‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 1 sur 51 · La Grande ville · texte numérisé non relu

La Grande ville

Le tableau que Ton trace d'une nation, comme le portrait d'un homme, sorti de la main du peintre, demeure très peu de temps en état de ressemblance parfaite avec l'original. Cela se conçoit : une nation ne se soustrait pas plus que les individus au cours dévorant des passions et des idées ; elle vieillit vite, elle se transforme, et le tableau qui la représentait jadis diffère bientôt de traits, de costume et de couleur avec les choses actuelles.

D'où résulte qu'un tableau de Paris est un livre qui devient nécessaire une fois au moins tous les cinquante ans. Nous tous, nous sentons le besoin de faire, à un jour donné, l'inventaire de notre situation morale et physique, et d'établir, à époques fixes, la balance de nos profits et de nos pertes, ou, si l'on veut, de nos progrès et de nos erreurs.

C'est dans cette pensée que les éditeurs, préoccupés de

réédifier pour le xi\e siècle l'œuvre populaire de Merciek,

ont voulu que la Grande Ville fut un livre complet. k 1

AVERTISSEMENT

Il y avait deux conditions inhérentes à ce but : il fallait d'abord embrasser une immense variété de matières, et choisir ensuite pour chacune d'elles un écrivain dont le genre pût s'y approprier.

Au surplus, la classification du travail se présentait d'ellemême. Il en est à peu près des grandes agglomérations d'hommes comme de terrains pris sur une vaste échelle; ils apparaissent en couches superposées, et plus l'agglomération est considérable, plus ces différentes zones se caractérisent à l'œil ou à l'esprit. Or la masse parisienne , sans tenir compte des nuances intermédiaires, se compose de trois catégories qui sont pour ainsi dire trois sociétés distinctes et indépendantes entre elles : c'est la classe populaire , la petite bourgeoisie , et le monde élégant. Il a donc suffi de rechercher les types ou les faits les plus saillants dans chaque série, pour arriver à une nomenclature aussi satisfaisante que possible.

Restait néanmoins le second problème à résoudre. Un livre, lorsqu'il a pour objet le développement d'un drame ou la manifestation d'une idée, gagne h demeurer homogène dans le fond comme dans la forme, mais cette nécessité se modifie lorsqu'il s'agit de peindre une société tout entière. Les hommes qui voient la société en face sont très rares : philosophes, critiques, écrivains, artistes ou gens du monde, ils sont tous placés de manière à ne la voir guère que de profil ; le reste demeure pour eux dans l'ombre. Le plus grand reproche qu'on ait fait à Mercier est d'avoir ramené tous ses tableaux à une couleur systématique, qui la plupart du temps n'était pas celle du sujet, et d'être tombé à chaque pas dans des négligences ou des erreurs inévitables chez un homme qui, sans tout connaître, voulait tout esquisser. Il eût donc été peu sage de remettre les destinées de la Grande Ville aux

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soins dune plume unique. Les éditeurs ont évité eet éeueil, en choisissant des peintres différents pour chaque partie de cet immense tableau.

M. Paul de Kock devait naturellement avoir une grande part au travail. 11 était difficile de trouver un pinceau plus naïf et plus vrai pour les sujets qui viennent de former le premier volume. La petite bourgeoisie lui appartient de droit. Toutes ces charmantes pochades, prises au plus vif de la société moyenne, tous ces types qui se rencontrent sur les limites du Paris souterrain et du Paris élevé , et même pour aller plus bas, toutes ces physionomies pleines de naturel et de franchise des classes populaires, devaient forcément jaillir d'une plume qui marie si bien la bonhomie du style à la simplicité du sujet. Aussi le succès du premier volume a-t-il prouvé combien les éditeurs s'étaient heureusement adressés.

Ce cadre épuisé, ou pour mieux dire rempli, d'autres tableaux se présentaient. Le titre de l'ouvrage, après le livre comique, annonçait une œuvre critique, et pour obéir à ce programme, il fallait nécessairement toucher à des sujets plus vastes et plus palpitants. Les peintures légères devaient bien encore se rencontrer çà et là : les restaurants, par exemple, les petits théâtres, les marchands (f habits, les rivoyeurs, les banquisles , et d'autres sujets semblables pouvaient se rattacher encore par quelque point au sens général ; mais nous avions devant nous le monde politique et littéraire dont l'examen exigeait des allures presque militantes; nous avions surtout a peindre cette reine toujours debout quoique incessamment frappée, qui craint la vérité plus que la calomnie, et devant qui reculent les plus braves : la Presse Parisienne !

Il fallait, pour saisir le géant corps à corps, un de ces

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robustes courages, un de ces hommes qui oui pour. habitude de marcher dans leur force et dans leur liberté... Nommer le champion, c'est révéler combien la lutte sera chaude et passionnée, c'est exprimer d'avance tout l'intérêt qu'excitera dans le public ce tournoi de l'esprit contre la critique. Disons donc que M. de Balzac a bien voulu descendre dans cette redoutable arène.

Un mot pour finir sur l'exécution matérielle. L'illustration est un luxe désormais nécessaire. Elle a été doublée pour ce second volume, au moyen d'une gravure hors texte qui accompagnera chaque chapitre, ou d'un haut de page qui formera un sujet de grande dimension. En outre, le texte a été resserré, et le second volume, devenu compact, préseniera la matière de deux volumes in-8° ordinaires. Cette double mesure aura pour effet de permettre aux écrivains comme aux artistes de passer en revue beaucoup plus de sujets, avec beaucoup plus de détails, sans que le prix de l'ouvrage soit augmenté.

L'entreprise est considérable, mais l'accueil fail au premier volume est un encouragement pour le second. Les éditeurs ont compris d'ailleurs que ce livre pouvait être une grande chose, et que ce but une fois défini, rien ne devait être épargné pour l'atteindre. Ils ont l'espoir d'y réussir.

|Jnr f refrène Soulie.

Souvenir de 93. — Origine révolutionnaire des restaurants. — Lacédémone à Paris. — Classification générale des restaurants. — L'homme qui mange et l'homme qui se régale. — Le lion vulgaire et le suprême lion. — Le lion au café de Paris. — De l'esprit au café de Paris. — M. Guizot et Mlle Albertine.

— M. Thiers et Caroline. — Anecdote sur la mort de Lafayette. — Le café Anglais. — Ce qui dîne au café Anglais. — Du ragoût proprement dit. — Le Rocher de Cancale. — Les rôtis de M. Rorel et les boucliers de Cellini. — Le Caveau ressuscité. — L'Amour et la sauce. — Philippe rt Bourgogne.

— Véfour. — Grandeur et décadence des frères Provençaux. — Les Vendanges de Bourgogne. — ■ Paméla et le lard aux choux. — Le Prado, la Chaumière, l'Étudiant fadard et Clara Fontaine. — Barillau. — Viot. — Rousseau. — Risbeck. — Le Méridien. — Le Cadran Bleu. — Voltaire et le Vendredi -Saint. —

Champeaux. — Le Commis-voyageur — Restaurants à prix fixes. — Yon. — Le budget de l'employé. — La taverne des Deux-Mondes. — Les Gargotes. — La Barrière. — Critique chorégraphique. — Les coups de couteau. — Les antres de la Cité. — Le voleur en cour d'assises. — Sensiblerie du jury.

Vous souvient-il de l'histoire de ce jeune Allemand qui arriva à Paris dans l'époque la plus fiévreuse de la révolution, à ce moment où Ton se tutoyait les uns les autres sous peine de mort, où l'on ne parlait que de patrie et de sainte liberté sous le couteau de la machine de Guillotin ? Notre enthousiaste avait vu tout cela à travers l'imagination nébuleuse des idées germaniques, et lorsqu'il mil le pied à Paris, il se crut arrivé dans la Grèce ressuscitée, non point dans la Grèce d'Athènes, d'Alcibiade et de Périclès, mais dans la farouche Lacédémone aux mœurs austères et graves. Je ne vous dirai point avec quel art l'aveugle préoccupation du jeune Germain traduisait les diverses scènes qu'il voyait en autant d'imitations des antiques usages de la patrie de Licurgue; mais il me souvient que la première fois qu'il mit le pied dans un restaurant, il crut assister à ce banquet public de tous les citoyens de Sparte mangeant ensemble le brouet noir. Et en vérité il n'y avait pas trop loin de cette vie au grand jour, ordonnée par la loi grecque pour prévenir les gourmandises secrètes, à cette vie commune que la nécessité imposait .

Car à cette époque il n'y avait plus guère de fourneaux domestiques : avoir une maison où l'on pût manger, c'est-à-dire avoir une cuisinière, c'était un danger; c'était se mettre à la disposition d'une envie de plus, et il y allait de la vie.

Ce fut donc à cette époquequeles restaurants, qui jusque-là n'avaient guère existé qu'à l'état de cabarets plus ou moins élégants, prirent cette immense développement qui depuis n'a fait que s'accroître, et qui menace de supprimer tout à fait la vie intérieure.

Et d'abord jamais autrefois il ne fût venu à l'idée d'un père de famille d'envoyer son fils étudier la médecine et le droit à Paris, s'il n'y avait eu un ami ou correspondant, chez qui le jeune homme était le plus souvent logé , nourri et maintenu dans les habitudes d'une vie décente et d'une cuisine rationnelle. Aujourd'hui, au contraire, on citerait l'étudiant de province qui serait le commensal assidu et obligé de la maison d'un Parisien.

Il n'y a pas trente ans, qu'à l'heure de son repas, l'ouvrier voyait arriver sa femme avec un panier sous le bras, lui apportant le dîner qu'elle avait préparé et qui n'en était que plus sain. Maintenant à neuf heures et à deux heures, vous voyez se garnir les tables de tous les marchands de vin qui avoisinent une fabrique, une imprimerie, une maison en construction ; l'ouvrier mange six jours de la semaine dans le restaurant, et le septième il y mange toute sa semaine.

Ce n'est pas une des moindres causes de l'oubli de la famille, dans toutes les classes de la société, que ces tables incessamment ouvertes à la capacité de tous les estomacs et de toutes les bourses.

Mais revenons à notre sujet en ce qu'il a de particulier au but de cet ouvrage.

L'idée nous est venue d'abord de classer les restaurants par catégories, de les diviser en grands et petits; mais où s'arrête le grand, où commence le petit? la limite est aussi impossible à poser entre ces établissements qu'entre les classes sociales, depuis que la révolution a renversé les enceintes formelles qui séparaient le noble du bourgeois, le maître du compagnon. Nous n'avons pas pensé un moment à prendre comme division le restaurant à la carte et le restaurant à prix fixe , car le premier comprendrait toute l'échelle des restaurants depuis le Hocher de Cancale jusqu'à Desnoyers, et le second n'est qu'une spécialité qui mérite d'être profondément étudiée sous ses rapports moraux, mais qui ne peut être qu'une

RESTAURANTS Kl GARGOTES. /

variété de l'une des deux grandes classes que nous voulons établir. Pour nous, les restaurants se divisent en deux sortes parfaitement distinctes, et qui partent du sommet le plus élevé pour descendre dans les abîmes de la barrière, sans jamais se confondre : ces deux genres sont le restaurant où l'on mange et le restaurant où l'on se régale. Ainsi le café de Paris, le café Anglais, Yéfour, Champeaux, Deflîeux, Yon, Viot, le marchand de vin de tous les coins de rues, sont des restaurants où l'on mange; le Rocher de Cancale, la maison Dorée, Philippe, le Cadran Bleu, le Méridien, les Vendanges de Bourgogne, le père Latuile, Desnoyers, sont des restaurants où l'on se régale. Ce n'est pas que quelquefois des Parisiens n'aillent se régaler dans les restaurants où l'on mange; mais ce sont des bourgeois ayant pignon sur rue, pour qui

le dîner chez le restaurateur est toujours une partie de luxe et d< plaisir; les gens de restaurant ne s'y trompent pas.

RESTAURANTS Kl GARGOTES.

Ainsi montez quatre marches, ouvrez cette porte à deux battants, traversez ce tambour vitré, vous voilà au café de Paris. Pour peu que vous ayez quelque intelligence de l'estomac, vous reconnaîtrez immédiatement l'homme qui mange de l'homme qui se régale. A la désinvolture de sa pose, à la négligence de sa mastication, à la manière dont il boit à petites gorgées son vin de Champagne frappé ou son vin de Bordeaux, vous devez reconnaître immédiatement l'homme qui

mange, le dîneur habitué, Le maladroit qui est là pour se régaler, mange avec vigueur, vide son verre toutes les fois qu'il le remplit, et ne se penche que sur son assiette. Ce qui sépare encore plus l'homme qui mange de l'homme qui se régale, c'est la manière dont chacun d'eux accueille le plat qu'on lui apporte. Le dîneur habitué l'examine profondément avant d'y mettre le couteau et la fourchette; il le sonde, il le goûte de l'œil, et quelquefois le

repousse sur ce! examen ; il a lé droit de le juger sur la mine: Le dîneur-extra l'attaque dès qu'il est devant lui, très convaincu que puisqu'il s'est décidé à aller au café de Paris faire un bon dîner, tout y sera bon.

Mais dans un sujet aussi vaste que celui-ci, c'est assez s'occuper d'exceptions, il est temps d'arriver au fond du sujet. Et encore devons-nous prévenir le lecteur que le fond du sujet n'est pas pour nous la cuisine des restaurants, mais sa population, et puisque nous avons nommé le café de Paris, nous commencerons par celui-ci. Vous savez tous qu'il y a à Paris une race qu'on appelle la race des lions. Le grand lion, le suprême lion ne va pas au café de Paris; il a maison montée, et ne s'égare guère dans le restaurant que lorsque toute sa maison est dans ses terres, et qu'il est pour quelques jours à Paris avec un valet de chambre et une voiture de poste. Mais il y a le lion vulgaire, celui que tout le monde connaît, le lion des avant-scènes de l'Opéra, où il étale ses volumineuses lorgnettes, ses gilets et ses intelligences avec quelque rat des ballets. Celui-là dîne au café de Paris, où il fait étalage de son dîner. Ce restaurant lui plaît, parce qu'il s'étale lui-même aux yeux des passants par des fenêtres au rez-de-chaussée. Il est là au grand air en été, derrière une vitre en hiver, en montre aux badauds comme les pantalons de Renard ou les gants de madame Geslin. Ce dîneur a des prétentions à la gourmandise. On peut en citer un qui, je crois, y entend quelque chose; quant au reste, ce ne sont que des mangeurs du troisième ordre. Le clinquant de la cuisine les séduit comme les faux mollets des danseuses, et passé le vin de Champagne pour lequel ils ont une affection devenue routinière, ils sont d'une ignorance crasse sur la distinction qu'on peut faire entre un Laflitte navigué et un Saint-Emilion mûri au roulage. L'étiquette de la bouteille les influence, son coût les dirige, et ils n'apprécieront jamais un Lanerte de huit ans autant qu'un Ermitage de quatre, parce qu'ils boivent pour le nom et point pour le vin.

A les prendre comme dîneurs, les habitués du café de Paris sont des hommes fort médiocres, mais le café de Paris n'en est pas moins le restaurant le plus spirituel qu'il y ait; on y cause, on y fait des mots, on y tient compte de la peine qu'on se donne pour bien dire et dire spirituellement. Au café de Paris, on juge avec une liberté extrême de verve et d'expression M. Cuizot et mademoi-

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selle Alberline, la marche des Anglais dans l'Inde et les allures de Partisan, et cela absolument du même air et du même Ion, sans que Ton hausse ou que l'on baisse la voix pour dire que M. Thiers parle comme une vieille femme ou que Caroline saute comme un ministre. C'est encore au café de Paris que se font les mots historiques de l'époque. Ainsi le joui de la mort de Lafayette il fut jugé convenable qu'un nom si illustre n'eut pas expiré sans un mot caractéristique : on s'empara de la députation des écoles admise près du lit du mourant, et on lui lit répondre : « Vous serez plus heureux (pie moi, vous verrez la terre promise! » Le mot parti du café de Paris alla au foyer de l'Opéra, où le journalisme, ce gobe-mouche aux cent gueules ouvertes, l'avala et le donna le lendemain à Paris, à la France, au monde, et je défie tout historiographe qui voudra conter la vie de Lafayette de ne pas affirmer qu'il a proféré en mourant : « Vous serez plus heureux que moi, vous verrez la terre promise. »

On m'a dit, et je suis forcé d'avouer que ce bruit a quelque foudément, que le café de Paris, oubliant ce qu'il devait à la lionnerie, a failli perdre sa clientèle pour avoir ouvert un de ses salons à la petite bourse. Mais le préfet de police a protégé ce restaurant contre cette velléité d'agiot, et il est redevenu un peu ce qu'il était, quoique le restaurant de la maison Dorée commence à le saper dans la base.

En face est le cale Anglais. Celui-ci est déjà d'une cuisine plus grave et d'une population moins papillotante. Au café Anglais on dîne peu par ostention du dîner proprement dit, quoiqu'on y dîne aussi par ostentation d'y dîner. Je m'explique Le marron de la Bourse, le journaliste ministériel, le maître clerc de notaire, vont au café Anglais, mais seulement pour pouvoir dire à leurs confrères, lorsque chacun parle de la manière dont il vit : « Moi, je dîne au café Anglais ; » mais cette vanité ne va pas au delà de la localité; et lorsque ces messieurs viennent prendre leur repas, ils ont des combinaisons de carte (de restaurateur) pour borner leur dépense à une somme fort médiocre.

Ce qui dîne bien au café Anglais, c'est le chef de division d'un ministère , c'est l'associé d'agent de change , le chef d'emploi de quelque théâtre de premier ordre, le vieux garçon, rentier de vingt mille francs, quelques anciens colonels ou généraux d'une fortune au

dessus do leur retraite. En général le dîneur du café Anglais est un homme dune position faite, assise, d'une bonne solvabilité. Jusqu'à un

certain point, la cuisine y a la consistance de ceux qui la mangent. Le bifteck et les côtelettes y sont d'une épaisseur et d'un suc exquis Il faut que la dépense y profite.

Dans ce café d'un apparat plus modeste que celui du café de Paris, il y a beaucoup plus de vrais mangeurs que dans ce dernier. Si on n'y comprend pas très bien le fini et la légèreté d'un entremets, on y entend à merveille la succulence des viandes rôties. Quant au ragoût proprement dit, il n'y a qu'un endroit à Paris où il soit admirablement exécuté, c'est le Rocher de Cancale.

Personne ne dîne et ne peut dîner tous les jours au Rocher de Cancale, non à cause des prix pour lesquels il peut se trouver toujours des bourses assez riches, mais parce que la cuisine du Hocher de Cancale est toujours une cuisine de régal, et qu'elle porte un cachet particulier. Tout homme qui sait vivre, et qui vit dans sa maison avec un cuisinier un tant soit peu habile, n'ignore pas que le même plat n'est plus le même, s'il dîne seul avec sa femme et ses enfants, ou s'il a six personnes à sa table. Ne serait-ce qu'un poulet au blanc, le cuisinier mettra une nuance très sensible entre celui qui doit être servi en famille et celui qui doit paraître devant des étrangers. Or, la cuisine du Rocher de Cancale est (et j'en reviens à mon mot) une cuisine de régal.

Aussi n'y a-t-il pas de nobles dîners de mangeurs, de ces dîners où tout sera apprécié, où rien ne passera inapperçu, depuis le mets le plus Spartiate jusqu'aux rôtis Weron et à la crème vierge renversée, qui ne se donnent au Rocher de Cancale. C'est une sainte et belle chose qu'un pareil dîner; c'est un grave et fort spectacle que l'aspect d'une table dont le service a été abandonné à la haute intelligence du maître de la maison. C'est à la fois quelque chose de magnifique et de précieux que l'invention de ces plats monstrueux qui encombrent une table de quarante couverts. H y a dans cette cuisine une force et une grâce surprenantes. Ainsi j'ai vu là tel aloyau dont la chair puissante était dorée de jus si précieux, parsemée de si élégants et de si fins accessoires, qu'on eut pu le comparer à ces boucliers du grand Benvenuto, tout couverts de dessins les plus délicats et les plus achevés sur un robuste fond d'acier. Ainsi le bouclier de Cellini était à la lois une défense et ma1

i2 RESTAURANTS ET GARGOTES.

parure. La cuisine du Rocher de Cancale est à la fois un puissant aliment et une délicieuse gourmandise. C'est de l'art à toute sa portée.

C'est précisément à cause de cette excentricité supérieure que le Hocher de Cancale n'a pas ce qu'ont tous les autres restaurants, une clientèle d'habitués de tous les jours; mais il voit venir à lui tout ce qui aime à bien manger et tout ce qui sait manger : banquiers, artistes, conseillers à la cour, députés, journalistes, gros négociants, Parisiens, provinciaux, ayant femme, cuisinière et enfants, appartiennent au Hocher de Cancale, le jour où ils veulent faire un sacrifice au dieu ventre.

Disons, en passant, ce qu'une partie du public ignore, c'est que jusqu'à quatre heures du soir les prix du Hocher de Cancale sont absolument les mêmes que ceux des autres restaurants de la rue Montorgueil. C'est une sorte de sacrifice propitiatoire fait en faveur des dévotions humbles et vulgaires, lequel met en pratique ce haut précepte commun à la gourmandise et à la morale évangélique : Laissez venir à moi les petits!

M. Borel, le grand-prêtre de ce temple d'Apicius, a surtout un précieux mérite à nos yeux ; le sel dont il se sert pour assaisonner ses ragoûts devient quelquefois dans ses mains savantes le plus pur sel attique. Grâce à lui le Caveau, de poétique mémoire, n'est pas encore devenu le caveau funéraire où la chanson dormira de son dernier sommeil. Le Caveau a survécu à Désaugiers et aux bouderies de Béranger ; le Caveau est plein de vie, de verve et de gaîté. Le Caveau déjeûne encore au Rocher de Cancale.

Le Hocher de Cancale a aussi la spécialité des délicieux tête-à-tête; niais quel couple assez distingué d'estomac peut-on imaginer, pour apprécier un mets savamment établi, pendant que les lèvres parlent d'amour, au lieu de frémir au contact d'une sauce divine. Mener une femme au Hocher de Cancale, c'est perdre un bon dîner; aussi ai-je un profond mépris pour les blancs-becs qui vont rue Montorgueil faire un dîner de séducteur. C'est après la conquête qu'il faut y aller, quand on se connaît déjà assez bien pour oser manger en face l'un de l'autre; sans cela il faut préférer incontestablement les perdreaux étiques et les vins douteux du Cadran Bleu ; cela ne cause aucune distraction : l'essentiel dans la vie, c'est l'à-propos.

El l'à-propos est également essentiel pour celui qui écrit, et c'est

RESTAURANTS ET GARGOTES. t'a

pour cela que je ne quitterai pas cette nie Montorgueil sans vous parler de Philippe et de Bourgogne. Ici c'est encore le régal qui règne, niais à un degré moins élevé et moins précieux. C'est chez ces restaurateurs que se font ces forts dîners engloutis par de forts mangeurs, buvant de larges rasades. C'est le temple des carrés de viande, des portions incongrues, des ragoûts d'une riche graisse, d'un poivre violent; là vous voyez des dents à nulles autres pareilles, des lèvres ruisselantes de jus, des figures pleines de bonne chère, ce sont les riches marchands de vin, d'huîtres, de bois, les entrepreneurs de moellons. Tout dîner y est une double affaire : 1° manger beaucoup, manger long-temps, manger bien, boire de même; 2° conclure un marché de quelques cent mille francs. C'est une bourse où l'on mange.

Quelquefois on y rencontre des tables ajoutées les unes aux autres avec dix à douze convives, hommes et femmes, qui parlent littérature. Ce sont les marchands de billets des théâtres de Paris qui traitent d'un succès dramatique. Le marchand de billets dans un ordre inférieur est un des gourmands les plus entendus de Paris.

Mais je n'ai point la prétention de vous faire connaître l'un après l'autre tous ces asiles de la dînerie ; toutefois je ne puis oublier Yéfour, le café des avocats en renom, des députés soigneux d'eux-mêmes, des médecins cossus, de l'agent de change en congé de sa femme, de l'avoué qui n'en a pas, du comédien de quarante ans bien posé, du maître de pension qui a gagné une gastrite de besoin au régime de ses élèves. Yéfour a écrasé Véry, qui n'a plus que des ruines de bonne cuisine et de bons vins ; il a écrasé les Provençaux. Cette modeste et grave retraite du gourmet silencieux et recueilli est tout à fait perdue depuis qu'on l'a dorée et descendue au rez-de-chaussée. Oh! qu'avezvous fait de cette docte cave, mes frères , mes chers frères provençaux, de cette cave, où l'on trouvait toutes les nuances des vins du Hhône et où l'on pouvait finir un dîner par un verre de ce fameux rhum d'Abrantès , ainsi nommé parce qu'il venait de la succession de Junot ?

Ainsi l'homme qui a aimé et qui a quitté l'asile où furent ses premières douces illusions, revient, après une longue absence, dans le pays dont le souvenir le berce encore, il se rappelle avec délices l'abri rustique où il a vu la jeune lille à la taille svelte, élancée cl souple, la maison grave et bien tenue où elle vivait sous l'empire

de parents indulgents niais sérieux; il croit qu'il va retrouver tout ce qu'il a laissé. Point! — La belle tille est mariée, elle est grasse et joufflue; La blanche mousseline de sa chambre est changée en gros rideaux de damas jaune; elle ne plie pas plus que son busqué d'un terrible acier, qui la maintient à peine; où il y avait de belles douces fleurs distinguées, il y a de larges dalhias communs qui ne sentent rien; l'infortuné qui est revenu tombe du haut d'un charmant souvenir dans une grosse réalité. Tel serait le désespoir qu'éprouverait un de ces généreux habitants de la province qui savent de la vie sa fonction la plus distinguée, s'il revenait à Paris et s'il retournait aux Provençaux avec ses souvenirs d'autrefois. La fleur de cette cuisine galante est passée , l'arôme de cette cave précieuse est évaporé : on y boit et on y mange comme partout. C'est affreux!!...

Sautons, pour nous consoler de ce désastre, sautons la moitié de Paris, et abattons-nous aux Vendanges de Bourgogne, non point, s'il vous plaît, un jour de repas de corps; qu'il s'agisse d'une compagnie de la garde nationale fraternisant avec elle-même, ou d'un banquet républicain prétendant fraterniser avec les nègres esclaves de la république américaine. Foin de cette mangeaille! qu'elle soit payée à dix francs ou à deux francs par tête. J'exècre les dindons, j'exècre le veau rôti, j'exècre les choux-fïeurs et les blancs-mangers à la fécule et à la colle de poisson. J'exècre encore plus le vin ordinaire à vingt sous, horrible boisson ; le bordeaux à cinquante sous, stupide breuvage, et le Champagne mousseux à trois francs cinquante; de l'eau gâtée. Je professe également la haine la plus profonde pour les toasts à l'émancipation du monde et à la stabilité des lois , au progrès des idées et à la conservation des droits acquis, aux grands citoyens A. ou B., ou bien à notre digne capitaine B. ou A. Si vous voulez connaître les Vendanges de Bourgogne, allez un dimanche dans ces longues salles dentelées de tables d'un bout à l'autre. Là vous trouverez tout le bon et vrai peuple parisien.

Celui-ci, avec une femme et trois enfants, sa voix perçante et son accent bolonais, est un fumiste ou un modeleur en plâtre italien; il mangera du macaroni. Cet autre, encore avec sa femme et point d'enfants, est un ébéniste du faubourg Saint-Antoine qui vient se régaler. L'Italien tire après lui la séquelle de sa génération en se disant ; Je demanderai à dîner pour moi et ma femme; les enfants

mangeront le reste. L'ébéniste établ', qui a une maison, y laisse ses curants aux soins d'une servante, parce qu'un bon dîner pour six lui coûterait trop cher. D'un autre coté, s'il doit lui arriver de sortir un peu des bornes de la tempérance, il ne veut pas que ses enfants le voient, et ils seront couchés quand il rentrera, tandis que l'Italien les ramènera le ventre creux à la maison, en leur donnant des coups de pied et des coups de poing, sous prétexte qu'ils ne marchent pas droit, vu qu'il ne veut pas convenir que c'est lui qui va d'un mur à l'autre de la rue.

Là aussi vous trouverez le riche maraîcher des environs de Paris venant conclure un règlement de compte avec un fruitier en renom; dans un autre coin quatre hommes assis, d'un air supérieur, à une table..., quatre vaudevillistes qui veulent faire une pièce populaire. Ceux-ci, qui se pressent, vont, après dîner, au Cirque Olympique; ceux-là qui mettent les coudes sur la table rentreront chez eux après manger.

Mais voyez, je vous en prie, là, tout-à-fait contre le mur. Cette grande fille et ce jeune garçon vont vous donner un échantillon de leur dîner.

— Que voulez-vous, Pâmé la?

— Ce que vous voudrez... tiens, vous ne m'avez pas tait venir ici pour que je fasse le dîner.

— Deux côtelettes?

— De quoi! ah! l'horreur!...

— Un bifteck?

— Merci, mon cher.

— Choisissez donc.

— 11 le faut bien! c'est que vous ne savez pas faire un dîner comme il faut. Vous allez voir: d'abord pas de soupe... j'en ai assez de la soupe; du vin blanc de Pouilly... je suis économique, nous commencerons par une salade d'homards... puis une perdrix aux choux, et nous finirons par des rognons au vin de Champagne.

Remarquez l'air préoccupé du pauvre garçon; il a déjà additionné la carte dans sa tète, et il compte du doigt les quelques pièces de cent sous amassées dans son gousset... Il y aura de quoi, mais la soirée sera bien entamée. Cependant que refuser à l'Armide qui le charme, à la grisette du Prado qui a daigné accepter son invitation! 11 ordonne, on sert, il mange... Mais, ô profonde douleur!

elle ne mange pas, la salade d'homards est fade... la perdrix aux choux n'est que de la viande bouillie: les rognons au Champagne sont amers... il ne sait quel mets délicieux peut flatter ce palais si délicat ; il y sacrifiera toute sa bourse et il la satisfera, dût-il laisser sa montre sur le comptoir. Mais tout à coup l'instinct de la séductrice se réveille, et elle lui dit d'un air de franchise sublime : « Tout ea, c'est de la ripopée... Donnez-moi un morceau de lard aux choux. » A cette proposition il se récrie, mais il faut bien obéir, et la belle en chapeau rose gâche ses choux avec de la moutarde, poivre son lard à le rendre gris, boit son vin sans eau , avale le tout avec une voracité féroce, se lèche les lèvres qu'elle n'essuie pas, et s'écrie : « A la bonne-heure! ça sent quelque chose.» Comme je vous l'ai dit, la donzelle est une grisette du Prado, et le pauvre garçon un commis de magasin de nouveautés. Si c'était un jeudi, ce serait un étudiant en droit.

Vous ignorez peut-être, et il est bon que vous le sachiez, que l'étudiant en droit dédaigne le Prado et la Chaumière le dimanche, et qu'il ne jette son aristocratique présence dans ces deux illustres bals que les jeudis. Aussi est-ce une merveilleuse assemblée que la Chaumière le jeudi; l'étudiant fadard (autrement dit calé, ou, si vous voulez, bien pensionné), y lionne ce jour-là; il danse à l'orchestre (c'est-àdire au quadrille le plus près de l'orchestre), ce qui est son droit , et ce que l'étudiant pané ne se permettrait pas de lui disputer. Il est des cancans où triomphait Sophie Po — la belle danseuse qui, depuis près de vingt ans, a passé en revue toute la fière jeunesse des écoles , Caroline qui n'est pas celle qui court sur les chevaux de Franeoni, et Clara Fontaine, la belle des belles. Si vous voulez demander aux habitués du Prado pourquoi on l'appelle Fontaine, ils vous le diront.

Mais ceci n'est point de mon sujet, et ne me servira qu'à vous conduire, grâce à la distinction que j'ai faite entre l'étudiant fadard et l'étudiant pané, chez Barrillau, où dînent les premiers avec l'importance d'un estomac qui peut mettre jusqu'à deux francs cinquante à son dîner , tandis que l'étudiant pané va se cacher chez le Viot de la rue de la Harpe ou chez Rousseau l'aquatique, ainsi surnommé parce que le vin y est inconnu. Mais quelle eau! M. de Hotschild n'en boit pas de meilleure. In habile habitué de chez Viot ou de chez Rousseau peut combiner un modeste dîner qui ne

va pas au delà de treize sous, et avec dix-neuf sous il fait un excellent repas. Mais l'étudiant ne liante pas seul ces modestes salons, c'est encore l'artiste en herbe, le graveur, le peintre, le statuaire, qui suit l'école d'un grand maître et qui gagne quelque trente sous par jour à je ne sais quels métiers qui sont des dégénérescences honteuses de l'art, comme de graver des têtes d'almanachs, de peindre des décorations de boutiques ou de modeler des figurines pour l'usage des églises de l'Auvergne.

Du reste partout et toujours se rencontre la différence essentielle du dîneur fastueux avec le simple mangeur. Chez Barrillau l'étudiant se carre comme le lion au café de Paris, demande le journal, interpelle le garçon par son nom propre et fait de l'esprit avec son voisin. Chez Viot au contraire, la salle est un réfectoire : on n'y pose pas, on y mange ce qu'on peut et on se hâte pour le manger : voilà tout. Mais l'étudiant pané de Viot qui veut se régaler ne va point chez Barrillau, il saute d'un bond jusqu'à Dagneau ou Risbeck.

0 Risbeck ! existez-vous toujours ? Risbeck ! le restaurateur des bals de l'Odéon quand Musard n'existait pas encore et quand les danses prohibées n'envahissaient pas la jeunesse. Car il est une observation qu'il faut que je fasse en ce moment, c'est que le restaurant tel que je l'ai raconté n'est que le restaurant de la semaine ; le dimanche est un jour où toute classification est impossible. Le dimanche la population habituelle du dîner public s'accroît de la moitié de la population parisienne qui abandonne la maison. Ce jour-là, il n'y a plus aucune distinction à faire : à la place où dîne d'ordinaire un député, vient s'asseoir un entrepreneur de cuvettes inodores , et là où un conseiller maître à la cour des comptes a établi son siège, il arrive souvent que vient prendre place un fabricant de tournures oudinot. 11 y a même beaucoup de restaurateurs qui n'ont que le dimanche comme jour de consommation, le Méridien, îe Cadran Bleu lui-même (1), qui regorgent de monde le dimanche, ont à peine quelques dîneurs dans la semaine. C'est presque toujours un couple furtif qui va se cacher dans leurs cabinets particuliers, ou quelques provinciaux qui doivent aller le soir au mélodrame de la Gaité ou des Folies Dramatiques.

(I) Le Cadran Bleu a surtout ses noces, el sous ce rapport il est justement célèbre, mais comme restaurant il n'a même plus la discrétion de ses cabinets.

I ne chose que je ne veux pas oublier et qui est un des traits de caractère, à mon sens, les moins honorables du peuple parisien et en particulier de la bourgeoisie , c'est l'encombrement de tous les restaurants le jour du Vendredi-Saint. Dans la plupart des familles les jours maigres ne sont guère observés, et pour l'immense majorité de Paris le carême est comme s'il n'était pas. Mais enfin un jour arrive où la ménagère (il faut rendre cet honneur aux femmes) n'ose pas oublier tout-à-fait les devoirs de la religion qu'elle professe et qu'elle enseigne à ses enfants. On fera maigre le jour du Vendredi-Saint. Alors le maître de la maison qui a cent fois dîné avec des œufs et des lentilles sans s'en apercevoir, se gendarme à l'idée d'un dîner maigre imposé par un devoir religieux.

— Ma femme fait maigre aujourd'hui, dit-il, Je le veux bien à cause des domestiques qui ont besoin d'avoir un peu de religion , mais je veux aussi que lé diable m'emporte si je dîne chez moi.

Et sur ce, sans penser qu'il serait bon que le maître de la maison donnât le bon exemple, si bon exemple il y a, il va dîner chez le restaurateur. Un dîner maigre pèserait à la conscience du libéra! qui déteste les jésuites et qui est électeur indépendant. L'esprit voltairien, dégénéré jusqu'à la décrépitude de la presse constitutionnelle, fait croire à cet homme qu'il fait acte de courage et de philosophie en allant se goberger et s'enivrer le Vendredi-Saint. C'est horriblement misérable, mais c'est vrai : ce saint jour, le grand jour de deuil de notre religion, delà religion de nos pères et de nos enfants, est celui où les restaurants de Paris retentissent le plus de débauches et de grossièretés. Et cela par esprit de sottise, de vanterie, de fanfaronnade : c'est brutal, et qui pis est, c'est bête. Il faut beaucoup le répéter au peuple le plus civilisé et le plus spirituel de la terre, à ce qu'il dit : c'est brutal et c'est bête!

Mais dans cette nomenclature rapide, combien n'en ai-je pas oublié! Et d'abord Champeaux, le restaurateur du tribunal de Commerce, juges, agréés, syndics, arbitres, débiteurs, créanciers, tous dînant à portée de leur Thémis commerciale. C'est là que tout bifteck est assaisonné d'un protêt, tout perdreau d'un commandement, el tout faisan d'une saisie. Nous avons encore les restaurants de la rue Notre-Dame-des- Victoires et delà rue de Grenelle; c'est l'asile du commis-voyageur : il s'y parle un argot de vins, de trois-six, de fils nos 200, 240, etc.; de castorines, percalines, de laines ou soie, de fer-

RESTAURANTS ET GARGOTES. 1 î)

raille, de bouille, d'huiles, de cacao, de vanille, d'épices, de déniées de toutes sortes qui mériteraient qu'un ministre du commerce vint. s'asseoir dans un coin de ces salles mal éclairées pour y entendre traiter d'une façon' à laquelle il ne s'attendrait point les questions de production et de douanes. C'est particulièrement dans quelques uns de ces restaurants qu'on peut remarquer une chose qui n'a jamais lien dans les autres. C'est le plus souvent des consommateurs apportant l'un une bouteille de rhum ou de vin lin qu'il veut faire goûter à ses convives, tel autre remettant au garçon un pâté de foie qu'il servira à sa table au moment demandé. Celui-là a des saucissons, cet autre des petits pois ou des haricots de Nantes dans leur caisse de ferblanc; et ce plat spécial est confié au cuisinier qui l'apprête.

Est-ce que chacun de ces dîneurs a apporté cela de ses voyages? Non : mais de ses voyages il a rapporté un goût prédominant pour un mets favori ; et mieux que le plus habile gourmand de Paris, il connaît le correspondant qui le reçoit de première main ( il va l'y acheter lui-même ), et le fait préparer à la façon originale qu'il a apprise dans le lieu même où naît ce produit gastronomique. C'est ainsi que le commis-voyageur qui revient sans cesse à Paris comme au grand centre de la toile d'araignée qu'il étend sur tous les marchés voisins, aime à se donner de temps en temps, tantôt un souvenir de la Provence, tantôt un souvenir de la Normandie. Une chose remarquable du restaurant que fréquente le bon commis-voyageur, c'est l'excellence des vins ordinaires. Les vins fins n'y ont point cours, mais les maçons, les beaunes, et les bordeaux ordinaires y sont d'un cru dont la franchise dépasse de beaucoup les vins apprêtés pour revêtir des noms plus pompeux.

Quelques uns de ces négociants en poste préfèrent la table d'hôte; mais jamais vous n'en verrez dans ces établissements que le Parisien pur sang préfère à des restaurants cent fois meilleurs, mais où il faut ne manger que d'un mets quand on n'est pas riche. Jamais commis-voyageur n'entrera dans les restaurants à prix tixe.

11 faut être de ce Paris pour lequel a été inventé le proverbe : Habit de velours, ventre de son9 pour savoir ce qu'a d'influence sur ses enfants l'étalage suivant : Potage, trois plats au choix, dessert, une demi-bouteille devin, et le tout pour 2 h\, pour 1 fr. GO c, pour 1 fr. 2f> c. Comprenez - vous que cela puisse se faire?

Cela se fait pourtant, et il est notoire que sur dix fortunes à faire; au métier de restaurateur, huit sont assurées aux restaurateurs à prix fixe.

Prétendre découvrir le mystère de ces chimistes supérieurs qui peuvent extraire de je ne sais quoi : un potage, trois plats, dessert et carrafon de vin pour vingt-cinq sous, et y gagner encore quelque chose, ce serait trop d'audace. Cela doit tenir à des secrets d'alchimie, dont les démons seuls ont la propriété, et qu'ils vendent aux mortels ; et je suis d'autant plus porté à le penser, qu'ayant mangé du bifteck de cet endroit je crus reconnaître cette odeur fantastique de cuir qui brûle, qui annonce d'ordinaire la présence de Satan.

Une autre raison qui me fait pencher pour cette opinion, c'est la population effrénée qui hante ces sortes de restaurants, comme tout ce qui mène à la perdition de l'homme soit par l'esprit, soit par l'estomac. C'est là que dînent les rentiers de l'état, les retraités civils et militaires, les commis de ministère, c'est-à-dire tous les hommes dont la vie est soumise à un budget régulier et infranchissable.

Ainsi l'avocat, l'avoué, l'homme de lettres, le négociant peuvent dîner à l'aventure ; s'ils se sont laissé gagner une fois par un peu trop d'appétit en toutes choses, ils se disent qu'ils travailleront un peu plus pour réparer la brèche ; mais il n'en est pas de même pour le rentier et le pensionnaire de l'état qui ont un revenu invariable de douze cents francs à mille écus. Admettez un commis à 1800 fr. : il ne peut pas sortir d'une dépense régulièrement circonscrite. Ainsi, j'admets qu'il s'arrange ainsi :

Quinze sous de déjeûner par jour, ci. . 22 fr. 50 c. par mois. Quarante sous de dîner par jour, ci. . 60 »

Loyer, 25 fr., ci, 25 »

2 fr. de blanchissage par semaine, ci. . 8 »

Femme de ménage, 4 fr., ci. . . . 4 »

Tout cela fait déjà 119 fr., ci. . . . 119 fr. » par mois.

Admettez le reste pour le vêtement, et vtfus comprendrez que si cet homme se laissait dépasser dans son dîner de quelques sous par jour, il serait tout de suite hors de voie, et forcé de s'endetter.

D'ailleurs, c'est, à mon sens, une chose déplorable que d'être en face (l'une carie de restaurateur, et d'être obligé de regarder aux

prix avant d'oser manger ce qui vous plaît. 11 faut s'interdire tout poisson et tout gibier. Tandis qu'une fois entré chez Yon avec une pièce de quarante sous dans votre poche, vous planez en maître sur une carte aussi vaste et aussi variée que celle des plus huppés, et sans crainte, sans préoccupation aucune vous pouvez vous donner à cœur joie, de la volaille, du gibier, de la pâtisserie. Votre pièce de quarante sous répond de tous vos appétits. Car, je vous le jure, lorsque vous aurez épuisé la plénitude de votre droit, vous serez incapable d'aller plus loin.

Cette catégorie de restaurateurs a cela de particulier qu'elle suit la même classe d'individus dans toutes ses hiérarchies. Ainsi, le chef de bureau entre chez Richard , le commis va chez le Viot (un autre Yiot de la rue de la Monnaie, à vingt et un sous), et le surnuméraire, rue des Mathurins, à seize sous. Mais soyez sur d'une chose, c'est que tous les habitués de ces restaurants sont des gens d'ordre.

Si j'étais banquier et que je pusse savoir qu'un homme a été six mois de suite dîner dans un restaurant à trente sous sans y manquer un seul jour, je le prendrais immédiatement pour caissier. La régularité de l'estomac annonce la régularité des idées, et celui qui ne s'est pas abandonné une seule fois à l'attrait de dépenser douze sous de trop, est un homme à qui l'on peut se confier pour l'exacte tenue des comptes. Je m'y fierais plus qu'aux bureaux de placement.

Aureste9 pendant que j'écrivais cet article il s'est établi un nouveau restaurant à prix fixe qui semble une providentielle justification de ce que je disais en commençant : que la vie de famille s'en va tous les jours. Sous le passage de l'Opéra, dans les souterrains qui se sont appelés : le bal d'Idalie (Idaliedans une cave... n'est-ce pas monstrueux d'esprit parisien!); dans ces souterrains, dis-je, vient de s'ouvrir la taverne des Deux-Mondes. C'est une conception effrayante : vous descendez quinze marches au milieu de ténèbres préparatoires, foulant d'épais tapis qui condamnent vos pas au silence. Cela vous rappelle ces caveaux obscurs des Mille et une Nuits, ces voûtes humides où Abdahlah s'aventure pour pénétrer jusqu'aux salles bâties de diamants du palais enchanté. Au pied de la rampe, murmure une fontaine qui jaillit d'une rocaille. El puis nous entrez.

Mais au lieu d'une Lampe merveilleuse, il y en a deux cents. L'œil distingue à peine le fond de cette salle immense noyée dans un horizon lumineux.. Vous apercevez confusément des bataillons de tables alignées sur trois files de cinquante rangs de profondeur, supportant l'assaut de plus de deux mille mangeurs. Le plafond, étoile de lumières, reçoit l'air par de vastes soupiraux qui sont comme les poumons de cette foule immense. Une sorte de trône s'élève à l'autre bout de la crypte. Tout cela est si gigantesque, si étrange, qu'on s'attend à y voir monter quelque infernal génie. C'est le pandémonlam de la gourmandise parisienne.

Et maintenant je n'ai plus qu'un mot à dire sur cette prodigieuse entreprise, et sur l'homme qui la conduit.

Peuple parisien, il n'y a en France qu'un pays d'où vient la iruffe, ce tubercule qui ne se transplante pas... il n'y a qu'un pays où pousse le grand cuisinier, c'est le Languedoc.

Le directeur de la taverne des Deux-Mondes est le compatriote de Balaine, cet autre grand artiste qui créa le Hocher de Cancale.

Carême, quoi qu'on en dise, ne fut qu'un cuisinier. Balaine, lui, a été un magnifique entrepreneur de cuisine : tel est aussi le tavernier du passage de l'Opéra, esprit fin, observateur délié ; il a le génie de vue, il aura la puissance de l'exécution : c'est un homme qui a voulu faire une révolution; vous verrez qu'il la fera.

Je vous ai dit tous les endroits où mange le bourgeois parisien, et il me reste à vous dire où mange le peuple. La semaine, c'est chez le marchand de vin, dans une salle basse défendue par des rideaux de calicot rouge. C'est là qu'on lui sert du bœuf bouilli, et le plus souvent de la charcuterie, la plus détestable nourriture de la terre. Le dimanche, c'est à la barrière, dans des myriades de cabarets plus ou moins grands, et dont quelques uns ont l'étendue d'un vaisseau de ligne avec ses entreponts à perte de vue. C'est là que grouille, au milieu de la salade, du veau rôti, de la gibelotte de lapin, une population énorme d'ouvriers de toute espèce buvant et mangeant, parlant, puis dansant : car on danse autant qu'on mange à la barrière.

Le grand monde qui traîne ses pas dans des salons ennuyés, commence à trouver la danse une assez sotte chose. Je ne vois plus guère que la valse à deux temps qui puisse légèrement émouvoir le languissant dédain de nos belles dames; mais chez le peuple

la danse est toujours une idole à laquelle il sacrifie avec amour, avec excès.

C'est du reste un spectacle curieux que ces deux ou trois cents repas servis à la fois dans une même pièce, et se composant à peu près à toutes les tables des éléments que nous venons de dire plus haut. Ce qui caractérise ces endroits, c'est parmi des gens de la même espèce, et souvent du même quartier, l'isolement de chacun. Personne ne se mêle de son voisin, et si après le troisième litre, deux camarades dînant ensemble en viennent à se quereller, et passent de la querelle au poing et du poing au couteau, c'est tout au plus si la table voisine rangera les chaises pour ne pas laisser tomber du sang dans la sauce. Sous ce rapport, le peuple parisien est barbare, il prend aisément en pitié l'homme qui tombe d'inanition sur une borne; mais que deux hommes ivres se battent, se mordent, se coutellent, il étend les bras pour empêcher de passer ceux qui veulent les arrêter; il fait faire cercle, et il admire.

Nous avons dit que les barrières étaient le refuge de la moitié de la population parisienne le dimanche et le lundi; durant la semaine, elles n'ont guère d'autres habitués que les voleurs de profession. Indépendamment de quelques cabarets qu'ils fréquentent plus assidûment, et lorsqu'ils sont en rupture de ban ou sous le poids d'une condamnation, ils vivent volontiers à la barrière. Quant aux bouges de la Cité, de la rue de la Bibliothèque, ce n'est qu'à minuit que commencent les franches lippées. Un mets qui y joue un grand rôle, c'est la poule au riz et le foie de veau. La poule au riz et le foie de veau sont la vraie passion culinaire du voleur. C'est là que l'on peut voir, quand on ose y pénétrer, l'orgie sous la forme la plus hideuse et la plus pittoresque. Qu'il porte un habit de sedan ou un bourgeron en lambeaux, le voleur est l'égal de tout autre voleur. De même pour l'être immonde qu'il appelle sa femme, soit qu'elle ait un chapeau de soie rose d'Alexandrine (et cela s'est vu), ou un madras troué pour lui servir de bonnet. Il en arrive que si vous pénétrez dans un de ces bouges, vous voyez assis à la même table la belle dame et le beau monsieur qui vous ont coudoyé à l'Opéra, et le mendiant qui vous a tendu la main au coin d'une rue. Tout cela jubilant, mangeant, parlant un horrible argot, et traitant d'un vol comme on traite d'une chose à livrer. On cède un vol à faire à prix fixe ou avec un intérêt dans le vol. C'est cinq, ou vingt-cinq pour cent

dans îa prise, et le marché se conclut sur ces hases comme s'il s'agissait d'une coupe de hois ou de la publication d'un livre. J'ai voulu finir par ce trait, pour montrer jusqu'à quel point le voleur de Paris est infâme.

En effet, c'est en mangeant qu'il organise ses méfaits. C'est le ventre plein qu'il médite de répondre à ses juges : Poussé par la misère et le désespoir. Et les jurés prennent ceci pour des circonstances atténuantes. Pauvres gens !

Frédéric Soulié.

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Les approvisionnements. — La Halle; ses annexes, son passé. — Le cimetière des Saints-Innocents, — Un rat dans un crâne. — La fontaine. — Ancien aspect de la halle. — Kéalité et apparences. — La littérature des balles. — Un mot. — Les poissardes et les forts. — Hommes et femmes. — Leur condition à la halle. — Les dames de la halle. — La halle et le carnaval. — Les costumes. — Le catéchisme poissard. — Quelques types. — Calomnies — La nuit de la halle. — Les marchés. — Documents. — Les différents marchés. — Statistique des approvisionnements. — Les cabarets. — Les restaurants ambulants. - — Paul Niquet. — Le départ des jardiniers. — Les veillées de la halle. — La halle, le jour. — Plus de daines de la halle. — Nationalité de la halle. — La fidélité des relations. — Les restaurateurs.— Les gourmets. — Les tombes de juillet. — Mœurs. — Éducation. — Les piliers des halles.

A l'aspect des principaux centres de population et de la multitude d'êtres animés qui remplissent les grandes villes, une première pensée frappe l'esprit, l'étonné d'abord, et finit toujours par l'épouvanter; c'est celle des besoins sans cesse renaissants et auxquels il faut suffire non pas seulement chaque jour, mais à chaque instant de la journée. On se demande avec effroi s'il est une main assez puissante pour accomplir avec persévérance et avec sûreté cette œuvre de salut et de conservation ; puis, la réflexion se fatigue, cette recherche l'importune comme une idée fâcheuse et pénible; on jouit du bienfait sans daigner remonter jusqu'à la source de la sécurité et de l'abondance. La surprise serait bien plus vive, si l'on s'apercevait que ce ne sont pas les seules nécessités et les plus impérieuses exigences de la vie qui sont ainsi satisfaites, mais qu'il n'est pas un caprice , pas une fantaisie , pas un désir, pas une extravagance de la richesse, du luxe et de la sensualité qui ne voient à l'instant même accomplir leurs volontés ou remplir leurs vœux.

C'est un immense problème résolu chaque malin, à la halle de Paris.

LE MAliCllb Di;s INK0CËN1S.

Les magistrats préposés aux soins de la subsistance publique ont appliqué leur sollicitude et leur vigilance aux grands approvisionnements alimentaires; mais ces mesures étaient inapplicables à une production de denrées tellement nombreuses et diverses que par leur nature même elles échappaient à toute prévoyance. L'édilité voyait se briser ses efforts contre des obstacles infinis et sans cesse répétés; elle a dû se borner à une protection suprême, tout en laissant libres les intérêts particuliers.

Halle est le mot générique par lequel nous désignons un marché. Paris compte plusieurs halles qui ont des destinations spéciales; on les distingue entre elles par le nom même des denrées qui s'y débitent : la halle aux cuirs , la halle aux vins, la halle aux draps, la halle aux blés. Un seul marché est appelé la Halle, comme les citoyens de Rome et d'Athènes appelaient leur cité la Ville; la halle est donc le marché-type, le marché par excellence : ce titre est déféré au marche des Innoçens.

& î I erra \ < ' :

Ce marché, celui (jue la dénomination populaire appelle le carreau de la halle, est aujourd'hui le point central d'autres emplacements consacrés aussi à la vente des provisions de différentes

LE MARCHE DES INNOCENTS. 2i

espèces: autour do lui se grouperai des annexes nombreuses qui toutes forment comme autant de colonies qui ont tes mœurs, le langage, les habitudes et toutes les allures de la métropole qui les a engendrées.

La halle proprement dite occupe un espace en forme de parallélogramme, qui est situé entre la rue Saint-Denis, les rues Aux Fers et de la Lingerie, dans la direction de l'est, et qui côtoie parallèlement la rue de la Ferronnerie , le prolongement de la rue Saint-llonoré ; c'était l'ancien emplacement de l'église et du cimetière des Saints-Innocents.

L'histoire de ce cimetière est une des plus hideuses pages des chroniques de la ville de Paris.

11 recevait les sépultures de vingt-deux paroisses hors des portes. Lorsque ce quartier fut renfermé dans l'enceinte de la ville, il s'exhalait du sol des miasmes tellement putrides et infectes que tout le voisinage était menacé de maladies contagieuses et même de la peste"; les plaintes avaient été nombreuses et réitérées, mais elles furent long-temps inutiles, et ce ne fut que vers l'année 1780, à la fin du siècle dernier, qu'on pensa à chasser de la ville cette abominable fléau et à éteindre ce foyer pestilentiel. On nomma une commission composée de savants, et ils décidèrent unanimement qu'il y avait urgence de procéder à l'exhumation. Cette sage et indispensable mesure ne fut exécutée qu'en 1786.

On raconte encore dans les veillées de la halle que pendant cette opération, une tête de squelette, jetée hors de la fosse , se prit à rouler avec une étonnante rapidité ; déjà la foule effrayée criait au miracle et se disposait à interrompre un travail qui semblait maudit par le ciel : on entendait prononcer le mot de profanation ; un des fossoyeurs courut intrépidement après la tête vagabonde, et, lorsqu'il l'eut atteinte, il en fit sortir un énorme rat qui s'était logé dans la boite osseuse.

L'endroit parut favorable à l'établissement d'un marché; il faut se rappeler qu'alors ce lieu était dans la région centrale : Paris n'avait pas pris l'énorme et rapide accroissement qui a si fort reculé ses limites.

La première condition d'un marché qui était, par les prévisions mêmes de ceux qui le construisaient , destiné à être le principal marché de Paris, c'était la salubrité; une fontaine devait favoriser

28 Lë MARCHÉ lus iv\o<;i:.vrs.

ce projet* A l'angle de hi rue Aux Fers, en 1551, Pierre Lescot, le célèbre architecte, avait construit une fontaine que Jean Goujon, l'illustre sculpteur, avait décorée de bas-reliefs et de statues de naïades A ce monument remarquable par la noble et gracieuse élégance de ses proportions , il ne manquait qu'une seule chose, de l'eau. On jeta les yeux sur ce joyau pour orner la place du nouveau marché ; mais pour poser au milieu de la halle cette fontaine adossée à l'angle d'une rue , il fallait y ajouter deux façades et une toiture ; sous la direction de MM. Poyet et Molinos, architectes de la ville, M. Pajou sculpta trois naïades.

MM. Daujon, Lhuilier et Mezières complétèrent les autres ornements. On donna à tout le monument un ton uniforme ; les œuvres des artistes nouveaux ont peut-être plus de correction et de régularité de dessin que celles de Jean Goujon; mais celles-ci ont un charme de vie et de légèreté qui ne permet pas de leur préférer les autres.

Le monument est placé sur trois gradins, au milieu desquels est un bassin carré sur lequel s'élève un soubassement de même forme, où quatre lions, posés sur ses angles, se montrent prêts à lancer de l'eau par jets impétueux dans son bassin inférieur. Au dessus commence la décoration de la fontaine. Sa construction est quadrangulaire; elle a quatorze mètres d'élévation ; elle est percée sur chaque face par une arcade encadrée dans des pilastres corinthiens, cannelés, entre lesquels est couchée une figure de naïade de grande proportion; au dessus, les quatre côtés de l'attique sont surmontés par un fronton triangulaire; une coupole de cuivre façonnée en écailles de poisson couvre l'édifice. Au milieu des arcades est posée une vasque supportée par un piédestal de forme élancée. On a conservé l'ancienne dédicace Fontium ISymphis (aux nymphes des fontaines); et on y a reproduit la vieille inscription de Santeuil :

« Quos duro cerw's simulatos marmore fluctus, « IIujus Xympha loti credidit esse suos. »

« Ces Ilots que tu vois taillés par l'art dans ce marbre si dur, la nymphe de ces lieux les a pris pour les siens. »

Tout ce faste n'était qu'un pompeux mensonge; pendant vingt ans l'eau de la fontaine des Innocents suffisait à peine à 1 entretien du ruisseau; mais, en 1813, quand Paris sentit circuler dans son sein les eaux qu'il empruntait aux rivières voisines, des nappes lim-

pides et abondantes retombèrent à larges flots dans les bassins inférieurs ; d'étage en étage elles drapaient l'édifice, et lui donnèrent ainsi son véritable caractère; quatre lions distribuaient au public ces trésors de fraîcheur : ce fut la première fontaine dont Paris put s'enorgueillir; elle fournissait par jour deux mille muids d'eau.

11 faut le reconnaître, la halle eut long-temps un aspect repoussant : elle ressemblait à un vaste cloaque, et l'on comprenait difficilement comment d'un endroit dont la vue et l'odeur provoquaient au loin le dégoût, pouvait sortir chaque jour une si grande quantité d'aliments. Les marchandes se tenaient abritées sous de larges parapluies de toile cirée : autour d'elles étaient entassés les objets qu'elles exposaient à la vente; dans toutes ces dispositions, il y avait quelque chose de si malpropre qu'on se sentait blessé par cette contemplation : c'était un spectacle immonde. Le langage participait de cette grossièreté triviale : il affectait des formes rudes, un accent rauque, des cris odieux et des mots qui n'appartenaient à aucune langue; c'était quelque chose d'informe et de discordant qui blessait à la fois et le sens et l'oreille; les manières des naturels du pays étaient à l'avenant, et dans ce Paris où florissait la langue la plus polie de l'univers, dans cette patrie de l'urbanité et du goût, la halle formait une contrée exceptionnelle dont l'impudente effronterie et l'âpre ignorance étaient proverbiales.

Et cependant sous ces apparences qui éloignaient d'elles le reste de la ville, se cachaient les mœurs les plus naïvement pures, les habitudes les plus loyales, toutes ces vertus du peuple si franches et si modestes; cette écorce qui froissait le regard et le contact couvrait le type originel de la physionomie parisienne : la halle l'avait conservé intact et inaltérable ; sous ce langage si malsonnant il y avait une expression toujours vraie, toujours animée qui faisait vivre les objets par la parole, et donnait à la pensée et au sentiment une énergie qu'on aurait vainement cherchée ailleurs ; sous cette impolitesse des dehors, se voilaient les principes les meilleurs, la bienfaisance et la plus expansive cordialité. La halle était de tous les points de Paris celui dont les saillies s'étaient le moins usées au frottement de la corruption ; là se retrouvaient des traits pittoresques et des formes vigoureuses qui avaient disparu partout.

Quelques bons esprits furent frappés par tout ce que la halle offrait de piquant à l'étude de l'observation; c'était là qu'il fallait

étudier le peuple. On mit la halle à la mode. 11 était de bon goût d'y aller le matin, de se prendre de propos avec les marchandes, et de se faire cribler d'injures par les huées de tout le carreau.

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11 y eut une littérature des halles ; Vadé y fit des merveilles; pendant long-temps cela remplaça et détrôna la pastorale. Collé, Piron et d'autres cultivèrent ce genre : le vaudeville et la chanson s'y livrèrent tout entiers ; mais ces petits vers qui enflaient leur voix pour atteindre aux robustes accents qu'ils voulaient copier ne rappelaient pas plus la langue de la halle que les bergères de la comédie à ariettes ne rappelaient les filles des champs. Un jour Vadé, qui se croyait bien fort dans le genre grivois, allait à la halle pour s'inspirer de tout ce qu'il entendrait; un vinaigrier vint à passer, et sa brouette heurta et faillit renverser un étalage de légumes ; la marchande furieuse ne lui dit que ces paroles : « Passe ton chemin, limonadier de la Passion. » Vadé, vaincu et découragé, se retira. L'éponge, le fiel, le vinaigre, la soif ardente et le supplice du Juste

sur le Golgotha, (ont cela résumé dans ces seuls mots : « Limonadier de la Passion! »

A cette époque, la population de la halle se partageait en poissardes et en forts, qu'on appelait aussi les forts de la halle. Les poissardes prenaient leur nom de la vente du poisson, qui a toujours formé la branche principale du commerce de la halle; les forts étaient les hommes de peine qui portaient les fardeaux; pour ce métier, il fallait être doué de facultés herculéennes.

Une des particularités des mœurs de la halle, c'est que les femmes y ont toujours tenu le premier rang : seules elles font les transactions, les ventes, les achats, tous les marchés ; les hommes leur sont soumis et se montrent dociles à leurs volontés ; presque tous sont dans une position inférieure qui les tient en servage. A la halle les femmes régnent et gouvernent ; aussi se sont-elles très orgueilleusement appelées les dames de la halle, comme pour constater leur domination.

Les dames de la halle formèrent long- temps une espèce de corps qui avait ses franchises et ses privilèges ; dans certaines occasions solennelles, et surtout aux naissances et mariages des princes et princesses, elles allaient féliciter le roi et la reine, et offrir des corbeilles de fruits, quelque poisson prodigieux et des bottes de fleurs ; elles avaient leur franc-parler, composaient eSles-mèmes leurs harangues, dans le style qui leur était propre, et étaient toujours bien accueillies et amplement régalées. Elles avaient à l'église leurs fêtes et leurs offrandes ; dans toutes ces circonstances elles déployaient un grand luxe.

Durant plusieurs années le costume des dames de la halle fut le déguisement à la mode : on le rencontrait aux bals masqués et dans les carrossées de masques, à peu près comme l'on rencontre aujourd'hui celui des débardeurs. 11 était d'une richesse bizarre. Le jupon et le casaquin rouge, le bonnet et le fichu aux larges dentelles, des bijoux-monstres, des chaînes d'or lourdes et pendantes, des anneaux géants, le bandeau de velours noir, puis, suspendu au dessus de la ceinture, le portrait du fort dans un large médaillon, les grandes boucles aux souliers, du rouge à toute outrance et des mouches, tels étaient les éléments de cette joyeuse parure, laquelle pe faisait qu'exagérer la réalité de la mise des poissardes, lorsqu'elles allaient le dimanche à la Courtille, à la Râpée et aux Torche-

rons, qui étaient alors les villas de la halle et quelquefois aussi les petites maisons des grands seigneurs. Les hommes affectionnaient ce déguisement de poissardes; peu de femmes le portaient, tant il exigeait de force d'encolure, de gestes et de poumons. L'habit des forts était aussi très recherché; il avait, comme le costume des poissardes, une opulence originale : il se composait de la veste et du pantalon de molleton blanc, de la queue courte, grosse, lourde et tombante ; les cheveux étaient poudrés ; on portait un chapeau à cornes, mais haut et pyramidal, caché tout entier sous les fleurs et sous les rubans. La cravate négligemment nouée laissait voir la chemise ornée d'une épingle colossale en argent et en forme d'anneau ; on étalait un paquet de breloques à grands fracas; le pantalon flottait sur un bas à côtes ou à anneaux de couleurs tranchantes, le soulier très découvert laissait reluire de grandes boucles d'argent ciselées ; souvent sur toutes les coutures on faisait courir un passepoil rouge ; la ceinture bleue ou rouge était de rigueur ; plus tard on l'a quelquefois remplacée par des châles et des écharpes ; le vrai fort avait pour fard une couche de farine, sans mouches.

Le complément de ces habits était le catéchisme poissard ; mais les vrais malins ( les forts prenaient aussi ce titre) , dédaignaient toute leçon faite et apprise d'avance, et se plaisaient à l'improvisation; le mérite de cette harangue effroyablement soutenue par les gestes et par la plus expressive pantomime consistait surtout dans la richesse, l'abondance et le bonheur des rimes. Le mot qui caractérisait cette oraison la définissait bien : on appelait ce\a engueuler. On parlait alors comme l'on danse aujourd'hui ; c'étaient le même abandon et la même désinvolture. Les franchises attachées aux costumes de poissardes et de forts étaient extrêmes; on avait le droit d'insolence universelle, rien n'était à l'abri des insultes de ces masques; contre eux toute colère était ridicule; il fallait leur répondre, et pour les vaincre mettre les rieurs de son côté.

La population du marché des Innocents , lorsque tout s'était écroulé autour d'elle par la secousse révolutionnaire, avait gardé fidèlement ses traditions ; elle n'avait admis que quelques caractères nouveaux : c'étaient ceux de madame Angot, de Jocrisse, son valet, et de son fils Jeannot, qui se faisait appeler monsieur le marquis de la Jeannotière; ce fut, sans contredit, une des plus violentes et des plus spirituelles critiques contre les nouveaux enrichis.

On a calomnié la halle ; on a cru et on s'est efforcé de faire croire qu'elle avait vomi les hordes révolutionnaires, ces mégères et ces cannibales en jupons qui ont ensanglanté la sainte cause que le peuple défendait. On s'est trompé, la halle n'a pris aucune part aux massacres des rues et aux scènes atroces dont quelques journées de la révolution sont souillées ; mais de funestes préoccupations étaient alors habituées à la regarder comme l'égoùt dans lequel tombait toute la fange de la ville : on ne daignait pas réfléchir que la tourbe infâme qui s'entassait chaque nuit dans les cabarets d'alentour n'appartenait pas à la race indigène de la halle.

En 1813, une révolution s'opéra, et de toutes parts on vit tomber la vieille halle ; la civilisation y pénétrait de vive force, elle lui enlevait son antique simplicité, et lui apportait des magnificences inconnues.

Les parapluies, ces tentes sous lesquelles depuis tant d'années la vente campait sans souci d'un sort plus brillant, furent détruites ; on leur substitua des galeries de construction svelte, aisée, spacieuse et commode; il y eut bien des regrets. Le marché prit alors un certain air de propreté coquette qui lui allait à ravir, mais qui ne laissait plus rien subsister de sa physionomie ancienne ; des places, c'est le nom que prend chaque établissement personnel, les soins passèrent aux personnes et bientôt au langage. Le marché des Innocents fut toujours le premier des marchés de Paris ; mais la halle n'existait plus : ses mœurs, son langage, son costume et presque son souvenir disparurent en quelques mois ; elle ne conserva, comme un dépôt sacré, que la bonne foi des transactions.

Dès deux heures du matin , par toutes les barrières, entrent les charrettes des jardiniers des campagnes, et celles des maraîchers qui cultivent, dans Paris, les terrains que ne leur disputent pas encore les constructions nouvelles. Les chevaux, les ânes, les paysans chargés à merci arrivent aussi dans toutes les directions. Vers les trois heures en été, et vers les quatre heures en hiver, le marché des légumes s'établit sur les flancs de la halle; autrefois il se tenait dans la rue de la Ferronnerie; maintenant il s'étend par le bas de la rue Saint-Denis jusque sur la place du Châtelet. Lorsque les arrivages sont presque terminés, la vente commence. Vous vovez alors sortir des maisons voisines des femmes chaudement vêtues ; si la nuit dure encore, elles sont munies d'une lanterne. D'abord

elles s'avancent lentement sur le double front de bandière des denrées rangées en tas, elles les inspectent et les examinent avec le soin qu'apporte un général passant une revue; puis elles se communiquent l'une à l'autre leurs observations sur la quantité et la qualité de ce qu'elles ont vu; elles se réunissent, se groupent, se rapprochent, échangent quelques paroles et déterminent le prix des légumes, comme à l'ouverture du parquet les agents de change, dans la corbeille de la Bourse, fixent le premier cours des effets publics.

Les marchés se font au cent, que l'on divise par moitiés de cinquante et quarts de vingt-cinq. De leur côté les jardiniers et les autres vendeurs cherchent à maintenir les cours qui leur sont le plus avantageux ; ils les règlent sur la fécondité ou sur la détresse de la production. Cette première opération est rapide : les vendeurs y trouvent l'avantage de réaliser promptement et presque d'un seul coup les sommes qu'ils doivent emporter.

Après cette opération des grosses capitalistes, les bourses inférieures se montrent et achètent des quantités plus petites et à plus haut prix; chaque marché prélève un bénéfice. Les ventes successives et en échelons se prolongent jusqu'au jour ; elles ont lieu pendant que le travail sommeille et que l'opulence cherche le plaisir ou le repos. Bientôt les légumes sont distribués ; cinq classes de vendeurs et d'acheteurs ont trafiqué sur eux : les uns courent aux marchés lointains, les autres sont roulés en charrettes parla ville, les places de la halle en sont garnies, les pourvoyeurs de quelques établissements ont fait leurs emplettes de bonne heure; les boutiques des fruitières sont pourvues, les revendeuses sont nanties, et à neuf heures le chou qui doit entrer dans le potau-feu du bourgeois, les carotes qui forment la base invariable de la julienne de l'étudiant, ont passé par sept mains différentes, qui toutes les ont frappées d'un impôt.

Les transactions qui ont pour objet les produits d'élite, les merveilles d'horticulture et les miracles des primeurs, sont l'objet d'arrangements particuliers.

Les fruits et les légumes fins se rangent autour de la fontaine , ou s'alignent vers la rue Saint-Denis ; les œufs sont en partie dans le même endroit et en partie sur les bas-côtés de la halle. Ils attendent pour être vendus la criée du matin vers la rue de la Tonnellerie; leur nombre est étourdissant.

LE MARCHÉ l>i:s INNOCENTS. 35

Plus de quinze millions pur an sont ainsi échangés.

Autour delà halle, et adossés à elle, se trouvent, ainsi que nous l'avons dit, les marchés affectés aux différentes denrées : la viande de boucherie se vend deux fois par semaine dans la rue des Prouvants.

Le marché aux poissons est la principale des annexes de la halle; il est situé entre la rue de la Tonnellerie et celle des Piliers des Potiers d'Étain. C'est un édifice dont la forme est celle d'un parallélogramme couvert d'une toiture et décoré d'une fontaine ; il reçoit et abrite deux cent vingt-sept marchandes. Au milieu, tous les jours, la vente en gros se fait par les facteurs pour le poisson d'eau douce, à trois heures du matin, du mois de mai au mois de septembre, et le reste de l'année à quatre heures. Celle du poisson de mer a lieu au fur et à mesure des arrivages. Les droits des facteurs sont de un pour cent sur la vente au comptant, et de un et demi pour cent sur les marchés à crédit. La ville perçoit sur le poisson d'eau douce un droit de cinq pour cent.

Les huîtres sont vendues , rue Montorgueil , de sept heures du matin à dix heures, par trois facteurs, qui acquittent un droit municipal de trois pour cent.

Les sommes dépensées chaque année pour l'achat du poisson s'élèvent à 6,500,000 francs. Le beurre et les œufs emploient de dix-huit à vingt millions!

Et chaque jour , légumes , .œufs , beurre et poisson répondent à l'appel de cette consommation vraiment gargantuaélique.

Toute la halle , dès que les marchés commencent , est entourée d'un cercle lumineux; ce sont les boutiques de liquoristes largement ouvertes aux consommateurs ; là, viennent de tous les coins de la ville se réfugier le vagabondage et l'indigence, ce que M. Eugène Sue appellerait la gouape; les chiffonniers y sont en majorité, et parmi eux le nombre des femmes l'emporte sur celui des hommes; c'est la ronde du sabbat en haillons et toute souillée de boue; l'ivresse y fait horreur. C'est là que le malheur et la détresse boivent pour cinq centimes l'oubli de leurs maux, la consolation, ainsi qu'ils le disent eux-mêmes. Quelques uns de ces restaurateurs nocturnes qui portent à bras d'homme du bouillon, du café, et dans un panier des petits pains et des cervelas, parcourent les rues adjacentes. Les jardiniers prennent volontiers un petit verre avant de se remettre en route ; mais ils ne s'arrêtent pas dans les cabarets.

Presqu'en face de la fontaine, vers le milieu, flamboie l'antre de Paul INiquet : c'est le pandœmonium de la nuit de Paris ; là sont les ténèbres extérieures de la misère infâme dans tout ce qu'elle a de plus hideux. Paul INiquet tient à la halle; mais il n'en fait pas partie ; nous ne pénétrerons donc pas dans ce repaire qui est la dernière expression de tous les cloaques et l'égoût dans lequel se sont jetées une à une les sentines qui roulaient la fange de la nuit de Paris et que la police a successivement fermées.

Au départ, les jardiniers et les cultivateurs qui suivent la même route s'appelent entre eux et se rassemblent au moyen d'une mélopée qui traverse tous les bruits et s'élève au dessus de tous les cris. Ces caravanes que nous avons vues arriver dormant et marchant en bande quelquefois sous la conduite d'un enfant, ces troupes de pauvres piétons qui portaient sur leurs têtes, enveloppés avec les soins les plus tendres, les fruits délicats, les fraises surtout qu'on cache sous un capuchon de papier haut et pointu, se retrouvent avec joie, et tous ensemble regagnent leur gîte. Dans l'hiver, les habitants des collines descendent à Paris et remontent à leurs villages en traîneaux.

La halle sommeille un instant. Dans les nuits d'été quelques jeunes compagnies font la veillée en écossant les pois, les fèves et les haricots; c'est là que se débite la petite chronique galante et matrimoniale; c'est là que se comptent les couronnes de fleurs d'oranger qui se sont vendues dans la rue aux Fers ; c'est là qu'on pèse les bijoux nouveaux et que l'on fait l'inventaire des toilettes nouvelles.

Si le jour vous ramène à la halle, vous la trouverez remplie d'activité, de mouvements et de propos; toutes les avenues sont assaillies par les revendeuses ; vous y entendrez encore les glapissements qui l'ont rendue si célèbre, mais vous écouterez vainement pour saisir un trait : depuis que l'on a tant dit que l'esprit courait les rues, on n'en trouve plus nulle part, pas même à la halle.

Ne cherchez pas non plus à les voir ces dames de la halle dont vous avez si souvent entendu parler, c'est un type perdu; vous apercevrez encore de grosses et grasses marchandes , dorées comme des châsses et richement couvertes, mais vous ne reverrez pas cette image vraie de l'opulence plébéienne qui a fui avec les parapluies qu'on a enlevés.

La halle a une nationalité qui lui est propre: sur ses domaines, elle a fait et défait les renommées ; il y a un point d'honneur qui appartient à cette étrange patrie. On vous dira avec un ton superbe : « C'est un enfant du carreau de la halle! »

11 y a aussi à la halle une grande et incorruptible fidélité dans les relations. Les pièces de choix sont religieusement mises décote pour les pratiques qu'on sert habituellement et dont la clientèle est avantageuse. Les maisons les plus élevées et les plus opulentes mettraient inutilement les enchères sur ce qui a été réservé pour les restaurants fameux; à la halle, Yéfour , Hammel , Munier, Véry , Douix et Borel sont fêtés et mieux accueillis qui ne le seraient les princes et les banquiers. Le matin, tous ces grands noms de la cuisine contemporaine se rencontrent à la halle, comme les joueurs à la Bourse : ils se font mille tours et se disputent les beaux morceaux. Quelques gourmets d'élite ne dédaignent pas de faire eux-mêmes leur halle : c'est la plus haute preuve de courtoisie et de bienveillance qu'un amphytrion puisse donner aux convives qu'il a invités.

La halle retrouve dans ses fournisseurs cette réciprocité de dévouement : dans les environs de Paris , dans les vergers , dans les ports de mer, dans les fermes, partout on refusera de céder, même à prix d'or, les denrées destinées à la halle. 11 y a des villages des environs de Paris dans lequel les propriétaires de maisons de campagne sont réduits à se fournir à la ville d'oeufs, de volaille et de légumes. Sur ce point, les paysans sont intraitables.

A ceux qui accusent le peuple de sentiments impies et irréligieux, nous citerons un fait récent et qui donne à ces insultes un éclatant démenti. Dans les journées de juillet 1830, la halle fut le théâtre de combats sanglants; les citoyens morts pour la liberté furent enterrés sur le carreau même de la halle. Eh bien, pendant dix ans, leur sépulture a non seulement été respectée, au point que jamais le moindre débris n'est venu y tomber , mais que chaque matin les fleurs étaient renouvelées avec un pieux empressement.

JNous le répétons, il n'y a plus de dames de la halle; mais presque toutes ces maisons hautes et étroites qui encadrent le vaste marché , sont la propriété des riches marchandes ; elles ne sont plus des poissardes, ce sont des dames qui rendent le pain bénit à la paroisse, sont patronesses d'établissements de charité, ont quitté

le bonnet aux dentelles flottantes , portent des robes de soie , des chapeaux de velours, des châles de cachemire français et vont aux féeries du Cirque-Olympique, aux drames des théâtres de la Gaîté et r Ambigu-Comique, quelquefois même aux pièces du théâtre du Gvmnase-Dramatique.

En parcourant tes places vos regards s'arrêteront peut-être sur de jeunes marchandes au maintien poli et chaste ; vous sere?. étonné de ce contraste entre leur attitude et leur profession : si vous vous adressez à elles vous en recevrez une réponse en termes affables et obligeants; ce sont les filles des capitalistes de la halle; les mères voulaient leur donner une éducation brillante, les faire élever, mais une irrésistible vocation les a ramenées à la halle ; elles sont fort riches, leur dot prête, elles épouseront des négociants de la rue des Bourdonnais, à moins que les vaudevilles du dimanche ne leur tournent la tête et ne les jettent au théâtre. Leurs sœurs d'ailleurs sont dans un pensionnat à Picpus, parlent anglais , savent l'histoire naturelle, touchent du piano et chantent les romances de mademoiselle LoïsaPuget.

A quelques pas des halles on rencontre une sombre et étroite galerie, tout encombrée de vieux habits, de bardes fanées et de lambeaux d'étoffes: ce sont les piliers des halles; les gémonies du luxe parisien. Quelques rues séparent l'endroit où le travail gagne la tranquillité et la fortune, et celui où la débauche vient vendre son dernier haillon.

Eugène Brifi ault.

$)ttr JHavc .fournier.

Héroïsme de l'auteur. — L'amour des dates. — Notre vieux savant. — Philippe-le-Hardi. — La Foire du Saint-Esprit et le bourreau. — Les Harpies de 93. — Cadoudal. — Marie la rapioteuse. — Le Marché du Temple. — Léger croquis. — Aux ennemis de la truelle. — Kncore notre vieux savant. — La Rotonde. — Witefrîars. — Le duc d'Angouléme. — Le carreau du Temple. — i83o et les habits de cour. — Les marchands d'habits. — Maître Pautrel. — Entrée de Jérôme Barbot dans la capitale.

— Il raccommode la faïence et étudie la psychologie. — Transfiguration de Jérôme Barbot. — Il devient député. — Aventure de la culotte en satin turc. — Beau réquisitoire de M. Fouquier-Tainville.

— Encore Marie la rapioteuse

On ne saurait assez louer un écrivain qui tient sa plume en bride, et résiste à l'enivrant plaisir de faire parader sa phrase ou d'étaler aux yeux les plis étoffés de sa période.

Ce noble effort acquiert même tous les caractères de l'héroïsme quand le sujet, tel qu'il se présente à l'auteur, sujet docile, élastique et souple, semble aller au devant de sa faconde et tendre le cou de lui-même au joug fleuri delà rhétorique.

On nous accordera que le Marche du Temple est un peu parent de ces sujets-là.

Il est hors de doute qu'un faiseur de lignes, pour peu qu'il sache son monde, vous barbouillera lestement quelques douzaines de pages sur ce bazar effroyable, sur ce gouffre sans fond , dirait-il , où vient s'engloutir tout ce qui a brillé sur terre : enfer du Dante, ajouterait-il , enfer aux sept cercles lamentables , où tout s'éteint , tout pâlit, tout se brise.'.. . Et là dessus, si votre homme à l'esprit meublé de détails historiques, attendez-vous à un déluge de dates o\ de citations. L'érudition de nos jours a ses faiblesses. On lit si peu de livres sérieux, on a si peu de loisir, tant le présent nous

absorbe, pour s'occuper du passé, qu'on se laisse facilement éblouir par l'air supérieur d'un bouquiniste qui vous jette quelques millésimes à la tête. Aussi le savant, à peu près sûr de son triomphe, garde t— il généralement peu de mesure dans ses exhibitions chronologiques.

Monsieur, vous dira le pédant percé aux coudes, que vous aurez la maladresse d'interroger sur le Marché du Temple, monsieur, je suis fâché de vous l'avouer, mais je dois à ma conscience de convenir que vous me paraissez d'une simplicité fabuleuse. Eh quoi ! mon cher monsieur, vous ignorez que le commerce des vieux habits, du vieux linge et des vieilles tiges de bottes, remonte, pour la ville de Paris, à la plus respectable antiquité! Juste ciel, d'où sortez- vous! Un édit de 1278, monsieur, remarquez cette date, monsieur, un édit de Philippe-le-Hardi, lui-même, monsieur, porte en toutes lettres : « qu'il sera construit des halles, avec piliers et galeries, le long du mur servant de clôture au cimetière des Innocents, et là, — je vous prie, monsieur, de me prêter toute votre attention, — et là , dis-je, qu'il serait placé de pauvres femmes et de misérables personnes, ce sont les propres termes de l'édit! pour y vendre de vieux souliers, de la friperie et de méchants cuirs ! !

— Mon cher , continuera le magister d'un ton de plus en plus renversant, vous êtes crasseux d'ignorance. Je vous cité-là les rudiments de l'histoire! Un élève de sixième vous dira, qu'avant l'établissement du Temple , comme marché , il se tenait tous les lundis une foire sur la place de la Grève, qui s'appelait la foire du Saint-Esprit. Ces jours-là il n'y avait jamais d'exécution et chacun y procédait à sa toilette, toilette plus riante assurément que celle dont messire le Boureau s'occupait, les autres jours de la semaine, envers les clients qui lui passaient par les mains. Les fripiers étalaient là de préférence des habillements de femmes et d'enfants, parce que ces créatures faibles et vaniteuses étaient plus portées que les hommes aux tentations du malin. Quand le sexe contemple des ajustements féminins , a dit un auteur du siècle dernier , il a dans la physionomie une expression toute particulière ; ce qui donnerait à croire que les halles du Sainte-Esprit offraient à l'œil de l'observateur, plus d'un groupe animé, plus d'une attitude imprévue...

Voilà ce que vous dira l'érudit, et s'il s'en lient là, le supplice

sera tolérable; niais quoi! est-ce qu un érudit s'arrête? Est-ce qu'un érudit qui possède tant bien que mal un auditeur se résout si vite à le lâcher? Rien ne ressemble mieux à un érudit que l'avare Achéron dont il est parlé dans Phèdre; pour qu'un érudit lâche sa proie, il faut, pour le moins, que vous lui ayez fait le sacrifice de tous les boutons de votre habit; encore trouvera-t-il moyen de vous saisir au nœud de votre cravate et de continuer en ces termes :

« Vous parlez du Temple, monsieur, mais savez-vous ce que c'était que le Temple? l'avez-vous jamais vu? Figurez-vous une grosse vilaine tour flanquée de quatre tourelles, et accroupie sur des fossés fangeux. Les herses à double rang de crocs qui hérissaient les guichets étaient les mâchoires de fer de ce monstre de granit, Ténare insatiable, où il y avait bien des pleurs et bien des grincements de dents! Moi qui vous parle, monsieur, j'ai vu les tricoteuses errer la nuit autour de cette forteresse, flairant l'haleine d'un soupir royal, ou rugissant au bruit d'un sanglot porté sur l'aile du vent qui hantait les meurtrières... C'étaient de hideuses furies! Elles me faisaient l'effet d'être les seules chauves-souris dignes de ces lieux funèbres.

Virginei volucrum vultus, fcedissima vendis , Proluvics

Ce qui était vrai, pour la plupart du temps.

Cette tour, mon cher monsieur, datait de 1212; elle fut bâtie par un frère Hubert, trésorier des Templiers, brave et digne homme a ce qu'il paraît, car il fit diablement bien les choses, tout intendant qu'il était. Vous ne sauriez vous imaginer le bruit que menaient ces guichets et ces poternes. C'était un cliquetis de chaînes à vous tenir, quinze jours durant, les cheveux dressés sur la tête. La nuit, les gens du quartier s'éveillaient en sursaut à ce grincement de ferrailles. On entendait rouler un fiacre autour duquel piétinaient des chevaux, et le bourgeois, qui risquait le nez hors de la fenêtre, voyait des lames nues briller d'un reflet rouge à la lueur des flambeaux ; !<• fiacre s'arrêtait, un homme blême et en désordre en descendait h; marche-pied, et alors la grosse porte s'ébranlait sur ses gonds... C'est ainsi que je vis entrer Cadoudal, le grand pâle, comme les portières du temps l'appelaient. Mais, j'y songe, vous, monsieur, qui prétendez écrire l'épopée du Temple et des marchands d'habits, vous ignorez sans doute que les fripières et les rapioteuses jouèrent

un très grand rôle dans la conspiration de Georges. JI y eut sept femmes impliquées dans le procès, et trois d'entre elles rapiotaient, c'est-à-dire remettaient les vieilles nippes à neuf pour les revendre aux fripiers.

Marie Hizay, que j'ai connue, était rapioteuse; ce qui ne l'empêchait pas d'avoir le cœur tendre, bien au contraire. Elle était connue depuis la place Maubert jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont pour la plus jolie tille qui eût fait battre le cœur des marchands d'habits. Tous avaient pour elle, quand elle montait la montagne, un regard et un soupir. Mais la belle Marie était médiocrement fière de ces hommages, et portait plus haut ses affections et ses vœux. Dans une petite chambre, au n° 32 de la rue Sainte-Geneviève, se cachait un proscrit ; la chambre était celle de Marie, et le proscrit se nommait Georges Cadoudal. C'est là qu'il demeurait encore lorsqu'il fut arrêté, rue de Seine, dans le fameux cabriolet que conduisait d'Hozier. Marie fut au nombre des quarante-huit prévenus ; on la mit aux Madelonnettes. Elle montrait une sérénité douce et calme pendant les premiers jours de son incarcération , mais ayant été fouillée, on trouva sur elle une amulette qu'on lui enleva. Depuis ce jour, elle perdit tout courage comme toute résignation, ne répondit plus aux juges, repoussa tous les avocats qui s'offrirent pour sa défense, et demanda comme une miséricorde qu'on la voulût bien taire mourir. J'ai vu de mes propres yeux cette amulette au greffe parmi les pièces de conviction. C'était un médaillon représentant d'un côté une croix faite en satin blanc avec une bordure noire, placée sur un fond de satin rose. Derrière ce médaillon on voyait un petit morceau d'écorce d'arbre avec ces mots : Parcelles de la vraie croix, vénérées à la Saint e-C lia pelle de Paris et dans la collégiale de Saint- Pierre à Lille. Au-dessous et à la main on lisait : Donné à Marie par Georges Cadoudal, le 1er mai 1804. Marie subit deux ans d'emprisonnement, et j'eus l'occasion de la voir vingt ans plus tard dans une singulière circonstance... »

Ici notre conteur essaie de reprendre haleine, et nous profitons de cet événement pour nous enfuir à toutes jambes du côté de la Rotonde, où nous avions dessein, en commençant ce chapitre, de conduire le trop patient lecteur.

Enfin nous y voilà! — Traversons le marché si c'est possible, et atteignons la Rotonde avant que notre discoureur impitoyable ait

] A UOTOMH. 1)1 TEMPLE.

oriente sa poursuite. Faites bien attention à ces quatre immenses hangars rangés sur deux lignes parallèles, et divisés en cinq arches pour les deux premiers, et en six pour les deux seconds. C'est le marché. Prenons l'avenue du milieu, mais passons vite, et ne jetons pas un regard trop curieux sur ces files d'étalages, rangés par catégories sous le regard des promeneurs. Passons vite, vous dis-je, car au moindre pas, au moindre coup d'œil quêteur qui vous désignerait comme chaland, aussitôt vingt, trente, cinquante voix se croiseraient à vos oreilles, insultant toutes les notes de l'octave, et formant le plus infernal des charivaris. Femmes, chiens, marmots, tutti quanti sortiront de leurs oyons respectifs (nous reviendrons sur ce mot-là) et vous happeront aux jambes, à la gorge, à l'habit, partout où vous êtes saisissable. Tue fois empêtré dans

cette chausse-trappe, vous êtes perdu. En deux tours de main vous voilà dans h; labyrinthe inextricable que forme l'intérieur du

44 LA ROTONDE [>l TEMPLE.

marché. Vous cherchez une issue, mille se présentent, et toutes, dans leurs sinuosités perfides, vous enfoncent davantage au sein de ce chaos. A chaque pas, des doigts crochus s'alongent, jettent le grapin sur vous, et une voix criarde entonne, sans vous faire grâce d'un article, la longue énumération des objets, comme neufs, entassés sous vos pieds. — Par ici, monsieur, par ici! de belles redingotes à la dernière mode, — des pantalons à dessous de pied, — ça n'a été mis que deux fois, — ça sort du Mont-de-Piété, — mon bon monsieur, mon joli monsieur, venez on vous arrangera. — Voulezvous troquer votre queue de morue contre un frac à la française? — Désirez-vous un castor, tout poil de lapin, c'est un vrai velours,— touchez-moi ça, — c'est pour rien, — c'est le dernier qui me reste. — Un gilet de poil de chèvre, monsieur, des gants pour bals et soirées, monsieur, ça n'a été lavé qu'une fois, monsieur, c'est blanc comme de la caillée. — Des cols, des cravates, un parapluie, un beau clissoir, monsieur! — Une charmante robe en soie puce, ma belle dame, — des camisoles pour le matin, — donnez-vous la peine de palper ce molleton, c'est à pleines mains, — une duchesse se fourrerait de ça jusqu'aux talons, — ceci vient de la reine d'Angleterre, c'est sa chemise de noces, mademoiselle, elle sent encore l'eau de rose, vous m'en direz des nouvelles. — Achetez-moi cette capote, vous n'en retrouverez pas l'occasion. — De quoi! mais dites donc un prix! — Voulez-vous des cosmétiques, j'ai de l'eau de Ninon pour la peau. — j'ai de la pommade du lion, mon petit monsieur! j'ai de la pommade de chameau, madame, j'ai de la graisse d'ours, j'ai de la moelle de renard, j'ai...

Il y a des esprits chagrins qui prétendent que la vieille Lutèce, à force d'employer le badigeon à haute dose , aussi bien pour recrépir ses mœurs et ses institutions que pour rapetasser ses monuments publics , a perdu le caractère d'originalité qui convenait si bien à son antique origine. Si ces ennemis de la truelle constitutionnelle se fussent promenés dix minutes dans le marché du Temple , cherchant comme nous , à sortir de cette trame serrée de ruelles , de couloirs sombres et de passages qui se croisent dans tous les sens autour de mille échoppes formées de quatre morceaux de toiles, ou de quatre planches pourries clouées sur quatre piliers noircis, — nous aimons à croire qu'ils eussent reconnu sans peine pour une ride des moins fardées ce repaire grouillant, bruyant et

puant de la vieille capitale. Bien que rétablissement des halles du Temple soit dune date assez rapprochée, on peut dire que là se son! réfugiées toutes les mœurs du vieux négoce. A voir ces auvents ouverts au jour le jour, ces étalages de guenilles renfermées le soir dans de grands bahuts de chêne, ces comptoirs que le rabot n'a jamais nivelés, on se croirait à cent lieues ou pour mieux dire à cent siècles des éblouissants bazars du Paris moderne. Un demi-jour perçant à peine4 l'atmosphère humide plane sur un monde à part , et frappe des groupes et des figures empreints de la fantaisie flamande. A quelques uns des ayons se voient accrochés des oripeaux de théâtre, manteau court, pourpoint pailleté, hauts-de-chausses à crevés, André Ferrare, feutre ombragé de plumes; plus loin c'est la garde-robe exhilarante du carnaval, le loup de velours noir, le domino, le titi, l'écharpe du débardeur, le casque extra-chicard ou la catogan du malin. Tout cela se heurte dans la mêlée à des plumes, des fleurs, des mantes, des crispins, des dentelles, appartenant à nos costumes de ville. C'est un désordre relevé d'un cachet bizarre , singulier d'aspect et d'allure. Quelquefois au détour d'une échoppe où se balancent des toilettes modernes, l'œil aperçoit une femme élégante, si glissant dans l'ombre, et disparaissant derrière un rideau de serge. C'est une cliente. Telle mantille que vous voyez-là pendue par une ficelle, brillera le soir à l'Opéra.

Les halles du Temple contiennent mille huit cent quatre-vingthuit places, que les naturels de la contrée appellent des ayons; ces ayons se louent à la semaine, à raison de trente-trois sous, et se paient d'avance. Les halles appartiennent à la ville. Chaque fripier emporte le soir sa pacotille ou la serre dans de grandes caisses fermées d'un cadenas, pour l'étaler de nouveau le lendemain entre neuf et dix heures. Excepté les comestibles, les matières d'or ou d'argent, et les pierres précieuses, tout peut se vendre au Temple. Les halles sont divisées en plusieurs zones, suivant le genre du négoce. Le vieux linge, les vieilles chaussures, les chapeliers, les quincailliers , la batterie de cuisine , les ferrailles sont d'un côté ; de l'autre sont les tailleurs, les toilettes de femmes, les chiffons, les habits de théâtre, les vieilles fourrures, les rubans, les fleurs, les marchandes de modes. Ne croyez pas que la modiste du Temple soit quelque chose qui ressemble à la vive et fringante grisette du passage des Panoramas. Toutes les ligures qui habitent ces ténè-

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bres humides sont hâves, rechignéës et maladives; les voix sont stridentes, les gestes anguleux, et les regards n'ont d'autres flammes que celles de l'avidité.

11 faut distinguer le Marché de la Rotonde. L'un et l'autre ont été bâtis dans le vaste enclos qui appartenait à la bastille du Temple et qui fut vendu, par bail emphytéotique en 1779; mais la Rotonde est de soixante-douze ans plus vieille que le marché. Ah! si notre savant de tout à l'heure avait retrouvé notre piste, que nous vous dirions de choses précieuses sur tout cela!

Mais, par Minerve! n'est-ce pas lui que voilà, marchandant de vieilles bottes et épuisant toute sa dialectique pour obtenir quinze centimes de rabais? O science!...

Ah! nous dit le pauvre diable en nous abordant d'un air beaucoup moins rodomont, vous le voyez, monsieur, je m'amuse à étudier ces mœurs originales , et à juger par moi-même de la ténacité du brocanteur. On ne saurait se livrer assez à ce genre d'expérience. Le savant doit tout voir par ses propres yeux... Mais je m'aperçois que votre curiosité est captivée par la Rotonde elle-même. A vrai dire, Perrard de Montreuil, qui en traça le dessin en 1781, ne fit pas une œuvre irréprochable. Cette forme oblongue est disgracieuse, et ces portiques manquent de hardiesse et de légèreté. La Rotonde a 37 toises dans sa longueur et environ 18 dans sa largeur. La cour qui est au centre, étroite, sombre et monotone, est de 23 toises sur 6. La Rotonde, ainsi nommée parce que l'édifice se termine à ses deux extrémités par une forme circulaire, a 44 arcades, soutenues par des colonnes toscanes, qui offrent une galerie couverte sous laquelle s'ouvrent des boutiques assez mal éclairées. Ces boutiques ainsi que les appartements qui sont au dessus se louent à un prix modéré ; mais la moindre petite chambre se payait au poids de l'or, il y a cinquante ans, époque où l'enclos du Temple servait encore de refuge aux débiteurs, banqueroutiers, faussaires et coquins de toute espèce. C'était le Whitefriars de Paris, notre Alsace, notre Canongate, et je puis vous assurer que son aspect ne le cédait en rien aux repaires de Londres et d'Edimbourg. Chacun des drôles qui habitaient ce refuge y apportait une industrie quelconque, et c'est à cette circonstance que le commerce actuel de la Rotonde doit son origine. Sur les cinquante fripiers qui suspendent leurs guenilles à ces colonnes tosca-

nés, dépouilles opinies d'un genre tout particulier, il y en a trente au moins qui descendent de père en tils, des anciens réfugiés. A propos, voyez-vous cette haute muraille qui longe la Rotonde du côté du midi, ainsi que les onze grandes arcades du marché? ce sont les jardins d'une communauté religieuse bâtie sur le terrain même où s'élevait la terrible tour des Templiers. Oui, monsieur, le pied mignon d'une jeune pensionnaire foule aujourd'hui le sol où résonnait jadis l'armure des chevaliers en manteaux blancs. Mais ce que vous ignorez sans doute c'est que le Temple , après l'exécution des Templiers, devint le chef-lieu du grand-prieuré de Malte, et que le dernier grand-prieur de cet ordre fut le duc d'Angoulême, actuellement en exil...

— Pardon, monsieur, si j'interromps vos souvenirs, mais ditesmoi ce que signifie cet attroupement qui se forme entre le marché et les portiques et qui semble s'accroître à chaque instant?

— Quoi! vous n'avez jamais vu le carreaul cette foule est exclusivement composée de marchands d'habits. Ne les reconnaissez-vous pas à leur plaque numérotée, et surtout à leur épaule chargée du butin qu'ils ont fait la veille en parcourant les rues de la capitale? 11 est onze heures du matin ; le carreau durera jusqu'à deux heures de l'après-midi. C'est le Tortoni du Temple. Ici, les vieux habits ont un cours aussi chanceux que celui du trois pour cent. Si la redingote est abondante, il est infaillible que la redingote baissera. On a vu les pantalons à blouse tomber en quelques minutes à vil prix, et les gilets en poil de chèvre s'élever à des taux incroyables. En 1830, le lendemain des trois journées, on avait des habits de cour pour cent sous, y compris le cordon bleu. Quinze jours après, on les couvrait d'écus, et encore n'en trouvait-on pas. Vous le croirez si vous voulez, monsieur, mais les fortunes ont ici leur bascule tout comme dans les coulisses de la Bourse. On cite des gains scandaleux et d'effroyables ruines. Je connais dans la rue du Bac, un hôtel splendide dont le propriétaire, maître Pautrel , possède trente mille livres de rentes. C'est un fort galant homme, magnifique autant que seigneur de France, et qui sortit en sabots d'un petit village de la Normandie pour s'en venir à Paris raccommoder la faïence et rapioter le vieux. Car il faut vous dire, monsieur, que tous les marchands d'habits sont Normands, ainsi que les cochers de fiacre, les tailleurs de pierre, les marchands

de salade et les prêteurs sur gages. Les marchands d'habits sortent de tous les petits villages avoisinant Mortain, Vire, Avranches, Carouge, Sourdeval. 11 y a des hameaux, tels que Saint-Laurent, Saint- Poix, Montjoie, Mesnilgibert, Cuves et autres , dont les hommes s'expatrient, bien avant l'âge de raison, pour venir à Paris spéculer sur les fonds de culottes. Ne croyez pas pourtant qu'ils entrent de plein saut dans tous les secrets du métier. Il y a plusieurs degrés d'initiation. Le petit bas Normand dans la pouchette de qui sa mère a glissé deux pistoles, avant de le quitter au premier détour du chemin, pousse droit à Paris, et y fait son entrée par la barrière de l'Étoile, absolument comme une princesse de Mecklembourg. De là vous le voyez s'enfoncer dans la première rue qui se présente, et accoster le premier marchand d'habits qui passe.

C'est toujours un pays. Le pays prend le marmot par la main, lui lait traverser les quais, le Pont-Neuf, tout le quartier latin, la place Maubert, et vous le remise au septième étage d'une maison

quelconque de La rue Sainte-Geneviève. Le chenil est déjà occupé par une demi-douzaine de jeunes gaillards qui rapiotent.

-Comment que tu t'appelles, demande le pays au moutard bas Normand?

— Jérôme Barbot.

— Eh bien, Jérôme Barbot, voici tes appartements, ça te coûtera six sous par semaine, et t'auras cinq pouces de large dans le lit commun, c'est la mesure. Avec ça, deux sous de soupe, quatre sous de fripaille , deux canons par jour, et te v'ià niché. Voyons tes mains?

Jérôme Barbot montre deux éclanches de veau d'un rouge violet.

— T'as des abattis de duchesse. Ça raccommodera joliment la terre de pipe; marchais, marchais! nous te mettrons peut-être aux vieilles botes... si t'es sage.

Le pays s'en va, Jérôme Barbot se couche, dort vingt-quatre heures sans sourciller, et le surlendemain, dès l'aube, il se rend chez le pays, lequel le repasse à un autre pays, qui lui met deux tessons, des clous et du mastic entre les mains. Ici commencent les hautes destinées de Jérôme Barbot. Selon les promesses de son protecteur, le jeune néophyte passe promptement du raccommodage de la faïence à l'achat des têtes de clous et des bouteilles fêlées; puis, s'élevant à un genre d'exercice plus ambitieux, il tente les difficultés ardues de la tige de botte et du chapeau défoncé. Bientôt, ne connaissant plus d'entraves , son génie atteint aux plus délicates finesses du pantalon avec ou sans dessous de pied, du gilet à châle ou sans châle, voire de l'habit à pans larges ou efflanqués. Il se familiarise en même temps avec tous les détours de la plus haute psychologie, en ce sens qu'il étudie l'homme à l'état de créature passionnée qui veut vendre dix sous ce qui n'en vaut que cinq.

Vous croyez bonnement, mon cher monsieur, que toute l'adresse d'un marchand d'habits est d'acheter à bas prix; vous vous trompez. Le premier axiome du métier est d'acheter cher, parce que de cette façon on fait plus d'affaires, et si le bénéfice est moindre on se rattrape largement 6ur la quantité. Un autre principe de la science est de régler l'achat sur le cours des saisons. Soit un pantalon de cuir-laine ; si vous le vendez au mois d'août , Jérôme Barbot vous alléguera que c'est un pantalon d'hiver et qu'il faudra le garder trop long-temps en magasin. Si, au contraire, vous l'offrez au mois a. 7

LA HOTONDK IH I EHPL.E.

de décembre, le même Jérôme pensera avec raison que pour vous défaire d'une pareille nippe, dans un pareil mois, il faut que vous soyez pane, et le Jérôme utilisera la découverte. Dans ces deux cas, il est votre maître. Un marchand d'habits connaît tous les replis du cœur humain. Tel qu'il est, ainsi posé en face de nos plus cuisantes misères intimes, tel que le fait l'exploitation de ces misères, c'est l'animal le plus dissimulé du monde connu. 11 contracte un certain regard couché et sommeillant que rien ne saurait animer. Sa voix n'a que deux notes, celle de son cri d'abord, un vrai cri de corbeau, et puis celle qui lui sert pour négocier. C'est une note claire, nette, impassible.

liiliiiiil

Chaque jour il traite de gré à gré avec d'immenses douleurs, avec la faim souvent, d'autrefois avec les passions indomptées du joueur, de l'ivrogne, du débauché. Jérôme Barbot flaire la situation du premier coup, devine les larmes cachées au plus pro-

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fond de la prunelle, et de sa voix limpide rabat de suite cinquante pour cent sur le prix demandé. Le marchand d'habits ne s'est pas promène trois mois qu'il se transfigure; son nez s'effile, ses lèvres s'amincissent, son œil s'arrondit, toute sa face s'amaigrit et s'alonge, il tourne au renard. C'est à peu près vers ce temps qu'il songe à la reproduction de son espèce, mais il ne s'accouple jamais qu'à une payse. Tous les villages de la Normandie expédient leurs filles à cet usage. On se câline, on s'épouse et on s'établit, c'est la règle. La femme refaçonne, rapiote et remet à neuf; le mari se promène, fait le carreau, amasse quelques sous et finit par prêter à vingt pour cent sur les reconnaissances du Mont-de-Piété. Plus tard, il escompte à la petite semaine, place ses épargnes en bonnes terres du Calvados, devient censitaire, apprend à signer son nom et se fait nommer député... à moins qu'il n'accepte tout de suite la pairie.

— Diable! je ne croyais pas le métier si bon...

— J'avoue, reprit notre cicérone, qu'il a ses avantages ; cependant il faut bien se garder de croire à tout ce qu'on en dit. Vous entendrez raconter vingt contes bleus de marchands d'habits qui ont fait des trouvailles fabuleuses dans les poches d'un vieux carrick , ou entre la doublure d'une culotte; mais, de toutes ces histoires, il n'y en a qu'une de vraie, celle qui concerne la culotte, et pour peu qu'elle pique votre curiosité...

— Comment donc, monsieur! mes oreilles sont fort à votre service... si toutefois votre histoire a des dimensions raisonnables.

— Je vous promets d'être bref. Une pincée de tabac et je commence.

Le vieux bavard alongea les doigts dans notre tabatière, et autant qu'il nous en souvient parla dans les termes suivants :

2t»enture à'une culotte en satin turc, pour faire suite à l'histoire parlementaire île la HcWution française.

En ce temps-là les sans-culottes jouissaient de l'estime la plus exagérée, et il n'y avait que M. de Robespierre qui osât montrer sa jambe coquettement recouverte de bas de soie chinés. Ceux donc pour qui l'exhibition du molet n'eût pas étéd'un irréprochable civisme, faisaient disparaître à tout prix l'accoutrement suspect. Les mar-

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chands d'habits en donnaient ce qu'ils voulaient; le plus souvent ils n'en donnaient rien du toul , et même recevaient-ils outre' la culotte un généreux pour-boire, tant déjà c'était une rude besogne que de se charger les épaules de ce vêtement, — devenu très peu nécessaire.

Nous ne prétendons point insinuer ici que le gouvernement de M. de Robespierre n'avait pas ses petits défauts ; quel est le gouvernement au monde qui ne les a pas? Mais ce qu'il faut bien avouer, c'est que les marchands d'habits ont conservé le plus touchant souvenir de cet homme charitable, et qu'en les pressant un peu, ils le mettraient volontiers au nombre des bienfaiteurs de l'humanité. Tous vous diront qu'à cette époque, depuis Avranches jusqu'à l'extrémité du pays d'Auge , ce n'était qu'une voix sur ce bon M. de Robespierre qui rendait des décrets contre les culottes et mettait ainsi à vil prix le velours, la soie, la pluche, la ratine, le gros de Naples et toutes les riches étoffes ayant cours dont elles étaient taillées. On racontait des coups de filets qui dépassaient toute idée et les cervelles bas-normandes travaillaient au point de menacer Paris d'une invasion; ce qui eût peut-être, malgré la victoire de Jemmapes, compliqué singulièrement la situation des choses

Parmi ceux que les culottes parisiennes avaient attirés du fin fond de la Manche , on remarquait Danjoux, jeune gars de bonne venue, avec des yeux à fleur de tête , et le plus beau nez de fouine qui se fût jamais rencontré.

Danjoux se serait damné pour un écu de six livres ; il se fit sansculotte, si l'on peut donner ce nom à un homme qui achetait de toutes mains ce genre de chausses, et qui choississait les plus mûres pour les ajuster à son usage. Mais, il faut le dire, nul ne portait le bonnet rouge d'un air plus tranche-montagne, et ne déclamait aussi haut contre ces chiens de ci-devant qui osaient encore, malgré M. de Robespierre, arborer la culotte, ce vêtement de Pitt et de Cobourg.

Danjoux appelait cela faire venir l'eau sous le moulin , en d'autres termes faire abonder la culotte.

Une fois les culottes en magasin, Danjoux les prenait une à une, les découpait , les dépeçait, les démembrait , et de la peau de celles-ci, de la moire de celles-là se faisait aux piliers des halles un revenu net et liquide. Aussi se considérait-il avec une certaine satis-

LA ROTONDE l>U TEMPLE. ô,'}

faction intime, connue acquéreur de biens nationaux; seulement quand survint la débâcle des assignats, Danjoux tira son bonne! rouge sur l'oreille gauche, et conclut qu'il valait mieux acheter les culottes des ci-devant que leurs parcs et leurs châteaux.

Mais Danjoux devait bientôt reconnaître que les marchands d'habits ont ceci de commun avec les conquérants du monde :

Qu'arrivé sur le faîte, on aspire à descendre.

Danjoux atteignit ce faite dangereux par une soirée de février 1793. Qu'on se le représente un instant dans une chambre à soupente dune superficie de six pieds carrés, ouvrant sur les toits par une fenêtre à tabatière, et tapissée de nippes. Les tas de vieilles défroques qui n'ont pu trouver place le long des murailles , ne laissent que l'espace strictement nécessaire pour la petite table et l'unique chaise qui forment tout le mobilier du logis. C'est devant cette table et à la lueur d'une lampe économique que Danjoux travaille avec ardeur au dépècement d'une culotte en satin turc doublée de peau de chamois. Danjoux accompagne d'un ça ira enrichi de roulades le bruit cadencé de ses ciseaux, car il faut savoir que Danjoux était d'un naturel fort agréable. Mais tout à coup voilà que ses ciseaux qui filaient le long d'une couture avec une dextérité merveilleuse rencontrent une résistance inaccoutumée. Danjoux cesse son ça ira en reconnaissant que ça ne va plus. Il tâte, il fouille, il entr'ouvre délicatement l'étoffe du bout de ses ciseaux, et fait sauter enfin une petite pierre que le hasard ou toute autre circonstance avait logée entre le satin turc et la fine basane qui lui servait de doublure. La pierre ainsi chassée de sa niche décrit une parobole lumineuse et va tomber sur la table en reflétant par mille éclairs la pâle lumière du lampion... On eût dit qu'une étoile venait de se laisser choir du plafond.

La pierre étincelante était un diamant de la plus belle eau.

Danjoux était brocanteur à la douzième puissance. Il prend le joyau, l'examine , le pèse dans le creux de sa main avec un sangfroid sublime , et le reposant ensuite à portée de la lumière , il vit celle-ci courir sous chaque face du diamant comme une ondine qui se fut jouée entre les parois roses et bleues de son palais.

— Je viens de trouver trente mille francs, dit Danjoux. Ensuite il acheva de découdre sa culotte. La nuit il rêva qu'il s'établissait rue

Saint-Honoré dans un bel appartement de quatre pièces, et ce songe lui porta à la tête.

Il est avéré que la joie est une espèce de folie. Quand on est fou, on fait des sottises. Danjoux en commit une qui n'a pas de nom. 11 courut le lendemain chez un lapidaire pour lui vendre son diamant. Le lapidaire qui vit l'émotion de Danjoux et la culotte dont il était vêtu, prit son diamant, et lui mit la main sur le collet. Il crut avoir affaire à quelque aristocrate en fuite, ou au moins à l'un de ses domestiques. 11 faut savoir qu'il entrait dans le système du lapidaire de faire empoigner quiconque venait lui vendre des bijoux, attendu que les objets lui restaient pour prix de sa capture, il avait déjà doté deux de ses filles à ce métier -là.

Danjoux fut donc empoigné, écroué, interrogé et oublié dans une basse-fosse de l'Abbaye. Sans le lapidaire qui désirait faire guillotiner sa prise pour retirer le diamant du greffe, Danjoux serait demeuré perdu dans les cryptes de l'Abbaye avec la fourmillière de ses compagnons d'infortune. Mais le lapidaire à force de marches et de sollicitations, réussit à le faire mettre au rôle, et Danjoux comparut devant le tribunal révolutionnaire. M. Fouquier-Tainville lut l'acte d'accusation d'où il résultait que le nommé Danjoux, agent de Pitt et de Cobourg, dans le but parricide de favoriser la fuite d'un cidevant, avait tenté d'échanger un diamant contre des assignats.

Danjoux essaya de démontrer qu'en préférant des assignats à un vil joyau, il avait fait preuve de patriotisme ainsi que de confiance dans la République une et indivisible ; que les ci-devant au contraire qui affectaient de mépriser les assignats , les eussent volontiers échangés contre des pierres précieuses, celles-ci étant d'un transport agréable et d'un cours infiniment plus solide chez le lâche étranger.

Mais M. Fouquier-Tainville, ayant répliqué victorieusement que cette apparence de contradiction dans la conduite du prévenu n'avait été que l'effet d'une ruse pour mieux dépister les gardiens incorruptibles de la liberté, appela sur l'impertinent discoureur toute la sévérité des lois.

En conséquence Danjoux fut , séance tenante , condamné à la peine de mort.

Heureusement qu'en ce temps-là on n'avait pas le temps de tuer tout le monde; d'ailleurs M. de Robespierre à qui, chaque soir, on

I A KOTONDi; DU TEMPLE. ;>5

présentait la liste des gens à raccourcir, avait beaucoup d'autres noms à marquer d'une croix rouge que celui d'un obscur brocanteur de la rue Sainte-Geneviève. De telle façon que celui-ci prit patience, et atteignit, à petites journées, celle du 9 thermidor, qui eut pour effet de remettre en liberté la France et notre ami Danjoux. Mais le pauvre cher homme était destiné h perdre la tête! Quand il se retrouva dans sa chambre de six pieds carrés, et entouré de ses guenilles, il réfléchit que s'il rattrapait son diamant, il louerait le bel appartement de quatre pièces rue Saint-Honoré, et entreprendrait le grand brocantage. Danjoux d'ailleurs avait un nez excellent, et il sentait venir une affaire superbe avec les habits bleu-barbeau de messieurs de la Convention. Si bien qu'il alla trouver des gens de loi et de chicane qui lui assurèrent qu'en plaidant contre le lapijilaire, ensuite contre le greffier de la justice criminelle, qu'en plaidant aussi contre le ministère public, contre les juges, et s'il le fallait contre le comité de salut public, il* serait infailliblement réintégré dans la possession de son diamant. Plaider!... Deux, quatre, six procès!!... Danjoux s'attendrit comme un bas-Normand qu'il était, et se mit incontinent à la besogne.

En 1824, Danjoux plaidait encore, et vivait par jour de quatre sous de pommes de terre frites pour pouvoir payer son avocat sur le gain presque chimérique que le vieillard essayait encore de réaliser en revendant au Temple des savates et de la ferraille. Quand je le connus, il était logé au n° 32 de la rue Sainte-Geneviève, dans les combles de cette même maison qui abrita Cadoudal. Danjoux qui voulut me consulter sur son affaire, me montra en passant une grande femme décharnée qui avait des cheveux gris, quoique encore jeune. Elle était portière du logis, et s'appelait Marie-Michel Ilizay. Pauvre femme! Elle voulait mourir à la même place où son cœur, vingt ans auparavant, avait été frappé...

Danjoux était fou, mais d'une folie douce et quasi riante. Ses accès les plus forts consistaient ordinairement à chercher un escompteur qui lui avançât cent sous sur le prix de son diamant. Ces accès-là le prenaient l'hiver, par vingt degrés de froid, lorsque le pauvre vieux bonhomme grelottait dans son chenil sans couverture et sans feu...

11 mourut la veille du jour où son affaire devait être mise au rôle. Je ne sais trop ce qu'est devenue Marie.

LA ROTONDE m TEMPLE.

Ainsi parla l'érudit, et à voir le triste équipage du cher homme, je fus sur le point de lui demander s'il lui était arrivé, à lui aussi, d'être volé par la république. Mais je n'en eus pas le temps, car il nie fit un salut rapide et se dirigea presque en courant vers l'un des ayons du marché, dont les étagères ployaient sous des monceaux de feutres et de castors passablement avariés. La déesse du lieu courait des bordées devant la porte, le chef coiffé du plus jeune de ses chapeaux, et occupée de lancer sur les' chalands d'agaçantes oeillades. Elle accueillit le savant par une bourasque d'injures entremêlées de gestes si expressifs que je fus curieux de m'enquérir du motif de cette scène. Je m'approchai donc, et le savant, aussi confus de ma présence que des épithètes un peu risquées dont il était l'objet, s'inclina néanmoins avec assez de grâce, et se redressant ensuite de toute sa hauteur :

— Monsieur, me dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter mon épouse.

Marc Fournier.

JJar iUurc fnurnirv

Origine «H lignée tic la Spécialité. — Opinion do Mercure à ce propos. — La fée Commandite.— La Bourse est prise d'assaut. — La Spécialité fait son entrée dans le monde. — Elle est de la Faculté de médecine. — Elle est inscrite sur le tableau des avocats. — M. Flourens la fait entrer à l'Académie des sciences. — Elle explique et traduit les romans de M. d'Arlincourt. — Elle fait mettre M. Vidocq en prison — MM. Ganneron, Taschereau, Piscatory, Remilly, Bugeaud et Dupin, lui font faire un beau cbemin — File est élue membre de l'Académie française. — Te Deiim en l'honneur de M. de Tocqueville. — Du mot ministériel au point de vue grammatical. — Considérations scientifiques. — De Riang-Ning sur le Kiang-Hu à Pontcme. — Réminiscence en faveur de M. Flourens. — Embarras du choix. — Hoffmann. — Saint-Pierre et Mlle Taglioni. — M. Thicrs aux prises avec un gamin.— Entrée en matière.

Spécialité!...

Voici un des mots les plus révolutionnaires et les plus pétulants de notre patois parisien . Le jour que Spécialité fut découverte par Sa Majesté l'Industrie, reine de France et de quelques lieux circonvoisins; ce jour-là, dit-on, Mercure, dieu spécial des marchands et de plusieurs autres spécialités sociales, frappa par trois fois de son caducée le fronton de la Bourse, et jura par la barbe de Proserpine que le mot lui paraissait joli.

Le vieux messager de l'empyrée avait on ne peut plus raison. Spécialité est une de ces expressions heureuses, éloquentes, parfaites, coulées d'un seul jet, et qui se produisent d'elles-mêmes à la vénération de l'esprit. Ce fut, dès l'heure de sa naissance, un mol tout élevé, plein de finesse et de rouerie, grand, fort, et tapageur en diable. A l'instar de tous les petits princes arabes de M. Galland, Spécialité eut pour nourrice une fée puissante, une fée miraculeuse, qui dota le nouveau-né de toutes sortes de dons et de richesses : l;i fée commandite, cette même fée qu'un instant l'on soupçonna d'avoir trouvé la pierre philosophale. Si bien que Spécialité cul tout de

<>o LES SPECIALITES PARISIENNES.

suite une nuée de courtisans à sa suite. D'abord, elle pénétra dans la Bourse comme dans une ville conquise, et de cet antre s'élança dans Paris et souleva sur son passage des milliers d'apôtres et de croyants. Ce fut une fièvre, un délire, un fanatisme; les capitaux accoururent de toutes parts, s'inclinèrent devant elle, et s'empilèrent à ses pieds. Finalement, Spécialité eut tout les succès, tous les triomphes; il ne lui manqua même pas ce qui manquait à Molière... comme nous verrons plus bas.

Spécialité fut d'abord de la Faculté de médecine. Il y eut, et nous avons encore des médecins spéciaux qui ne travaillent qu'une seule maladie. Médecins spéciaux pour les migraines, pour les maux d'yeux, pour les engelures et les cors aux pieds; médecins spéciaux pour les maux de cœur, médecins pour les enrouements, pour les furoncles, pour les clous , pour les indigestions et pour les boutons sur le nez...

Spécialité fut également du barreau de Paris. Nous comptons une foule d'avocats qui s'annoncent sous la rubrique d'une spécialité judiciaire. Il y en a qui ne plaident absolument que les questions de murs mitoyens ; d'autres qui se vouent exclusivement à l'examen des cas de récidive en matière de faux-poids , d'autres encore qui ne connaissent qu'une chose : les circonstances atténuantes en fait de parricides, fratricides, infanticides et autres écarts d'imagination. M. ***, avocat fort distingué, n'a jamais étudié que les brevets d'invention, et la manière de s'en servir.

Spécialité entra ensuite à l'Académie des sciences avec M. Flourens, voué à l'étude spéciale de la phrhisie pulmonaire des canards et des poulets.

Spécialité pénétra dans l'Académie des inscriptions, à la suite de plusieurs mémoires de M. Stanislas Julien sur l'interprétation du welche et du charabia, patois primordiaux dont quelques traces se retrouvent encore dans les romans de M. le vicomte d'Arlincourt.

Spécialité fut de la police secrète avec M. Vidocq, dont l'écriteau charmait les yeux et l'esprit dans le passage Vivienne. Cette spécialité-là est présentement sous clef.

Spécialité fut nommée député en la personne de M. Ganneron, de M. Taschereau, de M. Piscatory, de M. Remilly, et d'une foule d'autres honorables qui ont chacun la spécialité d'une plaisanterie plus ou moins annuelle et amusante. M. Bugeaud, par exemple,

avant qu'il tut soldat-laboureur, avait la spécialité du coq-à-l'âne, el M. Dupin partage toujours avec M. Sauzet la spécialité du calcm bourg.

Enfin, Spécialité fut de l'Académie française! Gloire à jamais à l'homme généreux qui lui ceignit le bandeau de l'immortalité! Cet homme incomparable, dont les siècles futurs conserveront la mémoire, est M. de Tocqueville, auteur spécial d'un livre excessivement spécieux sur la démocratie aux États-Unis. M. de Tocqueville n'a jamais fait que ce livre. — Mais quel livre!

Que signifient, enfin, ces dix lettres miraculeuses, ce mot spécialité? La question n'est pas facile à résoudre. Espérons que M. de Tocqueville, dans la prochaine édition du Dictionnaire de l'Académie, fera donner une petite place au mot dont il est la chose. Jusque-là, .spécialité sera tout ce que vous voudrez, excepté d'être français. C'est un de ces mots qui naissent, qui brillent, qui se répandent, mais qui n'ont, au fond, qu'un éclat passager. On les invente pour les besoins du moment. Vous avez dans ce genre, le mot gouvernemental , le mot doctrinaire, le mot ministériel , le mot constitutionnalité, et beaucoup d'autres. Dans vingt ans, ce sera de l'hébreu.

Spécialité, si je ne me trompe, est née industriel. Si, plus tard, elle est devenue savant, orateur, homme d'état et autre chose, c'est que nous vivons à une époque essentiellement remuante ; d'autres diraient progressive. Pour bien comprendre le mot, il faut donc le prendre à son origine. Dès l'instant qu'on reconnut que la division du travail était favorable à la production, on étendit ce crytère des produits de la main-d'œuvre aux principes du négoce. On ne fit qu'une seule chose pour la mieux faire, on n'étudia qu'une seule branche pour la mieux savoir , enfin, on ne vendit qu'un seul article, pour le mieux vendre. Or, ce fut cet article qui prit le nom de Spécialité. . .

Les spécialités du commerce parisien s'étendent à l'infini. Dans nos passages, dans nos bazars, dans nos rues les plus belles, dans nos cités les plus riches, vous voyez resplendir de somptueux étalages reflétés par des panneaux à glaces, ombragés de tentures de soie, groupés avec un art et une entente des couleurs qui ne se rencontrent qu'à Paris. Les passants s'arrêtent involontairement devant ces curiosités charmantes, ces objets d'un luxe raffiné, même devant ces choses d'une destination plus humble qui empruntent je ne

sais quelle séduction, quel élégant prestige au goût avec lequel on les présente aux yeux.

Ce qui distingue la spécialité du commerce vulgaire, c'est que celui-ci se trouve partout, se fait sous toutes les zones habitables, depuis Iviang-ISing sur le Kiang-Hu jusqu'à Pontoise, en passant par la rue Saint-Denis.

Mais franchissez le rayon qui part de la rue Vivienne, s'étend à la rue Richelieu, touche aux boulevarts, pénètre dans la Chaussée d'Antin,et il n'y a plus de spécialité. La spécialité parisienne ne peut avoir, ne doit avoir qu'un élément, c'est le luxe. Otez-lui les larges trottoirs, les portes cochères, les balcons et les cariatides, reléguez-là dans une rue boueuse, sous un auvent obscur, éclairez-là à l'huile, et la spécialité mourra. Qui dit spécialité, dit nécessairement élégance. Bien entendu qu'il n'est pas ici question de la spécialité de M. Flourens pour la pathologie volatile.

Nous avons fait connaissance avec les caractères généraux de notre sujet; pénétrons maintenant dans les détails, et décrivons, miracle à miracle, toutes les merveilles du commerce parisien, en tant qu'il ressort de la spécialité.

Lequel choisirons-nous d'abord? Susse, Duvelleroy, Marion, Durousseau, Monbro, voilà tout autant de gloires qui marchent d'un pas égal. Cependant, pour peu qu'Hoffmann eut visité les galeries de Susse , l'imagination fantastique du buveur de Dresde aurait donné tout de suite le premier rang à ce musée, unique peut-être dans le monde entier. Je ne sais quel rêve étrange il eût senti s'agiter à la vue des trésors entassés dans ces magasins ; sans doute il eût doué de mouvement et de vie cette foule de statuettes, de figurines, de groupes, de sculptures capricieuses, portraits sérieux ou grotesques , poétiques ou spirituels de toutes nos célébrités contemporaines, mêlés à des plâtres, dont l'inspiration remonte à d'autres temps, d'autres costumes, et tous formant un ensemble inouï, une sorte de poëme inconnu où les siècles évoqués semblent apparaître en se donnant la main. Ici le ciseau d'Antonin Moine a reproduit les traits ascétiques de saint Pierre, de saint Jean, de sainte Amélie, demi-dieux chrétiens dont les chlamydes de bure frôlent les épaules ailées de Taglioni, déesse toute païenne, modelée par Barre. Plus loin, que vois-je! M. Thiers, en terre cuite, semble donner le bras a un petit plâtre tapageur et charmant : Le gamin des barricades !

LES SPÉCIALITÉS PARISIENNES. (il

Pour le coup, le hasard est essentiellement facétieux... Ici, c'est un Charles /", de Marochetti, une Chasseresse, de Pradier, un bénitier Saint-Georges, de Nieuwerkerke, un François Ier, de Geehter. Là, Cariotta Grisi, notre brûlante Carlotta traverse d'un vol rapide le chemin où s'avance Marguerite de Bourgogne, assise sur son palefroi : deux passions incarnées, l'une sanglante et sombre, l'autre souriante et couronnée de fleurs!

— Et puis les toiles qui couvrent les murailles ! Koqueplan , Gudin, Isabey, Decamps, Dedreux, Dupré, Cabat, Marilhat, Bouterweek, toutes les signatures illustres sont là dans un aussi beau jour, dans des cadres aussi riches, et quelquefois devant des yeux plus experts qu'au Louvre et au Luxembourg. Susse a une spécialité, celle d'être le mécène du génie, et d'avoir ouvert aux arts le plus beau des panthéons. Mais avant de quitter son palais enchanté, revenons à Hoffmann et à ce ravissant conte qu'il écrivit un jour sur les joujoux de Nuremberg. Qu'eût-il écrit, qu'eût-il imaginé, grands dieux! dans la chambre aux jouets de M. Susse! Non, jamais, fils de sultane ou de calife, jamais enfant protégé par la fée Bimbelotte ne rêva de tant de belles choses et de tant de prodiges amoncelés. Sancho Pança, la Bonbonnière grotesque, le Père Trinquefort, l'Enfant qui parle, le Danseur de corde, Fanny Elssler, la Poupée mécanique, la Joueuse de piano, la Permission de dix heures, cent drôleries fantastiques, exhilarantes, ingénieuses, enchanteresses ! Que vous dirais-je? c'est à rendre un homme enfant jusqu'à la fin de ses jours...

Le Parisien a, pour Susse, une admiration stupéfiante. Depuis dix ans, le Parisien passe tous les jours devant les magasins de Susse, et s'y arrête tous les jours avec autant d'onction et de ferveur qu'un lazzarone qui se prosterne devant saint Janvier. Susse ne mettrait à ses carreaux de vitres que des toiles d'emballage et des morceaux de brique, que le Parisien les contemplerait encore avec beaucoup de plaisir; c'est passé dans le sang. Les femmes ont surtout en présence de cette profusion de chinoiseries, de toilettes, de coffrets , de reliquaires , de marqueteries et de cartonnages , des mouvements et des regards d'une rare concupiscence. Un de nos amis s'est posé ce problème qu'il n'a pas osé résoudre :

« Lue femme très vertueuse étant donnée avec un homme laid, « mais généreux, qui la courtise, on demande combien de fois la

LES SPECIALITES PARISIENNES.

« femme farouche passera devant Susse au bras de l'homme laid, « avant de trouver qu'Esope vaut bien Antinous. »

Au surplus , retenez bien ceci , que la spécialité de Susse n'est pas la seule qui provoquerait une semblable équation. 11 en est une

autre Mais avant de pénétrer dans ce sanctuaire de presque

toutes les fourberies de la femme, il est bon de vous prévenir que nous touchons aux propriétés les plus raffinées et les plus coquettes de la Spécialité; car, sachez-le bien, c'est une fort grande dame, quand elle le veut, rouée comme madame de Parabère, et séduisante comme une fille d'honneur. Laissez-la, je vous prie, chausser ses petites mules, poudrera blond ses repentirs, et s'embarquer avec vous sur le fleuve de Tendre. Par Cupidonî elle vous fera voir du pays. C'est une commère qui a le pied cambré. La voyez-vous d'ici, rose épanouie dans son peignoir de dentelles, et à demi renversée sur ce galant sopha?...

Le sceptre qu'elle tient à la main est un colifichet qui ne vaut guère plus de quelques centaines de louis. C'est une simple feuille de satin

LES SPÉCIALITÉS PAIUSIKNMS,

léger, artistement fixée sur une monture de bois de sandal. Le dedans de cette feuille est armée de brins qui la soutiennent, terminés par des bouts de flèche délicieusement é vidés. Les panaches, c'est-à-dire les deux supports du bijou, sont découpés comme des points de malines, et réunis à la tête par des clous en rubis. Les bouts de flèches ont chacun un diamant enchâssé dans l'évidure et chaque fleur découpée dans le panache a également pour corolle une rose de la plus belle eau. Quand les brins s'étendent et que le satin se déplisse, vous pouvez admirer sur le tissu qu'elle recouvre une gouache inestimable, — un berger et sa bergère à qui le dieu de Paphos montre dans un tableau magique deux colombes amoureuses. — L'Amour est du carmin le plus vif, les cieux sont rose-cendré, l'habit du berger est vert-pomme, et les yeux de la bergère sont gris de perle. Les arbres sont du lilas le plus tendre, et l'effet général est du dernier galant. C'est ce que Boucher a imaginé de plus adorable comme absurdité de couleur.

On a sans doute deviné le nom de mon colifichet ?

■lié

Et à ce propos, on se rappellera peut-être ce qu'en disait madame de Sévigné : « Je veux bien gager, en vérité, que, dans « tout l'attirail de la femme la plus galante et la mieux parée, il n'y

« a point d'ornements dont elle puisse tirer autant de parti que de « son éventail. »

Il est à peu près reconnu aujourd'hui que c'est messire le Diable qui a doté la fille d'Eve de l'éventail. Un de nos amis s'occupe en ce moment d'une statistique tendant à prouver que depuis 1522, date authentique de l'introduction de l'éventail en France, les loyers ont haussé en enfer de près de cent pour cent. C'est incroyable!

M. Duvelleroy, à Paris, est le représentant de la maison Lucifer et compagnie pour la propagation de l'éventail. Il est fort probable que M. Duvelleroy, qui porte ce nom, passage des Panoramas, en porte un autre dans les possessions infernales. C'est du reste un assez bon diable, mais adroit, inventif, et spirituel comme il convient atout honnête démon. 11 est hors de doute qu'il damnerait les dix mille vierges, s'il s'en donnait la peine, rien qu'en déployant à leurs yeux les plumes peintes, la nacre, l'ébène, le citronnier, la laque, l'or et la soie dont il compose ses merveilles. Malheureusement, il a trop d'occupation sur terre.

Au surplus, tous les pères de l'Église conviendront que la providence, en nous octroyant le libre arbitre, a mis la créature dans les meilleurs termes possibles pour se damner un peu passablement. La civilisation a cela de très original, qu'elle est d'un calme désespérant à l'endroit de son salut. C'est son genre. Elle pousse même la subversion des idées au point d'admettre qu'en fait de perdition il n'y a rien de trop coquet ni de trop élégant. Nous nous rappelons à ce propos qu'une grand'mère à nous, une charmante vieille qui portait les coiffes les plus respectables du monde, nous assurait que de son temps un jouvenceau, comme on disait alors, soupirait dix ans aux pieds de sa beauté ( même style), avant de se risquer à lui prendre la main et à lui baiser le bout des doigts. Je n'ai pas de peine à le croire. Le papier dont on se servait alors pour écrire une lettre d'amour était gris, raboteux, et laid à faire peur. Il fallait assurément toute la bonne volonté des duchesses de ce temps-là pour se monter la tête au toucher de ces affreux poulets. C'est à se demander comment leurs doigts de rose avaient le courage de s'en accommoder. Ma grand'mère, elle, n'avait pas tant de valeur, et loin de compromettre sa gorge de satin au contact de ces héroïdes écrites sur papier à poivre, elle se dépêchait ordinairement d'en faire des boulettes pour amuser son chat. Mais arriva, sur ces entrefaites,

la providence qui, argumentant du libre arbitre, permit à sa créature d'inventer le papier à la mécanique. Dès lors ce fut fête à Cythère, comme aurait dit notre aïeule en agitant ses coiffes d'un air contrit. Aujourd'hui l'on est tout-à-fait civilisé. La jeune personne qui reçoit un billet doux est déjà séduite par l'enveloppe. A peine en a-t-elle rompu le cachet, que ses doigts frissonnants palpent un vélin douillet et satiné. Les sens surpris ont aussitôt je ne sais quel avant-goût du ciel. .. Le chiffre du lovelace, toujours surmonté d'une couronne de comte, brille en lettres d'or ou enlacé dans d'ingénieux emblèmes ; les tranches sont dorées, les marges relevées de gaufrures, la pâte du papier a été pétrie dans le benjoin, tout y exhale l'ivresse du luxe et du plaisir, la cire elle-même semble avoir été brûlée sur une cassolette de parfums, c'est un conflit de choses douces, embaumées, charmantes, et profondément corruptrices.

lîref, je parie que s'il y avait eu un Marion du temps de ma grand'mère, les belles se seraient occupées d'autre chose que d'amuser leur chai. Marion, voyez-vous, est l'homme qui a poussé le plus

loin l'épicurisme du papier à lettre. Il a inventé je ne sais combien de merveilles glacées, gaufrées, frappées, satinées, celles-ci peintes à. la main, celles-là à reflets prismatiques, ces autres à bordures d'or. Marion est la coqueluche de toutes les Sèvignès qui ont quelque prétention à l'élégance. Elles ont mis à la mode d'aller le matin chez lui faire leurs emplettes de bureau. Aussi a-t-il découvert tout exprès pour elles un papier de fée, qui s'appelle, à ce qu'on dit, le filigranocolor l Une femme qui se respecte un peu préférerait demeurer vertueuse toute sa vie , plutôt que d'écrire à son amant sur un autre papier que le filigranocolor. Je suis tout-à-fait de son avis.

Et maintenant, avant de continuer, il nous sera permis de prendre une mesure préliminaire, il peut se faire que dans notre auditoire se trouve une blonde et pudique fille de la Grande-Bretagne. Si cela est, nous requérons contre elle le huis-clos, et la sommons de nous rendre, en se retirant, la liberté de parole dont nous avons besoin. Elle aura, si cela lui plaît, la faculté d'écouter discrètement à la porte. Mais du moins les apparences seront sauvées, et il ne sera pas dit que, sous le ministère de M. Guizot, un Français se sera permis de blesser en quoi que ce soit les plus légères susceptibilités de l'Angleterre. Cela fait, et puisque nous ne sommes plus ici que des esprits forts (je m'adresse à mes autres lectrices) qui ne craignons pas précisément qu'on appelle les choses par leur nom, nous allons mettre notre phrase à l'aise et la décolleter un peu. La chemise...— ah! mon Dieu oui, c'est ainsi que cela commence, — la chemise donc forme aujourd'hui l'une des spécialités les plus en vogue à Paris.

11 n'y a pas dix ans encore que c'était une très grave circonstance pour une ménagère que de renouveler le linge Intime de sa maison. Deux ou trois semaines avant l'événement, la maîtresse du logis prenait des airs pensifs. Quand c'était une jeune mère dont les fils étaient déjà grandets, ce qui n'est pas rare, la pauvre femme se trouvait naturellement en proie aux plus singuliers embarras. Elle se surprenait à jeter des regards furtifs sur l'encolure déjà fort avancée de messieurs ses marmots, non point de ces regards de mère, regards qui n'ont point de sexe, mais de vrais regards de femme, timides et rougissants. La fille, s'il y en avait une, toisait aussi d'un œil assez équivoque les épaules du papa, et tombait ensuite dans des méditations qui avaient quelquefois le défaut de tourner à

la rêverie. Et tout cela, dans quel but? Eh! mon Dieu, dans ce but infiniment simple d'apprécier au juste combien il fallait de mètres de toile pour confectionner les cinq ou six douzaines de chemises dont le chapitre figurait au budget. Ces dames prenaient leurs mesures. Et quand il fallait tailler, coudre les pièces et les assembler, c'était bien d'autres mines! Le papa qui n'y entendait pas malice s'approchait des travailleuses, tàtait, vérifiait, et quelquefois critiquait la coupe des endroits les plus scabreux.

Mais tu n'y songes pas, s'écriait-il, en s'adressant à sa femme qui avait beau lui faire des signes en lui montrant la jeune personne, non, vrai, tu n'y songes pas. Tu sais bien qu'il me faut cela beaucoup plus large d'ici. C'est toujours par là que tu m'as manqué mes chemises. Prends-y donc garde une fois; que diable! on n'est pas un Hercule, j'en conviens, mais enfin, l'on n'est pas non plus un mirmidon... Eh bien! c'est comme pour ces enfants, tu te figures bonnement qu'ils ne grandissent pas, qu'ils ne grossissent pas, mais vois donc, biche, c'est à n'y pas fourrer ma tête, à moi, et tu veux que ces enfants y mettent... Heureusement que les yeux de la dame devenaient tellement expressifs, que le bonhomme finissait par comprendre que la jeune fille n'avait pas absolument besoin de savoir ce que ses frères devaient mettre dans leurs chemises.

Aujourd'hui, ces scènes d'intérieur ont presque tout-à-fait disparu, et les choses, qu'on nous permette l'expression, se passent beaucoup plus britanniquement. Les hommes vont chez Durousseau prendre mesure pour leurs chemises, comme ils vont chez Staub prendre mesure pour leurs habits. Durousseau, lui, qui n'a pas autant de ménagements qu'une femme à garder envers lui-même, y met, il faut le dire , beaucoup plus de conscience et d'exactitude que nos jeunes matrones. 11 en résulte que nos chemises ne ressemblent plus à des sacs disgracieux, fort discrets, fort chastes, à la vérité, mais fort ridicules. Et puis qu'est-il arrivé? c'est que Durousseau, en créant, pour ainsi dire, sa spécialité, a mis à la portée de tout le monde ce luxe jadis si rare, et cependant si recherché du linge élégant et riche. Durousseau , ou autrement dit le chemisier des Princes, car il a charge à la cour, reçoit non seulement chez lui la nichée nouvelle de notre aristocratie, laquelle, comme on sait, emploie tout l'esprit de ses écus à restaurer jusque dans les dentelles et

LUS SPECIALITES PARISIENNES.

le point-arrière du jabot, les saines traditions du passé; mais il est aussi et surtout une providence pour le commis à douze cents francs, invité au bal chez son chef de division, et qui n'a dans sa garde-robe que les chemises de famille, les sacs dont nous parlions tout à l'heure; car pour dix ou quinze francs, pour moins encore, il pourra savourer le plaisir d'ajuster son gilet de piqué sur du linge aussi fin, aussi frais, aussi régence que celui de M. Anatole, ce fat de surnuméraire qui est fils d'un général, et qui vient au ministère avec des éperons. Et c'est bien quelque chose.

Du temps qu'il y avait encore des peintres d'attributs, ces honnêtes artistes avaient pour coutume invariable de représenter l'Humanité sous la forme d'un serpent qui se mordait la queue. Indépendamment de la simplicité philosophique de cette figure, nous lui trouvons pour surcroît de mérite celui d'être à deux fins, c'est-à-dire de peindre l'Humanité d'abord, et la Mode ensuite, car si jamais di-

vinité se mordit la queue (dans le sens allégorique de l'expression), c'est bien certainement la Mode, pour qui il n'y a rien de nouveau sous le soleil, hormis ce qui est vieux. Sans remonter très haut, nous voyons que dès la fin du xvme siècle Paris comptait un grand nombre de marchands, dits brocanteurs , qui faisaient commerce de vendre la dépouille des époques antérieures, et qui édifiaient des fortunes considérables en profitant de ce goût déjà fort prononcé de la mode pour tout ce qui était passé de mode. Celui de ces marchands qu'on pourrait appeler le Monbro de son époque, car il s'était acquis une réputation européenne, qui n'avait pas de rivale dans ce genre, était un nommé Ledoux. Tout ce que Paris renfermait de jeunes seigneurs, de femmes de qualité, d'artistes et même de savants, accouraient en foule dans ses magasins. Le duc d'Or léans, père du roi actuel, était un des visiteurs les plus assidus de Ledoux, et lui fit des achats considérables dont quelques traces se voient encore au Palais-Royal .

En héritant de ce goût de nos pères pour la Curiosité, nous l'avons, nous ne dirons pas perfectionné, mais complété. Non seulement nous recherchons les meubles et les objets anciens, mais nous empruntons à ces reliques du passé, des modèles pour nos mobiliers modernes. Le seul marchand de curiosités qui ait aujourd'hui une vogue de haute volée, et qui soit réellement versé dans la science profonde de l'archéologie, Monbro, en un mot, entretient plus de cinquante ouvriers sans cesse occupés à remettre en honneur le siècle de la Renaissance, celui de Louis XIV et de Louis XV, par des imitations du passé. Quand on donne à ses travaux une semblable portée, ce n'est plus la mode que l'on encense, c'est l'art que l'on glorifie.

Monbro a un musée d'antiquités et d'anciennetés qui, à lui seul, illustrerait une grande ville. Les étrangers qui débarquent à Paris sont presque aussi curieux de ses galeries que de l'entrepôt de Versailles. Je ne sais même s'ils ne lui donnent pas la préférence. Ce qu'on peut affirmer, c'est que bon nombre des gros bonnets de la fashion connaissent , à une merveille près , tous les trésors de Monbro, et n'ont pas encore songé à aller voir les salies de Constantine, pour lesquelles l'administration du chemin de fer a tant fait de réclames. On va chez Monbro, comme au xvme siècle on allait chez Ledoux, et une femme de quelque valeur tient pour indispen-

LES SPECIALITES PARISIENNES.

sable de dire, au moins une fois la semaine : « Je viens de choisir des vases et de la rocaille chez Monbro. »

Qu'on ne croie pas pourtant que Monbro soit de ces favoris de la vogue qui ne daignent sourire qu'aux plus grands noms et aux plus grosses fortunes. Monbro est bien trop artiste pour ne pas aimer et protéger tous ceux que l'art fait vivre. L'amateur modeste, mais qui a plus de goût que de richesses, a chez lui ses grandes entrées, et trouve là toutes les facilités imaginables pour concilier ses désirs avec son budget.

Mais il nous faut songer à clore cette revue qui dépasserait toutes limites si nous la voulions complète. Bornons-nous donc à un dernier croquis.

Voyez- vous ce Monsieur qui descend d'une citadine à l'angle d'une rue déserte? Après les contestations d'usage avec le cocher, ce Monsieur s'achemine en longeant les murailles el en partageant

lis SPÉCIALITÉS PARISIENNES. 71

sa sollicitude cuire les soins qu'il prend pour dissimuler sa démarche et les précautions nécessaires à la propreté de sa chaussure. Enfin , vous le voyez entrer brusquement dans une maison de singulière apparence. 11 glisse un nom presque à l'oreille du concierge, et monte au premier étage aussi rapidement que le lui permettent ses petites jambes et ses cinquante printemps. 11 sonne, on lui ouvre, et après quelques paroles échangées à voix basse, on le fait entrer dans un boudoir dont le luxe fatigué nage dans un jour douteux. Ce Monsieur, comme nous venons de le dire, touche à la cinquantaine, il porte des cheveux blonds artistement bouclés, un gilet blanc à semé de fleurs bleues , un vieil habit neuf et des pantalons un peu courts à dessous de pied.

Après un quart d'heure d'attente, que le Monsieur a employé à se regarder dans la glace et à passer la main dans ses cheveux avec une précaution suspecte, la porte du salon s'ouvre discrètement, et une femme paraît. Le Monsieur exécute aussitôt une foule de salutations toutes plus galantes les unes que les autres, à quoi la Dame répond en prenant place sur une causeuse. Le Monsieur, qui se décide à en finir avec ses politesses, imite la Dame dont il se rapproche par quelques mouvements préparatoires, afin de pouvoir parler avec tout le mystère désirable. Le Monsieur commence alors par une petite toux d'émotion...

La conversation qui s'engage n'est pas précisément du ressort d'une plume qui fait, comme la nôtre, profession de pruderie. Disons vite, cependant, pour ne pas laisser galoper trop loin l'imagition du lecteur, qu'entre le Monsieur et la Dame, il ne s'agit que du bon motif. La maison où nous sommes est le siège d'une entreprise de mariages... au plus juste prix, dont la Dame est directrice-gérante. On y fait pour Paris et la province, et même pour l'étranger. C'est une maison montée en ce qu'il y a de mieux, et où l'on trouve à toute heure un assortiment de sujets très bien confectionnés.

Les épouses qui sortent de l'établissement sont garanties bon teint pour un an, et même davantage, si l'on consent à y mettre le prix.

On en a de tout âge, depuis trente à cinquante ans ; on en a de blondes, de brunes, de rousses et de jaunes ; on en a de passionnées, de sentimentales, de froides, de pétulantes, de douces, d'ingénues et de romanesques. Si même on désire une Muse, on peut la fournir à des conditions très raisonnables. Enfin il y a les articles de choix

LES SPECIALITES PARISIENNES.

et les articles courants, les épouses de belle venue et les épouses de camelote; mais les unes et les autres sont comme les gants à vingt-neuf sous : on est tenu de les acheter sans les essayer.

Ces maisons de confiance, pour l'établissement des femmes un peu pressées par l'âge ou par les circonstances, marient dans tout Paris, comme nous avons eu l'honneur de vous le dire, et à tous les arrondissements de la capitale indistinctement. Les prix se modifient selon l'arrondissement. On fait à des conditions douces et faciles pour les quartiers pauvres et nécessiteux. On accepte des règlements à trois mois ou fin-courant pour les quartiers de négoce, et l'on s'en remet à la générosité de l'amateur dès qu'il s'agit de la rue Notre-Dame-de-Lorette ou de la rue Saint-Lazare.

Nos lecteurs de la province prendront peut-être ce qui précède pour une plaisanterie d'un goût fort discutable. Nous leur abandonnons volontiers la question de goût, mais le fait est vrai, le fait existe, et la quatrième page des journaux, cette quatrième page toujours si chaste et si modeste, est à même d'en fournir la preuve. Feuilletez le Siècle et le Journal des Débats, et vous trouverez concurremment avec les annonces du docteur Charles Albert et de l'abbé Châtel, l'annonce des maisons de mariages. Ces trois dernières spécialités donnent assez la mesure de ce que Paris est en état d'offrir comme civilisation progressive et comme affranchissement des idées.

Marc Fourni er.

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Une fête, ou ce qu'on appelle des réjouissances publiques à Paris. — M. et Mme Pinchonnelle. — La sirène des cafés. — Comment les dégraisseurs en plein vent tachent les habits. — Un marchand de rouenneries achalandé. — Comme quoi la petite Lili soulève des grenadiers à la pointe des orteils. — Aventures de Frise-Poulet, et sa condition présente. — La bataille de Navarin — Trait de courage de M. Pinchonnelle à propos d'un plat de friture. — L'âne savant. — i Mac Gregor, ou le dernier des Highlands. — Le crocodille.— Sourika et l'enfant à trois têtes. — Histoire d'une femme sauvage et de son fils..

On a défiguré le saltimbanque par toutes sortes de chansonnettes, de parades et d'articles de mœurs où l'on est sorti du naturel en voulant outrer le comique. Eh quoi! rendre les banquistes plus plaisants! comme s'ils ne l'étaient point assez. Cela n'a pu sortir de cerveaux dignes de l'apprécier, ô Bobèche!

Que diriez-vous d'un comédien qui chargerait d'un nez postiche les sganarelles de Molière, et d'un bel esprit qui sèmerait de traits le dialogue des marionnettes? Que direz-vous donc de ces gens qui ne se trouvent point satisfaits de la pure éloquence d'un marchand d'orviétan, qui voudraient ajouter aux promesses d'un montreur de bêtes, qui commentent l'annonce d'un acrobate gascon, qui exagèrent les bouffonneries d'un paillasse, qui osent retoucher les chefsd'œuvre de la Foire ? C'est une profanation, n'en parlons plus, et allons voir sur place les originaux merveilleux de ces mauvaises copies.

C'est un jour de fête : les tambours, les cymbales, les clarinettes, les grosses caisses résonnent partout ; les escamoteurs s'égosillent ; les charlatans, les funambules, les jocrisses, les alcides, les arracheurs de dents, les scapiglioni, les cornacs, les jongleurs, les

écuyers, les empiriques montés sur leurs tréteaux hurlent à pleine gorge.

Chacun vante sa drogue, chacun crie miracle, chacun souffle dans sa trompette , chacun frappe sur sa pancarte , chacun bat sa caisse, chacun appelle la foule, et la foule étourdie ne sait auquel courir.

Entrez, Messieurs; entrez, Mesdames! c'est l'instant, c'est le moment! on ne paie qu'après avoir vu, c'est le spectacle le plus étonnant, le plus intéressant, le plus...

Plus bas, les marchands de gaufres, de limonades, de macarons, de charcuteries, de mirlitons, les jeux d'adresse, les tirs au fusil, les palets, les galets, les loteries, les optiques, les devins, les appréciateurs du poids et de la force musculaire, font un tintamarre à couvrir le trombonne de l'Hercule du nord et les tambours de la femme à la longue barbe.

Ah ! que ce mot du philosophe est vrai : on ne rassemble jamais les hommes sans les agiter; ces gens-ci s'agitent passablement. En saine politique, je ne voudrais pas qu'on permît souvent ces réjouissances, et si l'on faisait le compte à la fin du jour des vols, des coups de poings, des contusions, des chapeaux perdus, des montres volées, des enfants pervertis, des femmes insultées, des vieillards meurtris, des familles sans pain, des hommes ivres, des filouteries de tout genre et des attentats de toute espèce, mon avis serait motivé de reste.

Mais qui vois-je? M. Pinchonnelle et sa femme, un digne couple de province, arrivé à Paris depuis un mois. La femme vendait des merceries à Moulins, le mari détaillait du tabac et des clous. Ils ont fermé boutique, et le mari sollicite une place à l'heure qu'il est. 11 n'a pas voulu manquer l'occasion de montrer la fête à sa femme ; mais avant de s'engager dans les Champs-Elysées, comme il fait chaud, comme ils ont soif, comme ils resteront long-temps debout :

— Veux-tu t'asseoir? dit M. Pinchonnelle, en montrant latente d'un café.

— À quoi bon dépenser de l'argent? dit madame Pinchonnelle.

— Ce n'est pas tous les jours fête. Garçon, de la bière!

Le garçon apporte une bouteille, et attend qu'on la lui paie, à cause de la grande afttuence. Cette méfiance choque M. Pinchonnelle. — Huit sous la bouteille! dit-il en buvant.

— Comme c'est cher ! dit madame Pinchonnelle.

— Et deux sous pour le garçon !

— Ça fait dix sous.

— Si nous allons de ce train-là...

— Je te disais bien...

— Tu me disais, tu me disais... En attendant, tu bois comme un trou.

— Mais ce n'est pas moi qui...

— Non, c'est moi...

M. Pinchonnelle avec un mouvement d'impatience s'accoude sur la table. Une enfant de huit ans en guenilles, les yeux plombés, raclant une mauvaise guitare, vient chanter devant lui d'une voix enrouée, les yeux errants çà et là :

Viens-t'en ma dou ou ce a a a mie Sur la vague endormie i i i e , Le zéphyre amoureux eux Va nous bercer tous deux.

La douce sympathie ie ie

— Je n'ai pas de monnaie, dit M. Pinchonnelle.

— S'il fallait donner à tout le monde , dit madame Pinchonnelle, on n'y suffirait pas.

— Oh! M'sieu ! Madame! continue l'enfant :

Viens-t'en ma dou ou ce a a mie Sur la vague endormie ie ie , Le zéphyre a mour

— Veux-tu t'en aller?

L'enfant tourne sur M. Pinchonnelle ses yeux distraits, et continue :

eux eux eux

Va nous bercer tous deux eux.

La douce sympathie ie ie....

— N'oubliez pas la p'tite chanteuse.

M. Pinchonnelle lui jette un sou et se lève.

— Tu vois, dit-il à sa femme, à quoi sert de s'asseoir.

— Mon ami, ce n'est pas moi qui —

M. Pinchonnelle, retenu violemment, chancelle et aperçoit le colh*t de son habit souillé d'une plaque de savon blanc.

— Comment est-il possible, s'écrie l'homme qui l'a accroché,

que Monsieur sorte avec cette grosse tache sur un habit neuf? Comment souffrir cette graisse que la chevelure entretient sur le collet? Comment n'avez-vous pas honte de cette malpropreté? Vous voyez, Messieurs, l'ordure qui s'est amassée sur un vêtement mettable du reste. Monsieur ne pouvait se présenter nulle part, Monsieur ne pouvait aller dans aucune société sans se faire mépriser, Monsieur était ce qu'on appelle dans une tenue dégoûtante! Tournez-vous, Monsieur, je vous en prie. Monsieur est fait comme un vrai torchon.

:-aïfë

Voyez, Messieurs, il suffit d'étendre avec la brosse gros comme une noisette de mon savon... Ne bougez pas, Monsieur, soyez tranquille, l'expérience ne coûte rien : je travaille gratis

M. Pinchonnelle, prêt à se fâcher, se rassure sur cette phrase. La foule l'intimide, sa femme perd contenance. L'homme mouille,

MBS BATELEURS. 77

frotte, brosse et l'eau découle sous la chemise de M. Piuchonnelle, qui pousse un ah! de saisissement.

— Voyez, Messieurs, reprend l'homme, l'effet de cette composition : il est facile de s'en servir soi-même; je travaille gratis pour foire apprécier mes tablettes... Faites-moi l'amitié d'en accepter une, je ne les vends que trois sous!

Il la met hardiment dans la main de M. Pinchonnelle, qui n'ose la refuser.

— Est-ce que la tache est enlevée? dit-il en s'en allant à sa femme.

— Faudra voir. Pour le moment le collet est trempé et la tache paraît agrandie. Faudra voir. Tu n'as plus ton épingle?

— Tiens, je n'ai plus mon épingle !

— Comment fais-tu pour tout perdre?

— Elle n'était qu'en chrysocale.

— Tu es gentil un souvenir que je t'avais donné.

— Tant pis, c'est bien fait, ça t'apprendra.

Un homme, le chapeau sur l'oreille, la joue enflammée, la voix éraillée, s'égosille à deux pas de là : — Trente-neuf, voyez, Messieurs, Mesdames, trente-neuf! voyez le restant de la vente, (renteneuf! mouchoirs Chollet, garantis bon teint, trente-neuf!

— Ce n'est pas cher, dit madame Pinchonnelle; je voulais depuis long-temps t'en acheter une douzaine, laisse-moi voir.

Le marchand est entouré de trois acheteurs avides, qui choisissent, examinent, paient et menacent de dégarnir la boutique.

— C'est une vraie occasion, dit l'un d'eux.

— Donnez-m'en encore six, dit l'autre.

— Servez-moi donc, dit un troisième.

— Que diable! dit M. Pinchonnelle alléché, chacun son tour. Je veux acheter aussi, moi.

— Je vous crois bien, reprend un des acheteurs, vous avez oublié d'être bête.

.M. Pinchonnelle se hâte d'empaqueter douze mouchoirs et les paie.

— Voyons un peu, dit sa femme en s'en allant ; tiens, en voilà un de troué.

— Ah dame.... fait M. Pinchonnelle.

-Oh qu'ils sont clairs! mais c'est du coton — un autre de

troué.... tous troués — de vraies loques.

— Je vais lui parler moi, dit M. Pinchonnelle furieux; viens vite. Ils retournent sur leurs pas.

— Dites donc, vous, rendez-moi mon argent; il ne s'agit pas d'attraper le monde. Voilà vos mouchoirs, on n'en veut pas.

— De quoi ? que veut Monsieur ? s'écrie le marchand, connais pas!

— Je veux, je veux qu'on me rende mon argent, vous m'avez vendu de la pacotille.

— Tiens, ce Monsieur, reprend l'homme furieux, faut-il pas y vendre des cachemires à trente-neuf sous! Vous n'avez pas bientôt fini de me faire d' l'esclandre devant les pratiques !

— Allons, bu! reprend un des acheteurs; tu vas pas nous laisser gagner notre vie , toi ?

— Veux-tu te sauver! dit le second.

— Tiens mon chapeau, dit le troisième, que j' lui tape sur le mufle.

M. Pinchonnelle, intimidé, bat en retraite et murmure à certaine distance : Tas de canailles !

Sa femme fait mine de le retenir.

— Je parie qu'ils s'entendent, dit-il enfin.

— Tu crois? dit madame Pinchonnelle.

Elle se heurte à un amas de monde.

— Sont-ils badauds ces Parisiens! dit M. Pinchonnelle, en voilàt-il! qu'est-ce qu'ils regardent?

Un homme en veste rouge à paillettes se promène dans un cercle immense ; un tapis est étendu par terre au milieu de ce cercle, et dans un coin grouillent cinq ou six enfants couverts de guenilles bariolées.

— Du courage à la poche! dit l'homme en rassemblant sur le tapis les pièces de monnaie qui pleuvent dans le cercle, encore vingt-cinq sous, et la petite Lili va soulever deux grenadiers à la pointe des orteils, deux grenadiers, les premiers venus. Cette enfant n'est âgée que de quatre ans et demi. On n'attend plus, pour commencer ce spectacle curieux, que la bagatelle de vingt-cinq sous.

— Voilà qui est fort, dit M. Pinchonnelle, une enfant de cet âge; je ne crois pas la chose possible.

— Vingt-quatre! dit l'homme en ramassant d'autres sous qui tombent, vingt-trois!... On n'attend plus que la bagatelle de vingt-

(rois sous la petite Lili va commencer son exercice!... Voyez,

Messieurs, il y a déjà vingt-deux sous sur le tapis Ce n'est pas

de Irop de quarante-cinq sous pour un exercice si intéressant. M. Pinchonnelle, piqué de curiosité, jette un sou.

— Vingt-deux!.... il ne faut plus que vingt-deux sous... Encouragez la petite famille.

Les encouragements se ralentissent, et la somme en reste quelques minutes à vingt-deux sous. Un inconnu se hasarde.

— Vingt et un! s'écrie l'homme.

— Et allons donc, fait M. Pinchonnelle, et il jette cette fois une pièce de deux sous.

— Dix-neuf! dit l'homme, encore dix-neuf sous, et la petite Lili va commencer —

Mais la petite Lili ne commence point, les sous sont définitivement arrêtés, le cercle se dégarnit.

— Messieurs, dit l'homme en faisant la mine, on n'encourage

pas les artistes je ne puis pourtant pas rester inutilement sur la

place Une fois, deux fois..., c'est bien vu, bien entendu

adjugé!

11 reploie son tapis, et ajoute avec amertume en se tournant du côté de M. Pinchonnelle :

— Nous avons des personnes qui voudraient tout voir et ne rien payer C'est pas cher — Cancres, va!

Il emballe le tapis, les chaises, le tambour, et disparaît.

— Tiens, cet animal, dit M. Pinchonnelle, moi qui ai payé et qui n'ai rien vu !

Il se retourne à de grands cris.

— Holà! ho! eh! ho! eh! l'ami! vous revenez de Dijon chercher de la moutarde! j'en suis vraiment charmé! Eh! ho! vous vous portez bien? pas mal; et vous? à la bonne heure!

C'est un homme seul devant une table à tréteaux, vêtu d'une veste rouge et coiffé d'une perruque à grands crins. On ne sait ce qu'il veut et ni à qui il parle.

— Hohà! ho!... mon père avait bien raison quand il me disait

Veux-tu te cacher galopin?

L'homme change de ton en courant sur un enfant qui s'est approché.

— Je t'vas frotter, toi!..: reviens-y vermine!

Jl a perdu le fil du discours et chante sur l'air du Point du

jour :

Le point du jour dans un navet Avec des pommes de terre Dans la castrole se disputaient (bis).

Avez-vous jamais vu la guerre Aux pommes de terre ?

H prolonge le dernier vers par une roulade bouffonne.

Quelques personnes se sont approchées comme M. et madame Pinchonnelle , le cercle se forme et se grossit. L'homme entame le récit suivant :

— Pour lors, voilà que mon père me dit un jour : Frise-Poulet, mon ami, faut que tu ailles faire fortune à Paris. 11 me fait mon

paquet dans un chausson ; le talon n'était pas plein , et ma mère

me donne six belles chemises toutes neuves, qui n'avaient ni col, ni

pans, ni devant, ni derrière il fallait aller chez le marchand pour

avoir les manches. Me v'ià parti, je marche tout droit devant moi, et je demande à une bonne femme ous qu'était Paris? 11 est derrière vous, qu'elle me répond; je l'avais traversé tout droit sans faire attention. Y 'là que j'avais faim. J'vois sur une enseigne : Ici l'on donne à boire et à manger. Bon! que je dis. Monsieur, dit la servante, quel potage faut-il vous servir? Nous avons potage au pain, potage au riz, potage au vermicelle, potage à la julienne.

— Apportez-les-moi tous les quatre.

Vlà qu'elle revient. — Monsieur, faut-il vous servir un bœuf?

— Un bœuf? que je dis, servez toujours, nous verrons bien. Elle apporte un bœuf qu'était grand comme la main, ils sont

comme ça dans ce pays-là. C'est égal, que je dis, ces gens sont bien honnêtes, ils font ce qu'ils peuvent. Quand j'ai bien mangé, je prends mon chapeau et j' m'en vas. Le garçon court après moi.

— Monsieur ! monsieur! la bourgeoise veut vous parler.

C'est sûrement, je pense, qu'elle a oublié de m* offrir le petit verre, c'est une dame bien aimable. J'arrive au comptoir. — Monsieur, qu'elle dit, nous avons huit livres dix sous.

— Tant mieux, que je dis, Madame, gardez-les.

— Pas du tout, c'est huit livres dix sous que vous me devez pour votre dîner.

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