X.B.S REVES DE JEUNESSE. LA COMÉDIE DE SOCIETE
Anna, celle qu'avaient exaltée tant de louanges et de si enivrantes félicitations, revint au sein de sa famille et ne devait plus retourner au pensionnat. Fille d'un ancien militaire, qui n'avait rapporté des champs de bataille que des blessures graves et une pension modique, elle n'avait pu être admise dans une des maisons de la Légiond'Honneur, parce que son père n'avait pas vu confirmer la décoration qu'il avait reçue des mains mêmes de l'Empereur, à Waterloo. Les frais de l'éducation de la jeune fille avaient été faits par sa marraine, la veuve d'un sénateur mort sans enfants, et laissant une fortune considérable. Madame la comtesse de Minbourg était la protectrice de la famille d'Anna; pour elle et pour ses parents
c'était une fée bienfaisante. La jeune pensionnaire, malgré la joie qu'elle éprouvait à secouer le joug des classes, ne pouvait cependant échapper à un sentiment de tristesse et presque d'humiliation en rentrant sous le toit paternel. Le vieux soldat et la compagne qu'il avait épousée étant caporal, ne se faisaient pas remarquer par la délicatesse de leur éducation et l'urbanité de leurs manières : lorsqu'ils avaient aimé leur enfant de toutes leurs forces, ils croyaient avoir assez fait. La marraine d'Anna était à la campagne, et sa filleule éprouvait un véritable sujet de chagrin en se rappelant qu'elle n'avait pas pu assister à ses triomphes; la jeune fille en pleurait de dépit. Anna ne put résister long-temps au désir de faire connaître à sa bienfaitrice combien elle avait su profiter de ce que l'on avait dépensé pour elle, et, dans une lettre dont elle soigna le style, comme s'il s'agissait d'un devoir de rhétorique, elle lui raconta les détails de la distribution des prix et les honneurs qu'elle avait remportés ; elle insista avec complaisance sur les succès que lui avait valu son talent de comédie.
Les parents étaient ravis de tout ce qui rendait leur enfant si fière et si heureuse.
Qu'on juge de la joie d'Anna, lorsqu'elle reçut de madame la* comtesse de Minbourg une lettre contenant la prière de se rendre en toute hâte à son château, sans s'inquiéter de préparatifs. Un domestique de confiance se tenait prêt à la conduire dans une voiture envoyée tout exprès pour ce voyage ; on avait pensé à ses besoins de garde-robe : elle trouverait au château tout ce qui lui était nécessaire. A cette nouvelle, il y eut bien quelques pleurs versées dans la pauvre demeure des deux vieillards qui s'étaient promis tant de plaisir du séjour de leur fille ; mais il s'agissait peutêtre de la fortune d'Anna, et puis d'ailleurs on ne pouvait rien refuser à madame la comtesse : le départ eut lieu le lendemain même.
Le château de madame de Minbourg était situé sur cette fraîche et riante colline de Pontchartain qui, à l'ouest de Versailles, s'avance vers les coteaux de la Normandie. Jadis manoir de nobles seigneurs, il avait vu s'éteindre les races de patriciens qui l'avaient possédé, et dans le xvme siècle il était tombé aux mains d'un riche financier qui en avait fait son palais des champs. Tout, dans cette habitation, était disposé pour une vie de dissipation et de plaisirs; il y avait
surtout un théâtre de société construit avec beaucoup de luxe et un goût parfait.
La comédie de société a toujours tenu une grande place dans les distractions de la société française.
Sans remonter au delà du xvne siècle, nous la trouvons dans les prodigalités dont l'orgueil du cardinal de Richelieu entourait sa tragédie de Mirante, jouée sur le théâtre de son Palais-Cardinal. A Versailles, Louis XIV lui donna, par les ballets et les intermèdes mythologiques des divertissements de la cour, une pompe sans
pareille; madame de Maintenon la naturalisa à Saint-Cyr; plus tard elle prit possession de tous les logis qui se piquaient de goût, de faste et d'esprit. En 1762, le duc d'Orléans, petit-fils du régent, lui faisait en personne les honneurs du Palais-Royal ; le prince de Condé et madame la duchesse de Bourbon la reçurent à Chantilly, et la présentèrent eux-mêmes à leur petite cour; nous la retrou-
'i02 HNli ACTRICE DE SOCIÉTÉ.
vons encore à Sainte- Assise et à Bagnolet, chez un prince du sang, et enfin à Trianon : la reine et le comte d'Artois voulurent avoir les prémices de la pièce du Barbier de Séville. Napoléon critiqua tout haut l'impératrice Joséphine jouant sur le théâtre de Saint- Cloud ; quelques années auparavant Louis XVI avait sifflé Marie- Antoinette.
Ce sont là, pour le théâtre de société, des titres augustes et glorieux.
De ces sommets, si nous descendons dans les régions de la noblesse, nous rencontrons ces amusements partout où s'établissaient les beaux loisirs.
Le maréchal de Richelieu eut dans son hôtel la faveur de la première soirée à'Annette et Lubin ; Y Honnête criminely ce père de tous les mélodrames vertueux, trouva chez la duchesse de Villeroi l'asile que lui refusait encore le théâtre; chez le baron d'Esclapon, qui avait fait bâtir une salle de spectacle au faubourg Saint- Germain, Mole, qui était malade, obtint une représentation à bénéfice. La Folie-Titon, l'hôtel Mazarin, le château de Chevrette, Chenonceau, Passy chez la duchesse de Valentinois et à l'hôtel Bertin, et dans des temps plus rapprochés, l'hôtel du prince archichancelier, et le château du Val possédé par Regnault de Saint- Jean d'Angély eurent des soirées célèbres, dont quelques événements se rattachaient aux meilleurs souvenirs de la scène. Ailleurs, chez le comte François de Nantes, chez M. Foriée, dont Brazier, le premier analyste de ces chroniques, cite le nom avec reconnaissance : il y avait aussi des fêtes du théâtre.
La noblesse et l'opulence n'avaient pas seules le privilège de ces joies intellectuelles, mademoiselle Guimard possédait deux théâtres, l'un à Paris, l'autre à Pantin ; deux courtisanes fameuses, les demoiselles de Verrières, eurent aussi deux salles de spectacle pour lesquelles Colardeau et La Harpe composèrent des ouvrages. Les auteurs, les artistes et les grands seigneurs se mêlaient dans ces représentations.
Sous la restauration, ce goût du théâtre se continua dans la haute société: M. le duc de Maillé ouvrit son château de Lormois au grand répertoire; madame de la Briche, en son château des Marais, le traita avec la plus grande affabilité; l'hôtel d'Uzès eut des représentations qui firent quelque bruit ; chez madame la baronne de
La Bouillerie, le vaudeville florissait; à Uoyaumont, chez M. le marquis de Bellissen, on chantait l'opéra italien.
La liste des théâtres qui touchaient de si près aux salons serait longue ; plus longue serait encore celle des scènes que la manie de la comédie bourgeoise établie dans les classes moyennes, et jusque dans les plus bas fonds de la société. Après la tourmente révolutionnaire, de 1798 à 1806, il y eut à Paris deux cents théâtres bourgeois.
Le plus fameux est celui de Doyen, qui a laissé des souvenirs à la fois si plaisants et si instructifs, si burlesques et si frappants de vérité ; ce sont des annales qu'il faudrait coudre comme appendice aux pages des Romans comiques de Scarron.
Une chose est digne de remarque, c'est que parmi ces théâtres, ceux qui comptaient dans leurs troupes des personnages séparés de la foule par leurs talents et par leur naissance n'ont légué à la scène qu'un très petit nombre de sujets d'élite, tandis que des rangs inférieurs sont sortis beaucoup de comédiens célèbres.
C'est peut-être parce que chez les grands autour desquels se groupaient les artistes, les écrivains, on ne considérait la comédie de société que comme un moyen d'échapper à l'ennui, tandis que chez les petits l'amour de l'art soutenait les efforts et portait dans ces loisirs mêmes la volonté de réussir.
C'est donc à travers ce mouvement qui agitait tous les rangs de la société, de la base au sommet, que la comédie de salon était venue jusqu'à l'époque où madame de Minbourg la recueillit et l'abrita dans son château, près de Ponchartrain.
Depuis deux ans M. le comte de Castellane s'était efforcé de remettre en honneur les mœurs et les habitudes du théâtre de salon : il marchait à la tête de cette renaissance, et toute la noble comédie éparpillée dans les proverbes, les charades en action, les charges, les travestissements et les scènes de paravent, se rendait à cet appel. La troupe du château de madame de Minbourg s'était recrutée parmi les plus ardents ; mais les jeunes femmes, et surtout les demoiselles, ne s'étaient pas encore familiarisées avec l'idée de jouer la comédie; on redoutait dans les études et dans les représentations une certaine liberté de propos et de manières, et des franchises qui paraissaient mal s'accorder avec le respect du aux conve-
minces. Les salons, à très peu d'exceptions près, étaient donc obligés de chercher leurs jeunes comédiennes parmi les sujets qui se destinaient à la scène. On comprend avec quel ravissement la comtesse de Minbourg apprit les succès d'Anna, et reçut le trésor de grâces, de fraîcheur, de jeunesse et de talent que le ciel mettait à sa disposition.
Anna fut accueillie avec des transports d'allégresse ; à son arrivée et sans lui donner le temps de se reposer, il fallut qu'elle se mit à l'étude; les répétitions commencèrent dès le lendemain et la représentation fut fixée pour un des jours suivants! jamais théâtre aux abois ne déploya plus d'activité que l'on en montrait chez la comtesse .
On avait choisi pour composer un spectacle d'apparat, la Fille d'honneur, pièce d'Alexandre Duval ; le rôle principal, celui qui donnait son nom à l'ouvrage, fut naturellement assigné à Anna, madame de Mainbourg, malgré son âge, s'étant réservée pour jouer à une représentation suivante le personnage d'Hortense de Y Ecole des Vieillards.
L'embarras d'Anna était grand, c'était la première fois qu'elle se trouvait aux prises avec une épreuve aussi redoutable que celle qui lui était imposée : les rôles qu'elle avait joués dans les solennités de la pension étaient bien loin de celui qu'il fallait maintenant aborder ; elle recula d'épouvante. Des conseils affectueux et des encouragements l'entourèrent de toutes parts, et chacun s'empressa de lui offrir le concours de ses propres lumières. Anna crut que, dirigée par l'expérience de personnes accoutumées à se prononcer sur le mérite des acteurs et des pièces de théâtre de Paris, elle pourrait surmonter les difficultés qui l'effrayait ; ainsi soutenue et fortifiée, elle parvint à faire taire sa timidité et se sentit presque téméraire. Mais dès les premiers avis qui lui furent donnés, elle s'aperçut tout de suite que ceux qui prétendaient affermir et conduire ses pas n'étaient pas plus habiles qu'elle-même à marcher dans la voie dramatique: la faiblesse de ses prétendus appuis lui rendit toute sa confiance: elle joua naturellement et joua bien.
Chaque représentation était pour elle une nouvelle occasion de succès; elle excella dans tous les genres. Le vaudeville parut aussi satisfait de ses efforts que l'étaient le drame et la comédie.
Anna l'ut bientôt la petite reine du château ; la comtesse de Minbourg, sa protectrice, écrivit elle-même aux parents de la jeune fille, et d'un commun accord il l'ut décidé qu'elle serait présentée aux débuts de l'hôtel de Castellane : c'était le Théâtre-Français de la comédie de société.