‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 22 sur 51 · I.A (.II.AMIJIU: DKS l>RI»LTES · texte numérisé non relu

I.A (.II.AMIJIU: DKS l>RI»LTES

l'opposition cueillera ces raisins du pouvoir, aujourd'hui trop verts et bons pour des goujats, il y en aura à peine un grain pour chacun de ces appétits aiguisés par une longue privation.

Mais en attendant cette grande transformation, nous devons les saisir au passage, bien assurés, toutefois, que nos portraits ne manqueront jamais d'originaux, car le jour où le député de l'opposition deviendra député ministériel, le député ministériel deviendra député de l'opposition, et ceux-ci seront comme ont été ceux-là, et ceux-là seront comme ont été ceux-ci ; — vous pouvez en être sûr.

Commençons donc, et plaçons en première ligne le député de l'opposition radicale.

Avant daller plus loin, permettez-nous de vous faire remarquer que le mot radical ne signifie pas ici, comme dans le baragouin politique, un homme qui a des opinions démocratiques très avancées. Député de l'opposition radicale veut dire celui qui trouve toul absolument mauvais, funeste, intempestif et antinational. Ce député est toujours, toujours, vous entendez bien, un avocat, ce qui constitue un être doué du don pernicieux de parler sans cesse à tort et à travers de tout, sur tout, pour et contre tout.

Cet avocat est un homme de quarante à cinquante ans, proprement

habillé, légèrement ventru, presque distingué quand il ne parle pas, pétulant dans les salons où il passe pour homme d'esprit, galant, quêtant du tabac dans la tabatière de tous ses voisins , et doué de cette physionomie indéfinissable qui tient du renard et du mouton, qui a quelque chose d'ouvert et d'astucieux, d'important et d'humble, et qui ne va qu'à l'homme qui a juré de défendre généreusement la veuve et l'orphelin, et qui tire au dernier écu du client.

Fatigué de plaider d'assez piètres affaires au barreau, il s'est résolu à se faire homme politique, et comme au parlement le parlage est la plus éminente des qualités, le parleur a été élu, ni plus ni moins que si c'était un homme d'état ou un orateur.

Du reste, à l'exception des affaires du pays, on ne remplit pas mieux son mandat que ne le fait le nouveau député : il parle sur les finances, sur la marine, sur la guerre, sur les travaux publics, sur le commerce, sur les beaux-arts... Mais l'endroit où il triomphe, ce sont les affaires extérieures. Il assigne à court délai le ministère de lui donner des explications ; et le jour venu, le voilà qui s'établit à la tribune remuant au gré de sa parole spirituelle et profonde, comme dit son journal, les quatre ou cinq parties du monde. ]1 pousse l'Occident sur l'Orient, le Nord sur le Midi, traite du colosse du Nord, de l'innocente Isabelle, de l'alliance anglaise, foudroie Nicolas, pince don Carlos, sermone M. de Metternich, écorche la Prusse, admoneste le pape, montre que la France est descendue au dernier degré des nations, et conclut que le ministère est stupide et antinational, — ce qu'il eut' pu dire tout de suite comme Caton criant à tout propos : Détendu est Curt/iugo, car c'est le fond de tous ses discours, comme goddem est le fond de la langue anglaise, selon Figaro.

Prenez-bien garde à ce gaillard , hommes de tous les partis , préparez-vous à le combattre à quelque époque que vous arriviez au pouvoir, car vous serez alors pour lui ce que vos devanciers auront été.

Mettez le côté gauche au ministère, mettez-y les carlistes, le tiers parti ou les doctrinaires, mettez-y la république, il est contre tout cela, car il n'est que pour lui; et comme personne n'en veut, il est tout simple qu'il soit contre tout le monde.

Il est à lui tout seul, le patriotisme, la capacité, la sagesse, la

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grandeur, la prudence e1 l'audace réunis; el si ce n'est qu'il est le

délégué appointé de quelque chose, ce serait un vrai Cincinnatus ou un Aristide; mais comme il faut que tout le monde vive, il se raccroche à quelque vieil abus, dont il mange et s'engraisse en se disant : J'ai parlé pour l'abolition du monopole du tabac, et je n'ai point d'emploi du gouvernement dont je suis le plus noble défenseur de l'humanité, et le modèle du plus pur désintéressement.

Du reste, il y a peu de députés de cette force dans l'opposition, comme il n'y a qu'un Dieu au ciel ou un diable en enfer.

Car il faut bien distinguer. Dans cette opposition, nous connaissons beaucoup de députés qui blâment le blanc, parce qu'ils croient au noir; ceux-là ont des/ convictions sincères basées sur des principes positifs, ils pensent qu'en faisant autre chose que ce qu'on fait on arriverait au bien; mais ce quelque chose ils en ont une idée, ils le savent, ils l'ont étudié, ils sont prêts à le mettre en œuvre s'ils arrivent; bonne ou mauvaise, ils ont une politique.

Mais celui dont je vous parle n'a pas d'autre système que le blàmc régulier et aveugle de ce qui se fait; c'est le principe négatif incarné, c'est le critique impuissant à produire qui dénigre tout ce qui produit.

Une seule chose trouble la sérénité de sa supériorité, c'est d'être quelquefois de l'opinion de quelqu'un. Comme dans son rôle d'opposition radicale, il se trouve avoir attaqué ce. que d'autres attaquent à leur tour, il en éprouve un dépit secret, aussi se retire-t-il dans sa tente au moment des luttes sérieuses : car, s'il se joignait à l'un des partis politiques qui visent au pouvoir, il aurait compromis son opposition future, si par hasard ce parti venait à triompher; et il est l'ennemi né de celui-là comme de tous les autres.

A côté de ce colosse de l'opposition, il y a une foule d'autres mandataires des électeurs à qui l'on donne aussi le titre de députés de l'opposition , quoiqu'ils ^exercent qu'une partie de la profession.

En les plaçant à une grande distance de ce terrible Titan, nous n'entendons pas dire que leur opposition soit moins vive, moins acérée, seulement elle choisit ses sujets ; au lieu de les embrasser tous, elle s'applique à une spécialité de .dédification.

Par exemple, vous avez le député d'opposition anti-algérien.

Surtout autre chapitre il est assez raisonnable, il ne dépasse pas les bornes d'une honnête contradiction; mais au mot Alger il s'anime, s'emporte, devient furieux, c'est un taon qui le pique et le met hors de lui.

Alger est pour ce député un monstre , un gouffre , une iniquité.

A son compte, tout employé du gouvernement qui est à Alger s'y gorge de paresse et d'or, en même temps que tout y meurt de misère et de fièvre putride.

Selon lui, quand on dit qu'il y a des oranges à Alger, on ment:

Quand on dit que l'armée y a accompli de beaux faits d'armes, on ment :

A Alger, voyez-vous, il n'y a que de l'eau croupie qui donne la colique, et tue en trente-six minutes tout individu qui la boit:

A Alger, dès qu'un soldat met la tête à la fenêtre de sa caserne, il a immédiatement la tête coupée par un kabyle qui passe, la plante sur un piquet dans le' salon du gouverneur, tandis que les chacals viennent manger effrontément le reste.

En même temps, voyez-vous, le soldat français, devenu une bête \. 28

féroce, massacre les indigènes entre les heures de ses repas, et tons

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les officiers remplissent leurs poches de plusieurs millions de boudjoux, quoique le pays soit si pauvre, d'un autre côté, qu'il ne puisse en rien servir à notre commerce et nous acheter une aune de calicot.

Veuillez remarquer le député anti-algérien : il est curieux. C'est une haine si profonde, si folle, si inouïe, que, selon l'occasion, il vous prouvera qu'Alger est trop près et trop loin, qu'il y fait trop chaud et trop froid, trop sec et trop humide.

S'il passe par l'idée d'un ministre de faire sur cette terre maudite une maison de correction pour les assassins, Alger devient un lieu de délices où le crime se couchera sur des divans de plume à l'ombre des orangers ; si le même ministre veut alors envoyer quelques colons dans cet Eldorado, c'est immédiatement un enfer stérile à qui l'on sacrifie à plaisir des victimes humaines.

LA CllAMItKE DES DEPUTES.

11 y a véritablement dans cet Alger quelque chose d'incompréhensible qui frappe ces braves députés au cerveau et les rend maniaques. Livrer Alger, quitter Alger, ou la mort, voilà leur vœu et leur cri de tous les jours. D'où diable leur peut venir une telle maladie ? qui peut le savoir? Os choses-là se constatent et ne s'expliquent pas.

Près de ce député affecté de cette fâcheuse disposition, il y en a quelques uns qui ont des manies plus gaies.

Il y a par exemple celui qui a entrepris de flageller tous les ans la corruption des gens de lettres. Celui-là tonne périodiquement contre les subventions théâtrales et les encouragements à la littérature, et fait de la morale et du bon goût contre le drame et le roman modernes à propos de Molière et de M. de Voltaire. Il s'exlasie sur la retenue pudique de Georges Dandin et recommande à sa fille la lecture de Candide. D'ordinaire ce député a fait une mauvaise tragédie, et fait maintenant de la mauvaise opposition.

C'est étonnant comme le" mauvais est tenace, c'est un mal dont on ne peut se défaire.

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Parmi les députes de l'opposition, il faut distinguer encore celui qui s'est voue a la destruction du fonctionnaire public; la présence

du fonctionnaire public lui agace les nerfs, et il tuera le fonctionnaire public ou bien il en mourra.

Le fonctionnaire public, c'est sa proie, son bien, son lot; il en fait la base de sa fortune et de sa renommée politique ; l'abus du fonctionnaire public lui appartient, comme autrefois la révolution française appartenait à MM. Thiers et Mignet. Tout homme qui écrivait quatre 'lignes sur cette illustre époque les volait, et il leur a fallu toute leur longanimité et toute leur foi dans leur supériorité pour ne pas attaquer les contrefacteurs en police correctionnelle.

De même nous sommes assurés que tels de ces illustres honora blés se croient tellement les missionnaires inféodés de cette grande réforme que tout autre, qui s'en emparerait, leur semblerait un malhonnête homme. N'est-ce pas leur bien, n'est-ce pas de cela qu'ils vivent, qu'ils nourrissent leur gloire, leur popularité, leur opposition; si bien que s'ils arrivaient à réussir, le lendemain ils ne seraient plus bons à rien et périraient politiquement parlant comme le ver quand il a fait tomber la branche qu'il ronge.

En face ou à côté de cette collection d'opposants qui vivent de théories plus ou moins impossibles, il y a une autre collection non moins curieuse qui vit de réalités excessivement positives.

Cette collection est celle des députés ministériels.

Ceux-ci se divisent en deux grandes espèces, les honteux et les féroces. Les honteux sont ceux en qui a survécu le singulier préjugé qu'on ne peut pas être de l'opinion du pouvoir sans être un misérable vendu et corrompu jusqu'à la moelle. Peut-être est-ce chez eux une conscience plutôt qu'un préjugé, mais enfin peut-être ceuxlà ne rougissent-ils si profondément d'être les suivants d'un système qui ne leur a donné que de mesquines récompenses , que parce qu'ils se sentent tout prêts à servir un drapeau contraire, pour peu qu'il montrât un peu plus de générosité.

C'est à vrai dire l'espèce la plus malencontreuse de la chambre; solliciteurs de bas emplois, encombrant l'administration de demandes pour les postes les plus infimes, une des plus odieuses lèpres du gouvernement représentatif, rongeant le gouvernement dans le menu de son organisation , comme une cuisinière vole ses maîtres sur le pain, la viande et le lait. On leur abandonne par ennui tout ce qu'ils demandent, c'est si. peu de chose à la

LA CIlAMIillK DES DEPUTES.

fois; mais c'est tous les jours et sans cesse, et il arrive qu'à la lin" ces rats politiques ont mangé plus de fromage budgeteur que ceux qui procèdent par très gros morceaux.

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Ceux-là son! ce qu'on peut appeler les gardes ordinaires d'un ministre. En effet, il y en a toujours dans les antichambres un escadron qui défend les abords du salon d'audience contre tout autre solliciteur. L'huissier les connaît et ne les protège pas; l'huissier du ministre a plus de tact que cela : il n'a de haute déférence que pour le haut ministériel.

Celui-ci est à son confrère, comme le noble coursier d'Arabie à l'âne patient : il a l'encolure fière, il est belliqueux, toujours prêt à charger son ennemi ; mais aussi fort capable de désarçonner son cavalier, si celui-ci pousse trop l'éperon dans ces lianes. Le hfful ministériel protège et ne demande pas, et quand il veut obtenir,

il arrange une mutation et ne sollicite pas un emploi. 11 a le plus profond dédain des places de percepteur, de bureau de timbre, de contrôleur des douanes qu'il laisse à ses petits collègues^ il vise pour lui et beaucoup plus souvent pour les siens à la Cour des comptes,

à la Cour royale, au Conseil d'Etat, au parquet et aux fonctions financières; mais à vrai dire il aime assez les protégés qui ont quelque valeur personnelle, il ne place pas, il rallie, il a la prétention de rendre service au pouvoir autant qu'à ses amis en leur procurant des fonctions que leur donnent une haute influence politique.

Que ces messieurs se trompent souvent grossièrement, ce n'est pas douteux, et les preuves en sont devant les yeux de tout le monde; mais enfin ces gens-là ont une idée, un but, une opinion, et ils ont le courage de tout cela. Ils sont ministériels en vertu d'un principe d'une élasticité immense et pour lequel on a inventé l'épitliète de conservateur.

Eu conséquence, tout ce qui est, étant bon à conserver, à la moindre tentative qui consisterait à faire autre chose, ils croient à la révolution, à l'anarchie, comme leurs antagonistes croient à l'arbitraire dès que le pouvoir demande la plus petite garantie.

C'est une chose merveilleuse en France que la façon dont se traitent les partis; il n'est pas de vice, de lâcheté, de perfidie, de bassesse ; il n'est pas de cruautés , de rixes sanglantes , de folies barbares, dont les uns n'accusent les autres.

Cependant ce sont des deux parts gens fort paisibles et qui ne veulent rien égorger ni rien étouffer.

On a beaucoup débité de plaisanteries dans les petits journaux, et Béranger lui-même a fait, à ce sujet, une illustre chanson sur les députés ventrus. C'est une espèce à peu près morte.

Le refrain :

Quel dîner, Les ministres m'ont donné

est d'un autre siècle. Il y a trois raisons à cela, comme dit M. Pincé : la première, c'est que les ministres donnent les plus mauvais dîners du monde; la seconde, c'est — mais il me semble que celle-là nous dispense des deux autres.

Mais une autre espèce de député ministériel de formation nouvelle, c'est le ministériel menaçant, celui qui, étant un riche fabricant, un propriétaire considérable, et ne voulant pas vendre ses loisirs pour quelques milliers d'écus dont il n'a pas besoin, vend son appui d'un prix moral. 11 blâme, il crie, il tempête, il amende, il pose ses conditions avant les autres et dans les secrets des cabinets, c'est le ministériel qu'on honore et qu'on exècre.

Enfin de compte, une boule n'est qu'une boule, et celles qu'on achète par des sacrifices personnels de vanité, sont bien plus chères que celles qu'on paie de la ration prise au budget.

Mais aussi, il faut le reconnaître, une fois ces voix satisfaites, elles sont dévouées jusqu'à l'enrouement. Elles crient, elles hurlent, elles tempêtent, elles ont une conviction frénétique qui chauffe les tièdes et entraîne les incertains.

Nous ne parlerons pas du ministériel administratif, nous dirions à ce sujet des choses qui pourraient passer pour monstrueuses.

Et pourquoi ne pas les dire? Eh bien! nous sommes d'avis qu'un homme qui est l'agent d'un système gouvernemental, doit quitter la place du jour où ce système lui déplaît.

Ergo, et comme la loi dit qu'en toutes choses on doit présumer la bonne foi, j'aime mieux le fonctionnaire ministériel que le fonctionnaire opposant: l'un sert, l'autre trahit.

Mais en voilà déjà beaucoup sur ces diverses catégories, et il nous reste le député indépendant.

Voyons!

Appellerons-nous députés indépendants ces deux ou trois chefs de petites factions impuissantes à dominer par elles-mêmes et qui ont cependant une énorme puissance d'adjonction? Est-ce indépendance, que ce calcul qui les mène tantôt à droite ou à gauche, rien que pour faire subventionner leur concours d'un petit ministère au besoin , quelquefois de trois ou quatre directions générales?

Non, ce ne sont pas là nos hommes.

Appellerons-nous députés indépendants, ceux-là qui, après avoir accepté la discipline sévère de la doctrine, impatients du joug d'un maître qui ne laissait arriver que lui, ont voulu leur part personnelle du pouvoir et qui se sont jetés à l'encontre du dieu qu'ils avaient servi?

Non, ce ne sont pas la nos hommes.

Appellerons-nous députés indépendants, ces natures impuissantes et prétentieuses, dont personne n'a jamais pu rien faire, ni le pouvoir ni l'opposition, et qui après s'être promenées dans tous les partis qui les ont rejetées comme des bouches inutiles, se constituent dans leur isolement une position pour s'appuyer sur tout le monde.

Hélas ! non , ce ne sont pas là nos hommes.

Quel est donc le député indépendant ?

Je vais vous le dire : il n'est ni à droite, ni à gauche, ni au centre, ni au mi-centre, il n'est pas à la chambre.

Le député indépendant, c'est le candidat devant les électeurs.

Que de vertus, que de sagesse, que de lumières, que d'austérité, que d'indépendance, — avant le scrutin.

0 électeurs! conservez à la France ce précieux phénomène, ne faites rien qui puisse altérer sa splendeur.

Ne le nommez pas député.

Frédéric Sou lié.

LES CANOTIERS DE LA SEINE

SOUFFRANCES ET MÉSAVENTURES DE M. BERLINGUOT, CAPITAINE DU VEAU-MAMN ',

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