LE DEBUT
En tout ceci, il y avait une haute imprudence.
La comédie de société n'a presque rien de commun avec la comédie du théâtre; ceux qui confondent ces choses ressemblent assez bien aux marins d'eau douce qui croient affronter sur la rivière des périls égaux à ceux de l'Océan. Les différences des deux scènes sont nombreuses et formidables : le geste, la voix, les poses, toute l'économie du jeu dramatique doivent subir des modifications imposantes en passant du théâtre de société au théâtre public.
Les faits vont parler plus haut que ne pourraient le faire nos opinions. Anna se prépara à ses débuts avec une religieuse terreur : elle parut comprendre que jusqu'alors elle ne s'était pas encore approchée du sanctuaire, et qu'elle n'avait pas encore contemplé face à face la divinité ; mais le temps qui la séparait du moment de ses débuts était trop court pour qu'elle pût donner à ses études la lenteur qui seule amène de bons et graves enseignements ; elle sentit cette première faute de l'imprudence de ses amis : cependant, elle voyait autour d'elle tant de sécurité qu'elle ne se laissa point abattre.
Pour cette soirée, toute la société occupa le théâtre; c'était encore une représentation de l'hôtel Castellane; on se saluait d'une loge à une autre, on échangeait tout haut les vœux et les espérances, on se livrait aux plus séduisantes illusions. Quelques personnes se détachèrent de la salle pour aller au théâtre réconforter une timidité dont on craignait les effets.
La toile se leva enfin ; le rôle choisi par Anna, pour son premier début, était précisément celui qui lui avait fait tant d'honneur chez la comtesse, et qui avait commencé la série de ses triomphes à l'hôtel de Castellane, le jeune personnage de la Fille d'honneur. Dés les premiers vers, Anna était visiblement troublée ; elle prononçait à peine, et les paroles n'arrivaient pas jusqu'à l'oreille des spec-
3 12 UNE ACTItlCE DE SOCIÉTÉ.
iateurs; les applaudissements mêmes qui avaient voulu la rassurer à son entrée en scène l'avaient étourdie ; les lueurs de la rampe Y éblouissaient, lorsqu'elle entendit les voix de l'orchestre lui crier rudement: « Plus haut! » elle perdit toute contenance : elle récita son rôle dans un désordre machinal qui ne permettait aucune marque d'approbation; les loges restèrent muettes et consternées; le parterre et les stalles eurent sans doute pitié de la souffrance de l'actrice, car elles ne donnèrent aucun signe de mécontentement. Vainement, Anna, dans le cours de la soirée essaya-t-elle de retrouver son énergie et ses moyens : elle était écrasée par tout ce qui l'entourait. Accoutumée à une scène peu rigide, à certaines négligences de réplique ou à un laisser-aller peu soucieux de l'étiquette du théâtre, elle ne comprenait rien à la sérieuse application de ses nouveaux camarades ; elle n'avait aucune expérience des traditions indispensables, et sur la scène tout lui était embarras. Elle implorait dans le fond de son cœur cette bienveillance universelle qu'on lui avait promise , et qu'elle ne voyait pas venir ; alors elle se voyait délaissée et abandonnée; son découragement allait jusqu'au désespoir. Elle cherchait du regard ce public aussi dont la faveur l'avait soutenue et qu'elle voyait maintenant froid, sévère, glacé et bien plus près du blâme que de l'éloge. Elle croyait même avoir entendu des bruits aigus ; et ces funestes sons avaient mortellement retenti dans son cœur ; tout son être pâlissait, elle sentait ses forces diminuer ; souvent elle fut sur le point de tomber, tant ses membres pliaient sous un fardeau qu'ils ne pouvaient plus soutenir.
Pour le public, c'était un lamentable spectacle.
Pour l'actrice, c'était une abominable souffrance.
Trois fois cependant Anna fut soumise à cette douloureuse tentative; trois fois elle subit la même torture.
La critique fut pour elle impitoyable; on la renvoya sans ménagement à des études qu'elle n'aurait jamais dû interrompre, et l'on s'indigna contre le monde dont l'engouement avait exposé un enfant à tant de peines et à un si cruel retour sur soi-même.
Le Théâtre-Français n'eut pas même la peine d'un refus, on ne lui adressa aucune proposition.
Anna qui avait passé dans sa famille le temps de ses débuts voulut revenir auprès de sa bienfaitrice, la comtesse de Minbourg; elle espérait que les succès des salons la consoleraient volontiers du rude
échec qu'elle venait d'éprouver au théâtre; mais elle ignorait, la pauvre entant, que le inonde n'aime à se parer que de ce qui peut le glorifier : elle ignorait que ce que le monde luit le plus, c'est le contact de la disgrâce et de la défaite.
La comtesse évita la présence d'Anna, et lui fit connaître par des témoignages non équivoques ses intentions, c'est-à-dire, la volonté de ne plus la voir.
Ce dernier coup fut le plus sensible au cœur de la jeune fille : il lui enlevait son dernier espoir, il l'isolait de tout ce qu'elle avait aimé, il la rejetait seule et désolée. A. l'hôtel de Castellane elle eût sans doute trouvé encore un accueil bon et hospitalier, elle ne se sentit pas la force de l'implorer.
Pendant une année tout entière x\nna fut en proie à des regrets qu'on ne pouvait adoucir; les caresses de ses parents lui rendirent peu à peu la sérénité. Aujourd'hui, mariée à un honnête bonnetier que sa beauté et ses qualités ont charmé, elle élève de gros enfants , et revenue des vanités du théâtre elle vend des bas, des chaussettes, et quelquefois même des bonnets de coton.
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.Nous ne savons si ce récit est véridique; nous l'avons entendu faire eet hiver, pendant l'entracte d'une soirée de vaudevilles chez a. \
un riche banquier dont le nouveau palais est l'orgueil du faubourg Saint-Germain ; mais nous pouvons affirmer que tel est le sort probable de presque toutes les têtes folles qu'égarent les illusions du théâtre. Heureuses encore, si, au sortir de la scène qui les repousse, elles trouvent une boutique pour les recevoir.
Beaucoup roulent plus bas, et tombent au fond de l'abîme.
Eugène Briffault.