LORETTES ET COURTISANES
$)ar 2tUxanï>re ÎDumuô.
Voici , à ce que m'assure l'éditeur du présent livre, un coin du grand panorama parisien que personne n'a osé peindre, une page du grand livre de la civilisation moderne, au bas de laquelle personne n'a osé mettre son nom.
11 y a dans mon esprit une tendance toute particulière à entreprendre les choses que personne n'ose accomplir; aussi ai-je du premier coup accepté la tâche proposée, si difficile et surtout si scabreuse qu'elle fût.
Il est vrai que presque aussitôt cette promesse faite, je me suis, en songeant aux pudibondes susceptibilités de l'époque, senti quelque repentir de m'être avancé ainsi; mais ma parole était engagée, et je suis avant tout esclave de ma parole.
Je vais donc essayer de l'acquitter.
Seulement, pour mettre un certain ordre dans mon travail, je diviserai la matière que je traite en trois classes distinctes, en trois catégories progressives, en trois échelons ascendants, qui condui-
*>i() FILLES, LORETTES ET COURTISANES.
ront successivement le lecteur du coin de la borne où la prostituée des rues guette le nocturne passant, jusqu'au boudoir princier où l'élégante courtisane , qu'on a envoyé chercher dans une voilure sans armoirie, est introduite par un valet sans livrée.
Maintenant je préviens ceux qui voudront bien perdre leur temps à lire les pages suivantes; qu'elles ne sont point écrites pour les demoiselles qui sortent du couvent.
Ca irillr.
Jl est inutile de faire ici la physiologie de la fille publique; c'est cet être dégradé que vous rencontrez le soir, particulièrement sur la place de la Bourse, au coin de la rue de Richelieu et de la rue d'Amboise, sur le trottoir de la rue Laffitte et sur l'asphalte du boulevart de Gand.
Nous voudrions que le cadre de cet article nous permît de prendre la tille à la formation de notre société et de la suivre à travers notre civilisation croissante, poursuivie par les lois somptuaires de Philippe-le-Bel, les règlements du chancelier de l'Hôpital et les décrets de la législative : cela donnerait à notre travail un cachet de gravité et un reflet de science historique, qui nous ferait pardonner peut-être son excentricité ; malheureusement nous sommes enfermés dans des limites infranchissables. Hâtons-nous donc d'arriver au cœur de notre sujet.
Sous François 1er, les filles habitaient déjà les environs de la rue Saint-Honoré, dont elles se sont peu éloignées depuis. Ce fut dans une maison de la rue du Pélican que l'avocat Féron vint chercher l'étrange vengeance qu'il réservait au royal amant de sa femme.
(1; Une portion des matériaux qui m'ont servi à faire cet article est puisée dans le précieux ouvrage de Parent Duchâtelel; puis pour les choses que Parent Duchâlelet a oubliées, j'en ai appelé aux lumières de quelques uns de mes amis, forts savants sur la matière, et dont je citerais les noms avec reconnaissance, si je ne craignais pas de blessé! leur modestie en mettant tout à coup leur science en lumière.
L'élévation du palais Cardinal sous Louis XIII fit refluer vers le marché des Innocents et vers la rue de la Féronnerie, le troupeau de prostituées, qui auparavant s'ébattait joyeusement à la butte Saint-Roch, dans la rue Froidmantel et dans la rue Saint-Honoré ; mais bientôt, comme des oiseaux qu'un bruit momentané a éloignés de leur rendez-vous ordinaire, la volée des vierges folles revint s'abattre aux environs du nid primitif et se répandre dans la rue de Richelieu , la rue des Bons-Enfants et la rue Traversiere ; car ce fut toujours un privilège des palais d'attirer à eux ce qu'il y a de plus haut et de plus bas dans la société.
Mais ce ne fut qu'en 1 789, je crois, que l'entrée du jardin et des galeries du Palais-Royal fut permise à la fille publique ; de ce moment elle s'en empara, elle en fit sa chose, et comme la lice de la fable, elle parut y avoir établi son domicile pour toujours.
Nous avons encore vu le temps où le Palais-Royal appartenait exclusivement à la fille publique ; c'était la prostituée qui en faisait les honneurs : elle y avait son salon de réception et son parc. L'hiver, à la fumeuse chaleur des lampes, elle recevait dans les galeries de bois ; l'été, à la douce lumière de la lune, elle glissait sous les tilleuls ou folâtrait autour du bassin , pareille à ces nymphes dont parle Virgile, qui se cachent, mais avec le désir d'être vues, qui fuient, mais dans l'espérance d'être atteintes.
Alors le Palais-Royal présentait un singulier aspect dont rien ne peut donner une idée : entre deux rangées de chétives barraques, quelquefois assez splendidement décorées au dedans, mais toujours pauvres et mesquines au dehors, circulaient une centaine de créatures, dernière tradition des costumes du sacre, dernier échantillon des toilettes de l'empire, coiffées de fleurs, de plumes et de faux diamans, décolletées jusqu'à la ceinture, vêtues de satin, de velours et de soie, avec les joues enluminées, les sourcils peints, les lèvres rougies; marchant d'un pas de reine de théâtre, se faisant faire place dans la foule, comme Jean-Bart se faisait faire place parmi les courtisans; apostrophant de temps en temps d'une voix avinée, une connaissance qui passe ou une amie qui coudoie; agaçant par une parole libertine le provincial nouvellement débarqué ; provoquant par un geste lascif l'employé trop inconnu pour aller dans le monde et trop paresseux pour rester à travailler chez lui ; jetant une promesse de luxure au commis-voyageur dont la journée est
finie, et qui se promène comme un sultan dans ce bazar de chair humaine en faisant résonner les éperons de ses hottes et sonner l'argent de son gousset ; puis, de temps en temps , débordant dans r une ou dans l'autre des galeries de pierres pour s'assurer si quelque amateur n'a pas mordu à l'hameçon de leurs séductions frelatées — si oui — s'éloignant rapide et tournant de temps en temps la tête pour s'assurer sa proie par la fascination du regard, puis disparaissant avec elle dans quelque allée obscure, au fond de laquelle rampe un escalier humide et tortueux — si non — se rejetant empressée dans toute cette lumière, dans toute cette foule, dans tout ce bruit, pour voir si elles ne seront pas plus adroites ou plus heureuses à la seconde fois qu'à la première.
Puis minuit venu, tous ces démons de la luxure s'évanouissaient comme si la baguette de quelque enchanteur les eût anéantis ; en un instant tous avaient fui par les portes étroites, par les allées bâtardes, par les rues obscures ; avec eux disparaissait toute la foule qui venait là pour eux. Puis peu à peu les boutiques se fermaient, le bruit allait diminuant, les ténèbres reprenaient leur empire. Alors devant certaines maisons s'allumaient des numéros de feu , enseignes infernales, à la lueur desquelles on voyait entrer et sortir des hommes au visage pâle, aux joues caves, aux regards fiévreux. Ces hommes, c'étaient des joueurs ; ces maisons, c'étaient des tripots.
Le lendemain le Palais-Royal reprenait l'aspect général des autres monuments et se repeuplait d'une population à peu près pareille au reste de la population parisienne. Cependant ce n'était pas sans un certain effroi que les femmes honnêtes et les mères de famille se hasardaient dans cette Gomorrhe ; on les voyait traverser le jardin d'un pas rapide et inquiet , regardant devant elles, autour d'elles, derrière elles, et ne ralentissant le pas que lorsqu'elles avaient gagné d'un côté la rue Vivienne, ou de l'autre la place du Palais- Royal. Puis le soir venu, à la première lumière des bougies, des lampes et des quinquets, tout ce monde fantastique, qui s'était évanoui la veille, reparaissait de nouveau, et sortant de dessous terre, comme les nonnes impudiques de Hobert-le-l)iabIe, venait joyeusement , en apparence du moins , reprendre sa tâche de perdition.
A celte époque il y avait des hommes qui habitaient le Palais-
Royal , qui ne quittaient jamais le Palais-Uoyal , pour qui Paris tout entier était dans le Palais-Royal. Ils y logeaient, ils y mangeaient, ils y jouaient, ils y aimaient, ils s'y habillaient. Là ils trouvaient toute chose sous leurs mains : logements garnis , restaurateurs , tripots, maîtresses, tailleurs, cabinets littéraires, promenades. Nous connaissons un de ces hommes, homme de naissance, homme d'esprit, homme de distinction, qui quitta le Palais-Royal le jour où les filles en furent chassées; il y avait sept ans qu'il n'en était sorti.
Qui amena cette expulsion, après une si longue jouissance que la concession semblait être devenue un droit : c'est là un de ces profonds mystères de police, invisible à l'œil du profane et sur lequel on a beaucoup discuté, sans que la discussion ait fait jaillir aucune lumière ; peut-être eût-il été plus logique de faire honneur de cette mesure à quelque noble et puissante susceptibilité maternelle, mais personne ne songea à ce motif, sans doute parce qu'il était le plus simple et le plus vraisemblable.
Tant il y a que les filles disparurent du Palais-Royal.
Mais chose bizarre, il sembla que la proscription avait frappé non
seulement une population, mais une race. Refoulée dans la rue
Vivienne, sur la place de la Rourse, dans la rue de Richelieu , dans
la rue Laffitte et sur le boulevart de Gand, la prostituée reparut
sous une autre forme, avec un autre costume, et, si on peut le dire,
avec une autre tournure.
Cela tenait à cette bienheureuse boue de Paris qu'il fallait affronter, et dans laquelle il devenait bien difficile de traîner les robes de velours cerise, les robes de satin rose et les robes de pou-de-soie blanc , qui faisaient les honneurs des galeries de bois.
De plus, la fille publique, qui jusque là avait eu le libre usage de ses deux mains, était forcée d'en employer une a relever sa robe et l'autre à retenir son châle. H est vrai qu'elle ne perdait pas tout; elle ne montrait plus sa gorge, mais elle faisait voir sa jambe.
Cela lui donnait un faux air de femme honnête, auquel il était instant de remédier. <
La police défendit alors à la fille de se promener avec une autre fille, attendu qu'alors elles pouvaient avoir l'air de deux femmes.
En effet, si ce n'était ce coup d'œil provocateur, ces certains mouvements de hanches et Cette inquiétude continuelle qui la fait
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regarder en arrière bien pins souvent que devant elle, la prostituée, grâce à son nouveau costume, pourrait encore tromper quelque provincial nouvellement arrivé, qui la prendrait pour une comtesse égarée, ou quelque bourgeoise qui la laisserait coudoyer par sa fille.
Mais il ne faut pas que pareille chose arrive, car les lois et la morale ont mis la fille publique au ban de la société. La tille publique est le Paria de la civilisation; c'est la pestiférée, sans le Lazareth.
Pénétrons dans l'intérieur de cette vie exceptionnelle, de cette existence excentrique, que sa position honteuse a forcé la fille d'adopter. Grâce aux recherches que nous avons faites près des gens les mieux- renseignés à cet endroit, peut-être parviendrons-nous même, après Parent Duchâtelet, à en dire quelque chose de nouveau et d'inconnu.
Procédons par ordre : examinons d'abord les causes qui peuvent déterminer une créature humaine, faite à l'image de Dieu, nous dit la Bible, à embrasser ce honteux métier et à détourner sa face non seulement du Seigneur, mais encore de tout ce qui est honnête en ce monde.
Ce métier une (ois adopté, voyons l'emploi de sa journée, ses joies, ses plaisirs, ses douleurs, pendant tout le temps qu'elle disparaît à nos yeux.
Puis enfin nous essaierons d'expliquer comment, à un jour venu, à une époque dite, à un âge presque uniforme, la fille publique disparait dans les profondeurs de la société, comme les démons qui s'abîment dans le second dessous d'un théâtre.
Disons aussi que, par iine rare exception , quelques unes échappent à la proscription générale, et pour nous servir de la même comparaison, s'élèvent au ceinire, resplendissantes d'or et de diamants, dans une gloire pleine de lumineuses clartés.
Il y a deux causes premières qui déterminent une fille honnête à se faire prostituée. Puis une troisième cause, cause étrange, exceptionnelle, inouïe, et qui viendra à son tour pour clore cette série.
La première de ces causes est la séduction.
La seconde, la misère.
La troisième, le dévouement .
Décalquons un des tableaux de l'ouvrage de Parent Duchâtelel , et nous aurons, sur une moyenne de 5,183 prostituées, la proportion suivante :
Domestiques séduites par leurs maîtres et renvoyées par eux. 289
Jeunes filles enceintes venues de province pour se cacher à j
Paris, et n'ayant point trouvé les ressources qu'elles espé- f
raient 280/
Jeunes filles amenées à Paris et abandonnées par des militaires, \
des commis- voyageurs et des étudiants 404
Voilà pour la séduction.
Perte des père et mère, expulsion de la maison paternelle, aban- \
don complet l,235f
Concubines ayant perdu leurs amants et étant restées sans au- ) 4,121
curie ressource 1 ,425 1
Excès de détresse, dénuement absolu 1,441 )
Voilà pour la misère.
Pour soutenir des parents vieux et infirmes 37
Aînées de famille, n'ayant ni père ni mère, se livrant à la prostitution pour élever leurs frères et leurs sœurs, leurs neveux 89
ou leurs nièces 29 \
Mères veuves et abandonnées pour élever leur famille 25/
Voilà pour le dévouement.
Total 5,183
Ainsi Dieu a voulu, sans doute, afin qu'on ne put pas dire qu'il y avait un lieu de la terre où son regard ne pénétrât point, qu'une lueur de vertu brillât sur ce cloaque immonde, comme un feu follet voltige, étincelant et solitaire, sur un marais infect ou sur un étang fangeux.
Maintenant que nous avons indiqué les sources premières qui alimentent la prostitution, passons du détail à la masse, et suivons l'armée de prostituées qui tient garnison à Paris, dans la tente où elle se renferme le jour, sur le champ de bataille où elle exerce le soir, et dans le taudis où elle vient s'ébattre la nuit.
11 en est des filles comme des nouvelles recrues qui rejoignent les drapeaux : pendant quelque temps, à leur allure naïve, à leurs gestes gauches, à leur accent provincial, on peut reconnaître en-
core les traces de l'éducation primitive du conscrit ; puis peu à peu, sous la canne du sergent, sous l'influence de la salle de police, sous l'exemple des camarades, tout cela se plie, se discipline, s'harmonise, et le plus maladroit réquisitionnaire finit par partir du pied gauche et marcher au pas comme ses camarades.
Ainsi, que ce soit la séduction, la misère ou le dévouement qui ait conduit la malheureuse créature à l'état de dépravation où elle