‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 2 sur 51 · SI · texte numérisé non relu

SI

— Comment, que je dis, on me l'a donné, ici l'on donne à boire et à manpcr. Je me mets à courir, le garçon se met à courir; il crie au voleur sur moi, je crie au voleur sur lui ; la garde ne savait plus lequel arrêter...

Ici l'assemblée lait entendre un gros rire; M. Pinchonnelle rit comme l'assemblée, madame Pinchonnelle elle-même comprime sa belle humeur avec son mouchoir.

— En v'ià un qu'a une platine, dit un soldat.

— Je ne sais pas où il va prendre tout ce qu'il dit, ajoute un autre. — 11 faut encore qne ces gaillards-là ne manquent pas d'esprit,

reprend gravement M. Pinchonnelle, pour inventer ces histoires-là.

11 ne sait pas que cette histoire et d'autres semblables sont stéréotypées mot à mot dans la mémoire de tous les pitres ou paillasses chargés d'assembler et d'amuser la foule pour la préparer au débit de la bonne aventure ou autre curiosité.

Le pîlre reprend son récit.

— Après ça j'entrai chez un pâtissier pour avoir un état; il me dit : Viens chez moi, je t'enseignerai ce qu'il faut faire, et je te présenterai à ma femme; n'oublie pas de la saluer.

— Comment faut-il faire, que je dis, pour la saluer.

— Tu lui tireras le pied et tu lui donneras un grand coup de chapeau. Sa femme arrive. Je lui donne un grand coup de chapeau sur la figure, et je lui tire le pied; elle tombe le dos dans un chaudron d'eau bouillante ; elle se met à crier. Madame, que j' dis, j'ai bien l'honneur de vous saluer ; le pâtissier, dit. — C n'est pas comme ça qu'il faut s'y prendre. Viens par ici, j'te vas montrer ce que tu auras à faire. Tu prendras douze douzaines de brioches, et tu iras dans les rues en criant : Ils sont tout chauds, tout bouillants, brisez-vous la gueule et cassez-vous les dents.

— C n'est que ça, que j'dis.

— C'nest que ça, qu'il m' dit, et tu m' rapporteras la monnaie, et tu donneras le treizième.

— Bon, que j'dis. Je mets la manne sur ma tête, et je vais dans les rues en criant de toutes mes forces : Ils sont tout chauds, tout bouillants, brisez-vous la gueule et cassez-vous les dents. Tl y a un homme qui m'dit : Combien la douzaine?

— À un sou la pièce, c'est douze sous.

— Donnes -tu le treizième?

— Oui, que j'dis. Il prend une brioche et il s'en va. J'avais une faim d'enragé. Tiens, que j' me dis, puisque cet étranger a pris un treizième, j' puis bien en manger un autre. Il y avait une brioche qui avait l'air de m'agacer, j' l'avale. Je marche toujours, mais v'ià que c'tte brioche s'ennuyait toute seule dans mon ventre; j'en avale une autre pour lui tenir compagnie; v'ià-t-il pas qu'elles se battent; j'en envoie une troisième pour les séparer. Oh! jarni! elles se mettent deux contre une. J'en envoie une quatrième, bon, trois contre une! De fil en aiguille je mange toutes les brioches, ça faisait un beau tapage. J'retourne chez l' bourgeois, il regarde dans la manne. Bon, qui dit, tu as tout vendu. Il ouvre un tiroir à cases.

— Tu vas mettre là les pièces de vingt sous ; là, les pièces de dix; là, les sous; là, les pièces de six liards.

— J' mettrai rien du tout, que j'dis. J' lui conte la chose; il prend son rouleau, je me mets à courir autour de la table, il court après moi, mais il n'a jamais pu m'attrapper... il n'y avait que son rouleau qui m'attrapait de temps en temps...

À ces mots, entre brusquement dans le cercle un homme en redingote bien boutonnée, un chapeau graisseux sur le coin de l'o-

reille, qui donne trois grands soufflets au pitre, autant de coups de pied, en s'érrinnt :

— Que Fais-tu là, paresseux; il y a deux heures que j' le cherche, tu te permets d'abuser de la patience de ces messieurs et de ces dames...

Le pitre lui fait force grimaces par derrière, et affecte un air soumis quand il se retourne.

— Voyons, imbécile, tu n'as pas fait à ces messieurs, je parie, l'annonce de ce que tu a-t-à leur communiquer.

Et s'adressant au cercle, tandisque le pitre imite sa voix et songeste.

Le maître. — Messieurs et dames!...

Le pitre. — Mulets et ânes! ..

[je maître, avec un coup de pied. — Veux-tu te taire, imbécile?... Messieurs et dames, c'est pour avoir l'honneur de vous annoncer...

Le pitre. — De vous enfoncer...

Le maître. — Que je suis de retour d'un voyage dans les principales capitales...

Le pitre. — Général et caporal. . .

Le maître. — Je suis connu sur la place...

Le pître. — De Grève.

Le maître. — Je m'appelle Auguste, dit l'Américain.

Le pître. — Vilain arlequin.

Le maître. — Je suis élève du fameux Moreau.

Le pître. — Fameux moricaud.

Le maître. — Savant dans la chimie, la chiromancie, et l'art de prédire l'avenir.

Le pître. — Sauvez-vous, il va venir...

Grand coup de pied du maître appliqué de côté.

Le pître se retourne, et en demande raison à M. Pinchonnelle qu'il menace de grands coups de poing. Tout le cercle rit, et M. Pinchonnelle juge qu'il est de bon goût d'en faire autant.

Le maître. — Qu'as-tu donc? Viens ici, imbécile! Voyons, Frise- Poulet, mon ami, puisque tu veux te mêler de mon art, montrenous comment tu sais travailler. Fais tirer une carte à l'un de ces messieurs, et tu lui expliqueras son horoscope.

Le pître. — Son télescope.

Le maître. — Sur le passé, le présent et l'avenir.

Le pître. — Bon.

Il fait le tour du cercle, et présente le jeu de cartes à M. Pinchonnelle qui refuse. Le pitre insiste, et lui dit de sa voix naturelle qu'il n'en coûte rien, M. Pinchonnelle prend une carte.

Le pitre ajoute quelques lazzis qui le font rougir, et qui font beaucoup rire l'assemblée. Le pitre se retire à distance, et élevant la voix d'un ton burlesque.

— Monsieur, votre carte annonce que vous êtes venu au monde le jour de votre naissance, tout nu, sans chemise, les mains dans vos poches.

Grands éclats du cercle. M. Pinchonnelle se pique, sa femme se couvre le visage.

— Sous peu, il s'opérera en vous un changement de position, à moins que vous ne couchiez sur la place. Si l'on ne vous écrit pas, faut pas faire de réponse, ce serait de l'encre et du papier de perdu.

Ijc maître. — Imbécile, qu'est-ce que tu dis là? Est-ce ainsi que tu prétends contenter monsieur; il a bien affaire de savoir ces bêtises-là.

Tous les yeux sont fixés sur M. Pinchonnelle, et tout le monde rit à ses dépens. 11 rend la carte d'un air froid; et comme le maître commence l'annonce véritable, comme les spectateurs se dissipent, il se glisse dans la foule et s'en va plus loin avec sa femme.

La voix aiguë de polichinelle le fait retourner; le tambour couvre la voix de polichinelle, et la voix caverneuse d'un homme qui frappe à tour de bras sur une pancarte fait taire aussitôt le tambour.

— Messieurs et dames, c'est pour les dernières représentations du spectacle curieux que j'ai l'honneur de vous annoncer. Avant de quitter la capitale, nous offrons une dernière fois à la curiosité la fameuse bataille de Navarin représentée au naturel. Venez voir, messieurs et dames, ce travail véritablement curieux. Vous voyez la mer agitée, les vaisseaux des Turcs, les Français et les Russes ; le vaisseau amiral incendié par un brûlot; vous entendez l'artillerie et les bombes, les cris des blessés et le sifflement des cordages. Entrez, messieurs, suivez le monde! Mais, me direz-vous, combien prends-tu pour voir ce spectacle amusant? Messieurs et dames, nous avions mis le prix des places à dix sous par personne, mais vu les circonstances et pour contenter tout le monde, ce n'est plus dix sous, ni huit, ni six, ni quatre, c'est trois sous, messieurs et dames, la faible bagatelle de trois sous par personne ! Entrez, entrez, messieurs, suivez le monde !

Le tambour, les trompettes, les clarinettes éclatent de concert avec des cris effroyables. M. et madame Pinchonnelle sont à l'instant saisis, soulevés et jetés à grands coups de poing dans la baraque par le paillasse de l'établissement qui s'est précipité sur la foule.

Là, une serinette enrhumée succède aux symphonies du dehors. Sept ou huit personnes sont assises sur des banquettes de paille pourrie autour de M. et de madame Pinchonnelle, poussées avec eux par le même procédé. Le fond de la baraque est occupé par une toile de serpillière qui se roule, et laisse voir une image d'optique grossièrement enluminée et représentant à peu près la vue du port de Marseille. M. Pinchonnelle imagine que c'est le rideau du théâtre; et comme la serinette lui arrache des grincements de dents, il s'impatiente de ce qu'on ne commence pas plus vite.

— Mais, dit madame Pihchonnelle, ne vois-tu pas remuer quelque chose sur ce tableau.

En effet, un des bâtiments de l'image est découpé, et se meut légèrement de gauche à droite.

— Ce sont de petites bêtises, dit gravement M. Pinchonnelle, qu'ils font pour amuser le monde en attendant.

A l'instant même la toile de serpillière retombe sur limage, et la voix de l'homme se fait entendre.

— Place, messieurs et dames, place à la nouvelle société. — C'est fini? murmurent les voisins.

— Comment c'est fini? dit M. Pinchonnelle, on n'a pas commencé.

— Mande pardon, dit l'homme, c'est fini. Qu'est-ce que vous voulez donc voir pour vos trois sous? Allons, allons, videz les planches et passez au bureau.

M. Pinchonnelle veut se fâcher, sa femme le supplie; il jette six sous avec ce mot piquant à la dame du bureau :

— Vous ne me reverrez pas souvent.

— C'est pas d' ça qu'on se plaindra, monsieur de deux liards, réplique la femme.

Madame Pinchonnelle, pour distraire son mari de sa mauvaise humeur, cherche un sujet de conversation en promenant ses yeux çà et là.

— Dieu, la bonne odeur de friture !

— Je te conseille d'en parler, tu me fais penser à mes faiblesses d'estomac. J'ai à peine déjeûné.

— Mon ami, nous étions pressés de partir... Je sens moi-même un besoin de prendre...

— Tiens, on me l'a pris... dit tout à coup M. Pinchonnelle la main posée à plat sur sa poche de derrière.

— Quoi donc?...

— Ou je l'ai perdu... Mais j'ai senti un petit mouvement...

— Qu'as-tu?...

— J'ai... que tu es bête, je ne l'ai plus. — Quoi donc?

— Mon mouchoir.

— Tu l'as perdu ?

— Ou on me fa pris,

— Ça ne m'étonne pas... dans des faiseurs de tours comme ça... ils vous crèveraient les yeux qu'on n'en verrait rien.

— Ou je l'ai laissé à la maison.

— Ça ne m'étonnerait pas encore...

— Sais-tu ce qui sentait si bon tout à l'heure... Voilà.

Ils s'arrêtent devant une cuisine en plein vent, décorée de guirlandes de cervelas. Le feu flambe, la poêle chante; les saucisses cuites, les tranches de lard, les morceaux de petit-salé fument sur une assiette.

— O Dieu! s'écrie madame Pinchonnelle avec une tendre pitié, quelle patience! le charbon, le soufflet, la graisse, le pain, la viande... tout enfin.

— 11 faut convenir, dit M. Pinchonnelle, avec un sourire de condescendance, que ces Parisiens sont industrieux pourtant . — C'est que ça vous a une mine... charmante.

— C'est vrai... ça sent bon.

— Si j'osais...

— Je te reconnais bien là... Ma foi ça ne me dégoûte pas... Oh, c'est proprement fait dans ce que ça est.

— Mais comment pourrait-on, devant le monde...

— Pardi! tu te fais envelopper ça... Personne ne se gêne à Paris.

— Demande-lui donc ?. . .

— Pardi! voilà-t-il pas...

M. Pinchonnelle s'avance résolument, choisit, marchande et emporte roulés dans du papier graisseux divers morceaux de charcuterie qu'il glisse péniblement dans ses poches avec plusieurs petits pains de seigle. Ils se retirent ensuite, lui et sa femme, gênés par la crainte d'être remarqués et par les précautions qu'exige la nature des comestibles qu'ils essaient de goûter.

— Dieu! que c'est salé! s'écrie madame Pinchonnelle.

— Tu es bien heureuse, reprend M. Pinchonnelle, une main embarrassée et s'efforçant de glisser l'autre dans sa poche ; je ne sais pas... encore... moi... si c'est salé...

Il se décide à tout enfermer.

— Sais-tu?... nous nous arrêterons quelque part... comme pour boire... et nous mangerons tranquillement.

Ma foi! je n'y tiens pas...

M. Pinchonnelle, disirait par l'arrangement êé ses poches., s'arrête machinalement près d'un groupe, an milieu duquel on voit un àne arrêté.

■ — Ah! voilà qu'est bien curieux... par exemple... badauds de Parisiens... de mon temps au moins on promenait à Moulins des ours... un chameau... tu te souviens?... ici, ils s'attroupent pour voir un âne.

Dans le même groupe un homme en veste militaire, les manches retroussées, un sac à la ceinture, une baguette à la main, s'écrie devant une table chargée de gobelets.

— Messieurs et dames, à l'instant même, à la place de cette muscade, je vais faire passer la tête de monsieur sous ce gobelet.

Tout le monde rit, M. Pinchonnelle se retourne, c'est lui qu'on regarde, c'est lui que l'escamoteur a désigné.

— Mais monsieur n'osera pas me prêter sa tête. Je suis persuadé qu'il ne voudrait pas la changer, cela serait dommage.

Tous les yeux demeurent fixés sur M. Pinchonnelle, et les éclats redoublent.

— Monsieur, en revanche, voudrait-il me confier sa montre ? M. Pinchonnelle, piqué, refuse.

— Monsieur, n'ayez point de crainte, on vous la rendra ; histoire de rire et de plaisanter.

M. Pinchonnelle refuse avec fermeté. L'escamoteur continue avec aigreur :

— Vous êtes libre, monsieur; souvent on voit des gens se méfier des personnes qu'on devrait plutôt se méfier (l'eusse... (plus haut). Messieurs, monsieur refusant de me prêter sa montre, l'expérience ne peut avoir lieu.

Un murmure de désapprobation circule dans le cercle. Madame Pinchonnelle veut entraîner son mari, mais M. Pinchonnelle, la tête montée, juge plus à propos de rester et de faire bonne contenance.

— En attendant, messieurs, reprend l'escamoteur, nous allons passer aux exercices de cet intéressant animal. C'est à tort, messieurs, que l'âne passe pour manquer totalement d'esprit, vous allez en avoir la preuve... Ici, Biquet... Cet animal, messieurs, est unique dans son genre : il obéit au commandement, fait des tours de caries comme le meilleur physicien, joue aux dominos, connaît le présent, le passé et l'avenir, et devine à vue d'œil le caractère des

personnes... Biquet, mon ami!... attention!... miellé heure est-il? L'âne baisse la tête et frappe du pied.

— Une, bon! .. ce n'est pas tout.

L'animal frappe un second coup.

— Deux, bon!... et puis?...

L'âne lève le pied une troisième fois.

— Trois heures... il est trois heures en effet... C'est très bien, mon ami... Messieurs, regardez à vos montres... Biquet, mon ami, ce n'est pas tout, on m'a dit aussi que tu te connaissais en physionomie... Tu vas me faire l'amitié de chercher parmi ces messieurs et ces dames quel est le plus amoureux delà société... Allons, Biquet, mon ami, va!

L'animal fait lentement le tour du cercle, et flairant dans le voisinage du couple de province une forte odeur de seigle et de nourriture, s'arrête en baissant la tête devant madame Pinchonnelle ; l'assistance s'égaie fort de cet affront en manière de punition. Madame Pinchonnelle est couverte de confusion ; son mari, de plus en plus irrité, la retient.

— Ce n'est pas moi qui y ai dit, reprend l'escamoteur en flattant l'animal... Biquet, mon ami, c'est très bien... Actuellement, mon ami Biquet, tu vas nous chercher le mari le plus trompé de la société... Allez, Biquet, mon ami.

L'âne reprend le tour du cercle, et va tout droit fourrer son museau dans les plis de la redingote de M. Pinchonnelle. L'hilarité est à son comble. M. Pinchonnelle, exaspéré, renvoie l'âne d'un coup de poing; il se sent retenu par les basques : deux chiens qui les flairaient se mettent à aboyer; l'âne effrayé rue ; l'escamoteur accourt. M. Pinchonnelle s'élance sur lui, les chiens s'élancent sur M. Pinchonnelle, madame Pinchonnelle court sur les chiens ; la foule rit aux éclats, l'âne se sauve au trot, les injures, les cris, les aboiements font un vacarme effroyable. Les spectateurs se jettent dans la mêlée, dégagent l'escamoteur qui court après son âne, et arrachent M. Pinchonnelle à ses chiens qui emportent aux dents ses deux poches et quelques loques du voisinage. Les huées poursuivent les deux époux qui se retirent tout échauffés.

— 11 faut rentrer! s'écrie le mari en tâtant son vêtement.

— Bepose-toi, mon ami, prends quelque chose... Je suis aussi toute troublée.

lis se jettent sur deux chaises devant un café.

— Voilà, monsieur, voilà !

Le garçon apporte une bouteille de bière. Cinq musiciens, dont un cor, une clarinette, un basson et une contre-basse viennent aussitôt s'installer devant la table. Le cinquième, vêtu en écossais, chante ces mots avec un accent étranger, en s'accompagnant d'une

guimbarde:

Ai mu les yux noirs si tu vu

Pour moi je n'ai — me que les blu,

Pour moi je n'ai — me que les blu,

Pour moi je n'ai (roulade prolongée) me que les blu.

— Garçon! s'écrie M. Pinchonnelle.

11 jette huit sous sur la table, emmène sa femme brusquement en murmurant d'un ton passionné : — Brigands !

— Te trouves-tu mieux, mon ami, dit sa femme.

— Rentrons.

— Mais puisque nous y sommes...

— Ça t'amuse, toi.

— Non ; mais s'en aller sans voir la fête...

— Tu l'as vue, la fête... c'est toujours comme ça.

— Bah! tu as besoin de t'égayer, puisque la dépense en est faite.

M. Pinchonnelle ne répond pas; il considère une immense pancarte qui représente, d'après l'inscription, l'affreux crocodiile du fleuve des Amazones, d'environ vingt-cinq pieds de longueur, tenant dans sa gueule un jeune enfant, dont on voit le sang ruisseler sous les dents tranchantes du monstre.

Madame Pinchonnelle pousse un cri d'effroi.

— Tu ne connais pas cette bête-là, toi... J'en ai lu la description dans... des voyages.

— Est-ce que ça détruit le monde comme ça.

— Ah ben! pire que ça... tout ce que ça trouve.

— Oh Dieu de Dieu! le pauvre innocent, regarde donc, Isidore.

Madame Pinchonnelle montre la pancarte voisine où l'on voit un jeune enfant peint d'un rouge-garance, dont le corps est surmonté de trois têtes.

— Vlà des horreurs, par exemple, dit M. Pinchonnelle,.. Ceux

LES BATELKUKS. 1)1

(jui ont le malheur de faire des choses comme ça... devraient bien mieux... les cacher... Tiens! voilà un sauvage... Non, c'est une femme... c'est bien ça... j'en ai vu la description dans... des voyages... Ça, par exemple, c'en est un vrai... car enfin on peut voir... si l'on veut.

— Moi, je voudrais voir le pauvre petit qui a tant de têtes.

Et boum, boûm, bam, bam, trick, trick, chinn, chinn, ran plan plan; les caisses, les fifres, les cors entrent en danse.

— Venez voir, messieurs et dames, la véritable femme sauvage venue du Missipipi...

— Vois-tu, je te le disais bien, dit M. Pinchonnelle à sa femme. — Venez voir, reprend l'orateur, le grand crocodile ou caïman du

fleuve des Amazones. Vous verrez également le phénomène sans pareil, résultat d'un légitime mariage, qui porte distinctement trois têtes...

— Pauvre petit! dit madame Pinchonnelle, c'est ce que je voudrais voir.

— Entrons, dit M. Pinchonnelle, il y a du choix.

On les pousse dans la baraque. On voit là dans un coin une espèce de cage grillée et couverte d'un mauvais tapis. La foule s'attroupe autour du cicérone qui se baisse avec précaution et lève un couvercle.

— Attention , messieurs, pas d'imprudence ! l'animal est jeune, mais d'un caractère naturellement féroce ; il connaît la voix de son maître.

M. Pinchonnelle s'approche, et voit un baquet plein d'eau. — Où est-ce? dit madame Pinchonnelle.

Le cornac plonge un bâton dans l'eau, et l'on voit se mouvoir au fond une bête verdâtre.

— Je ne distingue pas, dit M. Pinchonnelle.

— Attendez, messieurs, il faut que tout le monde voie.

Le cornac met la main dans le baquet, et retire un petit animal moribond de la forme et de la mesure d'un gros lézard.

— N'ayez pas peur, madame, il connaît la voix de son maître. Vous pouvez passer la main sur son dos. Touchez, madame.

— Non, non, s'écrie madame Pinchonnelle.

— Allons, mon ami, au revoir, et souhaitez le bonjour à la compagnie. Cet animal ne peut supporter le grand air.

i)2 LES BATELEURS.

Le cornac rejette la bète dans le baquet. En ce moment de sourds grognements qui s'augmentent par degrés partent de la cage.

— Holà, holà, Sourika, on y va! s'écrie le cornac. Sourika demande son dîner.

Il lève le tapis, et l'on voit accroupie dans un coin de la loge une femme hideuse, échevelée, nue jusqu'à la gorge, et drapée d'une fourrure de poils de lapin ; elle continue ses grognements et sautille de temps à autre sur les pieds et sur les mains. Le cornac lui jette un hareng fumé qu'elle dévore à belles dents.

Madame Pinchonnelle, qui a peur, l'examine curieusement, cachée derrière son mari.

— Tu ne sais pas, mon ami, je trouve que la sauvagesse ressemble à madame Frédéric... tu sais, la garde-malade du cinquième.

— Quelle bêtise!

— Il y a comme une idée.

La femme sauvage se retire en grognant dans le coin de sa loge.

— -Elle ne parle pas? dit M. Pinchonnelle au cornac.

• — -Comme vous voyez, monsieur, la langue de son pays.

Un homme d'un certain âge, mal vêtu, un bocal à la main, prend la parole à l'autre bout de la baraque.

— Voyez, messieurs, le phénomène curieux. Je suis le père de l'enfant ; il a vécu quelques minutes, à ce qu'a dit le docteur. On peut se passer le bocal.

Le bocal circule de main en main, on y distingue à travers une liqueur noirâtre un fœtus gros comme le poing et défiguré.

• — -Tiens, dit madame Pinchonnelle, M. Frédéric... tu sais, le mari de madame Frédéric... qui t'a porté une malle.

— Tu crois?...

—Quand je dis le mari... on dit que non dans la maison... et qu'ils ont leur enfant dans de l'eau-de-vie... parle-z-y donc.

— M. Frédéric! s'écrie M. Pinchonnelle d'un air triomphant.

Le cornac lui jette un regard furieux; M. Frédéric lève les yeux, perd contenance, et venant à lui.

— Monsieur, je vous en prie, ne nous ôtez pas notre pain. Attendez que le monde soit sorti.

Le cornac expédie la foule aussitôt. M. et madame Pinchonnelle attendent dans une stupeur respectueuse. La baraque vide, M. Frédéric s'approche.

LES BATEbttURS. 9.J

— Mande bien pardon, monsieur, madame, mais vous pouviez nous foire avoir une scène avec le monde.

La femme sauvage ouvre sa cage, se dresse sur ses pieds, et s'avance en jetant un tartan sur ses épaules.

— Vous m'avez fait une fière suée... c'est pas pour dire... que voulez-vous? les temps sont durs... chacun fait comme il peut... pour gagner sa pauvre vie... Enfin, tant de tués que de blessés, il n'y a personne de mort. . Je vous ai bien reconnus tout de suite... Et du reste, ça vous va bien, monsieur, madame?

M. Pinchonnelle, à qui le costume impose encore, répond avec déférence.

— -Mais comme vous voyez...

— Vous vous promenez... vous fait' un petit tour... vous avez ben raison... j'en ferais ben autant... sans mes occupations...

— Ça doit fatiguer, dit sérieusement M. Pinchonnelle.

— -IN' m'en parlez pas, que j'étrangle 1' poisson me met la

gorge en feu... qu' j'ai, saufvot' respect, le cœur sur les lèvres... qu'il n'y a pas à dire, faut l'avaler... L'autre fois il me donnait du poisson cru... Au moins, qu'j'y ai dit, donne-moi du hareng saur.

— Je croyais, dit madame Pinchonnelle, que votre état était pour les personnes malades.

— Oui, quand ça donne; mais par ce temps ici... va te promener... qui s'entend de mon état, j'suis marchande des quatre saisons qu'on appelle... mais pour lors, les jours de fête, v'ià monsieur qui est le cousin de Frédéric et qui sait parler comme ça au monde... y a conseillé de faire voir 1' petit... Pauv' petit!... puisque le bon Dieu nous l'a donné, vaut autant qu'il serve à quet' chose...

Madame Frédéric essuie une larme. Cependant le cornac s'impatiente et presse une seconde représentation. M. et madame Pinchonnelle voient qu'il faut sortir.

— Si vous avez quett' chose à faire, n' m'oubliez pas... à revoir, m'sieu, madame.

M. et madame Pinchonnelle sortent.

— En v'ià qui est fort, dit la femme.

— Ah ça, en as-tu assez à présent, reprend le mari, voilà la brune, et je ne me sens pas de l'estomac.

— Ni moi. Combien as-tu dépensé?

— -Je ne sais pas, mais...

— Ah ben, ce n'est pas tous les jours fête. . .

— Je voudrais bien savoir si j'ai laissé mon mouchoir à la maison.

— .Veux-tu le mien?...

— -Oh, ce n'est pas pour ça.

— Tu as toujours perdu ton épingle?...

— Ça se retrouvera; mais ma redingote... — Oui, de l'ouvrage pour moi...

— -Et mon pantalon.

— Je donnerais tous tes pantalons pour retrouver l'épingle. . .

— Sont -ils badauds! ces Parisiens... sont-ils badauds!

Edouard Ourliac.

|kr le Comte Cljarles île tltlleôot.

Les carrosses du roi. — Les diplomates en serre-chaude. — M. de Talleyrand. — • Deux personnes qui né le regrettent pas — Les oreilles du roi. — M. Pozzo di Borgo. — Sa disgrâce et sa mort. — Histoire; de M. le baron Werther. — Le diplomate jaugé. — Un mot de Louis-Philippe. — Economies du baron.

— Étiquette de la cour. — Le costume. — L'uniforme du comte Appony. — Les appartements des Tuileries. — De la chaussure du roi. — La reine. — Un mot de M. Pozzo di borgo. — Un tailleur de Londres et une infante d'Espagne. — Les grands bals. — Les buffets. — Les boxeurs anglais. — M. Alliai m et le canard. — L'ambassade d'Autriche. — La comtesse Appony. — Le comte et la régie. — M. Wiadana. — M. Hope. — M. de Thorn. — L'ambassade russe. — M. le comte Pahlen. — Madame de Meyendorff. — Les Rotscliild. — M. Duponchel. — L'hôtel du prince Eugène et ses locataires. — M. de Humboll. — M. Serra Capriola. — Madame Sehickler. — M. de Brignole-Sale. — Ses gendres.

— M. de Fabricius et un buveur de vin de Champagne. — Scandale historique. — Madame Lehon.

— Sa beauté et son boudoir. — Le festin diplomatique. — Zerline et don Juan. — Monsignor Garibaldi. — Reschid-Pacha. — Lord Cowley. — Le canapé de madame de Liéven.

Quand le jour est venu qu'un ambassadeur doit aller aux Tuileries présenter au roi les lettres qui l'accréditent auprès du gouvernement, sa majesté envoie les voitures de la cour à l'hôtel de l'ambassade, et le nouveau diplomate est en droit, s'il le désire, de monter dans les carrosses royaux, lui et sa suite, pour s'acheminer vers le château. Mais d'habitude il décline cet honneur, et préfère ses propres voitures, lorsqu'il en a.

Toute la science diplomatique est dans ce point d'étiquette, choisi entre mille autres de la même force ; science creuse, échange stérile de politesses préfixées, combats à armes courtoises qui ne signifient rien et doivent ne jamais rien signifier.

Ainsi donc, qu'on ne s'attende pas à trouver la politique embusquée au détour de l'une de ces pages. La politique est autre part que dans la diplomatie ; une ambassade, aujourd'hui du moins, ressemble si l'on veut à une serre chaude où fleurissent les harangues : les faits et les événements poussent ailleurs.

Qu'on nous permette à ce propos de répéter une vérité presque niaise à force d'être vraie, c'est que la diplomatie réelle, peut-être

bien aussi celle des fêtes et de la représentation, est morte avee M. de Talleyrand. On pourrait inférer de là que ce démon de l'intrigue fut regretté quelque part, mais on se tromperait. On fut généralement fort aise d'être débarrassé de ce pied-bot dont l'adresse profonde et les grandes manières étaient une épigramme pour tout le monde , pour la noblesse comme pour les libéraux, car un fait reconnu , c'est que M. de Talleyrand demeura plus populaire que beaucoup de tribuns et se montra infiniment plus noble que beaucoup de princes. 11 y eut particulièrement deux hommes presque joyeux de la fin de cette carrière politique, si pleine, si savante et si spirituelle, ce fut d'abord S. M. le roi Louis-Philippe, et ensuite M. de Metternich. Le chancelier d'état autrichien , malgré son esprit fin et gracieux, ne pouvait se comparer au prince de Bénévent, et il en était jaloux. M. de Metternich n'eût été qu'un soussecrétaire d'état où l'ancien évêque d'Autun eût brillé comme ministre; chacun savait cela, et M. de Metternich autant que personne.

Quant à Louis-Philippe, S. M. fut charmée de n'être plus en face d'un homme dont il fallait écouter les conseils, les suivre quelquefois et ne les dédaigner jamais. S. M. préfère de beaucoup être écoulée. Le comte Mole vient de passer douze ans de sa vie à écouter, M. Guizot écoute, quoi qu'on en dise, et M. Thiers n'a jamais fait autre chose. C'est même un de ses principaux talents.

Cette situation toute passive déteint nécessairement sur la diplomatie. Elle a senti le besoin d'avoir des oreilles, et, grâce à Dieu, ce n'est pas cela qui lui manque. En conséquence, le roi cause avec les diplomates, et traite avec les cabinets. Nous verrons plus bas les exceptions.

Il est peut-être bon de dire que le corps diplomatique à Paris, bien que depuis 1830 il ait subi peu de modifications, a vu cependant la retraite de deux ambassadeurs; l'un M. Pozzo di Borgo, tombé dans la disgrâce du czar pour s'être un peu trop donné à M. de Talleyrand, et l'autre M. le baron de Werther.

Le grand tort de M. Pozzo di Borgo est d'avoir trop aimé sa bonne ville de Paris. Il en résulta qu'en 1830 M. de Talleyrand n'eut pas grand mal à lui faire comprendre qu'avec un peu de bonne volonté il s'attirerait aisément la confiance du gouvernement qui se formait, préviendrait peut-être beaucoup de chicanes et de protocoles, et deviendrait l'homme nécessaire de la situation. Malheureusement

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ces petits tripotages ne plurent pas très fort à L'empereur qui exila son ambassadeur à Londres, et le soumit a une surveillance des plus diplomatiques. Fatigué de cet état de séquestre qui rendait d'ailleurs ses relations difficiles avec la haute pairie d'Angleterre, M. Pozzo di Borgo prit un beau jour son parti, planta là son ambassade, et revint à Paris où il s'arrangea un délicieux hôtel, rue de lTniversité, véritable petit prodige de comfort et d'élégance. C'est là qu'il mourut, il y a peu de temps, très affaibli par l'âge, très oublié du monde politique, mais enchanté de mourir plus parisien que ne l'eût voulu l'empereur.

Passons maintenant à M. le baron Werther qui a fait une assez singulière figure, pour que nous lui réservions quelques mots.

Un homme d'esprit a prétendu de ce pauvre M. Werther que le roi des Français l'avait gagné sans être obligé de le payer, ce qui est infiniment plus flatteur pour la délicatesse du baron que pour ses capacités diplomatiques.

Cet homme d'esprit, étranger de distinction , que nous pourrions nommer, et qui était à Paris en juillet 1830, se rendit le mardi chez M. le baron Werther, à son ambassade de Prusse, rue de Lille. Là fut jouée absolument la même scène qui eut lieu quarante ans au* paravant entre Louis XVI et le duc de Larochefoucault-Liancourt,

M. le baron Werther était couché; son visiteur le fit éveiller et a 13

accourut eu lui disant : 11 y a une révolution à Paris. Mais M. le baron se garda bien d'y croire, et se rendormit très diplomatiquement.

11 faut savoir que M. Werther offrait la plus colossale insignifiance qui fût en politique. Il était passé d'une sous-lieutenance de cavalerie à l'ambassade de Paris, et ne connaissait réellement bien que l'exercice à la prussienne.

Cependant, tant bien que mal, on entraîna le baron à une conférence qui fut tenue le même jour. ïl y avait là M. Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, M. le comte Appony qui, pour lors, faisait un grand étalage de légitimité, M. le général Fagel, encore aujourd'hui ambassadeur du roi des Pays-Bas, et d'autres membres du corps diplomatique. On demanda l'avis du baron Werther; mais par trois fois il ouvrit la bouche et par trois fois il la referma sans proférer un mot. La question de savoir si ce furent les idées ou les paroles qui lui manquèrent n'a jamais été bien résolue.

Du reste, la pensée qui dominait la majorité des personnes présentes, et qui se cachait peut-être à l'état de germe au fond du cœur de M. le baron Werther, était de ne pas suivre Charles X à Saint-Cloud, démarche délicate qui pouvait compromettre leur faveur future auprès du gouvernement quelconque qui se formait. Ces messieurs aimaient leur place, les jouissances de la capitale, et leurs émoluments. Ce sentiment si naturel prévalut, et sauva peutêtre l'Europe d'une conflagration générale. Il est rare que derrière les plus grandes révolutions ne se rencontre pas quelque anecdote semblable à celle-là.

Après l'événement, M. le baron Werther, qui avait eu déjà des rapports avant 1830 avec la famille d'Orléans, risqua le nez au Palais-Uoyal. Dans une audience particulière qu'il eut du roi, Louis-Philippe le tint pendant deux heures par le bouton de son habit, et le renvoya jaugé. La grande habileté du roi, sa politesse exquise, sa pénétration profonde, son aptitude à l'intelligence du cœur humain, son adresse à parler du feu roi de Prusse dans les termes les plus flatteurs, à dérouler ses projets de réaction tempérée, ses plans de garanties, ses assurances de paix vis-à-vis de l'Europe, tout cela passa peu à peu dans les convictions du baron Werther, et il est avéré aujourd'hui que ses dépêches à M. Ancillon, ministre de l'extérieur à Berlin, n'étaient autre chose que des lam-

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beaux empruntés aux péroraisons abondantes de Louis-Philippe. Un jour on demanda à sa majesté ce qu'elle pensait de l'ambassadeur de Tinsse. « C'est l'homme du monde, répondit-elle, qui écoute avec le plus d'esprit. » On appela le mot une charitable épigramme.

M. le baron Werther était doué pourtant d'un certain genre d'intelligence. 11 savait économiser sur son traitement. Depuis 1830, il prétexta ses nouvelles vues libérales pour ne plus donner de dîners, et mettre sa représentation sur un pied plus modeste. En vertu de ce système, il thésaurisa, année commune, la moitié de ses émoluments, ce qui lui ht, en tin de compte, une légère épargne de 5 à (500,000 fï. Mais M. le baron Werther a eu sa croix comme tout le inonde. Sa croix, à lui, c'est sa tille qu'il n'est jamais parvenu à marier. Quant à M. son iils, qui a médiocrement brillé dans les sa-

lons de madame de Flahaut, il a passé par dessus des diplomates beaucoup plus capables, pour devenir ministre de Prusse auprès de la confédération suisse. Dieu le garde d'une révolution de juillet!

Aujourd'hui M. de Werther père a succédé à M. Ancillon dans le département des amures étrangères à Berlin, et s<> lait par an,

nuire ses revenus personnels, seize mille écus d'Allemagne. Le pauvre homme!

Avant (Je passer en revue les salons d'ambassade actuellement ouverts à Paris, on lira peut-être avec plaisir quelques mots de détail sur l'étiquette et les usages de la Cour.

C'est M. de Saint-Mauris qui est en possession de la charge d'in- Iroducteur des ambassadeurs auprès de sa majesté, il faut savoir que les ambassadeurs seuls ont le droit de communiquer directement avec le roi. Les ministres plénipotentiaires, les envoyés, les chargés d'affaires n'ont de relations qu'avec M. le ministre des affaires étrangères. Les ambassadeurs à Paris sont, pour le moment, MM. le comte Appony, le marquis de JBrignolle, le duc de Sierra Capriola, lord Cowley, le prince de Ligne et Keschid Pacha.

Un ambassadeur qui a l'honneur d'être reçu par sa majesté va aux Tuileries en costume officiel, ce qui ne veut pas dire qu'il en soit mieux vêtu. 11 n'y a guère que les Américains qui se distinguent par l'élégance de la mise, ils ont une manière de frac d'une coupe fort agréable. 11 ne faut cependant pas oublier que M. le comte Appony a toujours son bel uniforme de magnat hongrois, lequel, comme on sait, défraie chaque année les petits journaux le lendemain des grandes réceptions.

Un ambassadeur admis à présenter au roi ses lettres de créance, est reçu par sa majesté dans la salle du trône.

Les appartements des Tuileries, vus au grand jour, sont dans un état de délabrement pénible. Les tentures et les tapisseries sont fanées, les dorures ternies, et il faut tout l'appareil de l'éclairage pour leur rendre le soir quelque magnificence. On ne conçoit pas trop cet abandon de la part d'un prince essentiellement homme d'ordre et d'arrangement.

L'ambassadeur, conduit par M. de Saint-Maiiris, entre précédé des huissiers, et suivi de tous ses attachés. Le roi est sur son trône, en habit d'officier général. Sa majesté, il faut le dire, porte beaucoup mieux l'habit de ville, sous lequel elle a une distinction toute particulière. Une des plus grandes coquetteries du roi, c'est de montrer un pied fort bien fait et admirablement chaussé. Et remarquons à propos de ce pied d'une cambrure toute délicate encore, malgré l'âge avancé de sa majesté, que ce fait contredit un peu l'hydropisie où l'on veut à toute force que soit tombé le roi.

MPLO.UAIT.S ET AMIJASSADKS. 101

La partie officielle de la séance est fort courte. A peine l'ambassadeur a-l-il présente l'un après l'autre tous ses conseillers, secrétaires et attachés, que le roi descend de son trône et entame des eonversations familières. Ordinairement l'on passe dans les appartements de la reine, à qui le roi présente lui-même le nouveau membre du corps diplomatique. La reine reçoit avec une grâce peu commune; elle a, debout comme assise, du port et de la majesté. Le roi, dans ses relations avec les ambassadeurs, observe une souplesse de manières, un liant, une séduction de petits riens qui en remontrerait beaucoup au plus stylé des courtisans. 11 met un excessif amour-propre à parler aux diplomates dans leur propre langue , et même alors s'exprime-t-il avec une facilité qui faisait dire à M. Pozzo di Borgo: Le roi Louis-Pbilippe aime tant à causer, que si on le condamnait à ne parler que syriaque il s'en tirerait encore.

La présentation des étrangers un peu sortables qui viennent à Paris, se fait par l'entremise des ambassades. Quand un étranger a exprimé le désir d'être reçu à la cour, son ambassadeur en adresse la demande au général Athalin qui transmet la réponse du roi, toujours très bienveillante. La manie d'être présenté possède surtout les Américains ; les Russes au contraire, pour être agréables à leur cour, mettent très rarement les pieds aux Tuileries. Il y a deux ans, aucune dame russe ne se lit présenter, pas même madame de Liévenî Une chose essentielle à remarquer c'est la protection systématique de l'ambassade anglaise envers ses nationaux, de quelque condition qu'ils soient. Cette faveur patriotique était poussée si loin par lord Granville, qu'il présentait au roi tous les Anglais qui lui tombaient sous la main. Ce fut au point, qu'en 1841 on reconnut aux Tuileries un tailleur de la Cité de Londres figurant dans un quadrille avec une fdle de l'infante d'Espagne. Les ambassades allemandes, au contraire, se font une sorte de mérite de leur dédain pour tout ce qui est germanique. Il ne faut pas qu'un pauvre Allemand qui voyage s'imagine trouver la moindre assistance auprès de sa légation. Là tout est rogue et revêche, depuis le concierge au commis, du commis au secrétaire, du secrétaire au conseiller et au ministre. M. le baron Werther, s'est surtout fort distingué par ses mauvais vouloirs, voire même par ses persécutions.

Le corps des ministres étrangers est invité de droit à tous les giands bals des Tuileries. Sa place est auprès de ht famille royale

dans la grande salle des maréchaux. II arrive quelquefois que l'une des princesses fait inviter à danser, par l'entremise de son chevalier d'honneur, quelque vieille momie diplomatique. Cette haute distinction deviendrait une sorte de scandale si elle tombait sur un premier secrétaire de tournure moins déjetée.

Ces fêtes sont toujours pour le roi une occasion de s'excuser, auprès des ambassadeurs, de la société mêlée qui se presse dans ses salons. Comme le roi est très beau gentilhomme dans ses manières, ces petites lamentations acquièrent dans sa bouche toute la valeur d'une épigramme contre l'événement de juillet, il faut avouer, à la vérité, (jue ces bals offrent d'habitude un spectacle passablement excentrique. Outre les noms fabuleux de ces messieurs et de ces dames, il s'y voit des choses que le dernier des droguistes ne permettrait pas chez lui. On fait le coup de poing pour arriver aux buffets. Les Anglais se distinguent surtout par un appétit poussé jusqu'aux dernières limites de la férocité. Au reste, l'ouragan de juillet ayant mis en déroute toutes les traditions de la Cour, le roi a du se résigner à n'avoir ni grand-maître des cérémonies, ni pages, ni chambellans, ni rien de ce qui aurait pu faire murmurer messieurs les capitaines de la garde nationale. En sorte qu'il a pris M. Athalin pour tout faire. M. Athalin est une manière de maître Jacques qui a une ferveur de bon vouloir très recommandable sans doute, mais qui rappelle un peu le canard, lequel a le triple talent de nager, de marcher et de voler, et de faire tout cela le plus gauchement du monde.

Passons maintenant à un examen rapide des légations étrangères telles que nous les avons aujourd'hui.

L'ambassade d'Autriche est toujours occupée par M. le comte Antoine Appony, ayant titre d'excellence. Les Appony sont originaires de la Hongrie, et touchent à la première noblesse, sans toutefois partager cette iière indépendance des magnats qui aujourd'hui encore ne veulent pas consentir à être un instrument passif dans la main du prince de Metternich . M. le comte Appony a jugé à propos de rester ambassadeur à Paris sous la royauté de juillet comme sous la royauté de par Dieu, ayant trouvé. dans les vues de l'Autriche plus d'appui que M. Pozzo di Borgo n'en avait trouvé pour les siennes dans les répugnances obstinées du czar. C'est tout-à-fait l'homme de M. de Metternich, en ce sens qu'il se borne à une politique expectante, convaincu, comme tous les di-

plumâtes de cette école, qu'il faut laisser les systèmes représentatifs s'user d'eux-mêmes dans le propre exercice de leurs forces. Sa seule occupation depuis 1830 est d'envenimer la lutte entre le gouvernement parlementaire et le gouvernement personnel. 11 dit, comme son illustre patron : chaque perle brisée dans la couronne constitutionnelle est un fleuron gagné pour le diadème absolu.

Madame la comtesse Appony est issue d'une des plus anciennes familles de Vérone. Son petit salon demeura légitimiste plusieurs années après 1830, mais il fallut bien qu'elle se rendit à la longue aux exhortations du comte; aujourd'hui la société y est plus mêlée, mais les purs royalistes s'en sont tout-à-fait retirés. La comtesse a ses grands et ses petits jours; ceux-ci pour l'élite et les intimes. Les grands bals et les soirées musicales sont pour le monde obligé. Cependant malgré les concessions de la noble ambassadrice, son salon est demeuré moins raout que ceux, par exemple, de lady Granville, aux fêtes de laquelle brillait un assortiment de figures passablement primordiales. Chez la comtesse Appony on n'est reçu qu'après information exacte, présentation préalable, etrecommandation spéciale. 11 ne nous reste aujourd'hui que le souvenir des matinées dansantes, et des fêtes champêtres de la villa d'Auteuil. Le train de la maison d' Appony s'est considérablement réduit dans ces derniers temps. Le noble comte a fait un voyage en Hongrie où il possède de nombreuses plantations de tabac. C'est de ce même tabac qu'il a été fait une fourniture à la régie , fourniture libellée par acte enregistré dans lequel figure un certain M. Wiadana, représentant connu de la famille Appony. Tels sont les heureux avantages de la politique expectante.

L'ancien hôtel de l'ambassade autrichienne, rue Saint-Dominique, a été acheté par M . Hope, le turcaret hollandais, qui a fait élever sur ce terrain pour trois millions de constructions fort riches. Aujourd'hui la légation de Vienne se trouve au n° 1 2 1 de la rue Grenelle Saint-Germain. Ce vaste édifice appartient au gouvernement, qui le lui a loué à fort bas prix, toujours en considération de la politique expectante. Les appartements ont été meublés depuis peu avec beaucoup dégoût. La salle du trône est splendide, peut-être un peu surchargée. La livrée, tenue sur un pied fort convenable, est bleu foncé, avec aigrette sur l'épaule, et bordures armoriées; la cocarde jaune et noire.

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