ILLES
est arrivée, au bout d'uu certain temps les caractères distinetifs des eauses premières disparaissent, et l'observateur le plus judicieux et le plus profond aurait grand'peine à reconnaître des différences notables entre la fille et la tille, la prostituée et la prostituée.
Maintenant divisons la fille publique en trois classes :
La lille de la Cité,
La tille du boulevart,
La fille en maison.
ÎNous allons reconnaître à chacune de ces trois classes des caractères distincts. Bien entendu que nous embrassons toujours des généralités, l'espace nous manquant pour nous occuper des détails et pour suivre les exceptions.
La fille de la Cité appartient à la dernière classe des prostituées ; c'est l'associée des voleurs dont regorgent les environs de la rue de Jérusalem. C'est la maîtresse et la complice née du galérien futur, ou du forçat libéré, iïlle vit de sa vie, parle son argot, et le suit souvent jusque sur les bancs de la Cour d'assises.
Les noms qu'elles se donnent entre elles se ressentent de l'état qu'elles exercent et de la société qu'elles fréquentent. C'est la Chouette, laCALORGNE, la Bancale, la Bourdon neuse, la Tkimardk, et autres appellations tirées de leurs défauts physiques, et plus souvent encore de Leurs inclinations, de leurs vices ou de leurs crimes.
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Nous ne les mentionnons ici que pour mémoire. Le courage nous a manqué pour descendre même en pensée dans les égouts où elles exercent, et pour monter même par procurateur jusqu'aux chenils qu'elles habitent.
La fille du boulevart doit être rangée dans la seconde classe des prostituées.
C'est en général la tille libre et n'appartenant qu'à elle-même, logeant dans les garnis ou dans ses meubles, et ne rendant compte de sa conduite qu'à l'autorité administrative et à l'administration sanitaire.
Nous parlerons tout à l'heure de son véritable maître.
On la désigne sous le nom de fille en carte, nom qui lui vient de la carte de visite sanitaire qu'elle va chercher deux fois par mois au dispensaire, qui porte le nom sous lequel elle s'est fail inscrire et la date du jour où elle a été visitée ; à toute réquisition elle est forcée de justifier de cette carte.
Quant à l'état qu'elle exerce dans le cours de ses promenades crépusculaires et nocturnes, il s'appelle faire le vague.
Cette classe est la bourgeoisie de la prostitution. Elle n'a pas de langage spécial, mais seulement quelques mots particuliers qui lui servent à distinguer certains personnages plutôt encore que certains objets.
Ainsi la police, c'est la Housse, les inspecteurs sont tes Houssards.
Son amant, est son amant, mais elle est sa menesse.
La fille au dessus d'elle est la fille bouton, la fille au dessous d'elle est la pierreuse.
Là se borne à peu près tout son argot.
Les noms qu'elles se donnent entre elles s'élèvent déjà au dessus des noms des filles de la Cité.
C'est : Rousselette, Roulotte, Peloton, Bouquet,
Mont Saint-Jean, Raton, Rosier, Cocarde,
Parfaite, Beignet, Mignarde, Chardonneret,
Mourette, Crucifix, Cocote, Louchon.
Au crépuscule, elle sort, comme ces phalènes qui viennent tournoyer aux lumières. A onze heures et demie, elle commence à rentrer; à minuit elle a disparu.
Qu'a-t-elle fait depuis le matin, el que va-t-elle faire la nuit: c'est ce que nous allons voir.
Toute fille faisant le vague a un amant de cœur, qu'en ternies de police on nomme souteneur, et qu'en termes de dames de la halle on appelle d'un nom plus expressif encore.
Un amant de cœur, c'est étrange, n'est-ce pas, et cependant cela est ainsi. Le premier mouvement est de se demander : est-ce que ces filles-là ont un cœur?
Hélas oui, mesdames ; il faut bien, les malheureuses, qu'elles tien nent au monde par quelque chose, ne fût-ce que pour épuiser, avec toutes les humiliations de la société, toutes les souffrances de la terre.
Voici les deux causes qui déterminent la prostituée à prendre un amant, c'est-à-dire, à se donner ce maître dont nous parlions tout à l'heure.
La première, la plus commune, la plus déterminante, c'est de se rattacher à quelque chose d'humain dans l'état de dégradation sociale où la fille est tombée, à ses propres yeux. C'est d'avoir quelqu'un qui, dans l'indifférence générale dont elle est entourée, lui prouve qu'il s'intéresse à elle, même en la battant.
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La seconde cause est que la corporation des souteneurs ne permettrait pas qu'une fille restât sans amant.
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Mans le premier cas, c'est le choix libre et indépendant de la lille qui détermine son affection ; dans le second cas, c'est la nécessité.
Occupons-nous de cette classe curieuse d'individus qui fait, en échappant à son pouvoir, le désespoir de la police.
Auprès de toute industrie, il y a une autre industrie plus basse, qui la côtoie et qui vit d'elle.
Ainsi, la fdle publique a près de son industrie qui l'enrichirait peut-être , l'industrie de ['homme entretenu qui la ruine certainement.
Car le véritable titre à donner à l'amant de cœur de la prostituée, n'est ni le titre que les dames de la halle lui ont donné, ni celui que les agents de police lui donnent, mais bien celui que nous lui donnons.
Le Ruffiano, comme on dit en Italie, existe peu aujourd'hui en France ; ce sont en général les femmes qui ont usurpé leurs honorables fonctions. D'un autre côté, le souteneur de Gilblas, de Gusman d'Alfarache et de Lazarille de Tormes, qui se cache sous le lit, qui se blottit dans un coffre, qui s'enferme dans une armoire, pour dévaliser l'imprudent visiteur, n'existe plus. On peut, à l'heure qu'il est, si l'on monte chez une fdle en carte, poser sa bourse sur la cheminée, poser sa montre sur la table de nuit, et on les retrouvera où on les a mises.
Nous en revenons donc au titre d' homme entretenu que nous avons donné à l'amant de cœur de la prostituée faisant te vague; nous verrons plus tard la différence qu'il y a sur ce point entre celle-ci et la fille de maison.
Les hommes entretenus forment une corporation, comme autrefois celle des bouchers, des boulangers et des tailleurs : seulement, comme toutes les lois de cette corporation sont verbales, comme tous les règlements sont traditionnels, comme rien ne prouve l'association, les tribunaux sont impuissants pour la dissoudre, et la police se borne à la surveiller.
INous avons dit où se recrutait la prostitution ; disons où se recrute la corporation des hommes entretenus.
Le Wauxhall autrefois, le Prado depuis, et le bal Montesquieu maintenant, sont les pépinières où les filles vont en général chercher h'iirs amants de cœur.
Là, elles rencontrent quelque petit ouvrier menuisier, ébéniste, peintre en bâtiments, qui vient dépenser, au profit du plaisir, l'économie de son travail de toute la semaine: la fille l'agace, l'embauche, et l'emmène chez elle.
Le lendemain, l'ouvrier qui a l'habitude de se lever à cinq heures du matin se réveille à huit : il est trop tard pour se présenter chez son maître, et commencer sa journée.
D'ailleurs la fille le retient.
— Mais, dit l'ouvrier, il faut cependant que je gagne mes Irois francs.
— En voilà cinq, dit la fille.
Si l'ouvrier accepte, il est perdu : car il verra qu'il peut gagner deux francs de plus par jour à ne rien faire, qu'à travailler douze heures.
Mais ce n'est pas le tout qu'un ouvrier soit choisi par une fille pour entrer dans la corporation des amants de coeur : il faut encore qu'il soit reçu par l'association qui ne veut admettre que des individus dignes du corps.
Vous savez ce qu'on appelait autrefois tâter un soldat : quand ee soldat arrivait au quartier, le spadassin de la compagnie allait lui chercher querelle, et si le nouveau venu reculait, tout était dit, chacun le souffletait ou lui crachait au visage jusqu'à ce qu'il eût quitté le régiment.
11 en est ainsi de Y homme entretenu : à peine une fille en carte a-t-elle fait un choix nouveau, et s'est-elle donnée à un homme inconnu à la corporation, que le bruit de cet événement se répand dans la corporation, et un des terribles saisit la première occasion de lui chercher querelle.
11 va sans dire que si l'occasion ne se présente pas, le provocateur s'en passe en en créant une.
L'intrus, une fois insulté , de deux choses l'une : ou il refuse le combat, et alors il est hué, honni, conspué, chassé, et cela par sa maîtresse , la première ; il fait donc abnégation de ses prétentions, s'éloigne, rentre dans les rangs de la société qu'il a abandonnés, y reprend la place qu'il avait quittée, et renonce à tout jamais à l'espoir qui lui avait souri un instant ; ou il accepte la lutte, et alors on convient des conditions du combat, et du lieu et de l'heure où il sera livré.
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L'heure est ordinairement au crépuscule, le lien une de ces petites rues qui avoisinent les corps-de-garde; le mode du combat, la savate.
Puisque nous avons prononcé ce mot, arrêtons-nous un instant sur lui, il en vaut bien la peine.
La savate est aujourd'hui un art, comme le cancan est une danse; les gens du monde les ont élevés tous deux à une hauteur, qu'on ne les croyait ni l'un ni l'autre destinés à atteindre.
Tant que la savate est restée une lutte populaire, un duel de Titi à Titi , la savate n'a pas fait de grands progrès, car elle se conservait pure et traditionnelle ; mais la fusion des rangs a amené la rencontre des grands et des petits, de l'homme du monde et du crocheteur : l'absence du respect qu'on portait aux habits de velours et de soie, a fait naître le mépris et la haine des habits de drap ; autrefois, pour l'homme du peuple, le grand seigneur était un protecteur qui le faisait vivre ; aujourd'hui, pour le dernier manant, l'homme comme il faut est un usurpateur qui lui prend sa part des biens de ce monde.
Tous les matins, il y a des journaux qui, ne sachant pas ce que c'était que la loi agraire chez les Romains, prêchent la loi agraire. Tous les jours il y a des économistes qui, sous le nom de Saint-Simoniens, de Communistes et de Phalanstériens, préconisent le partage des fortunes et l'abolition de l'hérédité; tous les soirs il y a des filous qui mettent la théorie en pratique.
Pour tout homme pauvre, comme nous l'avons dit, l'homme riche est donc aujourd'hui un ennemi; car il retient son bien, lui enlève sa part de bonheur, et lui impose le travail à l'aide duquel seulement il peut se procurer son pain de chaque jour.
D'ailleurs, si pauvre qu'il soit, et cela est juste, l'homme du peuple est, devant la loi, l'égal de l'homme du monde : il jouit des mêmes droits, et peut réclamer de tout agent de l'autorité une égale protection.
D'un autre côté, comme en même temps qu'il prenait à l'homme du peuple le désir de monter, il prenait à l'homme du monde le caprice de descendre. Il résulta, de ce double déplacement, un terrain neutre sur lequel le goujat et l'homme comme il faut se rencontrèrent. Os terrains neutres furent successivement la descente de laCourtille, 1rs bals masqués de Franconi, d<4 la porte Saint-Martin, a. 42
des Variétés, de l'Odéon, de la Renaissance, de Mi isard, et aujourd'hui de l'Opéra.
Nous désignons, comme on le voit ici, les localités principales abandonnant les localités secondaires.
Cette réunion de l'homme du peuple presque toujours envieux avec l'homme du monde quelquefois insolent, amena des rixes; il n'y avait pas moyen d'élever l'homme du peuple jusqu'au duel à l'épée et au pistolet, force fut à l'homme du monde de descendre jusqu'à la lutte à coups de pied, et le combat à coups de poing.
Presque toujours, grâce à l'habitude de cette sorte de combat et à l'étude qu'en avait faite son adversaire, l'homme du monde fut vaincu.
Toute intelligence veut réagir contre ce qui l'opprime, que l'op- ^ pression vienne de la force ou de l'habileté; l'homme du monde décida donc qu'il rétablirait l'égalité par l'étude.
Dès lors , le besoin du maître de savate se fit sentir dans la société, et le maître de savate fut .
11 y avait bien déjà le maître de bâton ; mais avec le bâton on assomme, et la moralité du gouvernement constitutionnel ne permet point qu'on en arrive jusque là; d'ailleurs on ne peut pas toujours sortir avec un bâton de longueur, comme un compagnon du tour de France , et depuis Germanicus on est, comme chacun le sait, forcé de laisser sa canne à la porte des théâtres.
La savate devint donc, à partir de ce moment, une portion non pas essentielle de l'éducation de l'homme du monde, mais une partie complémentaire de ses arts d'agrément.
Les trois quarts de nos jeunes gens comme il faut, de ce qu'on appelait autrefois nos dandys , et de ce qu'on appelle aujourd'hui nos lions, sont les premiers savaliers du monde.
Mais l'art de la savate se traîna d'abord dans les errements connus, le professeur s'en tint aux traditions vulgaires, et l'homme du monde, après une étude plus ou moins longue de cet art, se trouva tout bonnement, sous ce rapport, l'égal de l'homme du peuple.
C'était déjà beaucoup pour lui qui avait été long-temps son inférieur, mais ce n'était pas assez, ce n'était pas le tout de pocher un œil, d'écraser un nez ou de déchirer une jambe, il fallait rentrer chez soi avec les tibias intacts, le nez préservé, et les yeux sains et saufs.