‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 87 sur 111 · Î)() I.I.S CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

Î)() I.I.S CHAMPS-ELYSÉES

nous pourrez faire sauter votre belle, si elle n'est point effarouchée par cette danse badine appelée vulgairement le ('«nain.

Enfin, quand vous serez las de la promenade, quand vous aurez assez joui du coup d'œil de tons ces jeux, assez admiré ces charmantes maisons bâties vers l'approche de la barrière, villa délicieuses, habitées en partie par de riches banquiers, des étrangers et des marchands de chevaux, redescendez les Champs-Elysées du côté de la ville, vous trouverez des chaises où viennent se reposer les promeneurs, et où ils peuvent sans fatigue passer à leur tour en revue les personnes qui se promènent, et jouir du coup d'œil des équipages et des cavaliers qui se rendent au bois.

Cette entrée de Paris par la barrière de l'Etoile est magnifique ! une route superbe, parfaitement entretenue, des équipages brillants, variés, dans lesquels se montrent des femmes gracieuses et parées, des cavaliers mis avec goût et caracolant sur de fiers coursiers, des maisons bâties avec élégance et coquetterie, des promeneurs flânant avec délices de chaque côté de la route ; enfin les Champs-Elysées avec toute leur magie, la place de la Concorde avec son obélisque, ses pilastres, ses fontaines, ses lanternes dorées. Quel coup d'œil, et quelle idée doit concevoir de Paris celui qui, venant pour la première fois dans la grande ville, y entre par cette barrière !

À coup sûr ses pensées ne seraient pas les mêmes, si, au lien d'arriver à Paris par les Champs-Elysées; il y entrait par la barrière de la Chopinette, ou par la barrière des Puits.

rft CANAL.

On l'appelle souvent Canal Saint- Martin : il n'a pas plus de droit maintenant au nom de Saint-Martin qu'à celui des autres quartiers qu'il traverse. Le canal part du bassin de la Villette ; il passe entre l'hôpital Saint-Louis et le boulevart ; il traverse le faubourg du Temple, les rues de Ménilmontant, du Chemin- Vert , et se termine à la place de la Bastille, non compris l'écluse de garde de la Gare.

Le canal est fort bien entretenu , il est revêtu de maçonnerie , il a un double chemin de hallage ; enfui on a planté sur ses bords une rangée de peupliers qui ont l'air de vouloir bien venir, parce (mils sont près de l'eau et que le gaz ne les poursuit pas encore.

Le côté du midi s'appelle quai Valmy, le côté nord est le quai de Jemmapes; ils n'ont pas d'autres noms sur toute la longueur du canal.

(1rs quais achèvent de .se paver. Le long du canal on bâtit des

2i)8 LE CANAL.

maisons. Ce quartier sera peut-être dans quelques années, aussi peuplé, aussi commerçant, aussi gai que les quais qui sont sur les bords de la Seine, mais ce temps n'est pas encore venu, et lorsque vous allez plus loin que la rue de Ménilmontant en marchant du côté de la Bastille, ou si vous dépassez la rue Grange-aux-Belles en remontant du côté de la Villette , vous vous trouvez encore sur un quai triste, fort peu habité; vous ne croiriez pas être dans Paris, cela n'en a ni l'aspect, ni le mouvement, ni le bruit.

Mais comme il y a des promeneurs qui recherchent la solitude, nous leur conseillons les bords du canal . Les amoureux s'y donnent fréquemment rendez- vous. L'endroit est en effet favorable pour les tendres entretiens : on peut y causer tranquillement sans être a chaque instant dérangé par les voitures. Le voisinage des bateaux à charbon et des bateaux de blanchisseuses n'est pas bien incommode, et l'on voit venir de loin les importuns et les jaloux.

C'est en été, quand le jour est sur son déclin, que vous voyez passer le long du canal de ces couples heureux d'être sur une promenade peu fréquentée. C'est un jeune commerçant ou employé, qui tient sous son bras une jolie grisette , et qui de temps à autre ne se gêne pas pour passer ce bras autour de la taille de sa maitresse et la lui serrer fort tendrement ; la grisette fait un petit mouvement comme si elle voulait se dégager , en murmurant , d'une voix qui n'a rien de sévère :

— Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc?,., est-ce qu'on se tient ainsi en se promenant?... êtes-vous fou?

— Quel mal faisons-nous? répond le jeune homme; et d'ailleurs il ne passe personne... on est par ici comme à la campagne.

In peu plus loin c'est encore un couple amoureux , mais ce sont des ouvriers. L'homme a une blouse qui n'est pas d'une entière blancheur; sa casquette est posée sur l'oreille, ce qui annonce le tapageur; ses mains sont noires et calleuses, ce qui ne l'empêche pas d'être très enflamma, Sa belle est vêtue d'une petite jupe brune

lk cainal.

tics courte, elle a une camisole à taille, en indienne, un fichu sur la tète et des souliers dont le quartier est réduit depuis long-temps à l'état de pantoufle.

Son amant ne se contente pas de lui presser la taille1; de temps à autre il la prend dans ses bras et veut l'embrasser; la jeune fille s'écrie alors d'une voix enrouée :

— As-tu bientôt fini tes bêtises!... je ne veux pas qu'on m'embrasse dans la rue!

— Est-ce que c'est la rue... le canal? Allons, voyons, ne fais pas ta tête, ce ne sera pas la première fois que je t'embrasserai.

— Mais comme ça... en plein air...

— Eh ben... les oiseaux s'embrassent bien en plein air, et on ne les en empêche pas!...

— Mais devant ce bateau de charbon ! . . .

— Eh! il ne passe personne...

Page 1