‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 15 sur 51 · LES PRINTEMPS DE L'AME · texte numérisé non relu

LES PRINTEMPS DE L'AME

l'A H ABEL MUTIN, DE NEUFCHATEL.

Ce poète, dont les œuvres annoncent des tentatives d'art sévères en des cas limités, n'a pas encore donné son dernier mot. Ses publications, restreintes, d'ailleurs, et destinées à la Suisse, sa patrie, marquent un goût invincible pour la rêverie, et s'adressent à ceux qui, par une conformité douloureuse d'existences, s'intéressent aux peines de cœur harmonieusement déplorées. Sa poésie est un inconcevable chaos, où de fraîches réminiscences nous égarent en des sentiers épineux, où de monstrueuses imaginations nous ramènent aux espaces infertiles. On y aperçoit des sables mouvants d'où sortent des osiers. Ces pages nous offrent de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d'actions folles. L'auteur doit vivre d'effets de lumière, au soir, sur les nuages groupés au couchant, et de mille aspects d'un vert feuillage clair-semé dans un horizon bleu.

C'est un de ces hommes qui ne trouvent rien de puéril à prendre dans la rue du côté du soleil, à s'arrêter quatre heures sur le pont du Nant (le mot du pays), à courir voir passer une chaise de poste; il se glorifie d'avoir un cœur de poète, de s'associer aux êtres élus qui s'égarent en des landes lumineuses. Vraisemblablement, il ne voulut d'abord que se dire à lui-même ses souffrances, et il se surprit murmurant des plaintes cadencées qui ressemblaient à des vers. Une mélancolie bleuâtre transpire dans ses confidences, montées parfois à un lyrisme prématuré. Chez lui, l'inexpérience est pleine de grâce ; et, quand l'amertume le plonge en des railleries saisissantes, il lui arrive quelquefois de s'écrier avec lord Ormond du Cromwell de Victor Hugo :

Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!

Par ses goûts, ses études et ses plaisirs, Abel Mutin appartient à cette jeune et chaste école de poésie murmurante et domestique, passionnée pour l'intime, pour le pittoresque et l'imagé, qu'André Chénier légua du pied de l'échafaud au xixe siècle, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Emile Deschamps et quelques autres après eux, ont décoré le glorieux héritage. Quoiqu'il ne se soit essayé qu'en des peintures d'analyse, en des intérieurs de petite dimension, Abel Mutin aie droit d'être compté à la suite. Il est sévère dans la forme, religieux dans sa facture; il refrappe les mots surannés ou de basse bourgeoisie exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique. 11 recule devant la tranchante célérité du langage et taille sa pensée dans un vaste et flottant exemplaire d'où sortent mille circonstances sous-entendues. Ce sont des franchises réservées aux vrais poètes qui lâchent toujours la science pour la forme, tout en réservant le nécessaire. Que les adversaires ne s'y trompent pas : parce qu'on donne certains conseils de style, et qu'on révèle certains secrets nouveaux de forme, on ne prétend pas contester la prééminence des sentiments et des conceptions. Les successeurs d'André Chénier sont poètes avant. tout; ils ont retrempé le vers flasque du xviiï< siècle en assouplissant l'alexandrin un peu raide et symétriqu > du xvne.

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L'instrument à la fois puissant et souple d'Abel Mutin est d'un disciple vagabond, mais fidèle. Ces mots d'école et de disciple simplifient le langage et n'impliquent aucune imitation servile, ils expriment une communauté de vues sur l'Art. Ce disciple, pour être Suisse, n'en pousse pas moins des vers pleins et immenses, drus et spacieux, tout d'une venue et tout d'un bloc, jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'une seule et longue baleine, comme celui-ci :

Le coup n'est pas très fort, non, il n'est pas sans doute Large comme un portail d'église, ni profond Comme un puits; c'est égal, la botte est bien à fond.

D'une traduction déjà célèbre de Sliakspeare. De tels vers, quoiqu'ils tiennent de bien près au talent individuel de l'artiste, se rattachent à la manière et à la facture de l'École.

Le jour se lèvera pour ces poésies naïves, agrestes, d'une simplicité irréfléchie, pleines de noblesse dans leur abandon, et au milieu desquelles se dresse parfois Yécorché dans la manière de Géricault. Abel aussi aura eu part à la grande œuvre; il aura, lui aussi, apporté sa pierre taillée pour le temple; car Abel Mutin possède les éléments intégrants de la forme, lesquels, pour être mobiles et fluides, n'en sont pas moins fixes et réels. L'insouciance et la profusion donnent une allure si coulante aux périodes de ce poète, cette foule de participes présents, tour à tour pris et quittés ; ces phrases incidentes jetées adverbialement ; ces */, ces quand, ces mais, ces aussi, qui passent flot à flot, qui r'ouvrent coup sur coup des sources imprévues et nourrissantes; ces énumérations qui jaillissent, comme un rayon, de la cime aux profondeurs ; tout cela rappelle le roi des fleuves, qui passe, sous les grands horizons de la Lombardie, à nappes épanchées, recevant les ondées du ciel et les coups d'un soleil avide; irrésistible à son milieu, incertain des courants ; prenant des roseaux caressants, jonchant de mille gerbes de feu ses crêtes écumantes : allez lui dire qu'il a tort?...

Laissons ce puéril critique sur le Pô\

Cette prose ne t'ait-elle pas aimer celle de l'exécuteur des hantes-

œuvres? On aime mieux recevoir un coup de cimeterre , que de périr entre deux matelas de ouate.

I). LE FEflEEETOMSTE.

Voici de tous ces gâte-papier, le sous-genre le plus heureux, iï vit sur les feuilles comme un ver à soie, tout en s'inquiétant, comme cet insecte, de tout ce qui file. Les Feuilletonistes, quoi qu'ils disent, mènent une vie joyeuse, ils régnent sur les théâtres ; ils sont choyés, caressés! mais ils se plaignent du nombre croissant des premières représentations auxquelles ils assistent en de bonnes loges, avec leurs maîtresses. Chose. étrange ! Les livres les plus sérieux, les œuvres d'art, ciselées avec patience et qui ont coûté des nuits, des mois entiers, n'obtiennent pas dans les journaux la moindre attention et y trouvent un silence complet ; tandis que le dernier vaudeville du dernier théâtre, les flons-flons des Variétés, nés de quelques déjeuners, enfin les pièces manufacturées aujourd'hui comme des bas ou du calicot, jouissent d'une analyse complète et périodique. Ce travail exige dans tous les journaux un rédacteur spécial, annaliste des gravelures de la Déjazet, historien des répétitions kaléidoscopiques de sept situations incessamment remuées dans une lorgnette. Ce rédacteur, le Panurge du journal, se plaint, comme les sultans, d'avoir trop de plaisir; il a le palais saturé d'ambroisie; il plie sous le faix de quinze cents actes par an, sur lesquels se promène son scalpel et que goûte sa plume. Comme un cuisinier qui appelle parfois l'eau de Sedlitz pour se ranimer le goût, il va voir les Funambules. Pourquoi ce privilège accordé à cette mousse de vin de Champagne, sur l'art littéraire? Ceci tient à une question mercantile horrible, qui dévoile l'immoralité des conceptions législatives, sous le poids desquelles se trouvent tous les journaux.

Le Théâtre paie le Journal en plaisir, il bourre les rédacteurs de toute espèce, les gérants, les Maîtres-Jacques, un chacun, de billets, de loges et de subventions ; tandis que la libraire dont les produits ne peuvent s'enlever que par la plus grande publicité, paie le journal en écus. Si le journal analysait les livres, comme il analyse les pièces de théâtres, les annonces de la librairie seraient inutiles. Or, depuis le jour où la quatrième page des journaux est devenue le champ

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fertile où fleurissent les annonces, la critique des livres a cessé. Ceci est une des causes de la diminution progressive de la vente des ouvrages littéraires, à quelque catégorie qu'ils appartiennent. La littérature et l'industrie ont payé le timbre et la poste des journaux, du jour où les annonces ont valu deux cent mille francs par an. D'abord, le Théâtre peut se passer d'annonces, en jaunissant tous les coins de rues de ses affiches quotidiennes; puis il n'a pas l'insensibilité du livre. Avec ses actrices, ses danseuses, ses cantatrices, il s'adresse aux sens et à l'amour-propre ; il envoie des loges, il reçoit tous les soirs la légion de la Presse, car la Presse compte plus de cinq cents entrées gratuites aux théâtres de Paris, parmi lesquelles il s'en présente tout au plus dix par soirée. Entre l'argent à empocher et le gouvernement de la plus belle partie de l'intelligence, la Presse n'a pas hésité : elle a pris l'argent et a résigné le sceptre de l'article de fond. Le jour où les droits de poste et de timbre ne coûteront ensemble qu'un centime, la critique littéraire et scientitique sera tout aussi nécessaire dans un Journal que le roman publié maintenant par feuilleton.

Geoffroy fut le père du feuilleton. Le feuilleton est une création qui n'appartient qu'à Paris, et qui ne peut exister que là. Dans aucun pays, on ne pourrait trouver cette exubérance d'esprit , cette moquerie sur tous les tons, ces trésors de raison dépensés follement , ces existences qui se vouent à l'état de fusée, à une parade hebdomadaire incessamment oubliée, et qui doit avoir l'infaillibilité de l'almanach , la légèreté de la dentelle et parer d'un falbalas la robe du. journal tous les lundis. Maintenant tout en France a son feuilleton. La Science et la Mode, le puits artésien et la guipure ont leur tribune dans les journaux. Baudran et Arago, Biot et Nattier se coudoyent dans les comptes -rend us. Cette vivacité de production spirituelle fait de Paris aujourd'hui la capitale la plus amuseuse, la plus brillante, la plus curieuse qui fut jamais. C'est un rêve perpétuel. On y consomme les hommes , les idées , les systèmes , les plaisanteries , les belles œuvres et les gouvernements, à faire envie au tonneau des Danaïdes.

Le métier de feuilletoniste est si difficile, qu'il n'en est que deux sur vingt qui se fassent lire avec plaisir, et dont la verve soit attendue le lundi. L'un des deux est un de nos poètes les plus distingues.

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