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sur l'avant de l'embarcation, et continuait, malgré les avertissements de Berlinguot, à livrer les plis vaporeux de son schall aux câpriers du nord-ouest, jugeant que cette ondoyante draperie, qui s'arrondissait par moment au dessus de sa tête, devait donner à sa petite personne un caractère de beauté passablement mythologique.
On ne sait peut-être pas ce que c'est qu'une canotière. Gustine était canotière depuis la semelle de ses brodequins jusqu'à la pointe de ses cheveux noisettes, l'ne canotière est une femme-libre qui boit du grog américain et fume des cigares de Manille. Elle permet que l'on jure en sa présence. Pendant une traversée, elle pêche des goujons à la ligne, fait des calembourgs et chante des romances de Loïsa Puget. S'il s'élève une contestation sur le mérite d'une pipe culottée, elle daigne départager les voix. Dans un gros temps (les canotiers et les canotières naviguent de préférence par les gros temps), c'est elle qui conseille la première derisquer le bouillon, c'est-à-dire d'attacher au bordage tout ce qui peut tomber à l'eau, et de déployer la voile jusqu'au dernier des ris. Si l'on capote, elle compte sur son juponcrinoline, pour tiler à la dérive jusqu'au prochain rivage. C'est une femme forte, femina forli.s.
Cependant le Peau-Marin pinçait joliment le nord-ouest et l'un de ses rameurs s'obstinait plus que jamais dans un inquiétant silence. .Nous avons promis de dire pourquoi.
Canotiers! s'écrie tout a coup Berlinguot, si nous allions prendre un renseignement à cette seule tin de nous allumer un peu?
Prendre un renseignement, c'est aller boire un petit verre dans une cambuse de Bercy, appelée les Renseignements. Pourquoi ce nom? C'est ce que nous allons expliquer.
En dépit de la grimace de Gustine, qui sait que les deux cabaretières de la cambuse sont assez pimpantes, le gouvernail tourne lentement à bâbord, et l'on touche bientôt à la berge; mais en arrivant Berlinguot lâche un juron farouche, car la Raffale est amarrée au rivage, et le cabaret, malgré l'heure matinale, retentit déjà de rires et de cris de joie... Berlinguot déclare alors qu'il descendra seul.
Une dizaine de jeunes sauvages en manches retroussées, en chemises bleues et en salopète, sont assis à l'entrée de la cambuse, s'égosillant à demander du vin à quinze et du lard aux choux. L'un est élève en médecine, et joint à l'étude de la pathologie un cours approprié au culottage des pipes belges. L'autre est rapin chez
M'.S CANOTM.KS DE I A SKI. M-:. 2.'i.'>
M. Delaroche, et prélude aux grandes compositions historiques par la culture d'une barbe qui eût fait rougir celle du juif-errant. Celuici passe quatre heures par semaine au ministère delà justice à tailler des plumes et à composer des vaudevilles pour Bobina. Celuilà n'a d'autre vocation connue que celle de brilles' à la Chaumière, de faire jurer le père Lahire et de molester les municipaux. Tous sont de bons enfants qui aiment à ne rien faire que ce qui leur plaît . et à qui la bière de Strasbourg , le carambolage par les quatre bandes, la gilet ière en chambre, le caporal et le canotage plaisent assez généralement.
Parmi eux, il y a un luron qui crie plus fort que les autres, et
xune femme qui éclate à chaque instant d'un rire fiévreux et saccadé.
Le jeune luron, c'est le commis de blanc, capitaine de la Raffole,
et la femme, c'est madame Binette, fabricante de fleurs. 0 amour î
Après les parfums des eaux de Marne et la fricassée de goujons, ce que le canotier préfère, c'est de chanter. Lorsque Berlinguot s'avança vers l'entrée de la cambuse, trois des membres de la société- Pinchon roucoulaient un effroyable trio , détonné sur trois airs différents, avec la plus aimable indépendance, sans qu'aucun des chanteurs s'occupât précisément de ce que beuglait son voisin.
L'ÉTUDIANT EN MEDECINE (fortement ému). LÉ RVÏMN (qui regarde tendrement M nie Binette).
Quand l'on enlend un branle-bas, Nous élions trois bons gilles
Quand par la fenètr' volent les plats, Oui n'avions pas le sou
Ou' le pèr' Jambon effarouché Qu'en ferions-nous?
S' laisse tomber dans sa friture, J'irions de bourgs en villes
Le péquin qui s' promèn' par là Toujours bien boire et bien manger,
Ksi convaincu, s'il n' le voit pas, Jamais payer.
Qif des canotiers très distingués Zist, zist, elzon et lislî
Sont en train d' prend' leur nourriture. C'est un pouf, ranlanplau.
l'employé du gouvernement. Sur un air de .scie. )
J'avail un chef de division Fort connu dans l'histoire.
Qu'aimait pas mal le cotillon Kl disait après boire :
Femme, voulez-vous éprouver Si j'ai serré ma jarretière, J'ai du bon tabac Dans ma tabatière, etc., etc.
-Tiens, tiens, se dit tout à coup le rapin de M. Delaroche qu'est-ce que j'apetvW.
Berlinguot avait effectivement passé devant la table des buveurs, a. :\o
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sans daigner y jeter les yeux, et s'était approché d'une ardoise tixée à l'intérieur du cabaret, près de la porte d'entrée. 11 est d'usage, parmi les canotiers, que le capitaine de chaque équipe inscrive sur cette ardoise, en passant à Bercy, l'heure de son passage, l'état du vent, la route qu'il tient, et les canots qui sont en vue. De là le nom de Renseignements que porte le cabaret. Berlinguot lut donc ces mots sur l'ardoise :
La rtaffale, capitaine Pinchon, Passée à sept heures du matin, avec le vent N.-N.-O , Se tiche très parfaitement Du Veau-\tarlné.
Berlinguot bondit comme un buffle piqué par une vipère. Lerapin à qui la iigure effarée de Berlinguot parut faire un effet désagréable, prit aussitôt la parole au milieu des éclats de rire de plus en plus rauques de madame Binette.
— Ohé! pitancheua-, va donc trimbaler plus loin. Tu as un canezou qui me fait mal aux yeux.
— Dis donc, biboche, reprit le héros de la Chaumière, fort satisfait d'avoir quelqu'un à vitupérer, connais-tu c'te équipe qui a 1 air d'être beuffée par des écrevisses en uniforme anglais?
— Tiens, continua perfidement Pinchon, en braquant une bouteille vide en guise de lunette d'approche, il me semble que j'entrevois une belle inconnue pas mal panée sur l'arrière de c'te patache.
— Oh! c'te farce, tu ne la reconnais pas? C'est madame la Marquise Desruisseaux.
• — « En v?là une pomme de canne!
— Une carotte mal épluchée!
— Avec une chevelure couleur de pipe culottée.
Pour un (i'ses cheveux, je donnerais l'Espagne^ C'nVst pas PPéroa....
Berlinguot, en se retournant vers les drôles qui insultaient Gustine, avait fait un soubresaut en arrière, à la vue de madame Binette qui lui dardait deux yeux chargés à mitraille. In instant, il eut la pensée de se sauver à toutes jambes et de rentrer à Paris; mais
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l'air triomphant de Pinchon lui redonna tout son courage, et se posant en face des buveurs à la manière d'un héros grec de Guérin :
« Si Pinchon s'insinue dans la boussole que j'ai peur de lui et de sa coque de noix, il n'a qu'à venir un peu voir. J'ai quelque idée que le Veau-Marine brûlera la moustache à tous les R affales de par ici.
Raffolés avait certainement son mérite, mais le mot ne fut accueilli que par un éclat de rire formidable de madame Binette, accompagné d'un torrent de sarcasmes et de provocations.
Berlinguot, après cette improvisation, avait rejoint promptement son équipe et gagné le large. Mais ce n'était pas le compte de Gustine qui avait à peu près deviné les plaisanteries dont elle était l'objet, et dont les petits yeux courroucés venaient de découvrir la rieuse dame Binette au milieu de sa phalange d'ivrognes.
— Ah! ça, voyons, fit-elle, pas de bêtises : est-ce que nous repartirons sans donner une leçon de politesse à ces impertinents?
— Capitaine, reprit celui des canotiers qui s'était fait remarquer jusque là par un air farouche, mam'zelle Gustine vous demande si le Veau-Marin se laissera tripoter par un tas de pouffiasses dont je ne voudrais pas pour me prendre un ris par un calme plat ?
— Ah! reprit Gustine d'une voix sèche et claire comme le cliquetis de deux sabres, si vous croyez, vous autres, que ça fait quelque chose à Berlinguot qu'on m'insulte! Et d'ailleurs, faut-il pas qu'il baisse pavillon devant cette pas grand'chose qui est là bas à se faire pincer les coudes.
— Ohé! ohé! ohé!! cria-t-on de la Raffole qui venait de démarrer et qui poussait vigoureusement au large, attendez, les peaux rouges, nous allons vous laver la pelure.
Cela signifiait que Pichon se flattait de l'espoir de faire chavirer Berlinguot et son embarcation, par une manœuvre de battage assez en usage parmi les canotiers.
— Est-ce que nous les attendrons, capitaine, reprit alors l'équipier taciturne qui depuis un moment s'obstinait à causer, ou bien préférez-vous que nous nagions à aborder?
— 11 nous faut les couler, dit Gustine, et les éventrer de leur gaillard d'avant. Ça sera un peu gentil de voir grenouiller madame Binette.
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— Equipiers, à la manœuvre! cria tou! à coup Berlmguot en saillant à la barre du gouvernail.
— Hurra! répondirent en chœur Gustine et les quatre equipiers quj tous crurent en ce moment que Berlinguot allait sauver l'honneur de sa maîtresse et de son Feau-Marin.
— Attention! range à risquer le bouillon! Toute la voile dehors! 11 s'agit ici déjouer des nageoires, et de beu/fer dans le plus beau genre connu. Allume, allume!
La manœuvre de Berlinguot ne manquait pas de bon sens, car un choc avec la R affilie était fort à craindre pour le Veau-Marin qui n'avait d'autre qualité que d'être excellent marcheur, mais dont la construction légère n'eût pas résisté à un canot de vingt pieds de long, comme était celui de Pinchon, manœuvré par douze avirons, une voile latine et un tape-cul. 11 serait difficile d'exprimer néanmoins l'éclair de rage qui traversa le regard de Gustine et l'espèce de désappointement qui se peignit sur la figure de l'équipier taciturne.
Cependant la Raffale prenait chasse, et semblait aspirer à l'un de ces épisodes dont les canotiers de la Seine sont ordinairement jaloux.
C'est peut-être ici l'occasion de dévoiler un des traits saillants du canotier, cette variété si intéressante de la grande famille des Béotiens. Le canotier n'est pas tant remarquable pour ce qu'il est véritablement que pour ce qu'il se figure qu'il est. Ce qui se passe dans la cervelle d'un canotier a pour l'ordinaire des proportions gigantesques, effrénées. C'est un poëme épique du sublime le plus extravagant. 11 voit tout ce qui l'entoure, et il se voit lui-même à travers une lunette fantastique qui lui disproportionne les objets. 11 croit toucher au doigt tout ce qu'il rêve. La Seine, pour lui, n'est pas la Seine, son canot n'est pas un canot, sa voile, s'il en a une, n'est pas un triangle de toile de sept à huit mètres de long ; ce qu'il voit, c'est l'Océan, c'est un navire, ce sont des ponts et des entreponts, des mats de misaine, des mâts de perroquet, des sabords et des caronades. Deux heures de traversée, c'est un voyage de long cours. Il descend à terre, ivre de la terre, affamé de femmes et de viande fraîche comme un naufragé de la Méduse. 11 méprise le soleil, il abhorre un ciel pur et serein; ce qu'il aime, c'est la Seine roulant de grandes eaux turbulentes sous un ciel labouré par
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l'orage, ce soni les grises giboulées de février, lespluieséquiuoxiales de novembre, les jours sombres, et le pont de Cliarenton, ce pont terrible, d'une seule arche, où le courant présente presque une réalité de péril. Pour le canotier, l'eau de la Seine est salée.
Mais revenons au Peau- Marin. Soit que le trouble où se trouvait JJerlinguot eût communiqué à la barre du gouvernail une marche désordonnée qui contrariait celle du canot, soit que l'équipier taciturne eût pris à tâche de ramer tout de travers, le fait est que la Hajfale gagnait du vent, et n'était plus qu'à quelques toises du Veau- Marin. LecœurdeGustine bondissait d'une douce allégresse, car elle n'avait point perdu l'espoir de voir madame Binette naviguer sur ses jupons, mais son attente ne fut pas tout-à-fait comblée. Jierlinguot eut beau donner au veut tout ee qu'il avait de toile, exciter du geste