‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 35 sur 51 · LE BOULEVART DU CRIME · texte numérisé non relu

LE BOULEVART DU CRIME

Trois ou quatre heures doivent s éeouler encore avant l'ouverture des spectacles et déjà le boulevart du Crime voit arriver son public.

La (/acue, puisqu'il faut l'appeler par son nom, prend naissance à la porte même de la salle, se déroule graduellement sous le péristyle, occupe l'étroit labyrinthe formé par les balustrades, saute en dehors, s'étale sur le trottoir et court bientôt jusqu'à la chaussée. C'est un aspect curieux (pie celui de cette foule qui se heurte et s'entasse , se pousse et se renverse, qui murmure, qui se plaint, qui hurle à la moindre usurpation de ses droits, au moindre pouce de terrain qu'elle s'imagine avoir perdu.

Quand les perturbateurs sont mis à l'ordre, quand le calme est rétabli, tout ce peuple cherche naturellement à tromper les heures d'attente.

Ceux-ci tirent leur dîner de leur poche et le dévorent en plein vent; ceux-là se posent en orateurs, singent les mimes du théâtre et font l'analyse grotesque de la pièce nouvelle. L'un se permet d'humiliants commentaires sur le nez de son voisin, sur les hanches de sa voisine ; l'autre donne sournoisement un croc-en-jambes au sergent de ville qui se hasarde dans les environs de la queue, ou lance des trognons de pommes sur le casque des gardes municipaux. Le voisin se fâche, la voisine crie qu'on la viole, le sergent de ville empoigne, et les gardes municipaux jurent...

Le désordre recommence de plus belle.

On se heurte, on se pousse de nouveau. Les hommes se prennent à la gorge, les femmes glapissent et perdent leur coiffure dans la bagarre; le gamin se glisse entre les jambes, mord , pince , égratigne, finit par conquérir un poste plus avantageux et célèbre sa victoire en imitant le cri de vingt animaux divers. La main du filou profite de la circonstance pour s'égarer à droite et à gauche. Des montres, des foulards disparaissent; les cris, Au voleur! se font entendre. C'est un épouvantable concert de grognements, de sifflements, de hurlements de toute nature. Enfin les bureaux s'ouvrent. La foule assiège le contrôle, se précipite dans les couloirs, envahit le parterre, l'amphithéâtre, le paradis, roule sur les degrés et s'entasse sur les banquettes... 11 y a bien çà et là, des foulures, des meurtrissures, des écorchures... n'importe, on est placé.

La queue, telle que nous venons de la dépeindre, appartient

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surtout aux derniers théâtres dont nous avons fait l'histoire : elle est exclusivement peuple. Les queues du Cirque , de Y Ambigu* Comique et de la Porte Saint-Martin sont moins bruyantes et moins séditieuses. Le bourgeois du Marais ou de la rue Saint-Denis peul se permettre d'y introduire sa femme et sa fille, ce qu'il n'oserait jamais faire à la porte de Lazzari, des Funambules ou des Délassements.

Après tout, il faut bien en convenir, le véritable public des théâtres de mélodrames est le public en manches de chemise et en blouse. Celui-là seul, n'en déplaise aux avant-scènes et aux loges, prend au sérieux les fictions dramatiques : témoin ces deux hommes qui se placèrent un soir en embuscade à la sortie des acteurs, attendant le traître qui, pendant cinq actes, avait excité leur colère, et se promettant de l'assommer au passage.

Vous discutez, vous jugez la pièce, vous êtes en garde contre vos émotions : le peuple frémit et se passionne ; il absorbe le drame par les yeux, par les oreilles, par tous les pores. Pour lui, les souffrances de l'acteur sont réelles, c'est du sang véritable qui coule sur la scène; il appliquera demain, si l'occasion s'en présente, les principes d'immoralité qu'on lui développe : il tuera comme il a vu tuer! Qu'avez-vous à répondre à cela, messieurs les mélodramaturges en vogue, vous surtout, Monsieur Bouchardy, qui savez si bien nouer vos noires intrigues et les dénouer par l'empoisonnement ouïe poignard? Pensez-vous que la société vous doive beaucoup de reconnaissance pour donner à l'ouvrier des leçons de meurtre, à sa femme des leçons d'adultère? Vous figurez-vous que l'intelligence du peuple saura tirer profit de la faible moralité qui perce au milieu d'un amas d'infamies et d'horreurs? Encore seriez-vous excusables, si vous aviez eu l'intention de faire de l'art, si vos œuvres étaient littéraires; mais vous n'avez garde, en vérité, de cultiver le beau style et le beau langage! Vous ne seriez pas compris, et vous employez avec infiniment plus de succès l'argot du bagne et l'odieux idiome des prisons.

C'est un pareil système qui dut amener Home, aux jours de sa décadence, à faire massacrer dans le Cirque des victimes humaines, pour amuser ses loisirs.

En attendant que nous en soyons là, ce qui ne peut tarder, grâce à nos faiseurs, qui augmentent chaque jour dans l'esprit des masses

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le besoin d'émotions violentes, achevons d'esquisser la physionomie du boulevart du Crime : physionomie du trottoir pendant l'entr'acte, physionomie de la salle pendant la représentation.

Si vous n'avez pas entendu les bruits étranges qui s'élèvent, de cinq heures à minuit, dans le voisinage des théâtres en question, je déclare que vous n'avez pas la moindre idée de ce que peut être un charivari.

Deux actes sont joués. Vous quittez l'atmosphère étouffante de la salle, afin daller respirer au dehors un peu d'air pur. Soudain vous êtes assailli par cinq ou six industriels qui vous crient à tuetête : « La vendez-vous, bourgeois? » L'un vous tire par le bras, l'autre vous arrache un pan de votre redingote; une douzaine de gamins se mêlent de la partie : « La vendez-vous? la donnez-vous?» Il s'agit de votre contremarque, et comme vous n'êtes dans l'intention ni de la donner ni de la vendre, vous avez toutes les peines du monde à sortir de ce guêpier. Mais ce n'est là qu'une faible partie des tribulations qui vous attendent. Vingt marchandes d'oranges vous assiègent ; une fleuriste met entre vos mains ses bouquets fanés et vous en réclame le paiement ; le décrotteur veut cirer vos bottes, le marchand de coco vous assourdit du tintement de sa sonnette et vous présente un verre de sa tisane. Vous vous heurtez d'étalage en étalage. Chacune des mille industries qui pullulent aux alentours, vous accapare, vous tiraille, vous presse, vous obsède. Elles vous regardent comme leur bien, comme leur propriété, vous faites partie de leur fonds de commerce ; elles vous accablent d'oranges et de pommes cuites, de gâteaux suspects et de bâtons de sucre d'orge; elles vous offrent de l'orgeat, de la limonade et

jusqu'à des glaces Oui, pardieu! de véritables glaces, des glaces

à la vanille et au citron, des glaces à cinq centimes!

Tortoni ne se doute guère qu'il a sur le boulevart du Crime une aussi redoutable concurrence.

Vous essayez de vous réfugier dans le café voisin : toutes les places sont prises. Cent consommateurs veulent être servis à la fois. Le maître de l'établissement perd la tête, la dame du comptoir a le vertige, les garçons trébuchent au milieu des tabourets, cassent les bouteilles et renversent les plateaux.

Effrayé de ce couf) de feu, vous rentrez dans la salle.

LVnlraclc dure encore. L'amphithéâtre, les troisièmes galeries.

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el le poulailler se reposent des émotions du drame, en se livrant à leurs facéties habituelles.

Rien n'est poli, rien n'est gracieux comme le peuple qui s'amuse. Écoutez ces charmants dialogues, qui s'établissent d'un bout de la salle à l'autre, ces interpellations de bon goût, que l'esprit français a tout récemment inventées : « Ah! c'te balle! Ohé, mufle! Voyez donc c'te tête! Eh! titi, ton voisin possède un pif chicandard! etc., etc. » Vous croyez que ces aimables spectateurs s'en tiennent aux paroles? Non vraiment, ils ont la galanterie de faire pleuvoir sur vous les débris de leur repas aérien. Vous essuyez une grêle de projectiles, vous recevez sur le crâne une pomme plus ou moins cuite, des gâteaux à demi rongés et des épluchures d'orange. Enfin les trois coups retentissent, et vous êtes en sûreté jusqu'à l'entr'acte suivant ; car le peuple se livre corps et âme à l'attrait du spectacle : il suit avec anxiété l'intrigue qui se déroule. Vous le voyez, le cou tendu, l'œil fixe, la bouche béante. Jl ne perd pas un mot, pas une syllabe ; il frissonne aux péripéties et pleure au dénouement. 11 prend tout à la lettre avec une naïveté qui fait frémir, et c'est pour lui qu'on invente chaque jour des mélodrames plus noirs, qu'on fabrique des vaudevilles plus licencieux. .. C'est devant lui qu'on a joué Robert Macaire!

Nous ne terminerons pas sans dire un mot des acteurs de ces théâtres : l'écho des coulisses et dû foyer vent bien quelquefois être indiscret avec nous.

On prétend que l'ancien comédien s'en va... non certes. Vous le retrouverez au boulevart du Crime, avec ses mœurs débraillées et son existence nomade.

Ce qui fait surtout le charme de ces créatures à paillettes, c'est le mélange plus caractérisé là qu'ailleurs des réalités les plus mesquines de la vie privée avec l'idéalisme des oripeaux et du cothurne. L'Actrice, en poudre et en habit de cour, cause familièrement, dans les coulisses, avec le pompier de garde ou le garçon coiffeur. Elles viennent en socques jouer les reines, et répètent le matin les jeunes princesses en écumant leur pot-au-feu.

C'est, du reste, quelque chose de prodigieux et d'ébouriffant que le laissez-aller de ces messieurs et de ces dames. Tls sont à tu et à toi, non seulement entre eux, mais avec le directeur, le régisseur, le souffleur et les auteurs. Ces derniers surtout sont forcés d'ac-

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eepter cette familiarité républicaine , s ils ne veulent pas s'exposer a une chute immédiate, lorsqu'ils font représenter une pièce. Us assistent à de petits soupers, dont mademoiselle Léontine est la reine. Le Champagne pétille au milieu des ealemhourgs, des lazzis et des propos grivois

Il va sans dire que le sexe est tout-à-fait régence.

L'orgie se termine au petit jour, et la consommation se paie à L'œil (expression consacrée). Le crédit d'un auteur se mesure à la queue du théâtre, quand son nom se trouve sur l'affiche; celui d'un acteur dépend des bravos qu'il obtient. Les cafés du Cirque et de la Gaité professent de longue date ce principe de justice distribuée, et trop souvent, hélas! un revirement imprévu du public a sevré plus d'un malheureux artiste de sa demi-tasse et de son verre d'absynthe.

Maintenant, nos chers lecteurs, vous pouvez à très bas prix vous assurer de l'exactitude rigoureuse des détails que nous vous donnons dans cet article.

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