H <S LE JARDIN DU LUXEMBOURG
tant des livres et grignotant un petit pain qui compose tout son modeste déjeuner. Mais il se contente de ce maigre repas : on est sobre quand on est studieux; et d'ailleurs l'avenir le récompensera. L'avenir! toujours si beau pour ces jeunes médecins qui aiment leur profession, la gloire et l'humanité.
Vous rencontrez aussi dans ce jardin de vieux militaires, des vétérans de nos armées que le voisinage du Val-de-Gràce et de l'Hôtel des Invalides amène souvent au Luxembourg, et qui se promènent lentement au soleil dont les rayons réehauffenl leurs corps couverts de nobles cicatrices.
Puis, toujours des bonnes promenant des enfants, cette génération en herbe pour laquelle tous les endroits sont charmants pourvu qu'ils y trouvent de l'air, des camarades et de la liberté; trois choses que les hommes aiment toujours, même lorsqu'ils ont cessé d'être enfants.
IN 'allez pas croire cependant que le Luxembourg ne puisse pas quelquefois offrir des tableaux plus gais, et que l'on n'y aille absolument que pour étudier, méditer, promener des enfants ou visiter le Musée.
C'est dans ce jardin que se réunissent les étudiants-viveurs , ceux qui ont reçu des fonds de leur famille, et qui ne peuvent se décider à suivre les cours tant qu'ils ont les goussets bien garnis. Ces messieurs se rendent le matin au Luxembourg pour y décider de l'emploi de leur journée.
— Qu'est-ce qu'on peut faire de bon aujourd'hui, 31essieurs? — pas de pièce nouvelle à voir, — pas de femme à souffler à son ami ,
— pas de farces à faire à un jobard, pas de créanciers à promener,
— moi, j'ai payé mon dernier hier...
— Ah! fameux le calembourg.
— Moi, je vais bien plus vous surprendre, je ne fais jamais de dettes.
Ah! la belle malice, parce que personne ne veut lui faire crédit.
LE JARDIN DU LUXEMBOURG. Ml)
Pendant que les jeunes gens rient aux éclats de cette répartie, une jeune femme passe près d'eux ; elle est mise avec élégance, il y a quelque chose de gracieux dans sa démarche, enfin sa tournure est séduisante.
— Messieurs ! s'écrie l'un des jeunes gens, c'est mademoiselle X . . . de l'Odéon.
— Tu crois?
— J'en suis sur. Bonjour, je la suis.
— Pourquoi faire? elle ne t'écoutera pas ; elle a un prince Danois.
— C'est égal, on ne sait pas.
— Nous allons t'at tendre au café en jouant au billard , tu viendras nous dire le résultat. — C'est convenu.
Et le jeune homme suit les pas de la dame, décidé à tenter une aventure, tandis que ses camarades s'éloignent en fumant leurs cigares.
Ces jeunes demoiselles qui vont fréquemment danser à la Chaumière, ces habituées du théâtre de Bobino, donnent aussi des rendez-vous dans le Jardin du Luxembourg, dont les allées solitaires devraient être très recherchées par les couples amoureux.
Voyez cette jolie grisette, assise seule sur un banc de pierre; elle semble s'impatienter, en portant fréquemment ses regards vers l'allée qui conduit à la grille d'entrée du côté de l'Odéon. Enfin un jeune homme paraît; mise un peu négligée, une espèce de toque sur la tête, le cigare à la bouche et les deux mains dans les vastes poches de son pantalon à plis. 11 s'avance gaîment, lestement, fièrement, et vient se poser devant la grisette, en lui disant :
— On y est un peu à ce rendez-vous !
— Oui, c'est bien aimable, il y a deux heures que j'attends!
— Chère amie, ça te comptera pour une faction... Tu le diras à ton sergent-major.
— Toujours des bêtises... Mais moi, je ne veux pas qu'on me fasse attendre comme ça...
LK JARDIIN 1>1 LUXEMBOURG,
— (Qu'est-ce que c'est, on se révolte!.. Fifine, vous me faites bien de la peine!.. J'irai sans toi ce soir à la Chaumière.
— Je voudrais voir... Méchant monstre! Je vous déteste!...
— Allons donc! voilà que nous redevenons gentille.. Voyons, prends mon bras., fais ton bonheur!
La grisette se pend au bras de son étudiant , et tous deux s'éloignent presqu'en dansant, tandis que les enfants trébuchent en courant après une balle, que le vieil invalide va doucement en s'appuyant sur sa canne, que l'avocat continue de se promener avec agitation, en répétant sa plaidoirie, et que l'étudiant qui étudie feuillette ses livres et grignote son petit pain.
MONSIKMH EST OCCUPE.
Il y a clans Paris une foule de personnes qui n'ont rien à faire et qui veulent paraître oc/cupées; chez celles qui sont riches, c'est purement vanité.
Quand on a vingt mille livres de rentes, vous comprenez bien qu'on ne veut pas avoir l'air de s'ennuyer, de ne savoir que faire de soi, de bayer aux corneilles toute la journée.
Chez celles qui n'ont point de fortune, c'est calcul; on veut tâcher de faire croire que l'on est accablé d'affaires, de travail, de visites, enfin c'est une manière très usitée de se faire mousser.
Vous allez chez un homme d'affaires que vous ne connaissez point encore, mais que l'on vous a recommandé comme habile el surtout très employé, très occupé; à Paris la vogue passe presque toujours pour du mérite.
L'homme d'affaires, qui n'a aucune affaire pour le moment, mais (lui veut faire croire qu'il eu est accablé, est tout seul dans sou i. Il
i22 MONSIEUR EST OCCUPÉ.
cabinet, assis devant son bureau... bâillant devant un journal, et s' amusant avec son canif à faire de petites entailles sur son pupitre.
Tout à coup on sonne : mais la domestique a le mot d'ordre.
(Test un monsieur qui se présente, en disant :
— Monsieur X...., s'il vous plaît?
— C'est ici; mais c'est que monsieur est occupé.
— Ah! je voudrais pourtant bien lui parler pour affaire... le consulter.
— Si monsieur veut entrer et attendre dans le salon.
La personne est introduite dans un salon; on la prie de s'asseoir et on la laisse là.
Trois quarts d'heures... une heure s'écoule, pendant laquelle l'homme d'affaires est toujours dans son cabinet , se dandinant sur sa chaise, ou tailladant son pupitre avec son canif, comme s'il voulait exécuter une gravure sur bois.
La personne qui attend commence à s'ennuyer; elle tousse, elle crache, dans l'espérance qu'on viendra... On vient enfin! mais c'est la domestique qui a oublié un plumeau sur une chaise et va l'emporter. Celui qui attend l'arrête en lui disant :
— Est-ce que monsieur X sera encore long-temps occupé?..
c'est que... j'ai des courses à faire... si vous pouviez aller le lui dire.. .
— Je vais tacher de lui parler, monsieur.
La domestique va trouver son maître dans son cabinet, et lui dit en souriant :
— Ce monsieur qui attend depuis une heure commence à s'embêter là dedans...
— Je m'en moque pas mal!.. Quelle espèce d'homme est-ce? est-il déjà venu ici?
— Non, monsieur... je ne le connais pas., ça a l'air de quelqu'un de province.
— Alors il ne me verra pas aujourd'hui; il faut le faire revenir.
JiOIMSlKt T. I SI OOCUPK.
Allez lui dire tjuc je suis (ropoeeupé en ce moment pour lui parler, que je \v prie de m'excuser et de revenir demain.
La domestique retourne au salon et s'acquitte de sa commission. Celui qui a attendu plus d'une heure est fort contrarié et s'écrie :
— Comment !.. je ne pourrai pas voir votre maître aujourd'hui?
— Oh! non, monsieur .. il n'y r pas moyen... monsieur est trop
occupe,
C'est désolant.'..
i/flNMl. = ''0J l JE I
La personne s'éloigne en disant : « A demain alors! » et persuadée qu'un homme qui est toujours si occupé doit avoir immensément de mérite et de capacité.
l'ne autrefois, un jeune homme nouvellement marié et dont 1;
femme est malade, se rendra chez un médecin qu'on lui a enseigné. Le docteur, qui n'a pas encore pu se faire une clientèle, est enfermé dans son cabinet, où il se figure qu'il déjeune avec une panade dont il a quelque peine à avaler les dernières cuillerées. Sa domestique frappe par une petite porte dérobée. Le docteur lui crie sans lui ouvrir :
-Qu'est-ce qui est là?
C'est moi , monsieur.
-Qu'est-ce que vous voulez?
— C'est un monsieur qui demande à vous parler pour sa femme qui est malade.
— Dites que je suis en grande consultation..: qu'il attende. La bonne va trouver le jeune homme et lui dit : -Monsieur est en grande consultation... il vous prie d'attendre
— Mon Dieu. . . ma femme qui souffre. . .
— Asseyez-vous, monsieur.
Savez-vous si ce sera long?
Ah ! dame... (jucc/uefois c'est long!
- A-t-il beaucoup de confrères avec lui? Mais... oui... il a tout plein de choses avec lui.
— Alors je vais attendre... mais ne laissez passer personne avant moi, je vous en prie.
— Oh! il n'y a pas de danger, monsieur!
Et en effet il n'y a aucun danger, puisque le jeune homme est seul à attendre. Après une bonne demi-heure qui semble éternelle à celui dont la femme est souffrante , la domestique revient enfin dire : Vous pouvez entrer, monsieur.
Vous pensez bien que le docteur a eu le temps de se préparer. Il a l'air d'achever sa toilette ; il met sa cravate ; il va et vient dans son cabinet, il n'est pas un moment sans remuer, et au milieu de ce mouvement perpétuel, il semble avoir à peine le temps de répondre à la personne qui lui arrive.
MONSIEUR KST OCCUPÉ. M")
— Monsieur... je viens pour ma femme...
Ah! pardon, monsieur, mille pardons... je vous ai fait attendre... mais je suis toujours tellement occupé...
— Monsieur, ma femme est malade depuis hier...
— Très bien... très bien... enfin je n'ai pas le temps de m'habiller... je n'ai pas le temps de manger... c'est cruel... je n'ai pas encore pu déjeuner aujourd'hui.
— Monsieur, voulez- vous bien venir avec moi. . .
— A présent... Oh! c'est impossible!... c'est impossible!... On m'attend... tenez... je devrais déjà y être... chez la comtesse de Flaqueville, et ensuite une consultation chez un Anglais, un pair de la Grande-Bretagne.
— Mais, monsieur, ma femme qui a tout un côté enflé...
— Très bien, très bien... ce ne sera rien... j'irai la voir... laissez-moi votre adresse, j'irai dans une heure... mais à présent cela me serait impossible.
- Dans une heure... mais vous me le promettez, monsieur.
- Oui, oui... Oh! je vais vous inscrire sur mon carnet... j'ai dixneuf visites à faire ce matin ; mais je vous donne le numéro trois.
Le jeune homme laisse son adresse et s'éloigne, persuadé qu'un médecin qu'on a tant de peine à avoir doit posséder à fond tous les secrets de son art ; il va dire à sa femme de prendre patience ; et notre docteur se remet à manger sa panade.
Entrons maintenant dans ce superbe hôtel. Ln monsieur affligé de soixante mille francs de rente et d'autant d'années s'est posé dans le monde en protecteur des artistes , en Mécène des talents naissants; il dit à chacun : Venez me voir... nous causerons, je vous pousserai...
L'artiste se présente chez ce monsieur avec confiance, mais le domestique qui lui ouvre la porte lui dit :
— Monsieur ne peut pas vous recevoir en ce moment... il est occupé.
MOIN'SIKUli KST OCCUPE.
— Ah! diable... mais c'est lui-même qui m'a engagea venir le voir... allez donc lui dire mon nom; je suis sur qu'il vous donnera Tordre de me laisser entrer tout de suite.
Quelquefois le domestique ce décide à faire cette commission. H se rend près de son maître qui est profondément endormi sur mi divan, et qui, au bruit que fait son valet, s'éveille en s'écriant avec humeur :
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— Qu'est-ce qu'il y a donc?., je ne vous ai pas sonné... qui vous a prié d'entrer chez moi?
— C'est un jeune artiste, monsieur qui prétend que vous
l'avez engagé à venir vous voir...
— Qu'il aille donc se faire... lanlaire î celui-là... C'est pour cela
que vous m'éveillez, imbécile! allez lui dire que je suis très occupé... mais que je le recevrai une autrefois.
( Hhez nos lions, nos dandys du jour, il n'est pas rare de recevoir la même réponse ; l'un ne veut pas absolument se déranger s'il est en train de faire ses ongles, ou de chercher une nouvelle manière de nouer sa cravate. Un autre veut faire croire qu'il est en bonne fortune, et à l'ami du jour qui se présente chez lui le valet de chambre vient dire d'un air mystérieux :
-Monsieur est bien fâché... mais il lui est impossible de vous recevoir dans ce moment : il est... trop occupé...
— Comment, moi... son ami!., son Pylade... -Mon Dieu, monsieur, vous seriez son... tailleur, que vous n'entreriez pas en ce. moment.
Ali ça, niais... il a (loue une occupation bien sérieuse*., bien importante.
— Ohî oui, monsieur!
Tu souris, coquin! ah! je devine... j'y suis... ton maître est en bonne fortune ! . . Il est avec quelque joli minois qui sera venu le trouver en cachette! le séducteur! le mauvais sujet!... N'est-ce pas que j'ai deviné... hein!'
— Dame, monsieur... il est certain que mon maître n'a pas envie de quitter ce qu'il tient...
— Suffit! suffit!... j'en sais assez... Allons, je m'éloigne... Oh! je comprends alors qu'il n'y a pas moyen de le déranger.
L'ami s'éloigne en se disant :
L'heureux mortel! je voudrais bien être occupé comme lui.
Or, savez-vous ce que fait le lion qui vient de défendre sa porte? il se sert maintenant de cet instrument qui a causé tant de tribulations a M. de Pourceaugnac .
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