LB CANAL
— Si tu ne linis pas, je te flanque une gifle!... je te bats... je te griffe !
— Oh! ça m'est égal... je me risque.
Le baiser est pris, et l'ouvrier n'est pas battu.
Quelquefois on aperçoit aussi sur les bords du canal une femme fort bien mise et d'une tournure élégante, s'appuyant sur le bras d'un petit-maître à gants jaunes et à lorgnon. A coup sûr ce couplelà n'habite pas dans le quartier, et pour se trouver si loin de ses pénates il faut qu'il ait de fortes raisons pour rechercher la solitude. Sans doute on veut se dérober aux regards d'un jaloux, d'un tyran, d'un homme qui ne sait pas vivre, et pour cela on s'est donné rendezvous sur les bords du canal. Là on se croit loin de Paris, là on regarde les marchands, les habitants comme des sauvages qui n'ont jamais voyagé vers la Chaussée-d'Antin, et qui par conséquent ne reconnaîtront pas ceux qui l'habitent; on pourra donc s'y promener sans crainte.
Aussi ce couple amoureux ne se gène-t-il pas pour se regarder tendrement , pour se tenir les mains en poussant de brûlants soupirs; le monsieur prend la taille de la belle dame, sans qu'elle en paraisse offensée comme la grisette; le monsieur lui dérobe des baisers, sans qu'elle se défende comme la maîtresse de l'ouvrier. C'est que ce monsieur et cette dame se croient là en pays étranger, et s'inquiètent fort peu de l'opinion des indigènes.
Mais n'allez pas croire que les bords du canal ne soient vers le soir fréquentés que par des amoureux!... vous n'oseriez plus y passer avec votre femme ou votre fille. Rassurez-vous, honnêtes et pudiques citadins!... rassurez- vous, les bords du canal sont aussi la promenade favorite de ceux qui demeurent dans les maisons nouvellement construites dans ce quartier, et il n'est pas probable que tous les habitants soient amoureux; cela serait, trop beau, et les logements s'y loueraient trop cher.
Voyez plutôt ce monsieur et cette dame qui se dirigent le long des