LE BITUME
(famé les boulevarts comme on étame les casseroles... moi je suis |)uui' rétain!
— C'est juste! répond en riant un jeune homme, et puis les boulevarts n'auraient pas pris le vert de gris.
Un vieillard qui tient une canne, dont il frappe le sol, dit à son tour,' en s'arrètant presque à chaque mot :
« Oh! si Ton m'avait consulté... moi!... j'aurais trouvé bien « mieux que tout cela!... d'abord... c'était bien facile... j'y avais •< pensé j'aurais trouvé tout autre chose... »
Comme le vieux bonhomme ne peut pas parvenir à dire ce qu'il aurait trouvé, la foule s'écoule et le laisse parler tout seul en gesticulant avec sa canne.
Et malgré tout ce que l'on a pu dire, le bitume s'est établi sur les boulevarts, qui, grâce à lui, sont devenus propres et unis comme des trottoirs ; et on ne glisse pas plus souvent sur ce terrain que l'on ne glissait sur tout autre , mais c'est le sort de toutes les améliorations d'avoir d'abord des détracteurs.
LES AUTISTES.
11 y a artiste et artiste, comme il y a fagot et fagot. Et d'abord il y a une foule de gens à Paris qui se disent artistes pour tâcher d'être quelque chose, et pour cacher qu'ils ne sont rien ; il y en a d'autres qui se croient vraiment artistes parce qu'ils ont la volonté, le désir de l'être, comme si la volonté pouvait être réputée pour le fait.
A Paris, du moment que l'on fait quelque chose, que l'on exerce la profession la plus minime, on se dit artiste, on l'imprime, on le fait écrire en lettres de dix pouces sur son magasin, sa boutique ou son échoppe.
x\insi il y a dans la grande ville des artistes tailleurs, des artistes coiffeurs, des artistes qui peignent des enseignes et qui font également le portrait ou le bâtiment, rien ne leur est étranger ; des artistes pour la chaussure. Puis viennent ensuite des artistes décrotteurs, des artistes tondeurs de chiens, des artistes qui font votre profil à i. 43
la silhouette avec du papier et une paire de ciseaux; des artistes qui
jouent de la clarinette dans la rue, d'autres qui chantent, d'autres qui dansent! C'est à n'en plus finir. Tous ces gens-là se disent artistes.
Souvent au coin d'une rue un homme qui porte un habit râpé et un chapeau crasseux, s'approchera de vous en murmurant à votre oreille :
— Veuillez obliger un pauvre artiste sans ouvrage... que le malheur poursuit."., et qui en sera bien reconnaissant.
Tout en fouillant à votre gousset, vous dites à cet homme :
— Vous êtes artiste... et dans quel genre?
— Monsieur, '] ri f écrit plusieurs ouvrages pour des théâtres que je leur z'y ai offert et que les cabales m'ont repoussé.
Vous n'en demandez pus davantage, et vous laissez là cet artiste après lui avoir l'ail l'aumône.
Une autre fois, c'est un monsieur qui se présentera chez vous, en se disant artiste-peintre; il vous propose de faire votre portrait en une heure pour la modique somme de dix francs; il vous garantit la ressemblance ; il vous fera à l'huile ou à l'eau, comme il vous sera agréable; quant à lui, vous vous apercevez qu'il est déjà au vin.
Vous n'avez pas besoin de votre portrait, mais ce monsieur vous fait entendre qu'il a une famille, beaucoup d'enfants et très peu de pain à leur donner. C'est une chose fatale à Paris que ces gens qui n'ont que très peu de pain, aient toujours une grande quantité d'enfants. Vous vous laissez attendrir; vous demandez à cet artiste à voir quelques uns de ses portraits ; mais il n'en a jamais sur lui, el pour cause.
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Vous consentez à prêter votre visage; l'artiste se met à l'œuvre; il vous a demandé une heure, il y est depuis plus de quatre; vous
vous impatientez, vous allez regarder la toile; vous apercevez une espèce de lune, au milieu de laquelle ce peintre, qui ne sait pas les premières règles du dessin linéaire, cherche à faire des yeux et un nez sans pouvoir y parvenir. Vous en avez assez; vous donnez à l'artiste vos dix francs, en lui déclarant que vous ne poserez pas davantage; il vous assure que cela allait venir et que vous auriez été très ressemblant; mais vous le mettez à la porte avec votre portrait que vous lui abandonnez, bien certain qu'on ne vous reconnaîtra pas.
Parfois encore vous voyez entrer chez vous un homme déguenillé; il a un pantalon percé en plusieurs endroits, un habit troué, râpé, privé de boutons, un gilet en loques, et tout cela ne l'empêche pas de vous dire, en s'exprimant avec beaucoup de prétentions :
— Je suis maître ès-arts, bachelier ès-lettres... artiste par goût, professeur par nécessité... Je montre une foule de choses... le latin, le grec, l'écriture, la philosophie... la rhétorique... Vous avez des enfants, je leur montrerai tout cela...
Vous vous rappelez alors une anecdote semblable, et vous vous hâtez de donner cinq francs à ce monsieur, en l'engageant à aller s'acheter une culotte pour ne point s'exposer à montrer encore autre chose à ses élèves.
Parmi les véritables artistes il y en a beaucoup à Paris qui affectent une coiffure, une mise originale; c'est une faiblesse qu'il faut pardonner au. talent. Mais, en général, ce ne sont pas les plus grands talents qui aiment à se singulariser par leurs dehors.
Du reste, personne n'est plus libre à Paris qu'un artiste : il fait ce qu'il veut, s'habille comme bon lui semble, travaille quand cela lui plaît, flâne tant qu'il en a l'envie; à un dîner il se fait attendre, à un rendez-vous il arrive plus tard que les autres; dans une réunion il dit tout ce qui lui vient par la tête. On lui passe, on lui pardonne tout, pourvu qu'il ait du talent.
11 en est qui abusent de la permission. L'un vous donnera dix rendez-vous sans s'y trouver, l'autre se dira malade pour ne pas
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vous recevoir, qui sera tout occupé d'un pas chicard qu'il veut danser dans une soirée de Lorettes. Celui-ci affecte les manières et le ton d'un grand seigneur, comme si l'on ne connaissait pas son origine; celui-là se pose en réformateur, en puritain, qui dans la rue ne saluera pas un pauvre diable dont les débuts n'ont pas été heureux.
A Paris les artistes peintres qui ont de grands ateliers y reçoivent une foule d'autres artistes de tous les genres, de tous les pays.
Rien n'est vraiment plus artiste que la réunion de l'atelier : vous y voyez le compositeur écoutant une charge que raconte un peintre; le poète écrivant quelques vers que lui inspire une belle étude ou un grand tableau; le statuaire jouant à l'impériale avec un rapin ; un jeune élève cherchant à faire une niche à un modèle, et pour cela allant coudre les manches de l'habit que celui-ci vient d'ôter, de façon qu'au moment où il voudra se rhabiller on lui fera croire qu'il est prodigieusement enfïé, et que c'est pour cela qu'il ne peut plus entrer dans son habit.
De ce côté un jeune élève de l'école moderne se drape dans un grand châle, et roulant une serviette autour de sa tête, se fait Turc; puis, s'asseyant les jambes croisées, se met à fumer dans une grande pipe, en essayant de faire ressortir la fumée par ses narines.
Plus loin un acteur de nos premiers théâtres danse le cancan avec un violoniste célèbre, tandis qu'un jeune comique d'un théâtre des boulevarts fait semblant de les accompagner, et mettant le bout d'un rotin dans sa bouche, fait courir ses doigts sur sa canne comme s'il jouait de la clarinette.
Un sculpteur chante une complainte nouvelle sur l'air consacré de Fualdès. Un graveur prend un cor de chasse et sonne un hallali ; un auteur de vaudeville se barbouille la figure de rouge et de noir en braillant un grand air d'opéra; tandis que deux élèves du Conservatoir s'exercent à chauler en duo : Femme sensible avec </'<« du bon
tabac. Ici un déclame, là on dessine, pins loin on danse, on fait des armes, on tire le bâton on la savate, on raconte des charges, on en trouve de nouvelles ; partout enfin de la folie, de lu joie, des calembourgs, des pointes, des bêtises, de l'esprit, et toujours la plus franche liberté.
Voilà l'intérieur du véritable artiste à Paris, car il est ordinairement chez lui comme dans son atelier.
Les grisettes de Paris adorent le spectacle et les acteurs : elles ont aussi un doux penchant pour les auteurs, parce qu'ils font des pièces, qu'ils vont sur les théâtres, et enfin qu'ils sont ce qu'elles appellent de la boutique (la boutique pour ces demoiselles signifie le théâtre), et elles aiment tellement la boutique ,.que tout ce qui en approche, y tient, y touche, a des droits à leur affection.
Pour ces demoiselles un acteur est un dieu, un auteur un demidieu, un danseur un quart de dieu; ensuite les décorateurs, musiciens, machinistes, contrôleurs, lampistes, habilleurs, allumeurs, souffleurs et pompiers attachés au théâtre ont aussi leur petite portion de divinité.
Avec un billet de spectacle, à Paris, on est vite dans les bonnes grâces d'une grisette, surtout si c'est un billet qui ne paie point de droit; mais les acteurs n'ont pas besoin de donner des billets pour faire la conquête de ces demoiselles : du moment que l'on
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monte sur les planches, que Ton joue des rôles, que l'on se costume, que l'on fait les amoureux, les traîtres, les seigneurs, les bergers ou les comiques, le cœur d'une grisette vole au devant de l'heureux mortel qu'elle a vu un jour en Espagnol, une autre fois en Turc, en chevalier ou en Polonais; car en prenant un acteur pour amant, elle se figure être aussi la maîtresse d'un Polonais, d'un Turc ou d'un Espagnol... Et c'est si gentil d'aimer une personne qui n'est pas toujours la même!... De ce côté-là nous pensons un peu comme les grisettes : lu varietate voluptas.
A la promenade, dans la rue, sur les boulevarts, en quelque endroit enfin que se trouve une grisette, si un acteur passe près d'elle, sa figure s'anime, ses yeux brillent et deviennent très agaçants; si elle est seule, elle ralentira sa marche et se retournera plusieurs
. fois pour regarder l'artiste, et lui faire eonipreudre qu'elle l'a reconnu; si elle est avee une amie, elle lui donnera un grand coup de eoude dans les côtes, en disant de manière à être entendue de l'acteur :
— Tiens! voilà ce monsieur qui joue si bien — dans le dernier drame que nous avons vu au théâtre de la Galle... où nous avons
tant pleuré il faisait le comique — il était en vieux et il est
tout jeune... oh! que c'est drôle... comme il se grime bien.
— Mais ce n'est peut-être pas lui, ma chère, répond l'amie en tâchant de donner du velouté à sa voix.
— Oh! que si... oh! j'en suis sûre... je le reconnais bien... il a un pied de femme, ça m'a sauté aux yeux.
L'acteur auquel tout cela s'adresse ne peut s'empêcher de sourire : si les grisettes sont jolies, il leur adresse quelquefois la parole; celles-ci sont enchantées et hères de causer avec un acteur; la connaissance sera bientôt faite.
En général les grisettes affectionnent le drame, les pièces où il y a de fortes émotions à éprouver. Et puis à l'Ambigu, à la Galtè, aux Folies-Dramatiques, au Cirque, les femmes sont admises au parterre, et la grisette voltige du parterre à la seconde galerie; il en est quelques unes qui montent à la troisième galerie, mais ce sont les grisettes du dernier ordre, ou plutôt ce sont de fausses grisettes, de malheureuses ouvrières coiffées d'un fichu, qui ne comprennent pas toute la portée d'un mélodrame, et qui se mettent à casser des noix au moment le plus épineux de la pièce. Quant à l'amphithéâtre ou paradis, les grisettes qui se respectent n'y vont jamais ; elles abandonnent cette place aux gamins, aux marchandes de marrons, aux vendeurs de contremarques, aux parents des figurantes, aux gardes municipaux et aux employés aux trognons de pommes ; ceux-ci sont bien obligés par leurs fonctions de se tenir au dernier amphithéâtre pour surveiller le public de l'endroit, dont un des principaux amusements est de lancer sur le parterre ou dans ï. U
les loges des coquilles de noix, des noyaux de cerise dans la saison, mais surtout des trognons de pomme, car il paraît que ce fruit doit toujours donner de mauvaises pensées aux habitants du paradis.
La grisette qui va au spectacle ne dîne pas, ou dîne à la hâte ; le plaisir qu'elle éprouve lui ôte l'appétit, et d'ailleurs elle sait bien qu'elle se dédommagera pendant les entr'actes.
Elle arrive de bonne heure, elle veut tout voir, et puis elle veut être bien placée : si elle va à la seconde galerie, elle veut être sur le premier rang. Si elle choisit le parterre, elle tâchera de se placer tout contre l'orchestre; d'abord parce que là elle pourra voir les acteurs de plus près, ensuite parce qu'on peut s'appuyer sur la séparation, ce qui est très commode et délasse un peu, et il est
bien permis de chercher les positions qui délassent lorsqu'on entre dans une salle de spectacle à cinq heures pour y rester quelquefois jusqu'à minuit passe.
Mais la grisette va rarement seule au spectacle; il faut avoir avec soi une amie pour lui communiquer les émotions que l'on éprouve, pour causer de la pièce, des acteurs, des actrices; s'il fallait être toute une soirée sans causer, le plaisir ne serait pas complet; aussi ces demoiselles vont-elles presque toujours en compagnie; elles se rendent souvent à un théâtre par bande de quatre, cinq et six, et quelquefois davantage. Elles franchissent les escaliers avec une rapidité effrayante; vous les entendez avant de les voir. Elles arrivent à la seconde galerie; pendant que l'une d'elles donne les billets à l'ouvreuse, les autres sont déjà entrées, et franchissent les banquettes en s'écriant :
- liens, mettons-nous là — .Non, non, Dédelle, là-bas plutôt,
nous serons mieux. — Ali! mesdemoiselles, pourquoi donc ne pas nous mettre en face, il y a de la place. — ÎSon, le lustre gène, il vaut mieux être décote. — Ah! cette bêtise, n'est-ce pas, Louise, que le lustre ne gène pas. — Je vous dis que nous serons bien ici.
Enfin ces demoiselles se sont placées de côté sur le devant, mais bientôt la galerie se remplit, il vient du monde derrière les grisettes, puis encore d'autres personnes sur le troisième banc. Et pour voir, quand on est sur le côté et que l'on n'est pas sur les premiers rangs, il est rare que l'on ne soit pas obligé de se pencher en avant.
Aux troisièmes galeries et au paradis on a l'habitude de mettre une espèce de rampe en fer qui permet aux personnes placées au second rang de s'appuyer en se tenant debout et sans gêner le premier banc : par exemple, les derniers venus qui occupent le troisième rang ne se gênent pas pour s'appuyer sur les personnes qui se reposent sur la rampe. C'est un coup d'œil curieux que de voir tout ce monde groupé, entassé, ramassé; des têtes sortent de dessous un bras, d'autres se faufilent entre les jambes, et on éprouve
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un sentiment d'effroi en songeant que si la rampe de fer venait à se briser, tous ces gens-là dégringoleraient dans le parterre.
Mais à la seconde galerie, comme il n'y a pas de rampe, les personnes qui sont de côté, sur le derrière, se lèvent ou se penchent en avant, et les grisettes sont presque sans cesse en querelles avec leurs voisins.
— Monsieur, vous me gênez; vous vous appuyez sur mon dos... ne vous avancez donc pas comme ça.
— Mais, mademoiselle, je ne vois pas.
— - Qu'est-ce que ça me fait à moi
— Je n'ai pas payé pour ne rien voir.
— 11 fallait faire comme nous, venir plus tôt pour être devant!...
— Dites donc, madame, avez-vous fini de vous mettre sur moi?. . que vous m'étouffez, sans compter que vous chiffonnez tout mon bonnet!..
— Eh! mon Dieu! vous faites bien de l'embarras avec votre bonnet de quinze sous!...
— Ah! dis donc, Virginie, entends-tu cette madame liagotin , qui dit que j'ai un bonnet de quinze sous!
— Ça lui va bien, avec son vieux chapeau vert gras... la passe a été faite avec quelque éventail... et cette fourrure au collet de sa robe... Ah! ah! la queue de notre chat qu'elle a subtilisée.
— Sont-elles insolentes ces chipies-là?... Mesdemoiselles, si vous ne vous, taisez pas, je vais aller chercher le commissaire.
— Eh bien! allez-y donc... nous verrons si vous avez le droit de vous pencher comme cela sur nous.
— Dis donc, Georgina, et ce vieux monsieur qui est debout derrière moi, et qui me pleure sur la tête, comme c'est amusant.
— Il n'a donc pas de mouchoir ce vieux-là!.. .
— Il y a des gens bien embêtant au spectacle!... D'autant plus que je crois qu'il pleure avec son nez... Je demande à changer de place.
— Mtrci, je sors d'en prendre.
les personnes que ces disputes impatientent, crient de temps à autre : — Silence donc!. . . — Paix donc, mesdemoiselles! — Vous troublez le spectacle!