‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 21 sur 51 · II. De Balzac · texte numérisé non relu

II. De Balzac

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La Chambre considérée comme bâtisse peu monumentale. — L'extérieur, l'intérieur.- — Coup d'u:il de l'hémiciclc. — Mauvaise disposition du banc des ministres. — De l'absence de tout costume officiel. — Une billevesée de l'opposition. — Les couloirs, les corridors, la salle des Pas-Perdus, la buvette. — Du député considéré comme créature multiple — De l'aristocratie du scrutin. — Croquis. — Le député de l'opposition. — Le radical. — Le mécontent consciencieux. — Le député anti-Algérien. — Papillons noirs, cauchemars et rêveries de l'anli-Algérien. — L'ennemi des gens de lettres. — Le pourfendeur des fonctionnaires publics — Lb député ministériel. — Le ministériel honteux. — Les rats du ministère. — Le baut ministériel. — Le ministériel féroce.— Le ministériel menaçant. — Voix dévouées jusqu'à l'enrouement. — Le ministériel administratif. — Le député indépendant. — Trois interpellations de l'auteur. — Où est le député indépendant ? — L'auteur découvre le député indépendant.— Axiome final a l'usage des électeurs.

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Est-ce le monument que vous voulez connaître? ]Non, assurément : et d'ailleurs ce serait une assez sotte connaissance à faire. Comme monument d'art, la Chambre des députés est déplorable. Une façade de temple grec collée sur un hôtel du xvne siècle, si tant il est que les temples grecs eussent une façade comme celle-là. Dans ces deux morceaux de maçonnerie on a pratiqué la salle des séances, énorme hémicicle, dont le diamètre est occupé par le fauteuil du président; à droite et à gauche de ce fauteuil, les pupitres des secrétaires de la Chambre, et des secrétaires -rédacteurs. Au dessus du fauteuil et des pupitres, la tribune où l'on monte par deux escaliers latéraux, et qui est en saillie sur ce vaste mur mal orné à droite et à gauche de tableaux qui sont sans effet.

A dix pas de la tribune, commence une suite de demi-cercles de pupitres, de bancs et de couloirs ainsi disposés : 1" pupitre ; 2° banc ; 3° couloir, ainsi jusqu'au tiers à peu près de l'élévation de la salle, et atteignent le mur semi-circulaire. Là, s'élève une colonnade où se trouvent les tribunes de la diplomatie, des pairs, du conseil d'État, des journalistes, de la garde nationale, et plus haut celle du public.

Tout cela es! garni de lapis qui, s'ils ont l'inconvénient d'àssoura. 27

LA ClI.-Ullir.K DES DEPUTES

dir la voix de l'orateur, ont l'avantage d'éteindre un peu le bruit des eonversations particulières, et des allées et venues perpétuelles de messieurs les députés.

Le banc des ministres est le premier, à partir du pied de la tribune et en face d'elle. Cette disposition les sert, en ce qu'ils sont plus à portée d'entendre quand ils écoutent, et de monter à l'assaut de la discussion quand il en est besoin; mais, comme toutes choses de ce monde, elle a son côté défavorable. Les jours de vote, les grands jours où les majorités chancelantes font trembler les ministres sur leurs bancs, ils ne peuvent surveiller cette armée qui les suit, et dont les premiers rangs leur voilent les rangs éloignés. Tandis que si le ministère était aux bancs supérieurs, il aurait tout son monde sous son regard, sous sa main, sous sa férule; il jugerait de l'accord de ces terribles assis et levés qui, bien exécutés, saisissent le bureau par leur vive spontanéité, ou le laissent indécis par l'indolence des votants.

Quant à l'aspect général de la Chambre dans ses plus belles réunions il rst triste, sec, râpé. L'absence du costume en est la pre-

mière cause. 11 est entré dans l'esprit de quelques députés de l'opposition qu'un costume pour le député, comme il y en a un pour le juge, pour le général, pour l'avocat, pour le préfet, etc., serait un attentat à la liberté : et l'on considérerait aujourd'hui la proposition d'un costume pour un membre de la Chambre comme une plate courtisanerie , et la proposition faite par le gouvernement comme une violation de la Charte.

Cette billevesée a pris la consistance d'un principe dans l'opposition. Peut-être est-ce parce que le principe de l'opposition a la consistance d'une billevesée. •

Toujours est-il qu'il résulte de ce sans façon imité de l'Angleterre, quelque chose de pauvre, de laid, de mesquin, fort peu en harmonie avec les instincts d'un peuple pour qui l'éclat, le grandiose, la pompe, ont un attrait irrésistible.

Serait-ce que nos députés ont la prétention de refaire les instincts naturels du peuple français ; alors il faut qu'ils changent son sang, son ciel, son climat. On ne refait pas le caractère d'un peuple, on l'exagère dans ce qu'il a de mauvais, on l'amoindrit dans ce qu'il a de bon, mais on ne lui fait pas prendre les goûts et les passions d'un autre peuple.

Mais nous ne sommes encore qu'à ce qu'on appelle en français législatif : Palais de la Chambre des dépités. Et bien, pour arriver aux tribunes de cette salle (à ce qui appartient au public des séances) il faut passer par des escaliers en bois et des corridors blanchis à la chaux qui feraient honte aux plus misérables théâtres de la banlieue.

Le reste, ce qui est les coulisses de la Chambre, est mieux entendu, car c'est le public qui paie et les députés qui usent. La salle des Pas-Perdus est belle, celle des conférences de même; les bureaux sont largement chauffés et tapissés, et la buvette a des agréments que ne présentent point les soirées officielles des ministres, où il n'y a jamais rien à boire ni à manger.

Mais en vérité, et je crois ne pas me tromper sur ce que désire le public dans un livre pareil à celui-ci, il ne s'agit pas le moins du monde de lui raconter le nombre de pièces de ce palais interminable, logé dans un vieil hôtel, dans ses communs, dans ses écuries, partout. 11 désire surtout connaître la Chambre même, c'est-à-dire le député.

2\2 • I.A CHAMBRE DKfi DÉPITÉS.

Or, le député. e9t un être multiple, divers, difficile à saisir cl a faire poser, et quoiqu'il ne fasse pas autre chose six mois de l'année sur la table de marbre où il concourt de tous ses poumons à quelque chose qui s'appelle le gouvernement représentatif, la France n'en a pas une idée certaine, intime, véridique.

Assurément, nous n'avons aucune prétention h saisir dans toutes ses variétés la race des députés, mais nous essaierons d'en esquisser quelques espèces.

Sans doute, il faut être bien hardi pour porter le crayon sur ces Pères de l'État, et les rabaisser au niveau d'un drame et d'un roman en les soumettant à la critique du feuilleton, car ceci ressemble beaucoup à un feuilleton. Leur superbe s'en révoltera, car vous ne pouvez vous imaginer quelle fierté aristocratique s'empare d'un individu, s'appelât-il Jacques, Thomas, ou tout autre chose, le jour où deux cents, cent, ou quatre-vingts électeurs lui ont dit : — Tu es député.

La grande aristocratie de l'ancienne monarchie ne se carrait pas avec plus de solennité sur ses antiques souvenirs, que cette olygarchie de deux jours sur son scrutin.

Ce caractère général d'importance se manifeste cependant d'une façon si diverse, que nous en donnerions une fausse idée à nos lecteurs, si nous voulions le généraliser. On le retrouve partout ; mais sous des couleurs si nuancées, qu'il nous semble nécessaire de peindre d'abord les variétés du genre, en nous réservant de généraliser ensuite.

Nous commencerons cette importante nomenclature par ce qu'on est convenu d'appeler le député de l'opposition. Nous passerons ensuite au député ministériel, et enfin au député indépendant, chose fort rare et si exceptionnelle , que c'est par respect pour la France que nous en parlerons.

Ce n'est pas tout que d'être député , encore faut-il avoir une opinion.

La plus facile à se donner, c'est de ne pas penser comme le gouvernement, quoi qu'il fasse ou quoi qu'il dise.

Cela bien résolu et hardiment exécuté, on est député de l'opposition, et l'on a une des existences les plus considérables et les plus considérées de la société française.

D'abord, le métier est des plus aisés, car il n'est pas besoin de

LA CHAMBKK DKS DÉPUTÉS,

beaucoup d'esprit pour y réussir; blâmer tout, nier tout, insulter à tout : en politique comme en littérature c'est le but des impuissants; niais ce n'est pas ainsi que le considère le public: il donne volontiers au député de l'opposition toutes les vertus que celui-ci dénie à ses adversaires, et lui croit toute la capacité qu'il refuse aux hommes du pouvoir.

D'une autre part, il y a un bruit fort accrédité parmi les électeurs, c'est qu'un député de l'opposition ne sollicite ni pour lui ni pour personne de sa famille ; que l'idée de passer devant la cuisine d'un ministre lui donne une indigestion, et que la seule proposition d'une place appointée le porterait aux dernières extrémités. Il en résulte que la grande nation se croit obligée de dédommager le député de l'opposition du crédit et de l'argent qu'il méprise; mais encore elle le récompense en popularité, en concerts, en dîners d'ovation, où l'honorable porte un toast motivé, après quoi l'Europe applaudit.

Il ne faut donc pas s'étonner si le métier est si couru; il l'est tellement, qu'il y a embarras, encombrement, et que le jour où

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