L'HÔTEL DES C0MMISSA1RES-PRISEURS
sa misère. Ceux-ci, émigrant vers le Palais de Justice, sont allés demander à la cour d'assise ou à la police correctionnelle, un poêle, des distractions et l'amitié du greffier, autant de bienfaits que n'eussent pu leur accorder les dieux ! Ceux-là sont allés grossir la galerie de certains estaminets, donner leur avis sur un carambolage, el par réminiscence du bon temps, risquer à de rares intervalles, un modique enjeu sur une bille ; d'autres enfin, et ce sont les artistes, les gens comme il faut de la bande, se sont dirigés place de la Bourse, vers l'hôtel des ventes mobilières ; c'est là que nous les retrouverons, assidus à l'encan comme ils l'étaient au trente et quarante, occupant les meilleures places, appelant les garçons de salle par leur nom, familiers avec le crieur, connaissant chaque commissaire, chaque clerc, chaque amateur, chaque marchand; donnant leur avis à tout propos, faisant des réflexions, des plaisanteries, et quelles plaisanteries! Approuvant, blâmant, mais, règle générale, se gardant bien d'enchérir, encore moins d'acheter. Ce ne sont ni des compères, ni des connaisseurs, ni des curieux, ce sont tout bonnement des habitués, des amis, de la maison, souvent incommodes pour le public, mais dont la présence a le mérite de faire nombre et de donner à certaines ventes une physionomie plus animée.
L'Hôtel des commissaires- priseurs, situé à l'angle de la place de la Bourse et de la rue Notre-Dame des Victoires, n'a guère que onze ans de date; il fut achevé en 1832.
L'ensemble de l'édifice est satisfaisant, la distribution des salles faite avec intelligence ; mais ce qui frappe à la première vue , ce sont l'exiguïté et l'insuffisance de l'emplacement. Toutes les pièces, moins une ou deux, manquent d'air et d'espace ; le nombre en est aussi trop restreint; enfin la circulation à l'intérieur devient souvent difficile, faute de dégagements convenables.
Frappé de ces inconvénients, qui peuvent leur être préjudiciables dans certains cas, plusieurs commissaires-priseurs se sont réunis et ont fondé à leurs frais, rue des Jeûneurs, une succursale dont nous parlerons plus loin.
Le nombre des commissaises-priseurs, pour Paris, est fixé à quatre-vingts ; leurs charges sont transmissibles comme celles de notaire, d'avoué, d'agent de change, etc. Un titre nu de commissaire-priseur est estimé 80,000 francs environ, prix plus élevé qu'au-
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cun autre de même espèce; mais qui ne paraîtra pas exorbitant quand on saura que la compagnie a consacré et qu'elle met en pratique le principe de la bourse commune. Cette bourse est formée de la moitié des droits perçus sur toutes les ventes faites par les membres de la société, et cette moitié est répartie, tous les deux mois, par égales portions entre chacun d'eux. Or, le chiffre des sommes versées dans la bourse commune s'élevant annuellement de 300 à 530,000 francs, il en résulte que chaque commissaire, avec ou sans clientèle, peut compter sur un revenu de 4,000 francs. Un titre nu acheté 80,000 francs, représente, comme on voit, les intérêts d'un capital placé à cinq.
Les droits perçus par le commissaire-priseur dans les ventes confiées à son ministère sont de deux sortes : droits perçus sur le vendeur, droits perçus sur l'acheteur. Les premiers ne donnent aucun bénéfice. Ils ne se composent que du remboursement des avances faites pour le compte du client, et de la perception du tarif affecté à la location des salles de l'hôtel ; tarif qui varie de 10 fr. à 30 fr. par vacation, et destiné spécialement à couvrir des frais d'entretien assez considérables.
Quant aux droits perçus sur l'acheteur, ils consistent dans un prélèvement de cinq pour cent en sus du prix d'adjudication ; d'où il suit que le commissaire-priseur est intéressé à vendre le plus et le mieux possible. Mais vendre quoi? vendre tout ce qui est vendable et même tout ce qui ne l'est pas ; vendre des objets qui valent dix, vingt, trente mille francs, et des objets qui ne valent pas cinq centimes. Cn homme meurt, sa garde-robe est à vendre, le commissaire-priseur vend la garde-robe; un créancier est autorisé par jugement à faire vendre les meubles de son débiteur, le commissairepriseur vend les meubles du débiteur, une petite maîtresse veut renouveler sa livrée, un bibliomane se débarrasser de sa bibliothèque, un beau-fils ruiné, réformer son attelage, un ménage en détresse faire argent des trois chaises qui lui restent; chaises, attelage, ameublement, bibliothèque sont vendus par le ministère du commissaire-priseur. C'est le commissaire-priseur qui a vendu dernièrement les ours, l'âne, le taureau et les boules-dogues qui firent si long-temps les délices de la barrière du Combat. Tout lui est bon, tout est de son domaine, tout, excepté les immeubles, les marchandises neuves et les individus appartenant à l'espèce dite hu-
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maille; encore n'est-ce que depuis peu que la vente des marchandises neuves lui est interdite, et échappe-t-il à cette interdiction, dans certains cas, et en vertu d'une autorisation des juges-consulaires.
La manière dont le commissaire-priseur procède à la conduite des enchères, le vocabulaire dont il use, son geste, son attitude et sa pose dépendent du genre des objets qu'il met en vente, du public auquel il s'adresse, et même de la salle où il trône. S'agit-il d'une vente de curiosités, d'objets d'art, de tableaux, — c'est toujours dans la plus belle salle qu'elle aura lieu, — le commissaire déploiera tout
ce qu'il a de zèle, d'expérience, d'adresse, de cordes vibrantes dans la voix, de fascination dans le regard. A l'instar des athlètes antiques qui se préparaient long-temps à l'avance aux luttes du cirque, il se sera préparé, lui, aux luttes de l'encan. Rien ne lui aura coûté, ni les dépenses préliminaires, ni les démarches, ni les peines.
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ni ces mille petits moyens dont la publicité n'est souvent que le prétexte.
Supposons le cas d'une vente de tableaux.
Huit jours avant l'adjudication, le rentier, l'homme bien posé, le protecteur des arts a reçu à domicile un livret annonçant l'exposition de la superbe galerie de M. X..., une des plus riches de l'Europe, Vous ne connaissez pas M. X — l'Europe le connaît encore moins que vous; n'importe! cette exposition aura lieu, — c'est toujours le livret qui parle, — ■ à dater de la semaine prochaine, tous les jours de midi à quatre heures, à l'hôtel des ventes mobilières, salle n° 2. Qu'on se le dise!... Vient le catalogue numéroté des tableaux, et à la suite de chaque tableau une notice rédigée par M. k. ., expert, un très habile homme, qui a reçu mission de reconnaître d'un coup d'œil de quel pinceau sort cette toile-ci, à quelle école appartient cette toile-là. M. K, .. est, par état, le parrain de toutes les peintures grandes ou petites, paysage ou marine, tableau de genre ou tableau d'histoire, caricature ou portrait, qui n'ont pas de nom et qui ne pourraient se présenter décemment dans le monde sous le voile équivoque de l'anonyme.
En même temps que le livret et les notices, apparaît dans les feuilles publiques une annonce pompeuse ! En même temps que l'annonce, une affiche monstre, placardée sur les murs extérieurs et intérieurs de l'hôtel et qui d'ordinaire est ainsi rédigée :
« Exposition et vente rk tableaux anciens et modernes PAU. . . »
Le PAR est d'une typographie gigantesque, colossale, grande comme un Burgrave.
« Et d après . »
Le d'après est microscopique , imperceptible ; c'est un ciron qu'on ne distingue qu'à la loupe.
Nous disons donc : « PAR et depuis : Ruisdaël, Coypel, Obbéma, t Vander Meulen, Rubens, Greuse, Boucher, Breughel, Bour- « guignon, Salvator Rosa, Girodet, Léopold Robert , etc., etc., « etc., etc. »
Remarquez ces quatre et caetera. Il cachent cinquante ou soixante mystères qui ne seront dévoilés qu'au grand jour de la vente.
— « Diable! voilà une belle collection! excellente occasion pour un amateui !
La réflexion est faite a liante voix par un Monsieur qui s'est ar-
i, iioii.i. des coMMissAiiu.s-i'msr.ri.s.
"été comme vous de van I l'affiche apposée sur les murs de l'hôtel des commissaires-priseurs. Vous approuvez le Monsieur du geste et vous ajoutez machinalement: Case vendra cher.
— Bah ! ce n'est pas sûr, reprend l'autre ; il doit y avoir dans tout cela beaucoup de croûtes.
— Mais les tableaux de maîtres?
— Il faut voir ! réplique le Monsieur en souriant, on peut faire de bons marchés, je ne le nie pas ; mais on peut en faire aussi de détestables... Tiens! c'est précisément aujourd'hui que commence la vente!
Sans rien ajouter de plus, le Monsieur vous quitte. C'est à la salle n° 2 qu'ont lieu les enchères. L'idée vous prend d'y monter ; vous trouvez la lutte engagée, et les parties aux prises. La salle offre un aspect des plus pittoresques; au fond s'élève une estrade
où siègent le commissaire-priseur et son commis ; sur le même rang qu'eux, mais plus bas, se tient l'expert, le fameux M. K... qui continue son rôle de parrain des toiles sans nom. Derrière l'estrade et
L'HÔTEL DES COMMISSAUir.S-IMUSl.lil'.S. 281
debout, une demi-douzaine d'individus dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure. En avant de l'estrade, dont elle est séparée par un espace de quelques pieds, une table en fer à cheval autour de laquelle se pressent une foule de spectateurs, les uns assis, les autres debout, et tellement serrés, que vous, dernier venu, vous ne pouvez distinguer un seul des objets en vente ; vous avez beau vous lever sur la pointe des pieds! Mais voici le Monsieur aux réflexions qui, mieux avisé que vous, dérange l'un, écarte l'autre, se fait faire place et pénètre enlin jusqu'à ia ligne de chaises. Vous le suivez; mais impossible d'aller au-delà : cette ligne est infranchissable : on ne la prendrait qu'avec du canon. Vous pouvez rester là cinq heures de suite, pas un des gens assis ne se lèvera; ce n'est pas étonnant, cette ceinture vivante est formée presque en entier des ex-piqueurs du 113, de cette cohorte désorientée dont nous parlions au début de cet article; habitués inamovibles, ils sont désignés par les garçons de peine de rétablissement sous le soubriquet trivial de loupeurs.
Loupeur, dans le langage d'une certaine classe, signifie paresseux, oisif, amateur du far niente. Ce terme convient parfaitement, comme on voit, aux ex-pensionnaires de M. Bénazet. A coté des loupeurs, et jouissant comme eux du privilège d'être assis, on remarque quelques amateurs tenaces, mais besogneux, qui attendent des mois, des années, une occasion d'acheter à vil prix quelques tableaux d'élite. Toutefois ce personnage qui est là, tout près de vous, décoré de la Légion-d'Honneur, dont la tète blanche fait mouche au milieu des autres têtes, c'est une exception de cette dernière catégorie. Bien qu'il ait dans toutes les ventes d'objets de curiosité ou de tableaux, sa place marquée, sa chaise retenue, cela ne l'empêche pas d'acheter souvent, d'acheter beaucoup, d'acheter trop. S'il le voulait, il pourrait tout aussi bien que feu Aguado, faire parade de sa galerie ; car elle est aussi nombreuse, pour le moins, que celle du banquier espagnol, et elle l'emporte de beaucoup par le chiffre des croûtes; mais il fait de ces tableaux ce qu'un avare fait de ses trésors : il les cache, il les met sous clef; il veut être seul à les contempler: il lui semble que l'œil d'autrui les userait; il est convaincu qu'il a un million d'enfoui dans ses armoires, et il n'a peut-être pas tort , car ces tableaux lui ont coûté depuis vingt ans bien près de cette somme.
Cependant, grâce à l'audacieux Monsieur qui vous a servi d'introa. 30
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d ucteur, vous voici placé de manière, sinon à voir, du moins à entrevoir les tableaux que le crieur fait successivemet passer sous les yeux des loupeurs qui regardent, jugent, font des mines absolument comme s'ils s'y connaissaient et comme s'ils avaient envie d'enchérir. Le garçon de salle vient d'emporter un objet vendu ; le crieur en reçoit un autre des mains de l'expert, le commissaire-priseur le met aux enchères : écoutez le crieur, écoutez l'expert , écoutez le commissaire-priseur, écoutez les enchérisseurs.
Le Commissaire-priseur. Messieurs, nous allons mettre en vente
maintenant le numéro 22. C'est un tableau d'après Greuse un
maître fort estimé! par M. ***.
Ici un nom profondément inconnu.
— Nous allons le mettre à 100 francs pour commencer; voyons, Messieurs, à 100 francs! — Personne ne dit mot?
■ — Le Crieur. 100 francs, Messieurs. Y a-t-il marchand à 1 00 francs ? — ■ Même silence.
— -L'Expert. Allons donc, Messieurs, c'est un des plus jolis tableaux de Greuze.
— Une voix. Ce n'est pas de Greuze.
— Le Crieur. C'est d'après Greuze ; c'est une des meilleures copies de M. ***.
Décidément, vous n'avez jamais entendu parler de ce copiste.
— Le Crieur, continuant : Au reste, examinez, Messieurs, on ne vous vend pas chat en poche, vous vous y connaissez assez pour juger du mérite de l'œuvre.
— Une Voix. Je mets 10 fr.
— Le Commissaire-priseur . 11 y a marchand à 10 fr. Commençons par 10 fr., je le veux bien.
— Plusieurs Voix, l'une après l'autre. 10 fr. — 12 fr. — 13 fr. — 15 fr.
Les enchères montent en quelques minutes jusqu'à 120 fr., puis elles se ralentissent. Le crieur s'égosille à répéter 120 fr.
L'Expert. Allons, Messieurs, ça vaut mieux que ça; vous n'y pensez pas! c'est tout au plus si, à ce prix, le cadre est payé!
L'argument tiré de la valeur intrinsèque du cadre est un argument éternellement invoqué par l'expert ,.
— Une Voix. 121.
— Le Crieur, après avoir échangé un signe avec le commissaire
l/llÔTUL DKS COMAIISSAIKES-I'IUSKIKS. 2N3
priseur, et presque coup sur coup: 122, 123, 124, 125, 120! Allons, Messieurs, à 120!
Le commissaire-priseur s'est résigné, comme on voit, a pousser lui-même et à son corps défendant. Pourquoi ? Pour chauffer la vente. Dévouement très louable! mais dont il peut être la victime; car si personne n'enchérit sur lui, la toile lui restera, et il n'en a que faire. H est vrai qu'il a la ressource de la remettre en vente un jour ou l'autre; mais est-il sur de recouvrer ses déboursés? et en attendant qu'il les recouvre, ses fonds dorment et ne rapportent rien.
— • 126 ! Allons, Messieurs, à 126 ; c'est un tableau fort bien fait et très touchant.
Cette réflexion est du crieur qui a fréquemment à la bouche une foule d'observations du même genre, et toutes aussi spirituelles que celle-là.
L'Expert au (Prieur. Montrez donc le tableau à ces Messieurs là bas au fond! Remarquez, Messieurs, vous qui êtes connaisseurs (ô flatteur d'expert, présent le plus funeste!...) le coloris et la pureté de cette toile!
— Une Voix. 127.
— Une autre Voix, 128.
L'enchère reprend et va jusqu'à 129 fr.
— -Allons, Messieurs, le mot! crie le commissaire-priseur.
Le mot, en terme de vente, signifie le compte rond, 130; mais personne ne disant le mot, le commissaire-priseur s'écrie : 129 fr.! c'est bien vu, bien entendu, à 129 fr., il n'y a pas de regrets! adjugé! — Et il frappe un coup du marteau d'ivoire, insigne de sa toute puissance.
L'homme à qui le tableau est adjugé et qui le prend d'assez mauvaise grâce, est le même qui n'a pas voulu commencer l'enchère à 100 fr. et qui l'avait réduite à 10 fr.
■ — -Le papa Grimoud est enfoncé, dit un loupeur.
L'entourage répond à cette exclamation par un sourire approbateur que partage le Monsieur que nous connaissons. Vous, novice, vous ne comprenez pas ; le Monsieur veut bien vous donner le mot de l'énigme ; l'homme à qui la copie de Greuse a été adjugée est un marchand qui a poussé l'enchère uniquement parce qu'un amateur placé à côté de lui semblait tenir au tableau; il comptait enfoncer le bourgeois (pardon de l'expression, mais elle est technique)
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et lui faire payer la croûte fort au dessus de sa valeur. Il n'enchérissait que pour mieux enfoncer l'autre; malheureusement il a mal manœuvré, il est tombé lui-même dans le piège qu'il tendait au bourgeois. Le bourgeois qui n'est pas toujours aussi simple, aussi innocent qu'il en a l'air, a flairé le traquenard et ne s'y est pas laissé prendre. C'est le marchand qui paie les frais de la guerre; il a acheté 120 fr. une toile qu'il ne revendra pas 50, et qui n'eût pas été cotée au delà de 40, si l'enchère ne se fût débattue qu'entre marchands, car ces messieurs ont pour habitude de ne jamais se faire concurrence, il y a entre eux une association, une sorte de bande noire!
— A ce compte là, dites-vous au Monsieur, un amateur est toujours sûr de payer un tableau trois ou quatre fois sa valeur. — Erreur, reprend le Monsieur en souriant, il ne s'agit que de savoir se conduire et saisir l'à-propros. Les marchands ne peuvent pas tout acheter, il faut bien qu'ils s'arrêtent, et puis ce ne sont pas les bons tableaux qu'ils poussent avec le plus d'acharnement, ce sont les médiocres, parce que les médiocres sont généralement de défaite plus facile. Vous venez de voir, au reste, qu'il y a parfois danger pour eux à se frotter à des amateurs. Tenez, ajoute l'officieux personnage en nous montrant le vieillard à cheveux blancs, voilà un connaisseur! il ne se passe pas de semaine qu'il n'achète un tableau et qu'il ne fasse un admirable marché; c'est le célèbre M. de M., il est connu dans les arts comme M. Dusommerard. Quand M. de M. dit un prix, vous pouvez enchérir sans crainte
La célébrité de M. de M. n'est pas parvenue jusqu'à vous; mais ce n'est pas une raison pour la mettre en doute.
Pendant votre dialogue avec le Monsieur, on a vendu successivement trois ou quatre tableaux D'APKÈS des peintres très connus !»;.. des barbouilleurs qui ne le seront jamais. C'est par les quatre et cœtera que ces derniers étaient désignés dans l'affiche. Fiez-vous donc aux et cœtera !
Cependant les enchères sont poussées mollement; le commissairepriseur a beau prendre ses inflexions de voix les plus engageantes, l'expert faire de fréquents appels au sentiment artistique de l'assemblée, le crieur répéter spirituellement : Mais voyez donc, Messieurs , ce cheval est superbe ; quelle magnifique bête ! un cheval comme ça vaut plus de 1 5 francs !
— 16! dit uneiw, — puis plus rien.
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Le cheval est adjugé, avec son cadre, son cavalier, son paysage et ses montagnes, à la modique somme de 16 francs.
Vous êtes émerveillé qu'une copie de maître, de dimension raisonnable, et surtout encadrée superbement, ne soit, si mauvaise qu'elle puisse être, vendue que 10 francs; en bonne conscience, ce n'est pas payé. — C'est au propriétaire qu'elle a été adjugée, vous glisse le Monsieur à l'oreille; il n'a pas voulu la laisser partir à si bas prix; il a eu raison. Cette copie là vaut mieux que celle qu'on a vendue tout à l'heure 129 francs.
— Au propriétaire? ce n'est pas possible, puisqu'il est mort! Le Monsieur sourit, mais ne répond pas.
On appelle maintenant un tableau attribué à Coypel. — Un charmant tableau de Coypel à 200 francs, dit le commissaire. Y a-t-il marchand à 200 francs? Faites passer le tableau à ces Messieurs.
— L'Expert. Examinez, Messieurs; c'est bien un Coypel; c'est tout à fait dans sa manière : d'ailleurs la gravure existe. — Allons, Monsieur, reprend le commissaire-priseur en s'adressant du regard au vieillard à tête blanche, cela vous convient! Passez le tableau à .Monsieur. — Le vieillard mouille son doigt, frotte légèrement certaines parties, prend sa loupe et examine. — Le bonhomme s'y connaît, murmure le cicérone.
L'enchère est déjà arrivée à 250 francs. Un individu qui vous fait l'effet d'un garçon de salle, fait un signe au crieur, qui dit alors : — 251 ! — Quel est cet homme? — C'est, répond le Monsieur, un employé de la maison qui est brocanteur et tient boutique.
Le vieillard à tête blanche a poussé successivement le Coypel jusqu'à 440 francs : il reste adjudicataire.
— Ce n'est pas un mauvais marché que vous avez fait là , lui dit l'expert; ce tableau vaut plus de 1,000 francs. — Je le sais bien, murmure l'acquéreur avec un sourire triomphant.
Voici un petit tableau D'APRÈS Boucher, par un inconnu. Ce tableau vous plaît.
— Je pourrais bien l'acheter, s'il n'était pas trop cher, dites-vous au cicérone.
— Voyez-le d'abord de près, répond celui-ci. — On vous passe le tableau. — C'est décidément une excellente copie, ajoute le Monsieur au bout de quelques instants ; vous pouvez enchérir, mais pas d'imprudence! — On pousse, vous poussez; on pousse encore.
h HÔTEL DtS CO.WMISSAIHKS-IMUSKIKS.
vous poussez toujours. — Vous l'aurez, tenez bon, vous souffle le Monsieur bien bas; les marchands ne donnent pas.
Cette assurance raffermit votre courage; vous vous échauffez, vous y mettez de la passion. En définitive, le tableau vous reste, mais il vous coûte 260 francs.
Le cicérone vous félicite, et trouve l'affaire excellente.
— Excellente pour vous et vos patrons, dit un petit bossu d'un air goguenard; mais pour Monsieur, c'est différent: il est enfoncé !
Vous rougissez, vous allez demander une explication au Monsieur; mais le Monsieur n'est plus à vos côtés: il s'est glissé quelques pas plus loin. Le petit bossu se met à rire, tous les loupeurs rient aux alentours ; le sang commence à vous monter à la tête. Le petit bossu veut bien alors vous expliquer comme quoi voire Monsieur était un allumeur, et comme quoi vous avez été sa dupe. Il vous a fait payer 260 francs une croûte ignoble, un vrai devant de cheminée.
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— Quand on veut acheter, il faut connaître d'avance la valeur de ce qu'on achète!- — La réflexion du bossu vous paraît fort sensée; mais vous êtes devenu méfiant. Ce bossu-là est peut-être un marchand, un envieux ou un rival de l'allumeur. Ni l'un, ni l'autre. Le bossu est un amateur qui connaît les rubriques de l'endroit; le bossu hante toutes les ventes d'un peu d'importance, tant à l'hôtel et à la succursale qu'à domicile; il est assidu aux expositions; il achète quelquefois, mais rarement, et toujours à bon compte. Il fait d'avance son choix, pointe sur son catalogue l'objet qu'il convoite, projette d'aller jusqu'à telle somme, et ne la dépasse jamais d'un centime; c'est un amateur véritable, éclairé, intelligent, qui ne juge que par lui-même, et ne se laisse jamais aller à l'entraînement de l'enchère. C'est, en un mot, l'opposé du vieillard à tête blanche, qui vient d'augmenter sa collection d'un Coypel copié par un rapin, acheté 3 fr. par un brocanteur, verni au triple, placé dans un cadre d'occasion, et vendu 460 fr. G stupide vieillard!
Vous venez d'apprendre, à vos dépens, qu'il ne faut pas se hasarder à l'hôtel des ventes mobilières quand on n'a pas l'expérience de certaines ruses. Votre première leçon vous a coûté 260 fr. : c'est un peu cher; mais que serait-ce, grand Dieu! s'il vous fallait payer le même prix chacune des leçons qui vous restent à recevoir? Que de choses encore à connaître ! Et d'abord vous êtes persuadé, je gage, que la croûte que vous venez d'acheter sort de la galerie du fameux M. X.? Innocent ! la galerie de M. X. est un mythe, une déception, une mystification. M. X. est un pauvre diable qui, en mourant, a précisément eu le tort de ne laisser à ses héritiers aucune espèce de galerie; tout ce qu'il possédait de son vivant, en fait de tableaux, se réduit à quatre ou cinq mauvaises toiles. Or, on vient d'en vendre une soixantaine, et il en reste plus du double encore à vendre Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le nom et les vieilles toiles de M. X. ont servi de chaperon et de passeport à une demi-douzaine de brocanteurs qui ont profité de l'occasion pour mettre aux enchères des fonds de boutique dont ils ne trouvaient pas à se défaire. Ainsi, il y a telle toile qui s'est déjà vendue quinze ou Vingt fois; quand je dis vendue, le terme est impropre, c'est adjugée qu'il faut dire; adjugée, non pas à un acheteur réel, mais au vendeur lui-même, qui, ne se souciant pas de laisser enlever le tableau à vil prix, a fait un signe au commissaire-