B. LE JEUNE CRITIQUE BLOND
Trois variétés : 1° le Négateur, 2<> le Farceur, 3« le Thuriféraire.
Paris, qui se moque de tout, même de lui quand il n'y a rien à railler pour le moment, a trouvé ce surnom pour la critique imberbe qui procède par : Gogo est une canaille. Il n'est donc pas nécessaire d'être blond, pour être un jeune critique blond, il y en a de fort noirs.
Première variété. Le négateur. — Quand ce critique est logé dans quelque quatrième étage avec une fille, il est essentiellement
moral et crie sur les toits : * Où allons-nous? » S'il se marie, il
1 74 MOXOGftAPfUE l>K LA PRESSE PARISIENNE.
tourne aux opinions de la Kégence, et se met à justifier les plus grandes énormités. Lui qui sait à peine sa langue, il est puriste, il nie le style quand un livre est d'un beau style, il nie le plan quand il y a un plan , il nie tout ce qui est, et vante ce qui n'est pas : c'est sa manière. Il examine par où le créateur est fort, et quand il a reconnu les qualités réelles, il base là-dessus ses accusations, en disant : cela n'est pas. Il fait lire les ouvrages par sa maîtresse, et il adopte l'analyse qu'elle lui en fait. Ce qu'il apprend la veille, il vous le dégurgite le lendemain; il est donc puriste, moraliste et négateur, il ne sort pas de ce programme.
Deuxième variété. Le farceur. — Cette belle variété se livre à des plaisanteries continuelles , comme de rendre compte d'un livre en travestissant les faits, et confondant les noms des personnages; comme de faire croire au talent d'une personne médiocre. Le Farceur aime à faire des acteurs, des auteurs, des danseuses, des cantatrices, des dessinateurs. Il travaille partout, il écrit sur tout; il parlera des arts sans en rien savoir, il rendra compte de l'exposition de l'industrie, d'une séance de l'Académie, d'un bal de la Cour, sans y avoir mis le pied. En faisant la biographie d'un respectable vieillard, il lui donne trente-six ans, il déplore qu'il soit mort à la fleur de l'âge ; puis dans celle d'un jeune homme, il le dit presque centenaire. Si quelque familier prend la liberté de lui faire observer que Raphaël n'a pas fait la Judith du palais Pitti. — Pédant! répondil en souriant.
Le jeune critique blond a des amis qui lui chantent des hosanna continuels et qui partagent sa vie débraillée ; il dîne et soupe, il est de toutes les parties et de tous les partis, il fait un carnaval qui prend au 2 janvier et ne finit qu'à la Saint-Sylvestre; aussi le jeune critique blond dure-t-il très peu. Vous l'avez vu jeune, élégant, passant pour avoir de l'esprit, ayant fait un premier livre, car toutes ces fleurs des pois littéraires ont, au sortir du collège, publié soit un roman, soit un volume de vers ; et vous le retrouvez flétri, passé, les yeux aussi éteints que son intelligence; il cherche une position, et, chose étrange, il en trouve une, il est consul-général dans le pays des Mille et une Nuits, ou bravement établi ni plus ni moins qu'un bonnetier, à la campagne, il a des
propriétés. Mais, selon un mot de l'argot journalistique, il n a plus rien dons le ventre que l'impuissance, l'envie et le désespoir.
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Troisième variété. Le thuriféraire. — Dans tous les journaux, il y a le préposé aux éloges, un garçon sans fiel, bénin, et qui fait de la critique une boutique de lait pur. Sa phrase est ronde et sans aucune espèce de piquants. Il a pour état de louer, et il loue avec une infinité de tours aussi désagréables qu'ingénieux; il a des recettes pour tous les cas, il pile la rose et vous l'étend sur (rois colonnes avec une grâce de garçon parfumeur; ses articles ont l'innocence des enfants de chœur dont l'encensoir est dans ses mains. C'est fade, mais c'est agréable à celui que l'article concerne. Les directeurs de journaux sont très heureux d'avoir sous la main un rédacteur de ce genre. Quand il faut louer un homme à outrance, on le livre au thuriféraire. Malheureusement, à la longue, les abonnés reconnaissent ce genre, et ne lisent plus ces tartines azymes. Aussi beaucoup d'auteurs menacés du thuriféraire, préfèrent-ils être assassinés à coups de poignards, que de mourir comme Clarence dans ce tonneau de Malvoisie.
Le thuriféraire, chanoine de la critique, est bien vu, bien reçu partout; il est aimé, il est bon, il a peu de méchanceté à se reprocher, mais il en a; il a eu ses moments de révolte, et il se
les reproche; il passe sa vie en fêtes: il y a tant de vanités à satisfaire. Il a le pied dans tant de journaux où il glisse de pe-
ijmi: t.v
tits articles qu'il est choyé, surtout par les vieux bas-bleus. Dire toujours du bien de son prochain est peut-être plus difficile que d'en dire toujours du mal. Le thuriféraire, que quelques personnes ont la bonhomie d'appeler un crétin, a commis son petit roman, son petit recueil de poésies ; il fait parfois une nouvelle bien écrite qui reparaît dans les Kepseakes, dans les livres du jour de l'an. Son nom est dans cette légion de noms célèbres dont abuse tout spéculateur, et qu'on annonce comme travaillant à des journaux qu'ils ignorent. Le thuriféraire, qui semble alors faire partie de la littérature, passe dans sa province pour un grand homme. 11 finit, après cette jeunesse orageuse, après avoir mené la vie des journalistes inconnus , par épouser une jeune personne qui a l'excentricité de vouloir porter un nom célèbre, et que, dans sa clémence, Dieu punit cruellement : elle a pour mari un parfait honnête homme , incapable de lui faire connaître les énormités de ses rêves de jeune fille en délire, et qui la tue à se rendre heureuse.
monographie m; la presse parisienne.