‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 40 sur 51 · LE PENSIONNAT · texte numérisé non relu

LE PENSIONNAT

C'était fête dans le riche et grand pensionnat de demoiselles dirigé par mesdames Monnet, dans la rue de Clichy ; on était au milieu du mois d'août, et le jour de la distribution des prix était arrivé.

La maison des dames Monnet avait une réputation bien établie dans les familles opulentes ; pour une jeune personne, à son entrée dans le monde, c'était un titre que de sortir de cette institution. Ces dames, dont l'âge inspirait une entière confiance, étaient nées à un an de distance l'une de l'autre, elles touchaient à la cinquantaine, avaient des dehors dont tout le monde admirait l'austère décence, la noble retenue et la discrétion polie ; elles n'avaient jamais été mariées : ces deux sœurs appartenaient à la famille de ces êtres qui n'ont point de jeunesse et dont on pourrait dire que pour eux la vie n'a jamais fleuri; ils ressemblent a ces plantes froides et pales qui croissent dans une terre humide, a l'ombre, loin de toute chaleur et de toute lumière. Au sortir dune enfance maussade, boudeuses et sans grâces, on les voit grandir les uns sous un habit noir toujours râpé, les autres sous une robe brune, grasse et ternie; ils servent à ces emplois rie valetaille lettrée qu'on appelle précepteurs ou institutrices, sous-mail resses ou maîtres de quartier, secrétaires ou gouvernantes ; ils naissent, croissent, vivent et meurent sous le poids

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d'une contrainte perpétuelle; leurs meilleures qualités sont le pédantisme et la dévotion; leurs vices sont hideux, leurs vertus sont laides; n'a-1-on pas donné à cette engeance le nom de cuistres, et il y a des cuistres des deux sexes.

Sorties d'un couvent, mesdames Monnet étaient entrées de bonne heure dans une des maisons que Napoléon avait fondées pour l'éducation des fdles de la Légion-d'Honneur; elles avaient été placées dans celui de ces établissements que dirigeait madame Oampan, et celle-ci, en femme formée par l'expérience du monde, avait compris tout le parti qu'elle pouvait tirer de ces personnes qui apportaient chez elle ces apparences d'éducation religieuse auxquelles les familles les plus illustres affectaient de revenir.

Dans l'exercice des fonctions subalternes qui leur étaient confiées, les dames Monnet montrèrent toujours la docilité la plus grande el une modestie qui allait jusqu'à l'humilité; mais, sans ehercher à

deviner ce que leur réservait l'avenir, elles avaient mis beaucoup d'empressement et d'intelligence à se concilier les bonnes grâces de leurs élèves. Ce lut ainsi qu'elles passèrent trente années dans la maison qui les avait reçues dès làge de quatorze ans, et les avait vues parcourir toute l'échelle des classes, depuis le dortoir des plus petites filles jusqu'aux salons des demoiselles qui se préparaient aux liens les plus sérieux. Lorsqu'au sortir de la maison de la Légiond'Honneur, qu'elles avaient quittée après avoir accompli le temps de service qui leur assurait une pension, les dames Monnet ouvrirent une institution de demoiselles ; elles se trouvèrent tout naturellement connues et recommandées dans le monde peuplé de femmes formées par leurs leçons.

La vogue de leur pensionnat fut donc rapide.

Il est vrai qu'on ne négligeait rien de ce qui devait l'entourer de cet éclat si cher à la vanité des familles. Les nobles maisons, celles qui ne pouvaient se séparer de leurs sympathies aristocratiques, trouvaient chez les dames 31onnetdes habitudes de haute éducation, qui flattaient leurs idées; les familles bourgeoises croyaient donner à leurs enfants une éducation distinguée, par le seul contact des nobles rejetons ; cette camaraderie flattait leur petit orgueil : la fille du gros marchand ne se sentait pas d'aise à la seule pensée de tutoyer la fille d'une duchesse, et ses parents se gonflaient de satisfaction.

Au fond de tout cela, et malgré la splendeur de ses dehors, le pensionnat de mesdames Monnet n'avait qu'un mérite fort mince. Ce qui lui faisait le plus d'honneur dans le monde, c'était l'élévation du prix de la pension : une éducation payée si chère pouvaitelle être mauvaise, et ne suffisait-il pas qu'elle ne fût point à la portée de tout le monde pour être excellente. On se gardait bien, en outre, de tout ce qui pouvait abaisser l'enseignement; ainsi, on ne parlait d'économie domestique et des détails de couture, de lingerie et de soins intérieurs, que comme ceux qui croient faire de l'agriculture en cultivant quelques fleurs; les connaisances positives, l'orthographe, la grammaire, le calcul, l'histoire et la géographie n'obtenaient que peu d'attention, mais on étudiait avec ardeur la musique vocale et instrumentale, la base fondamentale; le dessin et la peinture, la danse, la broderie et la tapisserie; toutes les langues excepté le français; l'histoire naturelle, la physique et la chi-

mie. Il y avait une salle d'escrime, un gymnase dont les appareils se voyaient au loin; on allait au manège et à l'école de natation. La rhétorique surtout était l'objet des plus vives prédilections; la narration, le style épistolaire, la poésie, la romance et le roman, (elles étaient les principales divisions des études littéraires des grandes classes. Le dimanche, il y avait des exercices de chant, de récit et de déclamation; les parents y étaient admis une fois par mois. Une chapelle particulière et des sermons prêches par de jeunes prèlres jetaient sur tout cela le voile de la piété; on cultivait beaucoup la piété, chez mesdames Monnet, mais une piété douce et séduisante, sous la figure ordinaire d'un jeune abbé, bouclé, frisé, musqué, plein de galanterie et de beau langage.

Du reste, la maison de mesdames Monnet présentait le riant et charmant aspect d'une magnifique villa. Le logis était de belle «apparence: il était vaste, bien aéré, élégant dans sa construction, et l'intérieur répondait à ces attraits par ses dispositions ; le pensionnat était situé, entre cour et jardin, partout régnait une propreté irréprochable ; en quelques endroits, il y avait un luxe de bon goût; dans cette physionomie, tout séduisait. Les deux institutrices avaient un talent merveilleux pour se concilier la faveur des parents; elles s'adressaient d'abord a leur tendresse, puis elles parlaient à leur amour-propre : ces deux moyens ne manquaient jamais leur effet.

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Dans l'intérêt de la réputation de L'institution, la solennité suprême, celle qui terminait l'année, la distribution des prix devait déployer un faste extraordinaire. Pour cette imposante cérémonie, on construisait une tente drapée de velours et de soie, ornée de guirlandes de fleurs et de feuillages qui se mêlaient aux rosaces et aux franges d'or. Toute la société d'élite était conviée à cette fête ; la présidence était quelquefois dévolue à un prélat ; un haut fonctionnaire de l'université y était souvent appelé ; mais le comble de la félicité pour mesdames Monnet, s'était de voir s'asseoir au fauteuil quelque écrivain illustre entre tous par la douceur de ses écrits, des poésies suaves et de touchantes narrations, alors on comptait sur un discours rempli d'émotions et tout humide de pleurs et de vertus.

La fashion accourait, absolument, comme s'il s'agissait d'un raout ou d'une soirée, ou d'un bal; les lions y venaient en foule et lorgnaient les jeunes pensionnaires, comme s'ils étaient aux avant-scènes de l'Opéra. On commençait toujours par un concert, suivi de lectures, de récitations et d'un intermède dialogué et chanté. En avant de la tente et dans une espèce de vestibule tendu en coutil, on établissait un petit musée : cette exposition intime se composait de dessins, de tableaux, de pages d'écriture et même d'ouvrages de tapisserie ou de broderie, et d'autres branches de l'industrie féminine; tous ces chefs-d'œuvre étaient sortis de la main des élèves, et l'on se gardait bien de dire la part qu'y avaient prise les maîtres, les maîtresses et d'autres aides. L'orchestre était formé par les soins du maître de piano; il était nombreux, et il exécutait avec zèle les quadrilles de Musard.

Les prix étaient composés de livres presque tous empruntés aux Œuvres de madame de Genlis, des deux dames Gay, de Legouvé, de M. Bouilly, et de quelques poésies du Parnasse des Dames; pour les classes supérieures, il y avait quelques volumes de madame de Staël, et un roman de George Sand, pour prix d'honneur. Les couronnes étaient tressées de marguerites blanches; une fleur de dahlia distinguait les premiers prix. Nous ne dépeindrons pas les émotions maternelles et filiales : toutes les entrailles palpitaient.

11 y eût des prix pour tout le monde, excepté pour quelques pan vres délaissées dont les parents avaient laissé en retard les derniers quartiers de la pension Mesdames Monnet, vêtues, ce jour-là, a. 38

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comme l'était madame de Maintenon lorsqu'elle présidait à l'éducation des enfants de madame de Montespan, faisaient les honneurs de leurs élèves; elles souriaient à chaque nom de haut parage, et, pour rehausser les noms bourgeois, elles disaient tout haut le chiffre de la dot de celle qu'on appelait.

Les récompensées allaient chercher tous les mérites : il y avait des prix de modestie, et aussi des prix de gymnastique ; l'un était accordé à celle dont le maintien était le plus calme, l'autre allait chercher et honorer les allures les plus turbulentes et les plus vives. Enfin une jolie petite fille de quatre ans, que sa mère, actrice renommée, avait mise en pension pour se délivrer tout de suite des devoirs embarrassants de la maternité, eut un prix d'espérance : c'était un cornet de bonbons noué avec des rubans verts; il est vrai que la veille mesdames Monnet avaient reçu de la mère de cette belle enfant, deux berthes de guipure qu'elles portaient avec beaucoup de dignité.

Les honneurs des exercices appartinrent cette année à une jeune

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personne de seize ans et d'une beauté exquise ; elle obtint surtout dans la comédie un immense succès. Les hommes charmés répétaient

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tout haut tous les compliments qu'on avait jadis adressés à Léontine Fay: on criait aussi: « Ravissante créature! c'est Mars regardée avec la lorgnette retournée ! »

Ce fut un triomphe dont mesdames Monnet savouraient modestement les délices.

On convint unanimement que cette admirable enfant, dont tous bas on disait qu'elle n'était pas riche, devait se destiner au théâtre; c'était une vocation providentielle. Ce phénix s'appelait Anna.

Les scènes que nous venons de décrire se renouvelaient à peu près tous les ans, chez les dames Monnet , leur maison était la plus féconde des pépinières de lionnes et de bas-bleus.

On était en 1837.

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