‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 26 sur 51 · IjfcS CANOTIERS DU LA SKI M · texte numérisé non relu

IjfcS CANOTIERS DU LA SKI M

et de la voix ses rameurs, le Peau-Marin semblait frappé d'une torpeur inusitée qui lui devint fatale.

— Parez le battage! s'écria Berlinguot au comble de l'angoisse, en voyant arriver la Raffale à pic sur son gaillard d'arrière.

Mais il n'était plus temps. L'équipier taciturne, saisissant le moment où ses camarades, incertains de ce qu'ils devaient faire, halaient sur les avirons, plonge le sien avec vigueur, et par une manœuvre habile, saisissant la drisse à bâbord, fait virer le Veau-Marin qui présente alors le flanc à la proue de la H affale. Le choc fut terrible, et fit voler en éclats tout un côté de l'infortuné canot. En même temps on vit l'équipier perfide se dresser sur son banc, et, profitant du coup de bande imprimé au Veau-Marin, peser de tout son poids à tribord et achever la défaite de Berlinguot en faisant chavirer sa

barque Une minute après le traître était à bord de la Raffale,

et recevait les félicitations de Pinchon, dont la voix était néanmoins couverte par le rire tout-à-fait déchaîné de madame Binette.

La bagarre fut au comble. Gustine poussait des cris de mouette en s'accochant à la salopète de Berlinguot, lequel se cramponnait à la quille de son Veau-Marin qui s'en allait tranquillement à la dérive, couché sur le flanc et supporté entre deux eaux par la voile et les amures. Heureusement, on n'était pas loin du bord, et les naufragés abordèrent tous assez facilement. Mais un train de charbon qui descendait avec la rapidité d'une flèche, et qui n'aperçut pas assez tôt la coque du Veau-Marin, le frotta si vigoureusement au passage, que le canot ne s'en releva jamais.

Cependant la Raffale, l'heureux Pinchon et la rieuse madame Binette poursuivirent triomphalement leur route ; ils dépassèrent la Verrerie, laissèrent derrière eux la petite maison de Soussignan, vis-à-vis de l'île des Pouilleux, et arrivèrent bientôt à la bosse de Marne. Le pont de Charenton fut franchi avec honneur, on entra dans le canal, et l'on commença joyeusement le tour de Marne, ijuand il se présentait un barrage, et que le goulet se trouvait fermé, ce qui arrive souvent, on tirait le canot à sec, et on le portait à dos d'homme de l'autre côté de la passe. Tout cela se faisait au bruit des rires et des quolibets. Enfin, l'équipier farouche, qui était devenu le plus évaporé de la bande, signala l'ile-Berlinguot... — C'était un petit morceau de terre fort joliment bordé de mousse et ombragé de quelques houppes de saules. La situation était délicieuse. Deux

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filles du cabaret de Bauny y étaient déjà, attendant l'arrivée du Peau*

Marin et gardant à vue une corbeille pleine de provisions. Les rires redoublèrent à bord de la Uaffale, et un quart d'heure après, les vainqueurs mangeaient le déjeûner des vaincus. On avait fait de la voile du canot une tente assez grande pour abriter tout le monde, y compris les deux servantes, qui, malgré l'ombre, attrapèrent quelques coups de soleil durant la collation.

Vers quatre heures, on plia bagage, et l'on redescendit la Marne jusque chez le père Bauny, où les libations recommencèrent. Ce jour-là, trois autres canots se trouvaient en Marne : la Tortue, dont le capitaine, M. Lebrun, est célèbre parmi les canotiers; la Folle, qui est le plus fin voilier qui soit en Seine, et qui appartient à M. Pinel, et enfin l'Ariél, l'un des trois canots à musique qui tous les mercredis donnent des concerts sur l'eau. On redescendit en flottille, hélant à droite et à gauche les autres embarcations , et flairant surtout les canots de famille, qui sont au canot d'équipe, ce que le pékin est au militaire ou le bourgeois à l'artiste. Excepté une salopète fraîchement lavée , je ne pense pas que le canotier d'équipe méprise rien tant au monde que ces lourds bateaux chargés de dames à ombrelles, et de messieurs en manches de chemises et en gilet blanc, qui se promènent jusqu'à la gare de Bercy avec des cargaison de melons, de limonade, et de veau froid. Le canot de famille est l'abomination de la désolation pour l'équipier.

En revenant de Marne ou de Choisy-le-Boi, on navigue pour passer à la patache, et c'est là que se dirigea la flottille en ayant bien soin d'exécuter la manœuvre savante qui consiste à virer de bord de manière à ranger au plus près le bateau de la douane, et à mater les avirons, c'est-à-dire à les élever hors de l'eau et à les maintenir debout : quand ce double mouvement est bien exécuté , il ne manque pas de grâce et de caractère.

Pour le pauvre Berlinguot, il ne se releva pas de sa défaite. La fleuriste de la rue Saint-Martin consomma dès le lendemain sa vengeance, en remerciant son ancien favori, et comme un malheur arrive toujours de compagnie., mademoiselle Gustine, froissée dans son amour-propre de femme et de canotière , ne voulut plus entendre parler de Berlinguot. On prétend qu'elle passa même à l'ennemi.

Le Veau-Marin fut tellement désemparé par suite de ses mésaventures, que Berlinguot le vendit pour un morceau de pain, et ce

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dernier coup acheva de lui détraquer la cervelle. Privé d'ailleurs des munificences de madame Binette, il ne faillit pas qu'il songeât à équiper un autre canot. Tout ce qu'il put faire, fut d'acheter, Taunée suivante, une mauvaise carcasse de bateau-maraîcher incapable de tenir la Seine, et amarrée pour le restant de ses jours au dessous (du pont Marie.

C'est là que Berlinguot va régulièrement passer chaque dimanche. À force d'économies , il est parvenu à se donner une petite chaloupe amarinée à la poupe de son bâtiment. Le sauteruisseau du magasin où Berlinguot travaille, lui sert de mousse et d'équipage. Dès le matin du dimanche, Berlinguot et son mousse s'acheminent vers le pont Marie et montent à bord du bateau-maraîcher, au moyen de la petite chaloupe que l'on hisse à l'arrière. Cela fait, Berlinguot commande la manœuvre qui consiste à laver le pont, à déranger chaque chose pour la ranger ailleurs, et à hisser la voile. Ensuite, Berlinguot allume sa pipe et regarde l'eau couler. De la berge au bateau, il y a une distance de quinze pieds que l'on peut franchir du reste au moyen d'un pont jeté tout à côté pour le service d'un bateau de blanchisseuses ; mais ne croyez pas que Berlinguot se fasse l'injure de jamais prendre un pareil chemin pour aller à bord ou pour retourner à la berge. Quand il n'a plus de tabac, il siffle son mousse, et lui ordonne de mettre la chaloupe à l'eau pour conduire le capitaine à terre. Berlinguot va faire sa provision, revient sur la berge, resiffïe son mousse, remonte dans sa chaloupe, et retourne à bord. Et puis il rallume sa pipe, pousse un soupir, et se remet à voir l'eau couler.

L'équipier taciturne est aujourd'hui premier commis chez madame Binette, et commande un très joli canot, le Loup-dc-Mer, qu'il a fait construire à ses frais.

Gustine est ostensiblement redevenue la canotière de Pinchon.

Marc EôurniEr.

JJnr C Couuilljac

D'Olivier Bassclin à Piron. — Naissance du Vieux Caveau» — Les Dîners du Vaudeville. — Le Caveau moderne.— Laujon. — Les Soupers de Momus. — La Chanson passe des épicuriens au peuple. — La Goguette commence. — Les Joyeux. — Le vieux Lerouge. — Les Gais Lurons. — Emile Debraux. — La Mère Goguette. — Le père Simar. — Les deux ministres constitutionnels de Simar. — L'Entonnoir. — 1/ Amitié. — Les Lupins. — Schisme des Lapins du Nord et des Lapins du Midi. — Le quartier des Lapins. — Les Troubadours. — Les Bergers de Syracuse. — Myrtil-Larfouillard , Licidas-Lopinot et Damis-Berlingouin. — La Goguette depuis i83o. — Le Caveau, le Gymnase lyrique, le Luth galant. — La Société des animaux. — Les Gais Pipeaux.

La chanson devait naître en France: elle y est née. Nous la rencontrons , pour la première fois, vers le milieu du xve siècle, grandelette et toute formée, dans un beau vallon de Basse-Normandie. Nous n'avons pu retrouver son berceau. Elle est sans doute venue au monde devant une bonne table, au coin d'un bon feu, chez quelque vieux bourgeois de Paris qui fêtait sa commère, entre un verre d'hypocras et un faisan doré. Puis elle se sera réfugiée en province, effrayée par les cris des Maillotins et l'air rébarbatif des Bourguignons et des Armagnac.

C'est Olivier Basselin, le maître foulon normand, qui nous a laissé les premiers vaudevilles. Que c'était là un gaillard joyeux, bien inspiré, sans soucis, d'âme bonne et indulgente, un vrai chansonnier enfin ! Ecoutez-le :

Louons notre hostel , Bibimus salis, Et l'hôte le quel S os paoil gratis , Onerans mensas De mets délicats.

N'y a-t-il pas dans ces grâces macaroniques quelque chose de l'entrain de table qui brilla plus tard chez Désaugiers?

Voulez-vous le portrait de Basselin? Tenez. il se. peint luimême dans ce couplet qu'il fait chanter par sa femme :

Mon mari a que je croy

Par ma foi !

Le gosier de chair salée, Car il ne peut respirer

Ni durer Si sa gorge n'est mouillée.

Olivier Basselin se lit bravement tuer à la bataille de Formigny qui délivra la Normandie des Anglais. C'est là une belle mort et qui honore la chanson.

Le vaudeville, réchauffé dans le sein d'Olivier, prit son vol et fît du chemin. Il se mit à raconter le petit scandale de la cour et de la ville, se moqua des fausses prudes et des parvenus, désola les mauvais ministres et les mauvais rois, et fit dire, avec assez de raison, que la France était une monarchie tempérée par des chansons. Si le xvme siècle fut le siècle de l'Encyclopédie, il fut aussi celui du vaudeville, car il vit naître les sociétés chantantes.

La première fut fondée dans l'arrière-boutique d'un épicier ; singulière origine, n'est-ce pas? Il est vrai que Gallet était un épicier homme d'esprit. Les méchantes langues prétendent que la graine s'en est perdue.

Piron, Collé, Crébillon fils, amis de Gallet, dînaient souvent chez lui et égayaient le repas par de joyeux propos et de gais couplets. Crébillon fils excellait dans la chanson grivoise aussi bien que dans le roman de boudoir. La réunion s'augmenta bientôt et se transporta de la boutique de Gallet dans l'établissement du restaurateur Landelle, au carrefour Bussy. Cet établissement s'appelait le Caveau. De là vint la popularité de ce nom.

Les dîners du Caveau devinrent mensuels. On y trouvait Saurin, Duclos, La Bruyère, Gentil-Bernard, Moncrif, Helvétius, Favart, le peintre Boucher, le compositeur Rameau, le ministre Maurepas, etc. Tel fut le premier âge des sociétés chantantes. Vingt ans plus tard, le fermier général Pelletier établit chez lui un second Caveau. Plusieurs membres de l'ancienne réunion Landelle en faisaient partie; et parmi les nouveaux élus, on remarquait Marmontel, Boissy, Suard, Lanoue. Sterne et Garrick, dans

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leur voyage en France, visitèrent cetle académie gastronomicolittéraire. Elle perdit bientôt son Mécène : Pelletier se maria, devint fou, et mourut à Charenton.

,11 nous faut aller de-là jusqu'en 1790 pour trouver les Dîners du Vaudeville. Ils furent fondés par Barré, Radet, Desfontaines, Piis, les deux Ségur, Dieulafoy, Laujon, Armand Gouffé, etc., etc.

Après Marat, Robespierre, le maximum et la guillotine, il était doux de pouvoir célébrer le vin, la table et les belles. Aussi s'en donna-t-on à cœur joie et la France entière répéta les refrains des joyeux convives. 11 est vrai qu'ils chantaient aussi les victoires de nos héroïques armées, et que Montenotte, Lodi, Arcole venaient souvent briller dans leurs rimes.

L'année 1806, année de gloire pour la France et pour son nouvel empereur, devait occuper aussi une place bien remarquable dans les fastes de la chanson. Un grand nombre d'amis de la gaîté et des bons couplets se réunirent et votèrent dans les salons du restaurateur Balaine, au Rocher de Cancale, les statuts du Caveau moderne. Au bas de cette charte du vaudeville, on lit les noms de nos épicuriens les plus célèbres, de nos poètes les plus aimables : le vieux Laujon présida ; cet honneur était bien dû à ses cheveux blancs et à son talent si gracieux. Laujon était alors le doyen de la chanson, et les suffrages du Rocher de Cancale, en appelant sur lui l'attention d'un siècle qui, au milieu de ses travaux gigantesques, était bien excusable de l'avoir oublié, ne contribua pas peu à lui assurer une place à l'Académie Française.

La chanson est assez frondeuse de son naturel, et sous Napoléon, malgré la fumée des batailles et les récoltes de lauriers, il y avait de quoi mordre. La chanson aurait peut-être eu bonne envie de tempérer l'empire, comme elle avait tempère autrefois la monarchie ; mais l'empire ne plaisantait guère : il était d'humeur moins accommodante que la monarchie, et une bonne plaisanterie, au lieu d'amener le sourire sur ses lèvres, lui faisait froncer le sourcil. Au fait, Louis XIV, au milieu des pompes de Versailles, ayant derrière lui quatre générations de rois, ses aïeux, et devant lui l'avenir tel qu'il le voyait à travers le prisme de son orgueil, pouvait bien s'amuser des iSoèls que lançait Bussy-Rabutin du fond de sa retraite de Bourgogne. Napoléon commençait le métier de roi, et il se sentait encore un peu gauche; il redoutait les brocards pour lui, pour

sa jeune dynastie, pour les glorieux parvenus qui l'entouraient : aussi la police impériale surveillait-elle la chanson de très près.

La chanson fut prudente ; cependant le Roi d'Ivetot se fredonna à voix basse autour de la table de Balaine. Ah! si M. de Rovigo l'avait su!

A côté du Caveau moderne s'éleva, en 1813, sous le titre des Soupers de M ornas, une nouvelle société qui eut ses réunions chez le restaurateur Beauvilliers. Plusieurs des membres du Caveau, qui se sentaient assez de verve et d'appétit pour bien tenir leur place des deux côtés, en firent partie.

La politique tua le Caveau moderne en 1817 : les Soupers de Momus résistèrent plus long-temps à cette influence; mais ils succombèrent aussi en 1828. Du reste, il est étonnant qu'ils n'aient pas cédé plus tôt, car les nouvelles circonstances étaient pour toutes ces réunions gastronomiques un dissolvant invincible. En effet, sous la république et sous l'empire, elles se composaient surtout de boudeurs qui regrettaient l'ancien régime, ou d'oisifs qui ne comprenaient rien à l'activité politique et militaire de la nouvelle époque, et qui, se trouvant mal à l'aise au milieu du tourbillon, se réfugiaient dans les petits coins où l'on chantait à loisir, où l'on buvait à pleins verres. Ces deux natures d'hommes devaient sympathiser avec la restauration, et la restauration sympathiser avec elles. Louis XVIII avait intérêt à récompenser les boudeurs et à s'attacher les oisifs. Il le fît. Les uns devinrent diplomates, les autres préfets, les autres censeurs, les autres chefs de division ; ceux qui ne trouvèrent point place dans l'administration, obtinrent des faveurs de toute espèce, comme missions scientifiques, directions de théâtre, inspections extraordinaires, etc., etc. La tribu se dispersa tout naturellement. Des hommes repus ou ambitieux ne pouvaient plus chanter la gaudriole; il faut du loisir, même pour être heureux ; il faut de l'insouciance pour rire, aimer, boire, et ne faire que cela!

Aussi, dès les premiers jours de la restauration, la physionomie des sociétés chantantes changea-t-clle tout-à-fait. Désertées par les vaudevillistes de 1 780, les viveurs, les littérateurs à l'eau rose, les gastronomes et les insouciants, elles devinrent l'asile du peuple. Pendant les vingt années qui venaient de s'écouler, le peuple avait été trop occupé, lui, pour songer à d'autres chansons qu'à la fflar-

li:s socihiks ciiantantks.

seillaise. 11 avait jeté bas une noblesse qui avait ses racines dans les siècles ; il avait fondé un nouvel ordre social ; il avait conquis la Belgique, L'Italie, les provinces Rhénanes; il avait parcouru l'Europe d'un bout à l'autre; il était entré au Caire, à Vienne, à Berlin, à Moscou. Trouvez donc le temps de vous distraire au milieu d'une si rude et si terrible besogne!

La restauration vint faire au peuple de tristes loisirs; oui... bien tristes! car il fallait se consoler de Waterloo et de l'entrée des alliés à Paris.

Les vieux soldats, les ouvriers, se réunirent pour répéter en chœur des refrains patriotiques, et se raconter les choses d'autrefois.

La chanson descendit du Rocher de Cancale aux cabarets des barrières. Les sociétés chantantes devinrent des Goguettes! Oui... le règne de la Goguette était arrivé!... La Goguette, qu'a célébrée Debraux, qu'a protégée Béranger, qu'ont illustrée tant de joyeux poètes populaires ! . . .

VA à vrai dire, ce fut là pour la chanson une époque toute nouvelle. Elle ne fut plus seulement la compagne des buveurs et la fée des beaux-esprits ; le temps était passé où tout entière à la joie et aux vaines pensées, oublieuse de la veille, insouciante du lendemain, elle aiguisait des pointes et des madrigaux aux petits soupers de

l'abbé de Beniis, et accompagnait les bourgeois de Paris à leur retour des Porcherons et de la Courtille.

Son rôle devint plus beau, plus élevé. Assise au cabaret entre un vétéran à la moustache grisonnante et un rude travailleur aux bras nus, elle s'associa à de nobles sentiments, à de patriotiques regrets. Ses refrains s'élevèrent souvent jusqu'à la majesté de l'ode, et Béranger devint son interprète.

Grande et glorieuse époque pour la chanson !

La liste des sociétés populaires qui se formèrent sous la restauration est fort longue. Nous y trouvons la Mère Goguette, les Amis de l'Entonnoir, les Joyeux, les Lapins du Nord et les Lapins du Midi, la société du Gigot, les Francs Gaillards, les Enfants de la Gloire, les Gais lurons, les Bergers de Syracuse, les Troubadours, la Chopinette, les Ecureuils déchaînés, etc. De nombreux chansonniers presque tous sortis de la classe ouvrière, venaient animer de leur verve prime-sautière ces joyeuses et fraternelles réunions.

Honneur aux anciens! Ne passons pas sans nous incliner devant les Joyeux.

Les Joyeux avaient deviné le bel avenir qui était réservé au chant populaire, et devançant leur époque, ils s'étaient constitués en société lyrico-bachique dès 1792. Leur première réunion eut lieu chez Louvain, à i'JU d'Amour de Belleville, et depuis ils furent toujours fidèles au culte de leur berceau. La police impériale parut se préoccuper assez peu de leurs flons-flons, et les laissa circuler sans leur demander le mot d'ordre; elle était peut-être bien aise que le peuple chantât de temps en temps pour égayer la situation.

Les Joyeux, qui respiraient à peine sous l'œil sévère de Fouché et de M. de Rovigo, relevèrent la tête lorsque la Charte octroyée nous lit tant de belles promesses qu'elle a si mal tenues ; ils devinrent la tête de colonne de cette grande armée de la chanson qui marcha avec l'opposition de quinze ans à la conquête des libertés publiques, et démolit la monarchie bourbonnienne à coups de refrains et de farida dondaine!

A cette époque les Joyeux, qui ne s'étaient pas recrutés depuis la fondation, et chez lesquels la mort avait fait des vides, sentirent le besoin de renforcer leur bataillon. Mais ils prirent une résolution qui devait leur conserver ce cachet d'antiquité dont ils étaient justement tiers, et leur imprimer en quelque sorte une date. Ils déci-

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dèrent que nul ne pourrait être admis dans la société des Joyeux, s'il n'avait atteint l'âge de soixante ans. Du reste, ils se réservaient la faculté de recevoir à leur table des visiteurs plus jeunes, qui viendraient se former à ces grands exemples et allumer leur verve au foyer sacré; l'école des néophytes à côté de l'aréopage.

Les Joyeux existent encore aujourd'hui ; dans la belle saison, ils se réunissent le premier lundi de chaque mois à l'Ile d'Amour. Et là il est beau de voir tous ces vieillards, véritables Anacréons de l'atelier et de la guinguette, tous assis sur des futailles vides, — ainsi le veut le règlement, — échangeant, le verre en main, de vifs propos et de doux refrains, et montrant ce que peuvent la gaîté, le travail, une bonne conscience, une saine philosophie pour embellir les derniers jours d'une vie que les gens moroses et les fanatiques nous représentent sous des couleurs si sombres et si tristes !

Voyez-les obéissant au commandement que leur fait le président dans le vocabulaire qu'ils ont adopté depuis la fondation de leur société :

« Les deux mains sur l'escabelle, » — et ils mettent les deux mains sur la table.— « Haut le (1) », — et ils se lèvent. — « Saluez le guindal, — et ils saluent leur verre. — « Le guindal dans la main droite, >< — et ils prennent leur verre de la main droite. — « Haut le guindal, » — et ils lèvent leur verre. — « Le guindal à deux doigts de la gargamelle, » — et ils portent le verre à leur bouche.

— « Videz le guindal, » — et ils vident leur verre. — « Rubis sur l'ongle,» — et ils font résonner sur l'ongle du pouce de la main gauche le bord de leur verre.

— « Torchez le rubis, » — et ils essuient leur ongle avec leur manche. — « Posez et resaluez le guindal,» — et ils s'inclinent de nouveau devant leur verre. — «Le... au repos (2), » — et ils s'asseyent.

Et tout cela s'exécute avec une précision, avec une gravité véritablement comiques

Les Joyeux furent long- temps présidés par un nommé Leroux, qui cachait le caractère le plus ouvert et le plus gai sous la physionomie la plus renfrognée, sous l'enveloppe la plus sombre et la plus triste qu'il fut possible d'imaginer. C'était Roger Bontemps dans la peau d'un héros de mélodrame. Kien n'était plus grotesque que le contraste qui existait entre les allures de ce brave Leroux et les

(I) Ici nous obéissons à un sentiment de pudeur peul-ctre un peu exagéré, et nous n'osons pas écrire le mot, quoique le président des Joyeux se serve d'une expression toute géographique pour peindre cette partie du corps que M. de Pourceaugnac ne voulait pas livrer aux explorations scientifiques de l'apothicaire Purgon et de ses acolytes.

(2; Même observation que ci dessus.

fonctions qu'il avait à remplir; les mots eux-mêmes, en passant par sa bouche, prenaient une physionomie si différente de leur sens véritable, qu'on ne pouvait s'empêcher de pouffer de rire. On se donnait rendez-vous un mois d'avance à l'Ile d'Amour pour entendre le président Leroux dire, au commencement de la séance, d'une voix caverneuse et en roulant des. yeux terribles : « Joyeux, attention...... nous allons bien nous amuser. »

Les Gais Lurons s'assemblaient le soir, à l'estaminet Sainte- Agnès, rue Jean-Jacques Housseau. Ce fut là que la fameuse chanson de la Colonne, qui devait faire le tour du monde, fut chantée pour la première fois en 1818, par son auteur Emile Debraux! Pauvre Emile! Talent insouciant et prodigue, caractère heureux et facile! 11 ne se doutait guère alors qu'il toucherait presque à la gloire et qu'il aurait pour linceul la plus belle des odes de notre immortel Béranger!

Ce fut à peu près à cette époque (1818) que la réputation de la Mère Goguette, qui devint plus tard l'une des plus célèbres et des plus nombreuses sociétés chantantes, commença à se répandre. La Mère Goguette tenait ses séances tous les samedis soirs, au boulevart du Temple; du reste elle changea assez souvent de domicile. Elle se composait d'ouvriers aisés, tous braves gens et joyeux compères, qui , leur semaine achevée, venaient chercher un délassement dans la chanson.

Le membre le plus connu, le plus influent de la Mère Goguette était sans contredit le père Simar, petit fabricant du quartier Saint-

LES SOGIÉTES CHANTANTES.

Martin. Simar portait la Mère Goguette dans son cœur, comme il lé disait lui-même. 11 en était le fondateur et le président. Une inondation, une guerre civile, un tremblement de terre n'auraient pas empêché Simar de se rendre à une réunion des enfants de la Mère Goguette. 11 arrivait toujours le premier et s'en allait le dernier.

11 suffisait de voir Simar pour le connaître à fond. C'était une bonne grosse nature allemande à l'œil doux, aux lèvres ouvertes, aux traits empreints de bonté, à la physionomie bienveillante, aux façons cordiales et qui inspirent aussitôt une sympathie irrésistible.

Simar était bien le type de ces épicuriens pratiques , de ces philosophes populaires qui sont gais, heureux, insouciants, et cela sans système, sans arrière-pensée, sans parti pris, sans folie, et parce que Dieu les a faits ainsi.

Père Simar, ainsi que l'appelaient ses amis, regardait la vigne comme le plus grand bienfait de la Providence, et dans son style mythologique il mettait Bacchus à la tête des immortels de l'Olympe. Il avait voué à ce dieu un culte qui consistait à être toujours altéré. Lorsqu'on demandait à Simar combien il y avait du Pont-au-Change a. 32

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à la barrière de La Villettë, il répondait aussitôt : « Quarante-huil marchands do vins. » C'était sa manière de mesurer les distances

A l'ouverture de chaque séance de la Mère Gogiutle, Simar, après avoir réclamé le silence, se découvrait, se levait, prenait son verre de la main droite, jetait un regard de béatitude sur tous les convives qui l'entouraient, puis prononçait tout d'utte haleine la phrase suivante, qui était stéréotypée dans sa mémoire : « Amis, |e vous porte tous dans mon cœur. Tant que vous serez avec moi , nous serons ensemble, et vous ne manquerez jamais de comestibles. La santé que je vous porte est celle de la Mère Goguette et de toules les goguettes de l'un et l'autre hémisphère. »

Après cette allocution les verres étaient vidés, et Simar entonnait d'une voix forte et vibrante :

« Amis, au plus puissant des dieux. »

Et toutes les voix s'unissaient à la sienne et le chœur infernal commençait pour ne finir quelquefois que le lendemain matin.

Simar était un vrai roi constitutionnel, et, qui plus est, un roi élu. Il devait tout naturellemennt avoir son conseil des ministres; mais plus heureux que la plupart de ses confrères couronnés, il n'avait que deux conseillers.

Simar eut encore un autre genre de bonheur. Il trouva des ministres dévoués, désintéressés, fidèles, qui n'avaient d'autre ambibition que de bien servir leur maître et de faire les beaux jours du peuple qu'ils étaient appelés à gouverner avec lui. Ces deux joyeux soutiens d'un joyeux sceptre étaient Villot et Danglobert.

Danglobert, avec sa figure réjouie, son œil vif, sa trogne enluminée, ses mouvements brusques et saccadés semblait avoir servi de modèle à Béranger pour son petit homme gris. L'insouciance était peinte sur sa physionomie. 11 riait toujours, était sans cesse en mouvement; le plaisir, le plaisir, tel était son but constant. Il avait une petite rente qui suffisait à ses besoins, et n'en demandait pas davantage au ciel. Il savourait le présent sans s'occuper du lendemain. « Si j'étais Dieu, disait-il souvent, ce serait tous les jours dimanche. » Quand on lui faisait des questions sur l'état de sa fortune, il répondait : « J'ai six flacons à vider par jour. » Lui parlait-on politique, se plaignait-on devant lui du triste état des affaires publiques? « C'est vrai, c'est vrai, répliquait-il, tout va bien mal. Les vignes sont gelées cette année. »

IIS SOCIÉTÉS CH A N I A M I K S . 2 't I

Villot n'avait été entraîné dans les sociétés bachiques ni par l'a* mour de la bouteille, ni par l'oisiveté, ni par le besoin de se trouver en nombreuse et Italie compagnie ; ce qui l'y attirait, c'était la chanson! I^u chanson! voilà l'idole de Villot! Une bonne fée avait -ans doute présidé à sa naissance comme à celle de l'illustre poète, et lavait bercé avec de gais refrains. Lorsqu'il entendait chanter un couplet, son regard étincelait, un frémissement électrique parcourait tout son corps, et aux deux derniers vers, à la pointe finale, il bondissait sur sa chaise et semblait en proie aux heureuses convulsions de l'extase. 11 savait par cœur les Noéls les plus anciens comme les clmnsons les plus nouvelles, et on n'avait qu'à nommer un air devant lui, pour qu'il en fournit aussitôt le timbre complet. Cet homme était un répertoire vivant de l'esprit lyrique français ; on n'avait qu'à toucher sa mémoire pour qu'elle résonnât. Et l'on ne trouvait point dans Villot un instrument sourd et insensible; il tressaillait sous la main qui l'interrogeait, il avait une âme qui mariait ses joies aux inspirations de sa mémoire.

Villot était tailleur et marchand d'habits. Sa boutique était située rue des Filles du Calvaire ; et toujours fidèle au culte de la chanson, même au milieu des préoccupations commerciales, il avait pris pour enseigne : à l'Aveugle de Baguolet!

Figurez-vous un petit homme, à la figure ronde, colorée et imitant la pomme d'api, aux petits yeux gris pleins de malice, au front chauve, rond, brillant et couronné d'une auréole de cheveux blancs frisés, — toujours sautillant, gesticulant, ayant toujours le sourire sur les lèvres et un refrain à la bouche.

À son lit d'agonie, et quelques minutes avant de rendre le dernier soupir, Villot, sortant d'une longue léthargie, sembla reprendre des forces; il se leva sur son séant, et d'une voix affaiblie demanda tous ses recueils de chansons, qui formaient une collection très précieuse. 11 les arrangea en cercle autour de lui, jeta sur chacun d'eux un regard de tendresse ; puis, la mort le saisissant tout à coup, il prit d'une main convulsive un volume de Désaugiers, le porta à ses lèvres et expira. Ainsi le gai chanteur ne voulut pas quitter cette vie sans dire un dernier adieu aux muses folles qui l'avaient aidé à en supporter l'amertume et les déboires.

Simar, Danglobert, Villot, c'est-à-dire l'épicurisme naïf et franc, l'entrain bachique, la verve chansonnière, - disparurent à peu près

à la même époque. Emportèrent-ils la Mère Goguette dans la tombe ou moururent-ils du chagrin de lui avoir survécu? C'est un point que nous n'avons pu éclaircir et dont nous laissons la discussion aux Saumaise futurs ?

La société de Y Entonnoir tenait ses séances extra muros, près la barrière Poissonnière. Ici il y avait quelque peu de pompe théâtrale dans l'arrangement des accessoires. Le président, homme d'une prestance herculéenne, était couvert de grands cordons de toutes couleurs, de crachats postiches, et portait à la boutonnière un entonnoir de plaqué suspendu à un ruban rose. Le vice président et le secrétaire, attifés dans le même goût, quoique dans un système plus modeste, en raison des convenances hiérarchiques, étaient placés à ses côtés sur une estrade élevée. En présence de ce bureau, ainsi composé, on pouvait se croire à l'entrée des salons de Curtius, sur le boulevart du Temple.

Deux écussons, entourés de feuillage, ornaient la salle des réunions; sur l'un, on lisait : Hommage aux Dames, et sur l'autre : 11 est défendu de parier politique^ mais vous pouvez fumer.

La révolution de 1830, qui fit la fortune de quelques viveurs dont il est inutile de rappeler les noms, poussa aussi ce digne président à des honneurs plus effectifs. S'il n'eût pas le bonheur d'être nommé préfet ou directeur-général, il arriva cependant à une position qui avait bien son éclat. 11 fut nommé tambour-major d'une légion de la garde nationale parisienne , et eut le droit de porter d'énormes moustaches, une grande canne et un habit galonné sur toutes les coutures.

Dans le voisinage de Y Entonnoir on trouvait encore la société de Y Amitié, qui donnait à boire à ses adeptes à quatre sous l'heure.

La société des Lapins prit naissance dans la plaine de Montrouge ; elle emprunta son nom au cabaret où elle tint ses premières réunions. 11 avait pour enseigne au Terrier des Lapins.

Cette société acquit de suite une très grande renommée. Mais ht discorde ne tarda pas à se mettre parmi ses fondateurs. Plusieurs d'entre eux émigrèrent, et allèrent se réunir dans la commune de Belleville, où ils prirent le nom de Lapins du Nord. De sorte qu'il y eut les Lapins du Nord et les Lapins du Midi

La division ne devait pas s'arrêter là. Bientôt tout le monde voulut être lapin. Plusieurs sociétés se parèrent de ce titre. In seul et

même traiteur ne put leur suffire, et à Belleville toute une chaussée finit par prendre le nom de Quartier des Lapins.

Malgré cette diffusion du nom générique, les Lapins continuèrent à être en renom, et dans le langage des classes populaires ces mots, c'est un lapin, sont encore un grand éloge et un témoignage d'estime tout particulier accordé à un homme.

Les Troubadours se réunissaient chez un marchand de vins du cloître Saint-Jacques. Là, au milieu d'un épais nuage de fumée, se dessinait parfois la fraîche et gracieuse silhouette de la grisette et de la petite ouvrière. Cette moderne cour d'amour avait un maître des cérémonies qui, avec son habit noir et sa chaîne d'argent au cou, ressemblait tout-à-fait à un huissier de la chambre. Ces honorables fonctions furent long-temps remplies par un perruquier de la rue des Fossés Saint-Germain-l'Auxerrois, nommé Deflers.

Lecteur, parfume ta chevelure, ceins ton front de bandelettes, couronne-toi de roses, laisse flotter au vent les plis gracieux de ta blanche tunique de lin... je vais te faire pénétrer dans l'enceinte mystérieuse où les Bergers de Syracuse se livrent à leurs plaisirs lyriques et champêtres. Entrons!

t Mais quoi! cette salle noire et enfumée, c'est donc l'arène « poétique où vont lutter Corydon et Alexis? Et ces bergers dont « tu me promettais les doux chants, faut-il donc les reconnaître « dans ces honnêtes bourgeois à l'épaisse encolure, aux bras nus, « à la figure enluminée, qui entrechoquent leurs verres pleins, et < font retentir l'air de cris discordants? Où sont les bandelettes? « où sont les couronnes de roses? où sont les blanches tuniques de « lin? où sont les cithares aux cordes retentissantes? où sont les t flûtes harmonieuses qu'inventa le dieu Pan? »

Pardonne-moi, cher lecteur, pardonne-moi. Je me suis laissé prendre aux mots, et en te trompant, j'étais trompé moi-même. Syracuse n'est qu'un bouchon, et les bergers de bons Parisiens en goguette, et qui sont faits comme tout le monde. Remettons notre redingote d'alpaga, coiffons-nous de notre chapeau Gibus, et prenons notre physionomie du xixe siècle.

En se faisant recevoir dans cette société, tout membre devait, d'après les règlements, prendre le nom gracieux d'un berger des idylles grecques et latines. Ainsi, Larfouillard devenait Myrtil, Lopinot Licidas, Berlingouin Damis.

251 w;s sociétés ciiaintamks.

Les bergers de Syracuse avaient mis un soin très plaisant à faire concorder le vocabulaire de leurs cérémonies avec la phraséologie de l'idylle antique. Ainsi, pour donner le signal des chants, le président disait : En/Uz vos pipeaux !

Le contraste qui existait entre le nom d'emprunt des sociétaires et leur physionomie, ainsi que leur position réelle, offrait quelquefois des scènes très curieuses.

« Le berger Daphnis peut entrer dans la lice. »

Et l'on voyait se lever le père jacquemard, tripier au carré des Innocents, gaillard aux joues énormes, au nez rouge, au ventre proéminent, qui après avoir ôté son bonnet de soie noire et essuyé sa bouche sur la manche de son gilet de flanelle, entonnait avec une basse-taille infernale :

Si j'étais t'hironâelle Que j'aie pusse voler, Sur lé sein dé ma belle J'iré mé réposer.

La révolution de juillet semblait devoir donner une impulsion toute nouvelle aux sociétés chantantes. Le contraire arriva. Plusieurs causes contribuèrent à ce résultat : la gravité des circonstances politiques, les défiances du pouvoir, l'impulsion des esprits vers les intérêts matériels et les spéculations positives, les prétentions grotesques de la jeunesse au sérieux et au grave.

Si bien que toutes les anciennes sociétés disparurent peu à peu. Celles qui survécurent, ou bien les sociétés nouvelles qui eurent le courage de se former au milieu de cette défaveur générale, portèrent plus ou moins le cachet des diverses tendances de l'époque.

Mais un caractère qui appartint à toutes, ce fut l'absence de cette gaité franche, ouverte, qui rassemblait nos pères et leur inspirait de ces bons refrains qui se sont tu depuis. Autrefois l'on était gai parce qu'on était gai; aujourd'hui on est gai, parce qu'on veut paraître gai. 11 y a de la prétention même dans le plaisir. Autrefois chacun songeait aux autres aussi bien qu'à soi, et apportait généreusement son tribut à l'entrain général. Aujourd'hui l'égoïsme et l'amour-propre prennent place au festin avec les convives. Jouir était la devise de nos bons aïeux; parvenir, voilà la nôtre. Et l'on veut parvenir, même à l'aide de chansons ; parvenir à peu de chose, me direz-vous. Eh mon Dieu, oui... je vous le concède. Mais de nos jours l'ambition

LES SOCIÉTÉS CIIAN TANTKS. 255

ne tend-elle pas souvent aux résultats les moins élevés, les moins dignes d'estime, les plus extravagants, et n'avons-nous pas vu des gens rechercher cette espèce de gloire de carrefour qui s'acquiert par le débraillé d'un costume de mardi-gras, la perfection dans les danses obscènes et le cynisme d'un langage emprunté au vocabulaire des halles et des estaminets borgnes de la Cité? Mais j'arrive à la fin de ma carrière, et je me sens rappelé vers mon sujet!

Mon sujet! — Hélas! lui que j'ai pris si brillant et si riche, combien il est devenu pauvre et nu!

Je jette les yeux autour de moi, et je ne vois que des ruines! IVimporte... il faut que j'aille jusqu'au bout... Ce n'est pas ma faute si au lieu d'une belle jeune fille couronnée de fleurs et laissant tomber de ses lèvres des strophes vives et harmonieuses, je n'ai plus qu'à Montrer un froid squelette qui s'agite de temps en temps à l'aide de ressorts cachés.

Depuis quelques années les admirateurs des Piis, des Désaugiers, des Laujon, ou plutôt ceux qui se portent assez intrépidement leurs successeurs, ont cherché à rallumer les traditions éteintes de l'ancien Caveau. Ils ont fondé le Caveau moderne. Mais de pareilles institutions ne se créent pas, et surtout ne s'imitent pas; elles naissent des entrailles mêmes d'une époque, et brillent un beau matin au soleil sans qu'on sache ni d'où elles viennent, nï de quelles mains elles sont sorties.

Le Caveau moderne qui n'a rien de la fougue actuelle des pas^ sions et des idées (et c'est là peut-être l'un des bons côtés de notre société au milieu de tous ses vices), n'est qu'une pâle contrefaçon de l'ancien Caveau; la vie lui manque. Il chante comme l'ancien Caveau, la gloire, le vin et les belles, moins toutefois l'entrain et la verve. 11 tombe dans d'éternelles redites; ses invocations à l'amour sont de fades bouquets à Chloris, et le Champagne de ses rimes ne monte guère à la tête.

Le Gymnase lyrique a cherché à établir un rapprochement entre l'aristocratie du flon-flon, entre les habitués du Caveau, entre les poètes du Printemps et du Fruit défendu, et les Tyrtés populaires qui avaient pris leurs grades dans les cabarets de barrières à côté de Debraux et de Dauphin, qui s'étaient fait une réputation sous la treille, et auxquels les nouvelles circonstances inspiraient de l'audace et le désir de briller sur un théâtre plus élevé.

Mais cette tentative avorta. 11 y avait incompatibilité d'humeur entre les nouveaux alliés. Les chansonniers populaires trouvaient le Caveau un peu musqué, un peu languissant, un peu rococo, et le Caveau à son tour se plaignit de ce que les révolutionnaires criaient trop fort, sentaient le vin bleu, et employaient des expressions mal sonnantes et des rimes qui ne se trouvaient pas dans Richelet. Bref, la discorde ne tarda pas à secouer ses torches sur le Gymnase lyrique. Ses réunions qui avaient lieu chez le restaurateur Champeaux, place de la Bourse, cessèrent tout à coup.

Le Luth galant, société exclusivement composée de jeunes ouvriers, nous offre un symptôme de cette tendance malheureuse qui pousse tant de jeunes gens recommandables à sortir de leur classe, et à sacrifier le travail à des préoccupations étrangères. Eh! mon Dieu! si ces jeunes gens, comme leurs aïeux des Porcherons et de la Râpée, s'assemblaient pour oublier un instant leurs fatigues, pour se réjouir en commun sans arrière-pensée, sans réserve hypocrite, pour mettre à l'unisson leur joie et leurs saillies, je n'aurais que des éloges pour une aussi bonne imitation du temps passé, et j'applaudirais de grand cœur aux vifs refrains qui s'échapperaient de leurs lèvres !

Mais jetez un coup d'œil attentif sur cette réunion. Est-ce une gaité franche et sincère que vous voyez briller dans ces yeux étincelants et maladifs? Ces physionomies pâles, inquiètes, crispées, vous rappellent-elles les trognes enluminées et au sourire large qui s'épanouissaient autour des tables de Ramponeau? Retrouvez-vous ici cette approbation bruyante, cordiale, de bon aloi qui accueillait la fin de chaque couplet, cette satisfaction réelle et apparente que chacun ressentait du succès de son voisin et de son compère, cette reconnaissance expansive que tout le monde témoignait à celui qui avait procuré un instant de plaisir et de distraction à tout le monde? Ne remarquez-vous pas combien ici les applaudissements sont secs, forcés, et pour ainsi dire de convention? Ne remarquez- vous pas que la figure de la plupart des convives s'assombrit lorsqu'un camarade a fait une bonne chanson à laquelle il est impossible de refuser son suffrage? Enfin, cette prétention continuelle de traiter en mauvais termes les questions les plus hautes, — questions sociales, morales et religieuses, — au lieu de se livrer, comme les chansonniers d'autrefois, à une peinture-naïve des sentiments les plus naturels et les plus vrais,

ne jeite-t-elle pas sur tout cela un voile de tristesse, nexhale-t-elle pas une odeur rance de club provincial et d'académie philantropique qui affadit le cœur.

C'est qu'on vient ici pour briller, pour poser, pour prouyer qu'on est au dessus de sa condition, plutôt que pour chercher un délassement agréable. On espère que l'attention publique se portera sur le tailleur qui peut coudre deux rimes ensemble, sur le serrurier qui sait marteler la langue française et la mettre à la torture!

La Société des Animaux s'est chargée de représenter les instincts brutaux et matériels de notre époque. En y entrant, on prend un nom dans le Dictionnaire d'histoire naturelle; l'un devient le serpent, l'autre le chien, l'autre l'ours, l'autre le cheval. Le cheval hennit, l'ours grogne, le chien jappe, le serpent siffle. Nous ne chercherons pas tout ce qu'il peut y avoir de fin et d'ingénieux sous ces différentes allégories; pour compléter notre travail, nous devions parler des Animaux. Mais nous craignons bien qu'en copiant La Fontaine et en voulant avoir trop d'esprit, cette société ne finisse par arriver à l'ennui en passant par la prétention; nos paroles sont peut-être un peu sévères. Mais la librairie a tant abusé dans ces derniers temps du règne animal, on nous a montré des lapins si bêtes, des singes si lourds, et des perroquets si tristement bavards, qu'il est bien permis au public et à moi de conserver un peu de rancune et de défiance pour toute cette exploitation surannée, prosaïque et maladroite des idées d'Ésope et de Phèdre.

11 fallait bien que la chanson reçût aussi le contre-coup de ce grand mouvement d'émancipation du sexe féminin, qui a si profondément remué dans ces derniers temps les boudoirs et les ateliers de couturières. Les besoins d'une société chantante exclusivement recrutée dans les rangs de la plus belle moitié du genre humain se faisait généralement sentir. On fonda les Gais Pipeaux. La société des Gais Pipeaux tient ses séances dans un cabaret du faubourg Saint-Martin. Les hommes y sont admis, mais simplement comme visiteurs. Le bureau est occupé par une présidente et deux vice-présidentes qui ont pour ornement distinctif un cordon bleu en sautoir; nous leur devons cette justice qu'elles gardent leur sérieux autant que possible. Tout se passe là comme ailleurs. Un article du règlement porte qu'aucune sociétaire ne pourra demander la parole plus d'une fois. Cette mesure est fort prudente.

Voyez-vous dans un coin du tableau ce groupe d'artistes, de chansonniers, de viveurs, — ■ tous gens de verve et de cœur, — qui ont pris part aux belles joies d'autrefois, qui se tiennent à l'écart et regardent passer notre société morose. Voilà les véritables héritiers du passé ; vous les rencontrerez quelquefois chez la mère Saguet, à la barrière Mont-Parnasse, et aux festins de Balthazar, presque aussi anciens que le monde, suivant le prospectus! Mais, hélas! ils vivent entre eux, ils ne se recrutent pas dans le présent, et le cercle se rétrécit tous les jours! Ils ne sont qu'un souvenir!

Adieu, gaîté ! Adieu, chanson!

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