LE JOCKEY-CLUB
|Jur Albert Cln
Chaque peuple à sou tour a brillé sur la terre,
dit un vers proverbe. Les diverses races de chevaux ont subi à peu près les mêmes vicissitudes : chacune d'elles tour à tour a joui d'une haute réputation, et s'est vue rechercher de préférence par les riches amateurs. Il faut toutefois excepter le cheval arabe qui semble pour ainsi dire avoir emprunté au soleil d'orient une partie de son ardeur et de son immuable éclat, et chez lequel on retrouve encore aujourd'hui, après cinq mille ans, l'admirable type si poétiquement décrit par Job: « 11 écume, il frémit, il dévore la terre; la trom- « pette sonne, il dit : allons! »
Mais, comme nous l'avons déjà dit, les autres races ont successivement occupé et perdu le premier rang dans le monde hippique. Ainsi, au moyen-âge, les chevaux napolitains passaient pour être la fleur des coursiers d'Europe ; puis la chevalerie avec ses lourdes armures mit en honneur les massifs destriers de la Flandre et du Hainaut ; puis ce fut la production chevaline de France qui l'emporta dans l'estime générale, témoin ce passage de Huzard père : « Au '< temps de Henri IV, nous avions dans le Berri des races de che- « vaux supérieures à toutes celles qui existaient à cette époque en « Angleterre. » Bientôt les chevaux d'Espagne, si pleins de feu, de grâce et de souplesse, se prêtant merveilleusement aux courbettes, aux pesades, aux croupades^ aux aiprtolcs, el autres airs de ma-
'{98 i,i. jocki.v-ci.i u.
aége destinés à faire I Miller la coquetterie équestre dans les carrousels et les courses de bagues qui avaient remplacé les joutes sérieuses des anciens tournois ; les chevaux d'Espagne, disons-nous, devinrent la monture favorite des beaux à pourpoints tailladés et en bottes à entonnoir de dentelles.
Enfin, vers le milieu du dernier siècle, le par-sang anglais qui, pendant longues années, avec l'habileté diplomatique et la ténacité formant le type distinct if du caractère national, avait préparé sen triomphe et fait sa réclame, prit un pied sur la scène hippique, et il en eût bientôt pris quatre. Le cheval anglais est pour le moins d'une nature aussi envahissante que la politique du même terroir.
Voyez la part qu'il s'est faite en Erance : à lui les écuries aristocratiques de la jeunesse dorée; à lui la nourriture recherchée et le soin délicat; à lui la promenade de saule sur des allées unies et sablées; à lui la palme brillante de l'arène olympique, sur laquelle, pour peu qu'il y ait quelque distance à franchir, il se rend commodément dans une bonne voiture fermée.
Par compensation, le cheval anglais laisse aux chevaux français le droit de traîner les diligences, les berlines de poste, les lourdes charrettes, de porter toute espèce de fardeau, de trotter dans les chemins montueux ou effondrés, au vent, à la neige et à la pluie. Les avantages de l'alliance anglaise sont à peu près les mêmes pour les chevaux que pour les nations.
Il y a près de trois siècles que les Anglais, non contents d'ambitionner la royauté des mers et le sceptre des comptoirs, voulurent encore dominer à cheval. Pour faire arriver leurs races chevalines au plus haut point de perfection , aucun effort, aucun sacrifice ne leur coûta. L'histoire a conservé un édit de Henri Vlll, ordonnant de tuer toutes les juments de l'Angleterre qui ne seraient pas reconnues propres à une production distinguée.
La persévérance britannique a fini par triompher. En matière chevaline, comme dans toutes celles qui intéressent l'amour-propre et la puissance nationale, l'aristocratie anglaise a prodigué sa richesse et son influence pour aider à atteindre le but proposé. Les lords se sont fait un point d'honneur de monter des haras, de se distinguer par la beauté de leurs attelages et le luxe de leurs écuries. L'exemple de l'aristocratie et l'impulsion du gouvernement aidant, le goût et la passion hippiques n'ont pas tardé à pénétrer dans
u: jocKKY-CLUtf. 399
(ouïes les élusses. Des courses étaient déjà établies des 1440, et des clubs avaient été partout organisés sous le nom de Racing clubs (Clubs de courses), IJuntlng clubs (Clubs de chasses). L'origine du Jackty-Clab, le plus célèbre de toutes ces sociétés chevalines, remonte à 1770; à ce propos nous ferons observer, qu'en prenant la qualification de jot kcy, les nobles membres de ce club éminemment aristocratique n'ont point dérogé, comme on pourrait le croire. Le mot jockey , dans son acception primitive, s'appliquait à l'homme s'occupant du commerce chevalin ; depuis, on l'a appliqué à celui qui monte les chevaux dans les courses. Mais même encore aujourd'hui, de l'autre côté du détroit, le mot jockey n'emporte aucune idée de domesticité. C'est par erreur qu'en France on en a fait le synonyme de groom.
Le Jockey-Club anglais a été fondé spécialement en vue de patronner les courses de INew-Markel. 11 n'a pas cessé de s'intituler Jockey-Club New-Market. Sur ce terrain le Jockey-Club règne en maître, il est roi de l'Hippodrome, empereur du Poteau, protecteur de la Confédération des coureurs, médiateur des paris, etc., etc. Au sein de ses états olympiques, il dicte des lois souveraines à son peuple de jockeys, de grooms, de maquignons et de palefreniers. Dans une espèce de charte des courses en soixante et onze articles, qu'il a octroyée, à la date du lel novembre 1831, sous le titre de Haies and orders ofthe Jockey-Club (Règlements et ordonnances du Jockey-Club), on retrouve diverses formules semblables à celles qu'emploient le pouvoir royal. Ainsi, il est dit que l'obéissance aux dispositions de ladite charte « sera rendue obligatoire par les moyens « qui sont en la puissance du Jockey-Club (enforced by the means « in lus porver); » et cela : « dans toute l'étendue des domaines sou- « mis à sa domination xon any part of the ground in the occupa- « l'ion ofthe Jockey-Club). » Le protocole final est calqué sur celui des lois ordinaires : « les présentes ordonnances seront exécutoires < tant qu'il n'y aura pas été ultérieurement dérogé par des dispo- « sitions contraires. » On voit que les membres de cette hippocratie parlent et agissent comme des monarques absolus. A New- Market leur cravache domine le sceptre de la reine Victoria.
Le Jockey-Club anglais ne se eompose aujourd'hui (voirie llacing calendar de 184 2) que de quatre-vingt-treize membres appartenant presque tous à la plus haute et à la plus illustre aristocratie destrois
LE JOCKEY-r.lJ'Ii.
royaumes. On y compte huit lords-ducs : les ducs de Bedford, de Dorcet, de Crafton, deBeaufort, de Montrose, de Portland , de Bichmond et de Butland. Parmi les noms rappelant des illustrations historiques nous avons encore remarqué ceux de lord Bentinck, des marquis d'Exeter, d'Herford et de Westminster, des comtes d'Albermale, de Chestertield et d'Eglington (le même qui a conquis une célébrité h la don Quichotte par ses tentatives de résurrection des coutumes chevaleresques). Enfin le Jockey-Club de Londres possède; deux hommes d'état, le marquis de Normamby, membre de la dernière administration whig, et lord Stanley qui fait aujourd'hui partie du ministère Peel en qualité de secrétaire au département des Colonies. Cela ne doit point étonner : en Angleterre on fait très bien son chemin politique à cheval.
Le goût équestre est de tous les rangs, de toutes les positions; de graves professeurs des universités, des membres de la haute magistrature se piquent d'être de fringants cavaliers ; les avocats arrivent au palais la cravache à la main ; les lords et les membres des Communes se rendent, en caracolant, sur leurs sièges parlementaires; à l'heure de l'ouverture des séances les parquets de Westminster retentissent du bruit des bottes éperonnées.
L'anglomanie qui s'introduisit en France dans la dernière période du xvuie siècle, s'appliqua d'abord uniquement aux institutions politiques de la Grande-Bretagne. Bientôt elle s'étendit aux modes
i.i: jocHr.Y-r.i.m.
des bords de la Tamise. On vit paraître dans les salons aristocratiques les cheveux sans poudre, les fracs, les bottes à revers et autres atours du jockey. Une fois lancés sur cette pente, nos anglomanes ne pouvaient manquer d'arriver à l'écurie.
lisse bornèrent, dans le principe, à imiter leurs modèles d'outre- Manche par le côté de la passion des attelages. Le duc d'Orléans (Philippe-Égalité) fut le premier qui, en 1784, se montra, dans les rues de Paris, remplissant lui-même l'office de cocher, et cette innovation causa un grand scandale à l'œil-de-bœuf de Versailles. Cependant l'exemple fut suivi par les jeunes seigneurs de la cour., et on put appliquer alors au beau monde ces vers de Brilmniirus :
pour vertu singulière
11 excelle à conduire un char dans la carrière.
L'anglomanie, un moment étouffée sous l'Empire, reparut sous la Restauration, mais toujours circonscrite dans le cercle du goût automédonien. Les jeunes gens à la mode adoptèrent les rarric/des, les bogheys, les whiskys, les tandem anglais, et à l'instar des fashionables de Hyde-Park, ils se faisaient gloire de se montrer d'habiles
et hardis cochers, en Conduisant , debout sur le siège élevé d'une
-102 M. JOCKKY-CM IN;
voiture dont la dangereuse spécialité était suffisamment indiquée par son nom même, on l'appelait une mort subite ou une luette.
C'est à dater de 1830 que l'engouement britannique arriva au dernier degré d'exaltation dans notre société fashionable. L'Angleterre devint pour nos fanatiques anglophiles ce qu'est la Mecque pour les croyants musulmans; leurs regards furent constamment tournés de ce côté. Le suprême bon ton consista à adopter, sans examen, tous les goûts, les usages et jusqu'aux idiot ismes britanniques. Certains jeunes Français trouvèrent très glorieux de se réduire au rôle inerte et passif de ces plaques métalliques du daguerréotype qui reçoivent docilement les empreintes d'un modèle étranger.
En tête des importations d'outre-Manche devait nécessairement figurer celle du sport, le sport qui suffit à occuper la vie toute entière des gentlemen d'outre- Manche, le sport qui est pour eux une source intarissable de jouissances, de bras et de jambes cassés. Et qu'on ne s'étonne pas si nous disons que le sport est capable d'absorber une existence d'homme. Sport est un de ces mots complexes et collectifs qui renferment dans leurs flancs, en apparence exigus, une énorme quantité de significations diverses, à peu près comme le chapeau ou le mouchoir d'où un habile prestidigitateur fait sortir une pluie de fleurs, de duvets, d'omelettes, de canaris, etc. , etc.
Ainsi sport signifie tout à la fois courses de chevaux, — courses au clocher , —courses d'hommes, — chasse à tir on à courre, — tir aux pigeons, — attelages de chevaux, — combats de chiens, de coqs, de rats, de boxeurs, — tours de force nautiques, — paris de toute espèce, et généralement tout ce qui peut fournir l'occasion de déployer de l'adresse, de l'intrépidité et surtout du faste. Le véritable sport, en effet, est presque aussi cher qu'un gouvernement à bon marché
L'établissement d'un Jockey-Club français à l'instar du Jockey- Club anglais était une conséquence naturelle de l'invasion des goûts du sport. C'est en 1833 que fut fondée cette société hippique aujourd'hui si célèbre, et qui mérite, à pins d'un titre, défigurer dans notre galerie des nouveaux tableaux de Paris. Les fondateurs du Jockey-Club français furent MM. Fasquel, major Frazer, chevalier Machiado, de Cambis, Kieussee et lord Henri Seymour. Nous disons Jockty-Club, bien que ce ne soit pas le véritable nom de la
«i: joc.ki,Y-<a,i it. Î03
société; elle s' intitule : Société d'encouragement pour l'amélioration des rares de chevaux en France, par la raison, disant ses détracleurs, qu'elle n'améliore rien du tout- Mais connue La qualification britanniqUe-de Jockey-Club («si généralement usitée, nous continuerons de nous en servir. De même qu'Athènes et Sparie, de même que l'empire romain, de même que toutes les puissances et toutes les grandeurs de ce monde, notre Jockey- Club a en d'Innnbles commencements. C'est dans la mansarde d'une maisonnette située à l'un des coins du parc de Tivoli, chez un Anglais nommé Bryon, que fut placé le berceau de cette nouvelle dynastie de Césars hippiques.
Bientôt l'héritier présomptif du trône, le feu duc d'Orléans, accepta la présidence honoraire de l'association et la jeunesse dorée s'empressa de se faire affilier. Le siège social fut transporté au premier étage de la maison du boulevart des Italiens, qui est située a l'angle de la rue du Hekler. Dès lors, le Jockey-Club commença à occuper les échos du monde élégant ; on l'appela aussi le club des lions.
Trois ans ne s'étaient pas écoulés que déjà la maison de la rue du Helder n'était plus assez vaste, assez splendide pour contenir cette royauté fashionable. Le Jockey-Club vint trôner à l'angle du boulevart Montmartre et de la rue Grange-Batelière, dans la maison où, par parenthèse, loge également le célèbre comique Arnal.
L'illustration et t'influence du Jockey-Club n'ont cessé d'aller en grandissant; il forme réellement un corps privilégié de fait sinon de droit. On ne se doutait sans doute pas qu'un jour le cheval constituerait une nouvelle aristocratie.
Le Jockey-Club tient tout à la fois à la cour, à la banque, à la chambre des députés, à la presse, à tous les boudoirs de la capitale, à la diplomatie, aux bureaux de tous les ministères; il jouit en outre* dans les coulisses de l'Opéra, de droits superbes assez analogues aux anciens droits du seigneur.
Le Jockey-Club est si bien un pouvoir dans l'état , qu'il a un journal à lui, lequel prend le titre de Bulletin Officiel. Or, cette epilbète, on le sait, ne s'applique qu'a ce qui émane d'un gouvernement.
.Nous avons dit que If Jockey-Club anglais n'a admis dans son
101 m: jor.KKY-ouii;.
sein que quatre-vingt-treize membres; le Jockey-Club français est plus élastique et plus accessible : il se compose aujourd'hui d'environ trois cents jeunes gens de vingt -cinq à soixante-huit #ns.
La première condition pour ceux qui aspirent à Mve reçus dans l'illustre société, est d'être présenté par trois membres. En entrant on paie 500 fr. pour la première année; la cotisation ordinaire n'est que de 300 fr. par an. Les admissions se décident par la voie du scrutin; mais, en ce cas, on ne consulte pas la majorité absolue des suffrages. Lors du dépouillement, une boule noire sur six suffit pour motiver le rejet d'un candidat.
Le système des incompatibilités, que l'opposition a vainement tenté d'introduire à la chambre des députés, existe au Jockey-Club. Quiconque est négociant, artiste ou littérateur, se trouve par le fait seul frappé d'exclusion. Il y a pourtant une exception à l'ostracisme commercial en faveur de ceux qui font des affaires à la Bourse, pourvu toutefois qu'ils ne s'en occupent pas à titre spécial et qu'ils ne soient pas chargés d'une patente. Ainsi, les agents de change sont refusés ; mais on admet parfois des courtiers marrons. En général, sauf les cas absolus d'exclusion dont nous venons de parler, on peut dire que le Jockey-Club se règle plutôt sur les considérations personnelles que sur les positions sociales dans le choix de ses membres. Cela est si vrai que, sur deux personnes occupant absolument le même rang dans le monde, l'une sera accueillie, tandis que l'autre se verra repoussée. De hauts et graves fonctionnaires ont ambitionné le titre de membre de cette société ; nous citerons entre autres le premier magistrat de la cité parisienne dont l'admission, pour le dire en passant, a été vivement et longuement discutée. M. de Rambuteau a pu croire un instant qu'il était plus difficile d'entrer au Jockey-Club que d'être nommé préfet de la Seine et pair de Erance.
Le Jockey-Club se distingue par un luxe de bon goût : on y reçoit tous les journaux; il y a des tables de jeux et plusieurs billards. On s'y livre à de joyeuses et piquantes causeries sur tous les sujets à l'ordre du jour. En article formel du règlement défend de parler politique; mais on pense bien que cet article est considéré comme non avenu. Outre que ces sortes de discussions se glissent aujourd'hui partout, une réunion hippique ne saurait y rester étrangère.
M, JO<.kl.Y-(Xl 15. i().')
\j& cheval, en effet, touche par plus de points qu'on ne le pense généralement à la politique. VA d'abord, Napoléon n'a-t-il pas dit : « Pour gouverner, il faut des bottes et des éperons. » (Voir le Mémorial de Sainte-Hélène.)
Depuis l'établissement du gouvernement constitutionnel, le cheval a acquis une certaine importance élective et parlementaire. Qui ne sait que l'envoi d'un régiment de cavalerie dans une localité influe souvent sur les oracles de l'urne au scrutin. De même, aux époques d'élections, nombre de députés ne trouvent rien de mieux, pour se recommander aux suffrages de leurs concitoyens, que de faire envoyer des étalons et des juments poulinières aux haras du département. Les censitaires, dit-on, se laissent assez volontiers convaincre par ces arguments à quatre jambes et par ces raisons à tous crins.
Il est notoire d'ailleurs que le Jockey-Club intervient puissamment dans la politique, du moins en ce qui concerne la partie des nominations aux emplois publics. Une apostille de ce corps hippique est souvent plus influente que celle de la pairie ou de la chambre des députés. La diplomatie est particulièrement de son ressort, depuis surtout qu'il a gagné ses éperons diplomatiques dans l'ambassade de Perse presque exclusivement choisie parmi ses membres. S'il commençait sa carrière à cette époque, M. de Talleyrand tâcherait très probablement de se faire recevoir au Jockey-Club.
La puissance du Jockey-Club n'est pas circonscrite dans les régions de la politique ; elle s'étend encore sur le domaine de la nature. Par exemple, comme nous le disions au commencement de cet article, le cheval arabe avait passé jusqu'à ce jour pour le chef-d'œuvre de l'espèce. C'est de lui que sont issues toutes les belles races qui ont brillé dans d'autres contrées. Beaucoup de voyageurs modernes, et notamment MM. de Chateaubriand et de Lamartine, prétendent avoir vu ces coursiers du désert et retrouvé en eux le feu, la vigueur, l'agilité merveilleuse et la brillante perfection de formes qui leur ont valu, dès les temps les plus reculés, une réputation d'incontestable supériorité. Eh bien ! d'un trait de plume, le Jockey-Club vient de supprimer le cheval arabe. Dans un manifeste, publié en décembre dernier par son journal officiel, il est dit que la race arabe « est une race idéale et introuvable. »
m; JOCRKY-Cl 115
Peufcétre, pendant qu'il est en train, le Jockey-Club se décidera-t-i! à supprimer également l'Arabie.
Le Jockey-Club, fondé spécialement pour l'amélioration des chevaux en France, ne reconnaît, n'estime et n'emploie que des chevaux anglais. Au reste, il se montre franchement anglomane sur beaucoup d'autres points, et même sur celui du langage. La langue du Jockey-Club ressemble beaucoup à l'ancienne langue anglonormande, composée moitié de français et moitié d'anglais. En général , tout ce qui tient à la fashion et au sport est désigné par les noms anglais. Un jeune spoitsman serait presque déshonoré si, voulant parler des certificats qui attestent la filiation d'un cheval, il s'avisait de dire généalogie au lieu de pedigree. Autre exemple : je suppose que vous arriviez au club d'un air désolé, et que vous racontiez qu'il vous est né un poulain ayant les jambes trop longues, tout le monde vous rit au nez. Vous croyez que c'est pour insulter à votre malheur, pas du tout ; c'est parce que vous avez omis de dire que votre poulain est legged.
Sur le terrain du turf (hippodrome), on dira : J'ai envie de parier pour tel cheval, il a des quarters magnifiques (une belle croupe), ou bien : J'ai mauvaise opinion de tel autre , je crois qu'il a des curbes (tares du jarret.)
Si à propos d'une affaire de courses, un membre propose telle ou telle mesure, on lui fermera la bouche par cette formule sacramentelle : « Ce ne serait pas raclng-like (genre de courses anglaises).
LE Jor.M'.Y-ci.iT,.
Parfois, lorsqu'il ne se sert pas tout simplement du mol anglais, le Jockey-Club cherche à anglaise) h langue française; ainsi, de l'expression disquaiified employée pour désigner un cheval frappé d'indignité et exclu de L'hippodrome pour un motif quelconque, il a fait le mot disqualifié dont il se sert fréquemment dans ses règlements de courses.
On anglaise encore la langue française au moyen d'une prononciation britannique; par exemple, la consonnance ou n'existantgjpas dans la prononciation anglaise, nos sportsmen pur-sang ne disent point courses, mais car ses.
Les curses donc sont la grande affaire du Jockey-Club; de même que son illustre modèle d'Angleterre, il règne en autocrate au Champ de Mars et sur la pelouse de Chantilly.
Son opulence lui permet de fournir plusieurs des prix à disputer; le steward (juge de courses) est toujours choisi parmi ses membres.
Le Club jouit en outre dans ces solennités olympiques, du privilège d'occuper une charrette d'honneur.
108 LE JO(.klv\-<:l,l H.
C'est en effet sur un véhicule de ce genre, placé en face du poteau servant à marquer le but de la course, que s'installe l'élite des sommités du sport ; c'est là que réagissent vivement toutes les péripéties de la lutte hippique ; c'est là que s'établissent des paris nombreux et animés. Les planches de la charrette sont transformées en succursale de la Bourse, où la fortune est attachée aux jambes aléatoires d'un cheval.
Aux courses anglaises, les paris ne sont pas circonscrits dans le cercle de la fashion ; tous les assistants prennent plus ou moins de part à ce genre d'agio. Pour le Derby Stakes (grand prix d'Epsom) il y a souvent près de quarante mille livres sterling (un million) d'engagé. Aussi s'est-on efforcé en Angleterre d'assurer par toutes sortes de garanties l'acquittement des paris ; on en a fait un point d'honneur, et il est admis que les dettes de turf sont encore plus sacrées que celles de tout autre jeu. Les noms des gentlemen convaincus de banqueroute olympique, sont, après un délai de trois mois, affichés dans tous les lieux de réunion du sport et cloués ainsi à une espèce de pilori. Leur déshonneur rejaillit même sur leurs chevaux, qui sont déclarés indignes de figurer dans aucun hippodrome.
A chaque course, le steward nomme un trésorier et un greffier spéciaux, chargés de recevoir en consignation l'argent des parieurs et d'enregistrer les paris. En France on est moins formaliste et moins rigoureux sur ce chapitre. JNos sportsmen ont un portefeuille de courses qu'ils appellent boock (toujours de l'anglicisme), et sur lequel ils inscrivent leurs paris. Cette inscription suffit pour constituer un engagement fait double entre les parties. Les sommes engagées sont loin d'ailleurs d'être aussi exorbitantes qu'en Angleterre : elles ne s'élèvent qu'à quelques louis ; c'est la seule monnaie qui ait cours en pareille solennité dans le beau monde chaud. Lu sportsman qui s'aviserait de dire : « Je parie 600 fr. » au lieu de « je parie vinq-cinq louis, » ferait scandale. La toute-puissance du Jockey-Club a obstinément refusé jusqu'à ce jour de s'incliner devant la loi qui rend obligatoire l'emploi de la monnaie décimale.
On prétend même que pour certains jeunes sportsmen plus fastueux que bien rentes, ces louis ne sont qu'une monnaie conventionnelle signifiant tout simplement une vulgaire pièce de vingt sous ou même un simple cigare.
On sait que les chevaux de courses reçoivent tous un nom pa-
M. JOt/kKY-Cl.t T>. 4 OU
ironimique; les profanes ne se doutent pas que le choix décès noms de quadrupède est considéré dans les régions du sport, eonnne à peu près aussi important que le titre d'un ouvrage littéraire ou dramatique. C'est également une affaire de mode ; il y a cinq ou six ans, le bon genre était de donner aux pouliches de courses des noms d'actrices célèbres (usage qui, par parenthèse, scandalisait quelque peu les vieux soutiens de l'antique galanterie française). On lisait sur les programmes du Champ de Mars les noms de Déjazet, de Tagliorii, de Fanny Ebsler, de Jenny Vertprè, etc. Aujourd'hui nos sport smen s'en tiennent presque exclusivement aux baptistaires anglais, et ils donnent de préférence des noms de chevaux célèbres en Angleterre, tels que Plover, lleveller, etc. Ils ont également adopté une autre mode britannique, qui consiste à ne pas nommer du tout et à se servir de désignations telles que celles-ci : Bai-cott by Plenipo, lisez: « Poulain bai, tils de Plénipotentiaire. » — Black Filly, lisez: « jument noire ()). Lors de l'apparition des Mémoires de madame Lafarge, le sport a ri de la singulière idée qu'avait eue I héroïne du Glandier, d'aller chercher un nom à terminaison polonaise pour donner un genre arabe à sa jument favorite, qu'elle appelait Arabska. Pour compléter nos révélations sur les graves futilités de la fashion hippique, nous dirons qu'il est très anglais de donner à un poulain de course un nom qui rappelle par analogie celui de son père ou de sa mère. Exemple : Un tils de Royal (Jack (Chêne royal) s'appelle Oack Stick (Branche de chêne); un autre descendant a reçu le nom de The chip of the old Ulock ( fragment du vieux Tronc) ; — Décoction avait pour mère Salsepareille ; — Paradoxe a eu pour fils Hérésie et Sophisme ; — Lottery (Loterie) s'est vu père, en Angleterre, de Chance (Hazard), et en France de Quine, de Quaiterne, d'Extrait et de Tombola; — Spectre a engendré Méphistophèlès, Revenant, et il était lui-même fils de Fantôme; — Contrebandier a donné le jour à Cabetou; enfin, Péché mortel est fils de Contrition. (In théologien ferait sans doute observer qu'il devrait en être tout le contraire.)
Citons encore une des sérieuses préoccupations qui prennent naissance sur le terrain des courses. On prétend qu'il s'est formé dans le sein du jockey-club trois partis en façon de Guelfes et de Gibelins, au sujet de la manière de donner le signal du départ aux
il) En français l'anonyme se désigne de la façon suivante. N — pçh. bbi\, <•♦■ qui signifie N***, pouliche bai-bruue ; N — p. h., c'est a-dirv N***, poulain bai, <>n . a. 52
1 10 il. .iock i:\-ci. iir,.
coureurs. Voici ce qui divise profondément ces (rois partis : le premier veut qu'on dise, parlez en français; le second, que l'on dise partez en anglais (go on); enfin le troisième, que l'on ne dise rien du tout, ainsi que cela se pratique actuellement en Angleterre, où les jockeys sont chargés de s'entendre entre eux pour partir ensemble.
Fawe courir, c'est-à-dire acheter ou élever des chevaux de course est le nec plus ultra du t^enve sportsman. Mais c'est une gloire excessivement dispendieuse; l'entretien d'un haras particulier absorbe des sommes exorbitantes, et les pur-sang sont cotés à des prix fabuleux. Ajoutez à cela les soins tout spéciaux, le nombreux personnel domestique (exclusivement composé d'Anglais), la nourriture recherchée qu'exigent ces sortes de chevaux; enfin, les frais d'entraînement (i) qui durent souvent pendant deux ans, à six francs par jour. Ce dernier chapitre seul constitue donc une dépense annuelle de 2, 190fr. On voit que l'instruction d'un poulain de course coûte beaucoup plus cher que l'éducation d'un fils.
Le tapis sablé de l'hippodrome n'est pas moins ruineux que le tapis vert des maisons de jeu, et déjà il a vu disparaître un grand nombre d'opulents patrimoines.
Sur trois cents membres du Jockey-Club on n'en compte que neuf qui font courir. Ce sont MM. Fasquel, Achille Fould, Antonv Kotschild, de Beauveau, Lupin, Fr. Sabatier, Pontalba, Perregaux, et lord Henri Seymour. Beaucoup d'autres lauréats du Champ de Mars et de Chantilly, tels que .MM. Eugène Aumont, Marital, Lemaître-Duparc, etc., n'appartiennent pas à l'illustre club. A ce propos nous ferons observer que dans cette société qu'on pourrait croire, d'après son titre, exclusivement composée d'hommes hippiques se trouvent beaucoup de membres tout-à-fait étrangers aux exercices pratiques du cheval. Les sportsmen négatifs dont nous parlons peuvent se ranger en deux classes : 1° ceux qui, sans jamais mettre le pied à létrier, se montrent assidûment aux courses, et glissent de temps en temps dans la conversation le nom d'un pur-sang célèbre; 2" ceux qui cultivent le cheval comme on a dit qu'un nouvel académicien cultivait la littérature, c'est-à-dire dune façon très discrète. Ces amateurs mystérieux et platoniques possèdent de fringants chevaux de selle et de brillants attelages,
(l) Entraîner un cheval, c'est le pousser graduellement jusqu'à ce qu'il parvienne à son dernier degré de vitesse, tout en l'enveloppant de couvertures de laine afin de le dépouiller de toute graisse superflue; et de le réduire à sa plus simple expression musculaire.
Il, JOC.kl'.Y-C.ll 15. i I 1
niais il est impossible de s'en douter; si cô n'es! lorsque leur appartement est à louer, el qu'on peut visiter leurs écuries, ou bien encore en apercevant leur chiffre ou leurs armoiries sur les couvertures de superbes coursiers que des grooms promènent à sept heures du matin. Quant aux maîtres de ces trésors hippiques, ils ne sortent jamais qu'en remise ou en cabriolet de place.
Il est juste cependant de reconnaître que le Jockey-Club compté parmi ses membres une grande partie des illustrations actuelles du sport français, qui sont MM. de Normandie, de Vaublanc, Edgar Nev, prince de la Moskowa, Allouard, lord Seymour, de Curnieu, de Miramont, Perregaux,de Groî, Sabatier, Ernest Leroy, de Tournon, Lecoulteux, Charles Eaffitte, de Eavalette, etc.
Ee Jockey-Club a tenté d'introduire en France tous les usages des gentlemen-riders (1) d'outre-Manche ; mais les mœurs et le caractère national moins prompts à se transformer sous l'influence de l'anglomanie, ont refusé d'accepter la plupart de ces importations britanniques. Ainsi, quoi qu'on en ait fait, les courses n'excitent encore dans les masses qu'un intérêt très médiocre et très borné. On serait même tenté de croire, d'après ce qui s'est passé l'année dernière aux courses d'automne de Chantilly, que cet intérêt, bien loin de s'accroître, va au contraire en s'affaiblissant. Ainsi encore les Steeple- Choses (courses au clocher) ont vainement essayé de se naturaliser de ce côté-ci du détroit. Ee public français n'a pu comprendre le but, l'utilité et le charme de cet exercice de casse-cou, de ces chutes fangeuses ou sanglantes de chevaux et de cavaliers. Après une douzaine de représentations, qui toutes ont fait fiasco, le théâtre de la Croix-de-Borny a été définitivement abandonné.
On sait que le peuple anglais est généralement possédé de la monomanie des paris. Cette passion s'exerce surtout dans le cercle du monde hippique. En dehors de l'agio énorme et continuel auquel donnent lieu les courses publiques, des paris particuliers s'établissent journellement sur des tours de force de vitesse chevaline ou d'habileté équestre. Par exemple, un cheval anglais nommé Tom- Thomb a fait, attelé, quarante lieues anglaises en neuf heures et demie; un M. Osbaldestona gagné des paris considérables en faisant quatre-vingts lieues en neuf heures et quart sur un certain nombre de chevaux disposés en relais. Dans ce genre de paris, comme partout,
(h Expression britannique à peu près synonyme de sporlstnen, et nui signilin gentilshommes cavaliers.
u; .mm:ivi;\-<;li iî.
le caractère britannique se livre souvent à son goût pour les excentricités. Nous nous bornerons à citer, comme échantillon, le jeune marquis de Waterford, qui dernièrement a parié de sauter achevai une barrière de quatre pieds et demi dans sa chambre à coucher.
Nossportsmen ont voulu, eux aussi, se lancer dans les paris excentriques. On a parlé dune partie de billard jouée à cheval dans une des salles du Jockey-Club; mais il y a vingt-cinq ans qu'un écuyer français avait surpassé en ce genre les Anglais eux-mêmes. En 1817, M. Testu de Brizzi paria d'exécuter sur son cheval une -ascension en ballon, L'aréostat tut lancé du plateau de Meudon; la monture et le cavalier sortirent sains et saufs de cette périlleuse entreprise.
Le sport français devait également se faire une loi d'emprunter à son modèle d'Angleterre un de ses plaisirs favoris, nous voulons parler des grandes chasses à courre. Grâce à son opulence, l'aristocratie anglaise peut se livrer à ce divertissement avec tout le luxe et le faste qu'il comporte essentiellement. On compte en Angleterre plus de deux cents magnifiques équipages de chasse. Ajoutons (pie les Nemrods britanniques se font un point d'honneur de ne reculer devant aucun obstacle, de franchir tous les murs, les haies et les fossés qui peuvent se présenter; un bras démis, une côte enfoncée, ne sont pas même une excuse suffisante pour quitter la partie.
<£?. -Ifs
4lp\îï >*
De cette façon le chasseur est souvent plus exposé que le gibier
i.i. jocki.Y-ci.ru,
Les sportsmen français n'ont pas cru devoir, et avee raison, adopter ce système d'inutile bravade, grâce auquel on ne saurait entrer en eliasse sans avoir fait préalablement son testament. Mais sur d'autres points beaucoup plus essentiels, l'imitation anglaise n'a pu être complète. Plusieurs de nos jeunes lions ayant la prétention de courir les chassas, sont obligés, en raison de leurs minces fortunes, de former des espèces de sociétés en participation et en commandite, pour se procurer deux ou trois couples de cbiens d'espèce douteuse, un piqueur apocryphe, voire un cerf de louage, de recourir en un mot à ces expédients économiques dont la mesquinerie ressort encore davantage lorsqu'ils s'appliquent à des choses de luxe.
11 existe cependant aujourd'hui en France quelques équipages de chasse au grand complet et un certain nombre d'habiles et hardis chasseurs. Nous citerons entre autres les princes de Chalais et de Wagram, MM. Shickler, de l'Aigle, de Perthuis, de Mac-Mahon, de Nanteuil, de Lancosme-Brèves, de Coislin, de Plaisance, de Greffeuilh, etc.
Au Jockey-Club et dans le monde du sport, la considération sociale se mesure assez souvent au nombre de chevaux que l'on possède, au luxe et à la réputation des écuries. Aussi nos gentlemen-riders attachent-ils la plus grande importance à n'avoir chez eux (pie des coursiers d'une noblesse authentique et comptant pour le moins
1 f i LE JOCk h Y-CLUB.
sept pu huit quartiers. A cet effet, ils consultent religieusement le slud-book et les pedigrees (le nobiliaire et la généalogie particulière des pur-sang). On compte aujourd'hui beaucoup de d'Hozier chevalins.
Maintenant quelques écuries fashionables , et notamment celles de MM. Hope et Shickler, sont construites avec un luxe asiatique, avec des pavés de marbre, des fontaines jaillissantes, etc. C'est une des parties de la maison qui absorbe le plus l'attention du maître, d'autant mieux que ces écuries aristocratiques ne renferment, comme nous l'avons déjà dit, que des chevaux de race anglaise. Or, ces chevaux exigent les soins les plus attentifs et les plus délicats. Écoutons, sur ce sujet, M. lluzard père :
« Les chevaux de course, ou de la première classe, sont, en Angleterre, un grand objet de luxe et de dépense. .Plusieurs familles très riches ont été ruinées par les paris multipliés et extravagants auxquels ces chevaux donnent lieu dans les courses et par les dépenses excessives que leur entretien occasionne. On croira difficilement, par exemple, qu'on a porté l'excès des soins jusqu'à faire sabler ou grever des pâturages entiers, pour que l'herbe, forcée de se faire un passage à travers le sable et les pierres, fût plus fine, et plus approchant de celle du pays d'où ces chevaux sont originaires ; que le foin qu'on leur donne est trié de manière à n'y laisser que l'herbe la plus délicate, dans la crainte que le foin ordinaire ne leur altère la poitrine; que le grain est également choisi, et que le meilleur, quel qu'en soit le prix, n'est pas trop bon pour eux ; que chacun de ces chevaux a, pour le servir, trois ou quatre palefreniers ((irooms,jocl:P!/s), dont le moindre coûte 5 à 6 guinées (I2V> à L50 fr.) par mois, et qui n'ont d'autres occupations que de les bouchonner, les frotter, les promener, les médicamenter, etc.; qu'on fait tiédir ou chauffer leur boisson l'hiver; qu'on choisit également celle qui doit leur être donnée; et qu'enfin on leur prodigue des soins minutieux et ridicules, inconnus même aux Arabes. »
Ce que nous avons dit jusqu'à ce moment des nombreux soucis et des graves préoccupations du sport, suffirait pour prouver que la vie d'un gentleman-rider n'est pas, ainsi qu'on le suppose assez généralement, une existence toute de loisirs. Que serait-ce si nous parlions des émotions profondes, des discussions aigres et même des animosités auxquelles donnent lieu dans le monde hippique de simples dissidences d'opinions en matière de système d'équitalion ou de race chevaline? Malheur surtout au sportsman conciliant qui, dans de semblables questions, veut faire de l'ecclactisme ! il s'expose à subir (moralement) un supplice analogue à celui d'ilippolvle déchiré par les chevaux.
On prétend que M. le duc de \ ..... a été refuse au Jockey-Club
uniquement parce qu'il était connu, entait d'opinions hippiques, pour préférer les trotteurs..
Notre sujet nous conduit naturellement a dire un mot sur la situation chevaline de la France à l'époque actuelle. Cette question est d une haute importance; car elle intéresse notre indépendance nationale et notre puissance militaire. A ceux qui pourraient douter encore de cette vérité, il nous suffirait de citer ces paroles de Napoléon : Si, après les batailles de Lutzen et de Bautzm, j'avais eu île la cavalerie, j'aurais reconquis l'Europe.
Nous jouissons en ce moment d'une foule d'institutions officielles et quasi-officielles, ayant, dit-on, pour but d'accroître et d'améliorer la production indigène. Nous avons une administration des haras fondée en 1665 par Colbert, supprimée en 1790, rétablie en 1806, et qui, depuis son rétablissement, a dépensé une somme de quatrevingt millions. On a adopté en principe que le pur-sang anglais est le meilleur producteur. Depuis vingt-cinq ans, le gouvernement a multiplié chez nous les courses à l'anglaise, et prodigué l'argent pour les prix olympiques et les primes d'encouragement. Nous avons en outre une foule de comices hippiques et agricoles, puis enfin le Jockey-Club qui se dit, lui aussi, fondé dans un but d'amélioration. Nous ne discuteronss pas théoriquement la question de savoir si ces moyens étaient les meilleurs pour arriver au but proposé ; nous nous bornerons à les juger par les résultats qu'ils ont produits. Or, ces résultats les voici :
Depuis vingt-cinq ans , non seulement l'espèce chevaline en France ne s'est pas améliorée, mais encore plusieurs de nos anciennes races, jadis fort estimées, entre autres celles du Limousin et de l'Auvergne se sont ou abâtardies ou ont complètement disparu. Notre production indigène est de plus en plus pauvre; on ne compte actuellement en France qu'environ 2,500,000 chevaux, c'est-à-dire à peu près sept chevaux pour cent vingt -cinq habitants ; tandis qu'en Autriche , par exemple , la proportion est de neuf chevaux par cinquante habitants. Pour les remontes de notre cavalerie force nous est de nous adresser à l'étranger, dont nous sommes ainsi dépendants et tributaires. De 1823 à 1 8 io une somme de 87,000,000 a été dépensée hors du territoire en exportations de ce genre. Nos régiments, ceux de troupes légères surtout, son! déplorablemenl montés. Le maréchal Gouvion-Saint-
1 16 le jockey-ci, ib.
Cyr a écrit : « La cavalerie doit être considérée comme les yeux et les jambes d'une armée; » d'après €ela, il faudrait conclure que nous avons actuellement une armée borgne et boiteuse.
Encore une fois ces tristes résultats ont eu lieu depuis qu'on s'est mis de tous côtés à protéger officiellement et officieusement la production indigène. A cette heure, l'empire ottoman meurt d'un excès de protection; fasse le ciel que les chevaux français n'éprouvent pas le même sort.
Albert Cler.