‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 64 sur 111 · J(i LIS MARCHANDS DE CHEVEUX · texte numérisé non relu

J(i LIS MARCHANDS DE CHEVEUX

siiissesse, taisaient l'admiration des passants, vous rentre/ avec un entant qui est à la Titus, les cheveux coupés fort près de la tète. In adroit tilou avait admiré les belles nattes blondes ou brunes de Votre petite tille, et moyennant quelques coups de ciseaux exécutés avec infiniment d'adresse et de légèreté, il avait enlevé les nattes sans que l'enfant ni vous en ayez eu le moindre soupçon.

Revenons aux marchands de cheveux.

Ce doit être un excellent état à Paris que celui de coiffeur, car on ne peut jamais avoir ces messieurs: ils sont demandés; pris, retenus, promis dans vingt endroits à la fois; on se les arrache, il n'y a personne qui soit plus désiré qu'un coiffeur, et celui quia de la réputation est un artiste , un véritable artiste dont le talent se paie au poids de l'or et qui ne daigne pas coiffer tout le monde.

Il y aie coiffeur aristocrate qui ne compromettrait pas son peigne sur la tête d'une épicière ou d'une petite bourgeoise; en vain lui dirait-on :

— On vous paiera «e que vous voudrez.

L'artiste en cheveux qui ne frise, ne crêpe, ne retape que des duchesses, des marquises, des comtesses, sourit dédaigneusement »lt répond :

— .le ne coiffe pas ces gens-là!... quand on a journellement entre ses niains les têtes les plus nobles de Pans, on ne peut pas accommoder une épicière... on me donnerait un million que je ne mettrais pas mes fers au feu pour elle.

Nous avons ensuite le coiffeur dramatique , qui ne coiffe que les artistes : le soir il est employé dans deux ou trois théâtres; il sait toutes les nouvelles et intrigues de coulisses ; il connaît l'amant de mademoiselle B... et le protecteur de mademoiselle G... il sait pourquoi cette jolie danseuse de l'Opéra n'a pas voulu jouer dans le dernier ballet, et quelle est la personne qui a donné un manchon à sa mère. Le coiffeur dramatique a toujours quelque anecdote à raconter; il est fort amusant pour les personnes qui ne sont pas

LES MARCHANDS RE CIIKVI ,l\. 237

pressées, car si vous le faites causer, il sera quelquefois deux heures a vous coiffer.

(/est lui qui dit, avec la meilleure loi du monde : — Sans moi, le dernier opéra tombait à plat... ou il tombait complètement.

— Comment donc cela?

— \i\i mais , le premier acte n'avait pas été tort bien revu ; le second commençait assez mal , lorsqu'à paru la jeune première coiffée par moi... Oh! à son entrée, il y a eu un tonnerre d'applaudissements... elle était si bien coiffée!... la salle en a été électrisée ; on a oublié les invraisemblances de la pièce pour admirer la coiffure de la belle actrice... dès lors le public s'est senti sous le charme. Comment voulez-vous que l'on siffle quand on voit des cheveux aussi parfaitement lissés!... l'ouvrage s'est relevé, mais je crois que je puis, sans vanité, m'attribuer la plus grande part du succès.

A Paris les marchands de cheveux ont des boutiques très élégantes. Ils mettent maintenant en montre des bustes de cire imitant de fort jolies femmes, lesquelles sont très décolletées et font Voir , outre leur coiffure, une infinité d'autres choses devant lesquelles les amateurs, les passants s'arrêtent , et sont en admiration. Un ressort fait continuellement tourner cette femme en cire sur ellemême, ce qui vous procure l'avantage de pouvoir l'examiner sous toutes ses faces; et de voir si sa coiffure fait aussi bien par-derrière que par-devant.

.Mais la boutique n'est que le péristyle du temple; montez au premier et vous trouverez des salons meublés avec luxe, avec goût ; de tous côtés des glaces immenses qui vous permettent de vous voir et de vous admirer, si cela vous fait plaisir. Puis, autour de la pièce, des divans bien moelleux, puis des tapis, et sur une table des journaux, des brochures, des caricatures, des romans, de la musique même. Le salon d'un marchand de cheveux est presque aussi confortable que celui d'un dentiste, et il est toujours beaucoup plus cai.

l,KS MARCHANDS DE Cil KV EUX

Vous êtes monté chez un coiffeur, avec un de vos amis qui veut se faire bichonner pour aller dîner eu ville. Comme vous n.> possédez plus qu'une fort petite quantité de cheveux, vous ne pense/ pas à imiter votre ami, et vous allez vous jeter sur un divan où vous vous disposez à lire un journal, lorsque le coiffeur s'approche de vous, et vous dit avec un sourire charmant.

Est-ce que monsieur ne se fait pas coiffer?

— Moi! et comment voulez-vous que je me fasse coiffer?... je n'ai plus de cheveux.

-Oh! pardonnez-moi, monsieur, vous en avez!

— Oui, quatorze ou quinze environ.

- Oh ! je vous réponds, monsieur, que vous en avez plus que vous Dépensez... D'ailleurs, nous avons une manière d'arranger cela; je vous certifie qu'on peut vous coiffer fort bien. Si monsieur veut me confier sa tète, il n'en sera pas fâché; je lui ferai une raie, et je le bouclerai dans le dernier genre.

lis m \r,r.ii\Ni>s i»i: cin.vii \. 2.{i)

Vous (Mes curieux de savoir comment on s'y prendra pour vous coiffer el vous boucler, lorsque vous pies à peu près chauve, el vous abandonnez votre têteà l'artiste qui doit y opérer des prodiges.

Le coiffeur vous fait asseoir dans un excellent fauteuil, vous met un peignoir bien blanc, puis travaille sur votre tête; il vous crêpe avec une espèce de fureur; on dirait qu'il espère parvenir à faire mousser vos cheveux, comme s'il battait des blancs d'œufs. Il en fait passer huit sur votre oreille gauche, six sur la droite ; il pommade, il frise, il roule, il passe tout cela au fer. Enfin le prodige est terminé... Vous êtes coiffé.

Vous courez vous regarder devant une glace ; vous êtes fort curieux de vous voir... Vous n'apercevez sur votre tête qu'une espèce de petit crêpé qui n'a pas l'air de tenir à votre nuque; vous vous trouvez horrible; vous étiez infiniment mieux avant de vous .faire coiffer, mais l'artiste vous crie aux oreilles :

— J'espère que monsieur est satisfait et qu'il me donnera sa pratique.

11 y a ensuite, à Paris, le coiffeur profondément amoureux de son état, qu'il regarde comme un des premiers de tous; cet artiste est persuadé que tout se rapporte aux cheveux et que ce sont eux qui ont fait les révolutions et détruit les empires.

Lorsque, devant lui, vous parlez de Napoléon, il s'écriera :

— Ah! s'il n'avait pas proscrit les queues, il régnerait encore. Si vous vous plaignez de la stagnation du commerce, il dira :

— Comment voulez-vous que les affaires marchent bien?., les trois quarts des hommes ne sont pas coiffés!

Si vous parlez du cours de la rente, il murmurera :

— La rente doit nécessairement monter... les pommades regorgent, on ne sait plus qu'en faire... On ne sait plus où placer son argent... on achète !

Enfin, si vous laissez échapper quelques mots qui annoncent que

IIS MARCHANDS l>K C.IM.VI l\

Vous avez à vous plaindre do la fidélité de voire maîtresse, If coiffeur s'écriera encore :

— Eh! monsieur!... comment voulez-vous que les femmes soienl fidèles... Elles ne portent plus de poudre... et elles ont leurs cheveux lisses... Comme cela les coiffures peuvent soutenir des assauts!... sans que cela paraisse.

Les coiffeurs de Paris se croient donc des hommes indispensables; la plupart des petites maîtresses sont du même avis. Les dames tiennent à être bien coiffées et à ce que leurs maris le soienl également.

Ils ont, a Paris, une prépondérance, une étendue et un faste qui semblent vouloir écraser toutes les autres industries.

Autrefois on trouvait des boutiques qui tenaient de la nouveauté; ensuite sont venus les magasins; mais aujourd'hui, à Paris, ces magasins sont devenus des bazars immenses; quand vous entrez làdedans, c'est presqu'une ville que vous avez à parcourir.

Au rez-de-chaussée des salles spacieuses, décorées avec luxe, avec élégance; des comptoirs dans le goût de la renaissance, des glaces partout; un parquet mis en couleur, ciré, frotté, et des tapis étendus sur les chemins que vous devez parcourir. Vous croyez vous tromper ; vous vous imaginez être dans une galerie de Versailles, et vous n'oseriez plus entrer dans ce palais pour y acheter un gilet de flanelle ou de quoi vous faire une camisole, si vous n'aperceviez un monde de commis, d'employés, allant, venant, i. 31

pliant, dépliant, mesurant, empilant des étoiles, des châles, des écharpes, des robes, des foulards, des fichus, des cravates! et une foule de gens de toutes les classes, regardant, admirant, et achetant de tout cela.

Si vous vous décidez à entrer dans une de ces grandes maisons qui dédaignent les montres et tout ce qui se voit du dehors, qui laissent le charlatanisme des étalages aux établissements du second ordre (dans les magasins de la Ville de Pans par exemple), un monsieur en habit noir, aux manières distinguées et polies, vieni sur-le-champ à vous et s'informe de ce que vous désirez.

— Une robe de mousseline.

Aussitôt ce beau monsieur s'incline , vous fait signe de le suivre et marche devant vous. Il vous fait traverser une foule de salles : il y a le quartier de la laine, celui de la soie, celui des étoffes de fantaisie , celui des mérinos , celui des châles français , celui des cachemires, etc., etc. Quand je vous disais que c'était une ville à parcourir. Enfin vous arrivez à la mousseline.

Votre conducteur s'incline encore et s'éloigne; vous vous trouvez alors vis-à-vis de jeunes gens fort élégants, qui ont de très bonnes manières , qui s'expriment avec recherche et qui vous rappellent les habitués des Bouffes et du foyer de l'Opéra.

Ces messieurs vous font voir les marchandises que vous désirez, en y mettant une grâce, une complaisance qui vous charment, et trouvant souvent moyen , tout en vantant la finesse d'un tissu , la beauté d'une étoffe, de glisser un mot flatteur pour la personne qui vient acheter.

Vous êtes éblouie par la splendeur, la richesse des magasins; captivée par ce qu'on vous montre, charmée de la politesse, de la galanterie des commis, vous vous laissez séduire, étourdir. Vous aviez l'intention de ne dépenser que deux cents francs, et vous achetez pour mille francs. Vous vous écriez :

— Mon Dieu ! mais je n'aurai pas assez d'argent sur moi?

On vous répond bien vite :

— Cela n»' fait rien, madame!... Que ceci ne vous arrête pas... Choisissez tout ce qui vous sera agréable... Emportez-le, ou on le portera chez vous; ce sera comme vous le désirerez?

Comment résister à un langage si poli, à tant de confiance, d'urbanité : vous achetez encore, et vous donnez votre adresse; ou portera toutes vos empiètes à votre domicile... Vous partez enfin; les commis vous font les honneurs de leur quartier; ils vous offrent de vous faire reconduire jusqu'à la porte, mais vous refusez; \ous êtes persuadée que vous trouverez votre chemin. Quelquefois cependant vous vous égarez dans la soierie, vous vous perdez dans les cachemires, vous ne vous retrouvez plus dans les batistes; mais il y a toujours là des commis officieux, galants qui vous offrent la main et qui vous ramènent jusqu'à la porte d'entrée du magasin.

il faut dire cependant que ces grandes maisons de nouveautés tenues sur un ton royal ne reçoivent en général que les gens riches, les petites maîtresses, les actrices sur le pinacle ou du moins celles qui font beaucoup de dépenses , puis l'aristocratie du commerce, qui ne veut porter que ce qui vient de là , qui ne trouve beau que ce qui a été acheté là.

Les magasins de nouveautés à étalage sont plus gais, moins cérémonieux, et quoiqu'ils aient aussi presque tous, outre leur rez-de-chaussée , de vastes salles à l'entresol ou au premier, la grisette , la petite bourgeoisie et souvent même la femme de la campagne ne craignent pas de s'y aventurer; on y rencontre un peu de toutes les classes de la société, et l'on peut y observer des scènes variées et piquantes.

A la porte, devant les étalages, voyez déjà cette foule arrêtée! des femmes , presque toujours des femmes, de jolies, de laides, de jeunes, de vieilles, pour qui la toilette est un si grand bonheur! Remarque^ comme toutes ces ligures s'épanouissent en admirant ces

châles déployés avec art, ces robes en pièces artistement croisées les unes sur les autres, et écoutez un moment : — Cette robe bleue est jolie!...

i rw,

— J'aimerais mieux la rouge au-dessus... le rouge me va si bien.

— Oh! dis donc, Adélaïde, si j'avais un iichu comme ça pour le jour de ta noce avec François... comme je serais cossue!...

— Ah! quel amour de châle!..,

— Oui, le dessin en est charmant !

— C'est un cachemire français... il y a bien long-temps que j'ai envie d'en avoir un...

Celle dame soupire. Il y a beaucoup de dames qui soupirent de-

magasins m: !\<>i;\ KAiiKs. 215

vaut les magasins de nouveautés, et Dieu sait alors quelles idées leur passent par la tète. Ces étalages sont si séduisants, si tentateurs!... la vertu est bien exposée quand elle s'arrête pour contempler tout cela. 11 y a des maris si économes , si ladres , si avares même!... Et puis on rencontre ensuite dans le monde des monstres d'hommes qui, en vous faisant la cour, se permettent de vous offrir tout ce que vous admiriez là en soupirant ; ce qui est d'autant plus perfide qu'ils savent bien que vous en avez envie et que votre mari ne vous le donnera pas.

Entrons dans le magasin : voilà une vieille dame riche qui vient acheter une robe de toile à vingt-neuf sous, et qui, de peur d'être trompée, a amené avec elle sa couturière, sa sœur et sa nièce. Elle se fera montrer trente robes avant de se décider pour une; il n'y a rien de plus difficile pour leur toilette que les femmes qui ne sont plus jeunes et qui n'ont jamais été jolies.

Voilà une petite femme gentille avec un jeune homme ; ce sont de nouveaux mariés ; ils ne veulent rien acheter l'un sans l'autre. Le mari veut un gilet, la femme a besoin d'une robe. On montre des gilets au mari, qui dit à sa femme :

— Dis-moi quel est celui qui te plaît le plus dans tout cela.

— Mais, mon ami, choisis, puisque c'est pour toi.

— Oh ! c'est égal, je veux qu'il soit à ton goût... d'ailleurs j'aime toujours ce qui te plaît.

— Et toi, mon ami, regarde dans toutes ces robes, laquelle me conseilles-tu de prendre ?

— Moi... je ne m'y connais pas.

— Si, si, je veux que tu choisisses... je prendrai celle qui te semblera plus jolie.

Après de longs débats, le mari choisit la robe de sa femme ; la femme choisit le gilet de son mari. Résumé : la femme aurait désiré une robe verte, son mari la lui a choisie grise ; le mari aurait voulu un gilet à raies, sji femme lui en a pris un à bouquets. Ils se

MAGASINS l)K \ot vi;.u n;s,

pincent les lèvres pour avoir l'air content, et ils sont lies vexés en emportant leurs empiètes.

Voilà une grande femme qui parle très haut, qui s'agite beaucoup, ce doit être une couturière; elle s'adresse a chaque commis, elle tient à la main un petit morceau d'étoffe qu'elle veut rassortit (ces dames ne disent jamais assortir) ; elle se fait montrer vingt pièces d'étoffes différentes ; elle s'écrie :

— C est cela... ah!... non... non... ce n'est pas cela... ceci est plus foncé.

Après avoir pendant trois quarts d'heure mis à l'épreuve la patience des commis, quand cette dame croit avoir trouvé ce qu'il lui tant, elle s'en fait mesurer... vingt centimètres!

MAGASINS M. IJOUVKAUTKS. 24 7

Voilà deux grisettes qui veulent du mérinos pour se faire des spencers, et qui ne peuvent pas parvenir à se décider pour la couleur. Le commis épuise son vocabulaire commercial pour placer l'éloffe dont il lui reste le plus.

— Prenez ceci, mademoiselle, vous en serez bien satisfaite, c'est 1res avantageux, vous viendrez m'en remercier. (Test une couleur que l'on porte toujours.

Plus loin une jeune ouvrière examine un châle bien simple, bien modeste, dont elle veut faire cadeau à sa mère; pour cela elle a mis de cMé depuis un an sur son travail de chaque jour; elle n'a pu amasser une grosse somme, mais enfin sa mère aura pour le jour de sa fête un chàle dont elle a grand besoin.

Un gros monsieur entre dans le magasin avec une dame d'une tournure fort décente, pendue à son bras. A la mine peu aimable de ce monsieur, à la manière dont il fronce les sourcils en entrant dans la boutique, vous devez voir sur-le-champ que c'est un mari qui vient faire des empiètes pour sa femme.

Voyez : ils s'approchent d'un comptoir; le mari quitte le bras de sa femme et se jette sur une chaise, en disant :

— Allons, choisis ce qu'il te faut... puisque tu as toujours besoin de quelque chose... Ah î Dieu! quelle ruine que les femmes... les garçons sont bien heureux!... ils n'ont pas toutes vos toilettes à payer!...

— Ah! oui, je te conseille de te plaindre! avec ça que je dépense beaucoup pour ma toilette...

— Mais bien assez, il me semble...

— Voilà une robe que je porte depuis trois ans.

— Eh! bien... quand il y en aurait dix, du moment qu'elle a encore l'air d'être neuve, est-ce qu'il faut la jeter... Voyons, finissons-en.

La dame se fait montrer des étoffes. Quand elle voit quelque

MAGASINS I)i: NOUVEAUTES,

chose de joli, elle le montre à son mari, qui demande le prix, puis fait la grimace en murmurant :

— C'est trop cher... Je t'ai dit ce (jne je voulais dépenser... je n'irai pas au delà.

— Mais, mon ami, songez donc que c'est une robe pour m'habiller qu'il me faut... et pour quelque chose de plus, quand on peut avoir une étoffe qui vous fait plus d'honneur!...

— Ma chère amie... je n'entends pas tout cela! il faut de l'économie, choisissez une robe à meilleur marché.

L'épouse fait tout ce qu'elle peut pour fléchir son mari; ce monsieur se renferme dans les mots d'ordre et d'économie.

MAGASINS 1)1. \(>r VI'.AI 'I I.S. 211)

Mais en ce moment une dame jolie, élégante, à la tournure dégagée el un peu évaporée, entre dans le magasin; elle demande a voir les étoffes les plus nouvelles, les plus à la mode, puis, toul en examinant ce qu'on lui apporte, elle a lancé un regard au gros monsieur , et celui-ci y a répondu : il y a des intelligences entre ces deux personnages, et pendant que l'épouse du monsieur va regarder une étoffe de fantaisie étalée près de la porte , la dame se rapproche du mari et lui dit tout bas :

— J'ai besoin aussi de mouchoirs... et de batiste d'Ecosse. .. et de satin pour pelisse et de erépe pour robe... et de foulards...

Et le gros monsieur lui répond également tout bas :

— Prends ce que tu voudras... tour ce que tn voudras... ne te gène pas... tu enverras recevoir la facture à mon bureau.

Puis ce monsieur a repris sa mine refrognée en retournant voir ee que sa femme achète, tandis qu'un peu plus loin sa maîtresse se fait couper les étoffes les plus rares, se passe toutes ses fantaisies, et dit en riant à l'oreille du commis :

— C'est ce gros monsieur là bas qui paiera.

Le commis regarde de côté le monsieur qu'on lui désigne, et répond à demi voix :

— Mais il me semble que ce n'était pas cette personne-là qui payait vos factures il y a trois semaines... quand vous êtes venue ici acheter des robes de bal et des étoffes pour un travestissement?

— 11 y a trois semaines... Ah! c'est possible... Est-ce que vous croyez, mon cher ami, que je me suis condamnée aux travaux forcés à perpétuité avec ce gros balourd!... Ah! par exemple, ce serait un peu trop fastidieux. 11 y a trois semaines que j'ai quelques bontés pour lui; mais lui être fidèle! oh! bien!... il y aurait de quoi attraper la jaunisse.

Et la femme entretenue, enchantée d'avoir satisfait ses fantaisies, s'éloigne en faisant des yeux très tendres... aux commis du magasin : le gros monsieur s'en va fort content parce qu'il a obligé sa

femme à prendre un mètre de moins pour chacune de ses robes, en lui disant qu'elle les porte toujours trop amples. Quelle que soit la satisfaction de tous ces gens-là , elle n'approchera pas du bonheur de la jeune ouvrière, qui vient avec le fruit de ses économies d'acheter un modeste châle pour sa mère.

Page 1