dit, le papa se renverse d'un air grave dans son fauteuil à la Voltaire, où il se figure qu'il doit avoir un faux air du grand poète ; le petit gamin commence par fourrer un de ses doigts dans son nez, peut-être pour y chercher sa fable, et il récite enfin d'une voix aiguë.
— Un mal qui répand la terreur !.. . la terreur... dans sa fureur.,, sa fureur... la terreur... la terreur !
Le papa commence à froncer le sourcil en voyant que son fils ne sort pas de sa terreur ; mais le petit garçon reprend d'un air décidé :
— Tiens, mon papa, je ne sais pas absolument ma fable par cœur, mot à mot : mon cousin dit que ce sont les perroquets qui apprennent comme cela, et je ne veux pas étudier pour ressembler à un perroquet; mais, si tu veux, je vais te faire l'histoire de ma fable?...
— C'est le résumé que tu veux dire, sans doute?
— Oui , enfin je vais te l'expliquer, pour te prouver que je l'ai bien comprise.
Eh bien, soit, j'y consens encore. Voyons, Guguste, votre analvse des Animaux malades de la peste ?
— Mon papa, il y a la peste dans un pays... c'est une vilaine maladie... on a mal au ventre, on est jaune, et on se tortille, n'estce pas?
— Je ne puis pas affirmer que l'on se tortille... je demanderai cela au docteur; mais va toujours.
— Les animaux ne se soucient pas d'avoir la peste.. . comme nous autres nous n'aimons pas à avoir du bobo?
— Très bien; poursuis.
— 11 y a les plus forts animaux qui disent : 11 faut que quelqu'un se sacrifie pour la peste... c'est comme quand tu dis à maman : Qui est-ce qui va à la cave aujourd'hui ?
— Parfait! continue.
— Enfin les plus malins disent qu'ils n'ont pas l'ail de sottises pour
Il JARDIN Dl S PLANTKS.
se sacrifier... Mais l'une se mêle à la conversation; alors on le prend, e( c'est lui qui l'est; comme toi, quand tn viens jouer au colinmaillard... les autres se sauvent, mais on te pince tout de suite, et c'est toi qui les!
— Bravo! très bien analyse... tu iras voir les ours.
Le papa embrasse son (ils; le petit garçon met du pain dans sa poche pour en donner aux bêtes, parce que c'est défendu, et on part pour le Jardin des Plantes, qui est aussi le jardin des animaux.
Ce jardin, qui fut formé en 1635, est un des plus beaux qui existe en Europe; il est situé sur la rive gauche de la Seine, en lace du pont d'Austerlitz. 11 offre à l'amateur et au savant un ma-
gnitique jardin botanique, avec des serres chaudes et des serres (empérées; une ménagerie où sont rassemblés vivants des animaux que l'on ne rencontre point dans nos climats; enfin le Muséum d'histoire naturelle est au bout du jardin, du côté de la rue; il se compose de plusieurs galeries où l'on trouve une nombreuse collection des trois règnes de la nature.
Ce jardin, agréablement dessiné, a d'un côté l'aspect d'un paysage de la Suisse, avec ses chalets, ses chèvres, ses petites hutes et ses belles prairies ; plus loin le labyrinthe est très recherché par les promeneurs qui ont l'intention de s'égarer : nous croyons cependant devoir les prévenir que leur espérance serait vaine, et que le labyrinthe du Jardin des Plantes est une promenade fort innocente qui conduit simplement au Belvédère, d'où la vue embrasse une assez vaste étendue de Paris, et même de ses environs.
Enfin, ce jardin vient encore de s'enrichir d'une immense maison grillée, habitée par des singes. Ce petit peuple, dont les jeux, les sauts et les grimaces font les délices des badauds, des flâneurs, des bonnes et des enfants, est parfaitement logé dans le Jardin des Plantes; son immense cage renferme un jet d'eau, des balançoires, des cordes, et enfin de petites cahutes dans lesquelles les singes se réfugient en cas de froid et lorsque leurs gardiens veulent mettre un terme à leurs divertissements.
Le Muséum d'histoire naturelle n'est ouvert au public que deux fois par semaine, mais les animaux sont visibles tous les jours. Dès que vous entrez dans le jardin par le côté de la Seine, une odeur qui n'est pas suave vous indique le côté où sont renfermés les animaux. Les lions et les tigres ne sentent pas le jasmin et le patchouli. Cette partie du jardin est ordinairement le rendez-vous des étrangers, des habitants de la campagne, des bonnes, des tourlouroux, tous gens qui ne peuvent point se lasser d'admirer la gentillesse d'un tigre et les petites manières d'une lionne; mais prenez garde, bonnes gens, pendant que vous eontemplez l'espèce quadrupède.
il a a près de vous des bipèdes très adroits qui glissent leurs mains dans vos poches, sans que vous en ayez le moindre soupçon... el (oui à l'heure, quand vous en aurez fini avee les animaux, vous resterez stupéfaits en ne trouvant plus votre bourse, votre montre, votre mouchoir ou voire tabatière.
Là, aussi , vous entendrez toujours un bavard, un beau parleur, le loustic de la foule, personnage assez mal mis ordinairement, qui, voulant captiver l'attention des curieux, et se donner l'air d'un savant ou d'un homme qui a beaucoup voyagé, s'écriera , en poussant tout le monde pour s'approcher des animaux :
— Oh!... un lion!... je connais ça... j'en ai vu bien d'autres! on croit que c'est méchant les lions, et on en a peur !.. mais ce n'est pas méchant du tout!.. Moi, en Afrique j'en avais dompté deux que je voulais atteler à une voiture, mais le commissaire de police de l'endroit s'y est opposé, craignant les accidents.
Tout le monde se retourne, on prête l'oreille et les badauds ouvrent de grands yeux pour voir ce monsieur qui voulait avoir des lions à sa voiture. Le particulier, enchanté de l'effet qu'il produit, reprend d'une voix plus forte :
— Ah! voilà un tigre... pauvre tigre! il a l'air malade... Quand on sait s'y prendre, on joue avec cet animal-là comme avec un ehat : si l'on veut m* ouvrir sa cage, je vais y entrer sur-le-champ et il se couchera à mes pieds.
— Voilà le gardien! dit un jobard qui croit que ce monsieur veut vraiment entrer dans la cage. Mais le bavard s'éclipse aussitôt, et cet homme intrépide n'osera pas rentrer dans sa chambre s'il y aperçoit une souris.
Suivons M. Guguste et son père. Ils se dirigent du côté des boucs, des mérinos et des paons.
Le petit garçon donne du pain aux mérinos qui lui lèchent les mains, et aux béliers qui lui donnent des coups de tête. 11 demande à son père pourquoi les boucs sentent si mauvais , et le papa, après avoir long-temps réfléchi , lui répond :
— Cela tient à leur histoire naturelle.
Le petit garçon voudrait donner à manger aux buffles et même aux éléphants. Le papa admire l'amour de son enfant pour les bêtes, et il l'embrasse en lui disant :
— Tu seras un bon fils.
Puis le père et l'enfant se dirigent vers les ours. Ces animaux habitent des fossés très vastes ; autrefois un simple garde-fou empêchait les curieux de tomber dans la fosse avec les ours; mais comme il y a des gens qui ne se contentent point de regarder e( qui se penchent; comme des bonnes mêmes avaient quelquefois l'imprudence de poser un enfant sur le garde-fou, afin qu'il pût avec plus de facilité contempler les gentillesses de Martin ou de son compagnon, des accidents terribles sont arrivés. Les ours ont montré qu'ils n'étaient nullement apprivoisés et se sont fort mal comportés.
LE JAKDliN DES PLANTES.
Aujourd'hui, au dessus du garde-fou, ou a placé un grillage très haut et qui doit empêcher de tomber chez les ours.
La présence des singes a fait un grand tort aux ours : la grande maison grillée attire maintenant la foule. Hommes, femmes, enfants, vieillards viennent admirer les gambades, les malices, les sauts extraordinaires, les contorsions bizarres de ces animaux pour lesquels la girafe même est abandonnée.
Nous trouverez toujours beaucoup de promeneurs dans cette partie du jardin et dans l'allée des bêtes à cornes; mais si vous aime/ la solitude, si vous désirez pouvoir causer eu liberté, ne vous dirigez pas vers le vieux cèdre du Liban qui est sur le chemin du Labyrinthe; tout le monde va par là, et le Belvédère es! toujours plein. Tournez
vers l'autre partie du jardin, du côté où les paons font entendre leur cri strident et désagréable. Alors, tout en admirant des plantes rares, des arbustes curieux, vous pourrez vous promener long-temps seuls... c'est le côté des douces conversations, des tendres rendezvous; c'est par-là que se retrouvent la grisette de la rue Pascal el l'étudiant de la place Maubert- Vous les reconnaîtrez à leur tournure, à leur toilette : le jeune homme a quelquefois un petit habit bien sec, bien juste, auquel manquent plusieurs boutons, et que cependant il s'obstine à fermer jusqu'au menton pour ne point laisser voir les mystères de sa chemise.
La grisette est beaucoup moins coquette là que dans la Cité : sa robe est montante, son petit fichu bien croisé, son tablier fort simple, et son bonnet n'a pas l'air par trop effarouché.
Tout cela n'empêche pas ce jeune couple de se parler bien amoureusement tandis que le paon continue son cri aigu.
Un peu plus loin voilà une dame fort élégante qui s'appuie sur le bras d'un petit-mai tre à gants jaunes. Ce couple-là n'est pas du quartier, cela se reconnaît sur-le-champ ; mais on vient quelquefois de très loin au Jardin des Plantes... c'est un lieu de rendez-vous où l'on se flatte de ne pas être rencontré en n'allant pas du côté des animaux.
Les clames de Paris vont au marché, et cela fait leur éloge, car cela prouve qu'elles s'occupent de leur ménage et des détails intérieurs de leur maison. Des femmes de riches capitalistes, de commerçants, de banquiers, de rentiers, de marchands, d'artistes ne craignent point de se rendre elles-mêmes le matin au marché le plus voisin de leur demeure pour y faire leurs provisions. Quelques unes y vont seules, un grand panier sous le bras ; lorsque après le marché fait, le panier leur semble trop lourd, elles prennent un commissionnaire pour le lui faire porter.
D'autres emmènent leur bonne, qui naturellement porte le panier. Mais alors elles s'exposent dans le marché à recevoir les sottises des marchandes auxquelles elles n'achètent point, et qui ne manquent pas de crier à la bonne qui trotte à côté de sa maîtresse :
— Ah! voyez donc c'te grande serine qu'on mène à l'école!
— Tu ne peux donc pas venir au marché toute seule, grosse bête y
IIS DAMKS AL MAIICUF..
-Ah! oïl a peur qu'elle ne fasse danser l'anse du panier. Ah ! comment peux-tu rester dans une baraque où [la maîtresse vient avec toi au marché? etc.
Et une foule d'autres gentillesses du même genre. Mais les dames qui vont au marché sont tellement habituées à entendre ces propos, qu'elles n'y prêtent plus aucune attention. Quant à la bonne, elle jette à la marchande un regard en dessous qui signifie :
« Allez!... tapez ferme!... dites toujours! ça fait qu'on me laissera venir seule une autre fois. »
Les dames qui vont souvent au marché ont leurs marchandes d'habitude, de prédilection; ce qui n'empêche pas toutes les autres de crier lorsqu'elles passent :
— Venez donc me voir, mon cœur !... —Achetez-moi donc, mon bijou. — Eh ben! est-ce que nous passons hère comme ça aujourd'hui? — Venez donc que je vous arrange. — Étrennez-moi , mon chou, vous me porterez bonheur. — Ah! la méchante qui s'en va sans me rien acheter! — Eh ben, on ne me dit donc rien à moi, mignonne?
Au marché il est rare que les dames ne rencontrent point de leurs connaissances. On s'aborde, on se dit bonjour, et l'on cause, tout en cherchant, ou marchandant ce dont on a besoin.
Eh! c'est madame Benjamin!... — Bonjour, madame Legras, comment vous portez-vous? — Une faut pas vous demander cela à vous, madame, vous êtes fraîche comme une rose! — Oh! ne me regardez pas, je vous en prie... Je suis à faire peur... une vieille robe que je mets les matins... voilà deux ans que je l'ai... — Je vous assure qu'elle est encore très bien. D'ailleurs, pour venir faire ses provisions du matin, est-ce que l'on voudrait s'habiller? — Votre robe est charmante cependant!... — Oui... elle est assez gentille... mais
si vous saviez ce qu'elle m'a coûté... trente-cinq sous, madame
et c'est bon teint. — Ah! mon Dieu, mais c'est pour rien... vous me donnerez l'adresse, n'est-ce pas? — Mon Dieu, chez Aabertot , rue Poissonnière, tout près du boulevart... Voyons votre saumon, est-il frais?
— Comme vous et moi, ma petite mère... Mettez votre nez dessus, vous m'en direz des nouvelles...
— Vous achetez du poisson? dit madame Benjamin à l'autre dame. — 11 est horriblement cher aujourd'hui... et la volaille! on ne peut pas y aborder!
— Mais savez-vous que c'est terrible! tout devient hors de prix... Aussi je dis tous les jours à mon mari : Mon ami, tu augmenteras la somme des frais du ménage, sans quoi je ne vais plus au marché.
— Mais les maris sont extraordinaires! Ils ne veulent pas entendre cela; ils vous répondent tranquillement : « Arrange-toi! je ne
mange pas plus qu'à l'ordinaire, je n'ai pas besoin de dépenser plus. »
— C'est bien cela, et si on ne leur donnait pas un bon dîner, ils feraient la mine et grogneraient tout le long du repas!
— Eh bien! ce saumon... voyons... combien cette tranche?...
— Six francs... parce que c'est vous, mon p'tit chat!...
— Six francs!... Par exemple!... j'en serais bien fâchée...
— Mais voyez donc ce que vous marchandez!... c'est un morceau de roi... et puis le saumon a fait faux bond... il est rare comme les hommes fidèles... C'est pas comme le maquereau! ah! on en trouve à foison de celui-là.
— Voulez-vous trois francs de votre tranche?...
— Fi donc!... pour qui me prenez-vous?... j'aimerais mieux ne jamais vendre de ma vie... prenez-le de cent sous... c'est mon dernier mot.
— Non pas... Je m'en vais avec vous, madame Benjamin.
— Mais attendez donc!... mauvaise!... voyons! donnez-moi quatre francs, et que ça finisse.
— Je vous ai dit mon prix, je ne mettrai rien de plus.
— Oh! est-elle méchante! Allons, voyons, prenez-le; tenez, c'est ben parce que c'est vous, et que je tiens à ce que vous en mangiez!
La dame met le morceau de saumon dans son panier, et s'éloigne avec madame Benjamin, en lui disant :
— Si l'on ne savait pas marchander! serait-on volée! — C'est pour cela que je viens aussi moi-même ; il n'y a pas moyen de s'en rapporter à ses domestiques... Qu'est-ce que cela leur fait de payer plus cher!... ce n'est pas leur bourse, et il y en a si peu qui prennent les intérêts de leur maître. — Ah! ne m'en parlez pas!... c'est une bien vilaine engeance! Avez-vous toujours la vôtre? — Oui, mais je ne la garderai pas, elle ne sait rien faire!... Elle laisse brûleries rôtis, elle ne sait pas coudre, et elle passe sa journée à se repasser des bonnets. - La mienne est fidèle... c'est une qualité!... mais
maussade! répundeuse. . . C'est au point que souvent je tais les choses moi-même pour ne pas les lui demander.
— Ah! Dieu, je ne garderais pas long-temps une bonne comme celle-là.
— Bonjour, mesdames, dit en passant une grande dame longue et maigre, dont la ligure rappelle celle d'un chien de porcelaine :
Vous avez fait vos achats; moi je vais voir si le marché est beau... D'abord nous sommes très difficiles, mon mari et moi; nous nous nourrissons très bien, nous ne mangeons que ce qu'il y a de meilleur.
— Mais c'est assez le goût de tout le monde, dit madame Benjamin en souriant avec malice à madame Legras.
La nouvelle venue ouvre le panier de celle-ci , et s'écrie :
— Vous avez du poisson... Ah! quelle petite tranche... il n'y aurait pas deux bouchées pour mon mari... Vous avez des pigeons... Oh! qu'ils sont maigres, il m'en faut de plus beaux que ça... voyons que je goûte votre beurre... Heim!... ce n'est pas ce qu'il y a de
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meilleur... Mon mari est si difficile pour le beurre... nous nous nourrissons très bien à la maison...
— Mais, madame, est-ce que vous croyez que nous ne mangeons que du mauvais chez nous?...
— Mon Dieu, ma chère amie... je n'ai jamais eu l'intention de dire cela... Mais vous savez qu'il y a des personnes plus ou moins difficiles. Adieu, mesdames, je vais faire mon marché, car j'ai peur que toutes les belles pièces ne soient vendues.
— Fait-elle son embarras! dit madame Legras, quand la grande femme est éloignée. Est-ce que cela ne vous fait pas pitié, madame?. . C'est étonnant comme ils se nourrissent bien, elle et son mari :je suis allée chez eux un jour, je les ai trouvés qui dînaient avec un hareng saur et un méchant pilon de dinde... Elle va faire tout le marché, et finira par acheter une betterave! On connaît ça.
Une petite dame qui n'est plus ni jeune ni jolie, et qui, pour venir au marché, porte une robe à volants et des fleurs sur son chapeau , aborde alors les deux amies en s'écriant :
— Eh! c'est madame Benjamin et madame Legras!... Bonjour, mesdames, vous venez de faire vos provisions?. . . C'est comme moi !. . . nous traitons aujourd'hui, j'ai beaucoup de monde à dîner... M. Bichonneau est terrible pour inviter toujours ses amis à venir manger son bien!... et au bout du compte, c'est qu'on ne vous en a pas plus d'obligation!... Enfin, que voulez-vous?... quand je crierai!... c'est sa manie... Neuf personnes à traiter aujourd'hui... et puis nous trois avec mon Phonphonse, ça fera douze... C'est très heureux encore qu'il n'en ait pas invité dix, nous aurions été treize ! Je ne me serais pas mise à table ! . . . et dans ces neuf personnes nous avons ce gros peintre flamand qui mange comme quatre, et M. Lecarlin, qui boit que c'en est effrayant!... Mais qu'est-ce que je vais donc donner à tout ça , mon Dieu!...
— Le poisson est-il cher?
— Hors de prix!...
— Il n'en auront pas alors... au lieu d'une matelotte, je leur donnerai une gibelotte... El le gibier?
— Quatre francs un perdreau fort petit î
— Quatre francs!... et il m'en faudrait au moins deux pour tout ce monde-là... En fait de gibier, ils auront une poule aux petits oignons... Et les légumes... les petits pois1,?
— Us sont encore augmentés.
— Je vais prendre des pommes de terre alors... et au lieu dp fraises je leur donnerai deux assiettées de pommes cuites... S'ils ne sont pas contents, ça m'est bien égal... Adieu, mesdames, je vais faire mes emplettes... Vous verra-t-on ce soir?
==- Nous tâcherons.
Madame Bichonneau s'est éloignée, et les deux autres dames continuent de faire leur marché, tout en se disant d'un ton moqueur :
— 11 sera joli le dîner de M. Bichonneau !
— J'aimerais mieux ne jamais recevoir du monde que de le traiter ainsi.
— Oh! je suis entièrement de cet avis-là : il faut faire les choses bien, ou ne point s'en mêler.
— Mais madame Bichonneau est une vieille coquette qui dépense tout pour sa toilette, et qui met son mari au régime des pommes de ferre tout le long de l'année.
— Pauvre cher homme! il est d'une bonne pâte celui-là. Moi, si j'avais le malheur de donner deux jours de suite le même plat à mon mari, il ne me dirait rien, mais il irait dîner en ville tout le restant de la semaine.
— Ah ! c'est que tous les hommes ne sont pas des Bichonneau... Ah! ah! ah! et c'est bien heureux, car, suivant moi, il n'y a rien de si ennuyeux qu'un homme bête...
— Je suis entièrement de votre sentiment. J'aimerais mieux, je crois, avoir un mari méchant que d'être l'épouse d'un jobart !... Je vais entrer chez ma beurrière.
— Et moi, chez mon boucher. — Adieu , madame Legras.
— Au revoir, madame Benjamin. Si vous entendez parler d'une bonne... un bon sujet... pas jolie surtout, envoyez-la-moi.
— Je m'en occuperai.
LR IMMANCHE A PARIS.
Vous ne vous douteriez jamais que le dimanche est un jour de repos, si vous parcouriez Paris ce jour-là. Cette ville est toujours vivante, bruyante, gaie, populaire; tout le long de la semaine ses rues sont animées par le passage continuel des piétons, des voitures, des charrettes, des équipages; par les cris des cochers, des marchands ambulants, par le bruit des orgues, des vielles, des chanteurs en plein air; mais le dimanche... c'est bien pis vraiment.
Pour peu que le temps soit beau, qu'il y ait un rayon de soleil , les promenades sont couvertes de monde; dans les rues, sur les boulevarts, aux Tuileries, au Palais-Royal, aux Champs-Elysées, partout une foule de promeneurs. Si vous êtes pressé, vous êtes obligé de prendre des chemins détournés, des rues étroites et mal entretenues où l'on ne peut pas se, promener, sans quoi vous n'arriveriez jamais.
220 LE DIMANCHE A IWIUS.
f.t souvent en regardant d'une fenêtre tout ee monde qui passe et se renouvelle sans cesse sous vos yeux, vous vous demandez ou tout cela peut tenir, se loger, se caser.,
Pourtant le dimanche n'est pas le jour choisi par le beau inonde pour aller à la promenade : ce jour-là, au contraire, les gens qui. composent ce qu'on appelle la haute société restent chez eux et se donneraient bien garde de se commettre dans les rues de Paris avec les marchands, les boutiquiers, les employés, les artisans, les ouvriers et le peuple, enfin, qui mangerait du pain sec toute la semaine plutôt que de renoncer à s'amuser le dimanche.
Ainsi les petites maîtresses, les dames du grand monde, les lions, les dandys ne sortent pas le dimanche ; il est convenu que c'est de mauvais ton ; en hiver ils restent au coin de leur feu, en été ils habitent ordinairement la campagne, et on ne les rencontre point dans Paris.
Si, par hasard, quelques membres du jokey-club, quelque habitué du balcon de l'Opéra est forcé pour ses affaires, ses rendezvous, de sortir et de se montrer le dimanche dans les rues de Paris, il aura bien soin alors de mettre son plus vieil habit, qu'il recommandera à son domestique de ne pas brosser ; d aura des bottes non vernies, un méchant pantalon taché, il ne se peignera pas les cheveux, et il mettra sur sa tète un chapeau sale et déformé. C'est dans cette tenue de Kobert-Macaire qu'il parcourra Paris le dimanche ; ayant l'air de narguer les bonnes gens qui se sont faits superbes ce jour-là, il se fait laid, lui, parce que c'est encore bon genre de se montrer aussi sale que possible le dimanche..
Mais qu'importe à toutes ces classes qui vont s'amuser, se promener, se récréer le dimanche, que ce monsieur se fasse sale et veuille s'ennuyer ce jour-là!... Laissons chacun suivre son goût, ses penchants, et faisons ce qui nous plaît, sans nous inquiéter de ce que font les autres. Cette maxime, qui est la bonne, est assez celle que l'on suit a Paris.
i.i nniAW.iii. v ivv i; i s .
Kt le dimanche rond encore heureux une grande portion des habitants de la grande ville.
L'employé d'abord, ce respectable commis de bureau, qui n'a que ce jour-là par semaine pour être libre de faire sa volonté depuis le matin jusqu'au soir... et encore lorsqu'il est marié il n'est pas bien certain qu'il soit son maître, même le dimanche. Mais il n'est point obligé d'aller à son bureau, il peut se lever tard, se dorloter dans son lit, il peut se permettre de flâner, de garder ses
pantoufles et sa robe de chambre une partie de la journée; il peut prendre l'air à sa fenêtre, arroser ses pots de fleurs et lorgner ses voisines; enfin il peut se dire :
— Que vais-je faire aujourd'hui pour m'amuser? De quel coté porterai-je mes pas?
Et souvent il passe sa journée à chercher ce qu'il fera; la journée s'écoule, et il n'a rien fait que des projets, des châteaux en Espagne; mais dans cette douce rêverie il a été heureux, et dans toutes les positions de la vie, c'est le point principal...