‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 14 sur 51 · C. Le GRAND CRITIQUE · texte numérisé non relu

C. Le GRAND CRITIQUE

Deux variétés : |o l'Exécuteur des hautes-œuvres, 2« l'Euphuiste.

Première variété. L'exécuteur des hautes-œuvres. — Ce critique s'explique par un seul mot: l'ennui. Ce garçon s'ennuie et il essaie d'ennuyer les autres. Sa base est l'envie; mais il donne de grandes proportions à son envie et à son ennui. D'abord, il a, sur les autres sous-genres, l'avantage de savoir quelque chose, d'étudier les questions, et d'écrire correctement sa langue, c'est-à-dire sans chaleur, sans images, mais purement. Son style est froid et net comme une lame de couteau. 11 est grammairien, il lit les œuvres dont il rend compte, il est consciencieux dans son envie, et voilà pourquoi les ennemis de tout talent intitulent ce garçon un grand critique. 11 est surtout superbe et dédaigneux; il tient à ses jugements, il les rend sans appel. 11 ne s'occupe pas indifféremment de tous les livres, de toutes choses comme le critique blond et le thuriféraire ; il choisit ses victimes, et trouve dans ce choix un éloge si grand qu'il se permet d'appliquer le livre à la question ordinaire et extraordinaire de sa critique, car il tient à être impitoyable.

C'est pour les gens de son siècle un tour menteur littéraire. 11 aime par dessus tout à rendre justice aux morts, il les loue en scrutant a. 23

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leurs intentions et découvrant une fouie d'idées qui ne se trouvent pas chez les auteurs contemporains. Si l'un des collaborateurs de sa lievue publie un roman, intitulé jouissance, il trouve le moyen de lui percer le cœur en le louant ainsi :

L'ouvrage que je viens de lire est celui que devait écrire le collaborateur à qui nous devons tant d'appréciations fines, et des pages dont le travail rappelle celui des ivoires de Dieppe. L'action, la table est réduite à rien, elle se perd en un millier de pages couvertes de réflexions et d'idées dans lesquelles l'auteur fait exécuter à sa pensée d'innombrables évolutions, sans se mettre en peine de construire une scène ou de raconter un événement. Il a pris la déduction pour l'analyse, il a remplacé les nerfs délicats de l'intrigue par les confuses images de la poésie. Si la connaissance des choses humaines est un peu trop enfouie sous une phrase rêveuse, les esprits d'élite sauront y démêler, sur l'ordre social, des sentiments et des opinions qui ne démentent pas l'harmonie littéraire de la vie de l'auteur. C'est une conclusion logique et glorieuse de diverses tentatives intellectuelles essayées, prises, quittées, mais courageusement abordées. Envisagé de cette sorte, le livre n'a plus rien d'obscur ni de mystérieux pour les gens au fait des transformations littéraires de notre époque. L'auteur a mis sous la forme du récit une expression plus familière, plus accessible des idées déjà révélées, tantôt sous une forme lyrique, tantôt sous la forme dialectique.

Ce livre s'explique donc beaucoup par l'auteur, dont les pèlerinages en des terres opposées, dont les dévotions à des saints de sectes diverses seraient incompréhensibles pour qui ne connait pas en lui ce mélange heureux d'enthousiasmes et de curiosités qui se renouvellent à mesure qu'ils s'apaisent et qui enrôlent son esprit, ses études, sa science du style au service des gloires méconnues.

Tout en proclamant aujourd'hui des vérités austères, il débrouille les volontés qui s'entremêlent dans la vie de l'homme. Son héros est le frère de René par la rêverie, par l'inaction ; mais moins coupable, aussi nous paraît-il plus explicite. Si René se réfugie au désert pour y rester lui-même et s'incarner sa passion, l'autre se réfugie au séminaire pour en sortir transformé. Si le héros embrassait la religion en se sentant indécis entre le monde et le cloître , ou pour terminer une lutte entre trois amours, j'aurais eu peur qu'il ne lui arrivât de dire un jour ce vers devenu fameux :

J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Gélimène!

L'auteur, mieux que personne, aurait pu nous raconter alors les malheurs de l'indécision ; mais ce but n'aurait pas également frappé les regards. Aussi a-t-il cherché de plus hautes moralités qui se sont offertes à ses yeux en des personnages contemporains. 11 a voulu proclamer cette grande vérité que le catholicisme finit toutes les incertitudes. Pris ainsi, le roman arrive à toute la hauteur de l'homélie, et tend, par un chemin glorieux, au point où cesse la mobilité. Un homme qui croit à Saint-Martin et à Lamartine, à Chateaubriand et à Lamennais, à Carrel et à Ballanche, à l'abbé Prévost et à de Vigny, à Genève et à Diderot, ne pouvait pas procéder autrement. Croire, pour lui, est une des formes de l'intelligence; et qui de nous osera condamner les tâtonnements de l'intelligence? Des esprits sévères répudieront peut-être une candeur qui va d'enthousiasme en enthousiasme à divers autels, car il y a des esprits sérieux qui ne se condamnent pas facilement à la sympathie universelle; mais ces esprits-là n'ont sans doute rien de lyrique ni d'harmonieux; ils tiennent du xvm« siècle une rectitude mathématique sans grâce, sans ampleur. L'amoureuse curiosité du style est, dans

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ce livre, pleine de ressources d'ailleurs. Rompu de bonne heure aux ruses les plus lascives de l'expression, l'auteur a des métamorphoses irrésistibles. Dans ee livre, on voit le cœur sous les sens se révolter contre l'avilissement du plaisir. Ceux qui peuvent y trouver de la trivialité dans certaines parties, de la puérilité dans plusieurs descriptions, pourraient manifester un égal dédain en présence d'un Hobbéma. Ce livre est à mon avis une monodie désespérante. Croyezvous que , pour tous ceux qui sont vraiment hommes, pour le poète, le philosophe, l'artiste, l'amour se réduise à l'ivresse et l'oubli, à l'exaltation et l'épuisement, tàtait-cc ainsi que saint Augustin comprenait la volupté? Oh! que non pas. Les grands hommes ne tardent pas à reconnaître les ivresses rapides et mal choisies, l'exaltation inutile, l'épuisement sans fruit. En vue du port qu'elle aperçoit, l'âme ralentit sa manœuvre et tend à se purilier par une héroïque abnégation. Il y a des voluptueux qui reculent, le pied leur trébuche devant l'abîme du dévoue-ment, et ils retournent pour quelques moments à l'alcôve embaumée. Tout le roman est là. Du désir à l'impuissance, de l'irrésolution à la nullité, la transition est logique. Le plaisir ainsi compris est une initiation. Cette histoire très simple aboutit à une conclusion lumineuse : le voluptueux indécis redevient homme en choisissant la prière comme un dernier, un inévitable asile. Ainsi soit-il.

Ce critique est grand, parce que personne ne peut être à la fois

sec et froid. Je préfère à ce système l'épigrammc du bon vieux

temps, et ceux qui eussent dit à un auteur :

Publiez votre livre, et qu'on n'en parle plus.

C'était plus facile à retenir et plus amusant que les arrêts passionnés du grand critique sec et froid.

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Deuxième variété. UEuphuiste. — Cet autre grand critique esl nuageux et cotonneux. Il procède par phrases semblables à celles que faisaient les beaux-esprits de la cour d'Elisabeth. De là son nom.

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