‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 49 sur 51 · I.OHKTTI S · texte numérisé non relu

I.OHKTTI S

Je ce dernier guide expose souvent la Lorette à faire des fautes d'orthographe dans son propre nom. Un de mes amis a reçu le lendemain d'une rencontre au bal de l'Opéra, une lettre émanée d'un domino qui l'avait intrigué la veille avec un esprit remarquable. — Cette lettre était signée Sophie ; — seulement il n'y avait pas dans le nom baptismal qui servait de seing à l'épître, une seule des lettres qui auraient du le composer.

En l'absence de l'almanacli renseignateur, la jolie et spirituelle auteur de l'épître avait signé Çaufy.

Nous avotis parlé de la Lorette élégante, de la Lorette dans le bonheur, de la Lorette chez elle enfin ; mais il y a Lorette et Lorette comme il a fagot et fagot.

Non seulement la Lorette n'est pas toujours fortunée; mais même la Lorette la plus fortunée a des hauts et des bas : ■ — examinons-la dans les variations de sa fortune.

La Lorette a ses marchands attitrés, ses fournisseurs spéciaux , ses ouvriers excentriques.

Ce sont eux qui lui confectionnent ses chapeaux à la lionne, si relevés par derrière, si inclinés par devant, qui laissent voir le chignon, et desquels s'échappe ce joli nœud de rubans qui flotte coquettement derrière son dos.

Ce sont eux qui lui fournissent ses crispins de velours ou de satin, qui tombent si carrément jusqu'aux genoux, et qui sont si coquettement garnis de franges.

Enfin ce sont eux qui lui livrent les manchons qui imitent si admirablement l'hermine, la martre et le renard bleu, qu'il faul l'œil d'une femme jalouse pour reconnaître la contrefaçon.

Mais il vient de ces moments terribles où le crédit s'épuise : — une baisse dans les Arthurs amène une suspension dans la confiance; il arrive alors parfois que la marchande de mode , la couturière et le fourreur refusent à la fois, les uns les chapeaux, les autres les crispins, les autres les manchons.

Alors il reste une ressource à la Lorette.

Cette ressource, c'est le coiffeur.

Le coiffeur est le banquier de la Lorette.

Le coiffeur fournit à la Lorette des chapeaux, des crispins et des manchons à crédit.

Il est vrai qu'il les lui fait payer le double de ce que les lui font a. 45

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payer les fournisseurs ordinaires, qui les lui font paver déjà le double de ee qu'ils valent.

Quant à l'argent dont elle a besoin pour les dépenses de poche, il le lui prête sur gages.

Rien de mieux coiffé que les Lorettes qui doivent 1,000 écus à leur coiffeur, si ce n'est les Lorettes qui lui doivent 4,000 francs.

On le comprend : l'honnête industriel travaille comme pour lui, et tient à rentrer le plus tôt possible dans ses fonds.

Il y a deux ou trois coiffeurs dans le quartier de Notre-Dame de Lorette : dans dix ans ils se retireront chacun avec 50,000 fr. de rentes.

Aussi, en général, les dames, qui se servent des mêmes artistes, savent-elles tous les petits secrets les unes des autres.

Un de mes amis, placé à une avant-scène de droite, avait remarqué de l'autre côté de la salle, c'est-à-dire à une avant-scène de gauche, une Lorette qui paraissait avoir d'admirables cheveux.

— Quelle est cette dame, demanda mon ami , en se baissant à l'oreille d'une autre Lorette, qui était dans la même loge que lui et qui l'honorait de ses bontés.

— Ce sont de fausses touffes, répondit celle-ci avec un laconisme tout lacédémonien.

11 est évident que ces deux dames avaient le même coiffeur.

Mais l'existence de la Lorette n'est pas tout entière dans son manchon , dans son crispin et dans son chapeau : elle a des besoins plus matériels; elle a des nécessités moins poétiques.

Jl faut qu'elle mange.

Dieu qui donne la pâture aux petits des oiseaux, ne donne rien du tout à la Lorette.

Or, nous le répétons, il faut que la Lorette mange , c'est un besoin de son organisation. La Lorette en général mange même beaucoup;— la Lorette, disons plus, est essentiellement gourmande.

Quand la Lorette est dans le bonheur, il n'y a rien d'assez bon , d'assez lin, d'assez cher pour elle ; d'ailleurs, en général, ce sont les Arthurs qui vérifient l'addition.

Mais quand la Lorette est à la baisse, elle a les vertus de ses revers, c'est-à-dire que la Lorette se restreint à un point qui ne lui laisse pour comparaison de sobriété que l'estimable animal qu'un de nos grands poètes a surnommé le navire du désert.

LORETTES. 3 ï

D'abord la Lurette se restreint à la table d'hôte.

Il y a, rue de Breda, chez mademoiselle Estelle, une table d'hôte consacrée exclusivement aux Lorettes.

On paie 3 francs.

On y prend un petit verre au choix, avant le dîner; et l'on y joue au loto après.

Quand la Lorette ne peut plus même payer la table d'hôte, la Lorette se restreint au pâté de viande.

11 y a, dans la rueLaffitte, un pâtissier qui t'ait sa fortune en vendant des pâtés de vingt sous aux Lorettes qui n'ont pas trouvé à dîner.

Enfin, quand la Lorette n'a pas même vingt sous pour acheter son pâté, ce qui arrive quelquefois, elle envoie la femme de chambre chercher, comme pour elle, quatre œufs chez sa fruitière.

11 est rare que cette ressource lui manque, et cependant elle lui manque quelquefois.

Alors la Lorette en vient aux expédients ni plus ni moins qu'un étudiant à qui son père a coupé les vivres.

Voici ce qui est arrivé dernièrement à un restauraieur de la rue de Breda :

Deux Lorettes, descendues de la maison dorée à la table d'hôte, de la table d'hôte au petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte, e! du petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte aux quatre œufs de la fruitière, éprouvaient le besoin d'un dîner plus succulent.

Elles se présentent chez le restaurateur, et font une carte, montant à 22 francs.

— Vous savez, dit le restaurateur, que je ne livre qu'au comptanl.

— C'est bien, dirent les Lorettes, faites monler cela rue Navarin, n. 12, et l'on paiera au garçon.

Les deux Lorettes sortent majestueusement, et le restaurateur fait descendre la carte au chef.

Une demi-heure après, le garçon se présente, dépose les plats sur la table et demande son dû.

— Et l'omelette au rhum? dit une des Lorettes.

— Ah oui! et l'omelette au rhum? dit l'autre.

— Comment l'omelette au rhum? dit le garçon. Sans doute, l'omelette au rhum. Savez-vous lire?

— Non.

LORETTKS.

— Eh bien, voyez; il y a là omelette au rhum pour deux.

— Ah! dit le garçon, le chef l'aura oubliée.

— Allez la chercher alors; il y aura vingt sous pour la peint!. Le garçon, pour aller plus vite, laisse le dîner, descend les escaliers quatre à quatre, et rentre tout essoufflé chez son maître.

— Et l'omelette au rhum? dit -il.

— Et les 22 francs? répond le maître.

Elles vont me les donner, quand je leur reporterai l'omelette au rhum.

— Misérable! s'écrie le restaurateur.

Et il s'élance lui-même à la recherche de son dîner.

Mais comme l'île Julia, de volcanique mémoire, le dîner avait déjà disparu.

Le restaurateur chassa le garçon et assigna les Lorettes chez le juge de paix.

Sur dix causes qui se présentent devant le magistat irréprochable chargé, comme l'indique son nom, de maintenir la paix dans lr quartier Breda , il y en a toujours huit où les Lorettes sont défenderesses.

Mais il faut le dire, à la louange de M. Lerat de Magnitol, tout en

LORKTTES. 3;

louant dune main Terme, et surtout égale, la balance de la justice, il assure les droits des créanciers, sans trop grever l'existence des débitrices. En général, la Lorette est condamnée à rembourser cinq francs par mois , ce qui , comme on le voit, lui donne de grandes facilités, mais cependant, vu le nombre des remboursements, ne laisse pas que de grever sa pauvre petite existence.

Ce fut sans doute à ce chiffre que furent condamnées les deux jolies gourmandes dont nous avons raconté l'histoire.

Le nom de la Lorette est déjà répandu en province, quoique l'individu y soit encore inconnu : espérons que, grâce aux bateaux à vapeur, aux chemins de fer, à la civilisation toujours grandissante, la province jouira bientôt des mêmes avantages que la capitale.

Or, un provincial, arrivé de la veille et qui avait fort entendu parler dans son endroit de ce petit animal nommé Lorette, demanda pour premier service à l'un de ses amis de le mettre en rapport avec l'espèce.

La chose était d'autant plus facile, que l'ami était un Arthur.

L'Arthur lui répondit que la chose était parfaitement faisable, et qu'il le conduirait le lendemain à la table d'hôte de la rue de Breda.

Mais le nouveau venu était si pressé qu'il insista pour jouir de ce bonheur le jour même.

Malheureusement l'Arthur dînait en ville ce jour-là, dîner de grands parents, dîner auquel il lui était parfaitement impossible de ne pas assister.

Mais comme il était un des habitués les plus assidus de la table d'hôte de la rue de Breda, il remplaça la présentation verbale par une recommandation écrite : il donna à son ami une lettre pour mademoiselle Estelle, priant mademoiselle Estelle de regarder son recommandé comme un autre lui-même.

Mademoiselle Estelle plaça l'ami de son ami près de la plus jolie habituée de son établissement.

L'ami regarda fort sa voisine pendant la première partie du dîner, s'occupa beaucoup d'elle pendant la seconde, enfin, pendant la troisième, passa à la galanterie la plus extrême, racontant comment, a son avis, l'établissement de mademoiselle Estelle était une des plus charmantes choses qu'il eût vue depuis son arrivée, quoiqu'il eut vu le Musée le cabinet d'Histoire naturelle et le Palais des singés.

Cependant au milieu de toutes ces merveilles du passé sacrifiées aux merveilles du présent, la jolie voisine du provincial remarqua que la chose qui l'avait le plus impressionné étaient les espiègleries et les gentillesses de la gent simiane.

— Monsieur aime donc les singes? demanda la Lorette.

— Je les adore, répondit le provincial ; c'est le seul animal auquel la civilisation laisse un peu d'inattendu.

— Oh! comme cela tombe, s'écria la Lorette ; j'ai justement à cette heure mis mon singe en loterie, et puisque monsieur parai! attacher quelque prix à la possession d'un animal de cette race...

— Eh! celui-là surtout, mademoiselle, aurait un double prix pour moi, puisqu'il vous aurait appartenu.

— En ce cas, monsieur, j'espère que vous voudrez bien me prendre quelques billets.

— -Certainement, répondit le provincial, avec le plus grand plaisir; veuillez me dire à quel prix sont ces billets, el —

— Oh ! monsieur, si vous connaissiez l'animal dont il est question, vous verriez que c'est pour rien. C'est un singe de l'espèce de ceux que M. de Buffon appelle Bonnet-Chinois, c'est-à-dire de l'espèce la plus intelligente ; puis , outre ses dons naturels, il a des qualités acquises : il monte la garde comme un chasseur de la banlieue , fait des armes comme un élève de Grisier, joue du triangle, balaie la maison, reconnaît le plus amoureux de la société , et joue aux dominos.

— Vraiment, s'écria le provincial.

— L'année passée j'en ai refusé 500 francs à l'homme aux caniches.

— Et qui vous force donc à vous défaire d'un animal si intéressant?

— Ah voilà, il brise toutes mes chinoiseries ; vous comprenez : cet animal, on ne peut pas lui faire comprendre le prix de ces choses-là ; mais pour quelqu'un qui n'a pas de magots chez soi, c'est un trésor.

— Eh bien, mademoiselle, dit le provincial, je serais enchanté de devenir possesseur de ce trésor, et si vous voulez me dire à quel prix sont vos billets...

— Oh ! monsieur, pour rien, à vingt francs ; il m'en reste encore cinq, et je puis vous les offrir.

— Me sera-t-il permis, répondit le provincial en baissant la voix, d'aller m'informer si j'ai gagné?

LOKETTES. 359

— Comment donc, monsieur, je serais heureuse de vous recevoir.

— A quelle heure ?

— Mais toujours, surtout de midi à cinq heures ; je suis fort sédentaire.

— Et vous demeurez, mademoiselle?...

— Rue Bourdaloue, n° 7, au quatrième au dessus de l'entresol.

— S'il n'était pas trop indiscret de vous demander votre nom ?

— Caroline ; vous demanderez Caroline, cela suffira.

— Mademoiselle, voici vos cinq louis.

— Monsieur, voici vos cinq numéros.

Muni de l'adresse de la Lorette et de la permission de se présenter chez elle, notre provincial ne jugea pas à propos de pousser le premier jour la chose plus loin, et rentra à son hôtel fort satisfait de sa journée.

Le lendemain il courut chez son ami.

— Mon cher Victor, lui dit-il (pour son ami, Victor avait continué de s'appeler Victor), mon cher ami, lui dit-il, je te remercie bien réellement; tu m'as procuré hier un dîner fort agréable, sans compter la chance que je te dois de devenir propriétaire d'un animal que j'ai toujours désiré de posséder.

— Et de quel animal ?

— D'un singe.

— Comment ! d'un singe ?

— Oui; tu sais que j'ai un faible pour les singes.

— Et tu en as acheté un ?

— Non pas tout-à-fait ; je n'ai pas encore le bonheur de l'avoir en ma possession, mais il y en avait un magnifique en loterie et j'ai pris cinq billets.

— A combien?

— A un louis le billet, à mademoiselle Caroline.

— Caroline, qui demeure?

— Rue Bourdaloue, n° 7.

— Tiens, je ne lui connaissais pas de singe.

— Et un singe un peu soigné.

— Es-tu sûr que ce n'est pas son amant qu'elle a mis en loterie?

— Allons donc!

— Au fait, c'est possible, murmura Victor.

— Sans compter qu'elle m'a donné son adresse, et qu'elle m'a permis d'aller m'informer, en personne, si j'avais gagné.

— Eh bien va, mon ami, va; elle est gentille, et si tu ne gagnes pas le singe, eh bien, mon ami, elle a mille moyens de te dédommager. C'est une fort bonne iïlle.

— J'irai, mon ami, j'irai.

Et notre provincial rentra chez lui enchanté.

À quatre heures il se présenta chez mademoiselle Caroline.

Mademoiselle Caroline était chez elle.

— Ah, mon Dieu! lui dit-elle, vous venez pour voir votre singe. Je dis votre singe, parce que les numéros que vous avez pris sont excellents, et qu'il ne peut manquer d'être à vous. Mais vous jouez de malheur : il est allé jouer avec un singe de ses amis qui demeure rue de Breda, et pour lequel il a une extrême affection. Je vous conseille, quand vous l'aurez, de l'y envoyer de temps en temps, pour qu'il s'en déshabitue petit à petit ; c'est un animal fort attaché, et qui, si on le privait de ses habitudes, pourrait tomber dans la mélancolie.

Le visiteur fut enchanté d'apprendre que son futur singe, outre les dons de l'esprit et les merveilles de l'éducation qu'il lui connaissait déjà, avait encore les qualités du cœur; mais il assura mademoiselle Caroline que ce n'était pas pour le singe mais bien pour elle qu'il était venu.

Mademoiselle Caroline reçut ce compliment comme il méritai I d'être reçu : elle fut charmante ; mais quand sonna la demie :

— Pardon, monsieur, dit-elle, mais je dois dîner aujourd'hui avec le duc de C***, et il faut, avec votre permission, que je fasse quelque toilette.

Notre provincial avait la bouche ouverte pour dire à mademoiselle Caroline qu'elle pouvait faire sa toilette devant lui, et que cela ne le gênerait aucunement, mais il craignit de paraître trop à son aise pendant une première visite ; il se leva donc, prit son chapeau, et demanda la permission de revenir.

— Comment donc, s'écria mademoiselle Caroline, quand vous voudrez.

— Alors demain, mademoiselle.

— Demain, monsieur.

LORKTTKS. 361

Mademoiselle Caroline lit une charmante petite révérence, et le visiteur se retira.

Le même jour il dînait avec son ami.

— Eh bien? lui demanda celui-ci, en l'apercevant.

— Quoi?

— As-tu été faire une visite à Caroline.

— Oui.

— Et as-tu vu ton singe?

— Non : il était allé jouer avec un singe de ses amis, qui demeure rue de Breda.

Victor sourit imperceptiblement, et la conversation en resta là.

Le lendemain, notre provincial se présenta de nouveau chez mademoiselle Caroline, qui le reçut avec le même air charmant.

La conversation roula sur les spectacles, sur les Champs-Elysées et sur Franconi.

— A propos, dit le visiteur, et votre singe?

— Ah! vous pouvez dire notre singe.

— Eh bien, oui; notre singe s'est-il amusé hier?

— Si fort amusé, qu'il est tout souffrant aujourd'hui, et que la bonne vient de le conduire chez son médecin. Vous ne l'avez pas rencontré sur l'escalier?

— Non.

— Oh, c'est étonnant!...

— Mais l'indisposition n'a rien de sérieux?

— Je l'espère.

La conversation passa à un autre sujet. Quatre heures et demie sonnèrent.

— Pardon, monsieur, dit mademoiselle Caroline, mais je dîne aujourd'hui avec M. le comte de B***, et il faut que je m'habille.

Le provincial lâcha le mot qu'il n'avait pas osé dire la veille. Mais mademoiselle Caroline prit un de ces airs de grande dame qu'elle savait si bien prendre, pinça ses lèvres de son sourire le plus dédaigneux, et fit une révérence si miraculeusement aristocratique, que le visiteur ne répondit que par un profond salut, et se retira.

Le lendemain il se présenta de nouveau*; mademoiselle Caroline n'était pas visible.

Il revint le lendemain sans être plus heureux.

Le surlendemain, idem.

.'i()2 LURETTES.

— Mon cher ami, dit-il au portier en descendant, je ne puis pas voir mademoiselle Caroline, c'est très bien; elle est maîtresse d'ou*vrir ou de fermer sa porte, je n'en disconviens pas; mais je voudrais savoir si la loterie est tirée.

— Vous savez bien, monsieur, qu'il n'y a plus de loterie, dit le portier en haussant ses lunettes sur son front, et en regardant le questionneur en homme qui se prémunit d'avance contre une mystification.

— Comment, il n'y a plus de loterie?

— Non, que même je nourrissais un ambe, et ma pauvre défunte un terne, et que ce gueux de gouvernement a fermé la loterie comme nos numéros allaient sortir.

— Mon ami, je ne parle pas de la loterie royale, je parle de la loterie de mademoiselle Caroline.

— Mademoiselle Caroline a une loterie? demanda le portier.

— Et sans doute qu'elle a une loterie.

— Quelle loterie?

— Une loterie où l'on gagne son singe.

— Mademoiselle Caroline a un singe?

— Pardieu, un singe charmant, un singe qui monte la garde, qui fait des armes, qui bat du triangle, qui reconnaît le plus amoureux de la société et qui joue aux dominos.

— Monsieur se trompe certainement : je ne connais pas de singe à mademoiselle Caroline , à moins que monsieur ne veuille parler d'un petit peintre qui vient la voir quelquefois, et qui a une grande barbe.

— Mais non, mon ami, je vous parle d'un singe, d'un bonnet chinois.

— Ah ï qui est dans la musique de la garde nationale; c'est le locataire du second, alors.

■ — Je vous parle d'un singe, d'un animal que mademoiselle Caroline a mis en loterie, parce qu'il cassait toutes ses chinoiseries.

— Je ne connais aucun singe à mademoiselle Caroline.

— Elle en a cependant un, et la preuve, c'est que voilà les cinq billets de loterie que je lui ai pris, et que j'ai pardieu bien payés 100 fr.

Le portier prit les cinq billets, sur chacun desquels il y avait :

LORETTËS. 363

Bon pour un singe âgé de quatre ans, répondant au nom de Jacques. 11 les tourna et les retourna, puis il les rendit au provincial .

— Eh bien? demanda celui-ci.

— ■ Eh bien ! monsieur; il est possible que mademoiselle Caroline ait un singe ; mais ce que je sais, c'est que, quant à moi, je n'ai pas l'honneur de le connaître.

Notre provincial se retira et courut chez son ami.

— Mon cher, lui dit-il, je crois que je suis volé.

— Comment cela, volé?

— A l'endroit de mon singe.

— Ma foi, mon cher, veux-tu que je te l'avoue; j'en ai peur.

— Ah! s'il en est ainsi, que mademoiselle Caroline y prenne garde !

— ■ Mon cher ami, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas taire de bruit.

— Laisse donc, laisse donc; on se moquerait un peu trop de moi, par exemple.

— «On s'en moquera bien davantage, si tu cries. — ■ Et, si je veux crier, moi.

— Crie ; je ne t'en empêche pas ; mais rappelle-toi ce que je te dis : tu en seras le mauvais marchand.

- — -Je sais ce que j'ai à faire.

— Fais, mon ami, fais.

Notre provincial se présenta une dernière fois, rue Bourdaloue, n. 7. Mademoiselle Caroline était toujours invisible.

Il eut l'idée de retourner dîner chez mademoiselle Estelle, où il fut fort bien reçu par la maîtresse de la maison ; mais où il lui sembla que sa présence était accueillie par un malin sourire et par quelques coups d'œil significatifs qu'échangèrent entre elles les jolies convives.

Une jolie Lorette se pencha à l'oreille de mademoiselle Estelle, et lui demanda quel était ce monsieur dont la société saluait la présence par une expression d'hilarité si prononcée.

— C'est le jeune homme au singe, répondit mademoiselle Estelle, en ménageant si mal l'intonation de sa voix, que le convive le plus intéressé à ne pas entendre cette réponse n'en perdit pas un moi.

Ee provincial se leva furieux. H n'y avait pas de doute, il avait été joué.

364 LORETTKS.

Un Parisien, un homme du monde, un homme d'esprit, s'en serait tiré par un joli mot. Noire provincial n'était rien de tout cela : il résolut de faire une scène à mademoiselle Caroline.

11 alla s'embusquer au coin de l'église Notre-Dame de Lorette, et attendit que mademoiselle Caroline sortît seule.

]1 attendit ainsi trois jours ; ce qui l'exaspéra au plus haut degré ; de sorte que, lorsque mademoiselle Caroline sortit, le quatrième, il était parfaitement hors de lui.

Ce qui lit qu'il ne mesura ni ses paroles ni ses gestes ; de sorte qu'il y eut à la fois injures et voies de fait.

— 31ademoiselle^Caroline assigna le coupable devant le tribunal compétent.

Le provincial fut condamné à trois mois de prison et à 500 ïv. de dommages et intérêts.

Ce qui lit, avec les cinq louis de ses billets, 000 fr. de recette à mademoiselle Caroline.

Et tout cela pour un singe qu'elle n'avait jamais eu.

Revenons au fournisseur.

Si le fournisseur est dur, inexorable, avare, intraitable, juif, arabe envers la Lorette dans la peine, il devient, il est juste de le dire, pliant comme le roseau, souple comme l'osier, rampant comme le lézard envers la Lorette heureuse. A peine voit-il poindre à l'horizon de la rue Laffitte les crispins de velours, la pèlerine d'hermine, et le Bibi excentrique, dans leur fraîcheur primitive, qu'il devine qu'il s'est fait un changement dans la position de sa cliente. Aussitôt il reparaît sur le carré, la ligure souriante, sonne aussi modestement qu'il sonnait fort , et en échange du châle de mérinos, qu'il a souvent insolemment arraché de dessus ses épaules, il vient humblement lui offrir le cachemire de l'Inde. Alors la Lorette triomphe, elle pardonne, oublie et paie pour achever de rétablir son crédit.

Telle est la vie de la Lorette pendant neuf mois de l'année.

Puis il arrive un moment où, comme les chevreuils au mois de mai, la Lorette devient folle,

Ce changement se manifeste en général chez elle , au commencement du mois de décembre de chaque année. On devine qu'il est, pour la Lorette, question de l'approche du carnaval.

En effet, l'époque du carnaval, c'est le règne de la Lorette. Tous

LOHKTTKS.

les calculs de l'année tendent, pour la Lorette, à se procurer un carnaval insensé, fiévreux, vitriolique. — La Lorette regrette le carnaval passé pendant cinq mois, elle attend le carnaval cà venir pendant cinq autres mois; puis, pendant deux mois, elle n'attend plus rien, ne regrette plus rien, elle ne s'occupe que du présent : il n'y a pas eu de passé, il n'y aura pas d'avenir.

Détailler la vie de la Lorette pendant ces deux mois de cataclysme universel, serait chose parfaitement impossible : il n'y a plus de jour, il n'y a plus de nuit, la division ordinaire du temps a cessé d'exister; le sommeil est retranché de l'existence : on boit, on mange, on danse, voilà tout. On court du bal de l'Opéra au bal de l'Opéra-Comique, on bondit du bal de l'Opéra-Comique au bal des Variétés , on saute du bal des Variétés au bal Saint-Georges ; on descend du cabriolet à gros numéro pour monter dans le cabriolet de régie, on passe du cabriolet de régie au cabriolet milord, on s'élance du cabriolet milord dans le wurch, du wurch dans la calèche, de la calèche dans le tandems, du tandems dans le tilbury,

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du tilbury dans le briska. Toute locomotive est bonne, seulement plus elle est rapide, plus elle est appréciée; on voudrait appliquer la vapeur à la chaise sur laquelle de temps en temps on s'assied ; on regrette le tapis magique des Mille et une Nuits, le manteau voyageur du Diable boiteux, le cheval infernal de Faust et le balai fantastique des sorcières de Macbeth; on avalerait de l'air inflammable si l'on était sûr de partir comme un ballon. 11 n'y a, dans ce mouvement universel, que le iiacre patriarchal, qui ait conservé le droit d'aller encore de temps en temps à l'heure et au pas.

Pourquoi la Lorette, qui ne respecte rien, a-t-elle respecté cette allure? C'est un des mystères gynésiaques de cette époque de folie.

Un mathématicien, que le mouvement perpétuel avait frappé comme nous, a calculé, en procédant du connu à l'inconnu, que la moyenne des danses et galops que pouvait danser une Lorette pendant ces deux mois de carnaval, devait se monter à 1222; ce qui, sur 1440 heures dont se composent ces deux mois, présente, en supposant que chaque galop ou contredanse dure une demiheure, un total de 611 heures employées, comme le dit Gavarni, à désobliger le gouvernement.

Maintenant, comment un petit corps si souple, si coquet, si fragile en apparence, peut-il supporter une fatigue de 611 heures sur 1440, sans compter les fatigues qui précèdent les bals et surtout celles qui les suivent?

Voilà ce qu'aucun mathématicien ne peut résoudre.

Le bal de la Mi-Carême passé, la Lorette se calme et rentre peu à peu dans le cercle de sa vie ordinaire.

La Lorette s'occupe peu de politique : en général elle ne connaît du gouvernement que les sergents de ville qui veillent aux portes de l'Opéra. Et la Lorette est si gentille, si gracieuse, si peu offensive, que le sergent de ville prend sur lui de lui passer bien des petits mouvements , bien des gestes coquets , bien des paroles décolletées qui ne sont point dans l'ordonnance.

Seulement la Lorette a un thermomètre qui lui indique le mouvement gouvernemental. Ce thermomètre, c'est la maison de M. Thiers, située place Fontaine Saint-Georges : quand M. Thiers est au ministère, la maison est déserte, les fenêtres éteintes, et un gros chien jaune gronde et aboie de l'autre côté de la grille. La Lorette connaît parfaitement ce chien qu'elle caresse à travers les

barreaux, de son côté le chien connaît parfaitement les Lorettes.

Mais quand la maison se repeuple , quand les fenêtres s'enlïamment, quand le chien jaune disparaît, la Lorette secoue la tête et dit :

Allons, allons, il paraît que notre voisin aura encore fait quelque farce à Louis-Félippe, et que Louis-Félippe l'a renvoyé.

Là se borne l'oraison funèbre de M. Thiers.

Maintenant que nous avons saisi la Lorette à sa naissance, que nous l'avons suivie dans son éducation, examinée dans ses mœurs, comprise dans ses peines, dans ses plaisirs et dans ses opinions, nous voudrions pouvoir clore cet article en disant ce que devient la Lorette dans sa vieillesse; mais c'est là un de ces secrets qu'un avenir assez éloigné nous révélera seul. La Lorette compte dix ans d'existence et trois ans de baptême. La Lorette est née d'hier. La Lorette est de l'âge des roses, de l'âge des papillons, de l'âge des hirondelles. La Lorette est jeune, vive, pimpante. La Lorette a encore la moitié de son printemps, tout son été et tout son automne à parcourir, à vivre, à épuiser, avant d'arriver à son hiver. Ne songeons donc pas pour elle à un hiver auquel elle ne songe pas elle-même. N'assombrissons pas son bel horizon doré, et remettons son sort aux mains du Temps, ce rude et inflexible créancier, qui viendra au jour lui réclamer sa dette, et contre lequel M. Lerat de Magnitot ne pourra plus lui accorder de délais.

En attendant elle use de sa divise :

« Facile à prendre, impossible à garder. »

€a Courtisane (»t«rt«i«).

Tout au contraire de la lorette, qui date d'hier, la courtisane remonte à la plus haute antiquité.

L'Inde, cette aïeule des nations, avait ses courtisanes qui, loin comme les nôtres d'être dévouées à l'ignominie, sont presque toujours désignées, dans les anciens auteurs, sous le nom de servantes des dieux. Ces courtisanes étaient presque toutes des danseuses, qui, au contraire des autres femmes indoues, qui vivaient dans la plus profonde ignorance, apprenaient à lire, à écrire, à chanter et a jouer de plusieurs instruments ; aussi étaient-elles de toutes les fêtes civiles et religieuses, ce qui les mettait en grand honneur parmi le peuple et fort à la mode parmi les seigneurs. On retrouve encore aujourd'hui quelque chose de ces courtisanes chez les bayadères.

L'Egypte, cette fille mystérieuse de l'Inde, eut aussi ses courtisanes; mais nous avons peu de détails sur elles. Une pyramide a cependant consacré le souvenir de la plus fameuse de ses prostituées; mais la montagne de granit qui recouvre ses ossements ne nous a rien raconté de positif sur la vie de celle qui l'éleva. Est-ce la fille du roi Chéops? est-ce la femme du Pharaon Amasis? J'aime mieux, pour mon compte, que ce soit la femme du Pharaon; la fable est plus gracieuse.

In jour, Hhodope, la plus belle courtisane de Thèbes, se baignait dans le Nil, sur les rives duquel elle avait déposé ses vêterrients. *. i7

Un aigle passe, s'abat sur sa pantoufle, l'enlève dans ses serres, et, en passant au dessus de Memphis, la laisse tomber aux pieds du Pharaon Arnasis, qui rendait la justice au peuple assemblé. Le Pharaon adorait les petits pieds, et la pantoufle était si mignonne, qu'il remit à huitaine la cause commencée, et fit, ta l'instant même, publier partout son royaume que la propriétaire de la miraculeuse pantoufle eût à se faire connaître. Le bruit de cette publication parvint jusqu'à Rhodope, qui, ayant reconnu sa pantoufle au signalement que le crieur en avait donné , partit pour Memphis , et se présenta devant le Pharaon un pied chaussé et l'autre nu. Si la pantoufle seule avait tourné la tête d' Arnasis, ce fut bien autre chose quand il vit le pied; mais soit caprice, soit calcul, Rhodope, qui avait si souvent fait le bonheur des sujets, refusa de faire celui du souverain, si ce souverain ne la prenait point pour femme. Arnasis, qui était amoureux, en passa par tout ce que voulut Rhodope, et la courtisane, devenue reine, consacra la fortune qu'elle avait acquise en exerçant son premier métier à élever une pyramide. Cette pyramide, dont chaque pierre est le prix d'une caresse, a sept cents pieds de largeur sur trois cent cinquante de haut.

Qui se serait douté que le conte de Cendrillon remontait à l'histoire du Pharaon Arnasis.

Passons de l'Egypte à la Grèce, et de Thèbes et Memphis à Athènes et Corinthe : là les documents ne nous manqueront point.

La Grèce était et devait être le pays des courtisanes. Sa religion, qui n'était que la matière poétisée, était une religion toute de volupté : le plaisir était non seulement un besoin de l'organisation des grecs, c'était encore un des mobiles de leurs grandes actions, un des éléments de leurs meilleures lois.

Ce fut Solon qui, pour combattre un crime par un vice, établit à Athènes les courtisanes.

!1 y avait à Abidos un temple à Vénus facile ; Cottina, prêtresse de l'Amour, avait une statue à Sparte.

Un grand nombre de comédies antiques portaient pour titre des noms de courtisanes; il y avait la Corianno de Phérécrate, l'Antée de Philenéus, la Thaletta de Dioclès, la Clepsydre d'Eubule, la Nérée de Timoclès et la Thaïs de Méandre.

Thémistocle, Timothée, Demade, Aristophon et Rion étaient des lils de courtisanes.

Périclès répudia sa femme légitime pour épouser Aspasie, la belle courtisane de Mégare.

Alcibiade, à son retour d'Olympie, exposa un tableau où il était représenté assis sur les genoux de la courtisane iSéméa.

Mais, sous ce rapport, la ville par excellence c'était Corinthe; Corinthe qui, craignant que les courtisanes ne lui manquassent, faisait acheter des jeunes filles dans toutes les îles de l'archipel et jusqu'en Sicile, pour les prostituer lorsqu'elles auraient atteint l'âge de quatorze ans; Corinthe qui se vantait que Vénus, sortant de la mer, avait adressé son premier salut à sa citadelle.

Mais aussi les courtisanes étaient reconnaissantes de si grands honneurs : celles de Corinthe demandèrent à Vénus le salut de leur patrie; celles d'Athènes suivirent Périclès au siège de Samos.

Les Grecs divisaient leurs courtisanes en quatre classes; nous irons de la plus basse à la plus élevée.

La première classe était celle des autétrides, ou joueuses de flûte. Celles-là, c'étaient les bayadères de l'Inde, les aimées d'Egypte, les gitanes de Russie : on les appelait à la fin des repas; on les invitait aux fêtes. La courtisane Lamie, à laquelle Athènes et Thèbes élevèrent chacune un temple sous le nom de Vénus Lamia, avait été d'abord une joueuse de flûte.

272 COIK'I ISANI s.

La deuxième classe était celle des familières : c'étaient les femmes auxquelles un homme s'attachait pour un temps plus ou moins long. Elles correspondaient à nos femmes entretenues. C'étaient des femmes entretenues, qu'Iïerpillis, cette maîtresse d'Aristote dont il eut un fils nommé Nicomaque; que cette Gnatène, qui avait placé dans son vestibule le code de ses lois en trois cent vingt vers ; que cette Abrotone, qui fut la mère de Thémistocle, et que cette blanche Mnesarète, à qui sa pâleur fit donner le nom de Phryné.

La troisième classe était celle des favorites, c'est-à-dire des maîtresses de rois, de princes, de généraux ou d'hommes célèbres. Milto, Thaïs, Démo et Damasandre étaient les duchesses d'Étampes, les Diane de Poitiers, les Montespan et les Dubarry du temps.

La quatrième classe était celle des philosophes, telles étaient Sapho, Aspasie, Leontium : nous n'avons d'équivalent à opposer à ces trois femmes célèbres, que Ninon de l'Enclos.

11 y avait encore les dictèriades, ainsi appelées de dicterion, mot. synonyme de lupanar; seulement celles-là, ce n'étaient point, à proprement parler, des courtisanes, mais des filles publiques.

Disons quelques mots de ces dernières, peut-être est-il curieux, à mille cinq cents ans de distance, d'établir un parallèle entre la fille publique de Paris et la fille publique d'Athènes ; puis nous reviendrons aux autres, qui font spécialement le sujet de ce chapitre.

La plus grande partie des dictèriades étaient esclaves ; elles appartenaient à des maîtres ou à des maîtresses, qui trafiquaient de leur beauté, et auxquels, en échange de la nourriture et du logement que ceux-ci leur donnaient, elles rendaient la rétribution qu'elles avaient reçue : le seul espoir de ces malheureuses était que, par caprice, quelque homme riche les affranchît et les élevât au rang de familières ; il en fut ainsi de Phila, que l'orateur Hypéripe acheta quatre talents, et à laquelle il confia le soin de sa maison d'Eleusis.

Les dictèriades étaient soumises à des lois de police , à peu près pareilles à celles qui régissent nos filles à carte et nos filles à numéros; elles devaient être vêtues d'une gaze assez claire pour que leurs robes ne cachassent point leurs formes ; elles devaient porter leurs noms écrits sur leur front, ou tout ou moins au dessus de leurs portes; enfin, un voile devait pendre devant leur seuil,

chargé d'attributs qui indiquaient la profession exercée par celles qui soulevaient le voile.

À partir de sept heures du soir, elles se promenaient dans les avenues du Céramique ; car il y avait deux Céramiques à Athènes, l'un destiné à la mémoire des guerriers, l'autre au commerce des courtisanes, et sous les arcades du Long-Portique qui donnait sur le Pyrée.

Dans le jour, plus heureuses que nos prostituées, les dictériades pouvaient demeurer à leurs fenêtres; elles tenaient alors une branche de myrte qu'elles agitaient entre leurs doigts, ou dont elles se caressaient les lèvres, action qui avait le double avantage de maintenir leurs lèvres roses et de montrer l'émail de leurs dents.

Quant aux lois sanitaires, elles n'existaient pas-, les Grecs ayant le bonheur de ne point connaître l'Amérique.

Maintenant voulez-vous jeter avec moi un coup d'œil sur ces grandes et belles courtisanes qui ont eu tant d'intïuence sur l'art, sur la politique et sur la civilisation des Grecs, la reine de toutes les civilisations?

Suivons la progression que nous avons indiquée, et prenons dans chacune des quatre catégories susdites, ce qu'elles produisirent de plus célèbre.

2tutetriue$

LAiVIlA.

Nous avons dit que Lamia était une joueuse de flûte ; quelques mots sur Lamia.

Elle était fille de Cléonor d'Athènes; enlevée à sa première profession par Ptolémée, roi d'Egypte, elle devint sa maîtresse. Lorsque ce roi fut vaincu par Démétrius Poliorcète, elle tomba au pouvoir du vainqueur, et quoique âgée de près de quarante ans, elle devint sa favorite.

Lamia était habituée aux largesses royales, l'or fondait entre ses mains; son royal amant écrasait les villes de contributions pour

satisfaire à ses caprices: on la surnommait l'Elepole, du nom d'une machine de guerre destinée à ruiner les places.

Ses repas étaient si splendides, qu'un historien, Lincéede Samos, ne dédaigna point de nous en transmettre le menu.

Les peuples, écrasés de contributions, disaient que Démétrius était possédé par une lamie.

Lamie, comme on le sait, veut dire larve, fantôme ou démon.

Lamia mourut lorsque Démétrius Poliorcète était au comble de ses prospérités; aussi, comme nous l'avons dit, Athènes et Thèbes élevèrent-elles un temple à Vénus Lamia.

Cherchez dans Diogène Laërte, une lettre d'elle à Démétrius; c'est un chef-d'œuvre d'amour et de rouerie.

ifamiliéres.

ARROTONK, HERPILLIS, GNATENE, IMIRYiNÉ.

Les plus célèbres parmi celles-ci, furent Abrotone, Herpillis, Gnatène et Phryné.

Abrotone était née en Thrace ; tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle fut la mère de Thémistocle : son fils l'illustra.

Aussi, soit reconnaissance, soit inclination, Thémistocle faisait-il sa société des courtisanes les plus célèbres de l'époque. Un jour, il parut sur un char au milieu de quatre courtisanes : Scyone, Lamie, Satira et Nannion ; les trois premières appartenaient à la classe des familières, la quatrième, qu'on nommait Y Avant-scène, attendu que les beautés visibles étaient chez elle un prospectus fort trompeur des beautés cachées, était joueuse de flûte.

Herpillis fut, comme nous l'avous dit, la maîtresse d'Aristote; il en eut un tils nommé Nicomaque, et le testament du précepteur d'Alexandre, rapporté par Diogène Laërte, prouve le cas que le philosophe faisait de la courtisane à laquelle il laissait un talent d'argent, trois esclaves, et la facilité d'habiter, si elle voulait demeurer à Callis, le logement qui était contigu au jardin; et, si elle

courtisanes. 375

préférait Stagira, la maison même qu'avaient habitée ses pères. En outre, les exéeuteurs testamentaires étaient chargés de taire meubler celui des deux endroits qu'elle préférerait, et si elle se mariait, par hasard, de veiller a ce qu'elle n'épousât pas un homme au dessous de la condition du testateur, ce qui rendait l'établissement d'IIerpillis assez difficile; aussi llerpillis, en apparence du moins, resta-t-elle fidèle à Aristote.

Gnatène, dont on ignore la naissance et la mort, mais dont il reste quelques mots spirituels, est la Sophie Arnoult de son époque.

C'était elle qui avait placé dans son antichambre ce code d'amour dont nous avons parlé.

Elle soupait chez Dexithée, son amie ; on apporta sur la table un très beau poisson dont Dexithée lit aussitôt emporter la meilleure partie.

— Ç^ue fais-tu donc? dit Gnatène.

— Je fais porter ce poisson chez ma mère, répondit Dexilhée.

— Alors, dit Gnatène, allons souper chez ta mère.

Une autre fois, c'était à elle de traiter à son tour; le poète Dvpile était un de ses convives, il savourait une coupe d'eau glacée.

— Par quel procédé, dit-il, as-tu donc un puits qui donne de l'eau si merveilleusement froide?

— J'y jette les prologues de tes pièces, répondit Gnatène.

Le mot était plus brutal que spirituel ; mais, grâce à lui, nous savons au moins qu'il y avait un auteur dramatique nommé Dypile.

Phryné, la courtisane pâle, était de Thespie; comme Lamia, elle ruina une partie des amants qui la possédèrent ; aussi outre ses deux noms de Mnesarète et de Phryné, les uns l'appelaient-ils encore la Cribleuse et les autres Carybde.

Phryné amassa d'immenses trésors. Alexandre venait de détruire Thèbes ; Phrvné proposa de la rebâtir à ses frais, pourvu qu'une pierre des murailles portât cette inscription :

Thèbes fut abattue par Alexandre

et

relevée par phryné.

La condition parut trop dure aux Thébains, et l'offre de lacourlisane fut refusée.

376 COl'RTISANKS.

Phryné affectait des apparences pudibondes : sa tunique montait jusqu'au cou et n'était point tendue sur les côtés; mais un jour, comme tout le peuple, célébrant les fêtes d'Eleusis, était rassemblé sur le rivage, elle s'avança jusqu'au bord de la mer, commença par dénouer ses beaux cheveux, qui descendaient jusqu'à ses genoux, puis laissant tomber l'un après l'autre jusqu'à son dernier vêtement elle s'avança lentement dans les flots, à cet endroit même où la tradition disait que Vénus avait abordé le jour de sa naissance; cette scène valut deux chefs-d'œuvre à la Grèce : Apelles et Praxitèle étaient là. Apelles fit sa Vénus sortant des ondes, Praxitèle sa Vénus de Gnide.

Praxitèle devint amoureux de son modèle.

— Prenez-moi pour amant, dit-il à Phryné, et je vous donne ma plus belle statue.

— Quelle est votre plus belle statue? demanda Phryné.

— Oh! ceci, c'est mon secret, répondit Praxitèle.

Trois jours après, Praxitèle était chez Phryné ; un de ses esclaves entre tout effaré :

— Maître! dit-il, maître! accourez vite; le feu est à l'atelier.

— Sauvez la statue de l'Amour! s'écrie le statuaire.

— G'est bien, dit Phryné en donnant sa bourse à l'esclave, tu as joué ton rôle à merveille, et je te remercie; Praxitèle, je choisis la statue de l'Amour.

Praxitèle s'exécuta de bonne, grâce, et le lendemain le chefd'œuvre du sculpteur était chez la courtisane, qui en fit don à Thespie, sa ville natale.

Corinthe fut moins fière que Thèbes : elle dut à Phryné une partie de ses plus beaux édifices.

Un crime, entraînant la peine capitale, amena Phryné devant le tribunal des héliastes. Qu'avait fait la belle Thespienne? Les uns disent qu'elle était accusée de ruiner et de corrompre les Grecs, les autres disent qu'elle avait profané les mystères d'Eleusis. L'orateur Hyperides, son amant, la défendait ; mais toute son éloquence allait échouer devant la rigueur du tribunal, les juges ouvraient la bouche pour prononcer la sentence de mort ; Hyperides arrache d'une main le voile de Phryné, et de l'autre sa tunique : son visage et son sein apparaissent à la fois aux yeux des juges, et Phryné est absoute à l'unanimité.

corn usa m. s. 37?

Ce ne fut pas le tout : une l'ois Phryné absoute, on lui vola une statue d'or; une fois la statue fondue, on la plaça dans le temple de Delphes, entre les images de deux rois : l'un de ces deux rois était Àrchidamas, roi de Lacédémone, l'autre était Philippe, fils d'Amynthas,

On écrivit sur la base, qui était de marbre penthétique :

Phryné dk Thespik,

FILLE d'EpFCLÊS.

Laïs était aussi une familière. Lais, à qui la Vénus noire de Corinthe (Melanis) était apparue les mains pleines d'or, de perles et de diamants, comme pour lui dire que la fortune l'attendait dans cette ville.

Elle raconta son rêve; mais personne ne put l'expliquer. Laïs était Sicilienne, née à Hiccare, près d'Agrigente. Quelle probabilité que Laïs allât jamais à Corinthe?

Nicias se chargea d'accomplir la prédiction. Après avoir pris Agrigente, il prit Hiccare, réduisit tout le peuple en esclavage, emmena Laïs dans le Péloponèse, et la vendit à je ne sais quelle vieille femme qui en fit sa servante.

Un jour elle allait puiser de l'eau au bord d'une fontaine; Apelles, qui faisait une orgie avec quelques uns de ses amis, la vit passer, gracieuse et flexible, portant avec un geste plein de grâce une amphore sur son épaule.

Il sortit, prit la jeune esclave par la main et l'emmena dans la salle du festin.

— Qu'est-ce que cela, s'écrièrent les convives, une jeune fille timide, modeste, rougissante; tu es fou, Apelles: c'était une courtisane qu'il fallait nous amener.

— C'est bien, laissez-moi faire, dit Apelles; je la formerai, et je vous promets qu'elle ira loin.

Cette fois le peintre était prophèje.

En effet, trois ans après, Laïs était la rivale de Phryné ellemême.

Lorsqu'elle allait au temple de Vénus, le peuple la suivait en disant que c'était la déesse elle-même qui était descendue sur la terre.

-'«5 78 corii'i isanks.

C'était l'époque de la division des écoles, et des disputes entre les sectes cynique, péripatétitienne, stoïque, épicurienne : les chefs de chacune de ces époques se réunissaient dans le boudoir de Laïs. On vantait un jour devant elle l'austérité des philosophes : — Je ne sais pas, dit-elle, si les philosophes sont plus austères que les autres hommes ; mais ce que je sais, c'est qu'ils sont aussi souvent à ma porte que les autres Athéniens.

Mais Athènes la molle, reine de l'Ionie, n'était pas encore assez voluptueuse pour Laïs ; ce fut Corinthe qu'elle choisit : ce fut dans cette ville qu'elle mit un tel prix à ses faveurs, que l'antiquité nous a gardé le proverbe auquel elle a donné naissance : Ne va pas à Corinthe qui veut.

Veut-on savoir quel était ce prix qui effraya Démosthènes? c'était quatre mille francs de notre monnaie.

— Je n'achète pas si cher un repentir, dit l'illustre orateur en se retirant.

Cela prouve que du temps de Laïs, comme du nôtre, les avocats n'étaient pas généreux. Quatre mille francs, c'est ce que donne le fils d'un agent de change à une fille de l'Opéra.

Mais hâtons-nous de le dire à la louange de Laïs; si elle faisait payer cher aux uns, elle donnait gratis aux autres. La belle Hiccarienne usait du droit que se sont arrogé les jolies femmes, d'avoir des caprices ; malheureusement l'histoire qui nous a consacré son avarice à l'endroit de Démosthènes, a consacré sa libéralité en faveur de Diogène le cynique; et si Laïs n'entra point dans le tonneau de Diogène, Diogène entra du moins dans le boudoir de Laïs.

Cette condescendance encouragea le sculpteur Micon qui, à soixante-dix ans, était amoureux de la belle sicilienne. 11 se présenta chez elle, mais Laïs réconduisit en le raillant sur son étrange prétention. Micon attibue sa mésaventure à ses cheveux et à sa barbe blanche, teint sa barbe et ses cheveux en noir, et se présente le lendemain chez Laïs.

— Mon ami, lui dit la courtisane en lui tournant le dos, vous êtes fou devenir solliciter une pareille chose.

- Et pourquoi cela? demande Micon.

— Parce que je l'ai déjà refusée hier à votre père.

Mais au milieu de cette foule d'adorateurs, un seul homme reste insensible; c'est le philosophe Xénocrate. Lu soit, dans un souper,

Aristippe et Diogène raillaient Lais sur le pou de pouvoir de ses charmes,

— Je parie triompher de sa froideur, dit Laïs.

Diogène et Aristippe, ses amants, tiennent tous deux le pan.

Laïs se lève de table, et s'en va toute courante et tout échevelée pousser la porte du philosophe ; elle pénètre dans les appartements, criant qu'elle est poursuivie par des assassins, parvient jusqu'à la chambre de Xénocrate, l'aperçoit dans son lit et va se réfugier dans sa ruelle.

Xénocrate devine l'intention de Laïs, sourit et se retourne de l'autre côté.

Tout ce que le regard a de promesses, tout ce que la parole a d'enivrement, tout ce que le sourire a de provocations fut mis en œuvre par la séduisante Circée ; mais sourires, paroles, regards, tout fut inutile; la voluptueuse sirène, insinuante ou emportée, nymphe ou bacchante, ou serpent, ou lionne, épuisa ses enchantements, sans obtenir de Xénocrate le moindre retour, et pourtant deux heures s'écoulèrent, pendant lesquelles elle resta enlacée à ses bras, côte à côte, et dans le même lit que lui.

Au bout de deux heures biogène et Arislippe entrèrent.

— ■ Paie, Lais, dirent-ils, tu as perdu.

— Vous vous trompez, dit la courtisane : Je ne vous dois rien, j'avais parié animer un homme et non pas une statue.

Comment mourut Lais? Les auteurs anciens ne s'accordent point là-dessus : les uns la font mourir vieille et misérable, après avoir dédié son miroir à Vénus, ce miroir qui lui était devenu inutile, car elle ne voulait plus s'y voir telle qu'elle était, et elle ne pouvait plus s'y voir telle qu'elle avait été.

Les autres la font mourir jeune, et par un excès de plaisir.

D'autres prétendent enfin qu'emmenée en Thessalie par un amant pour lequel elle quitta Corinthe, elle fut assassinée dans un temple de Vénus par des femmes jalouses de sa beauté.

Tout cela prouve seulement qu'il y eut plusieurs Lais comme H y eut plusieurs Hercules et plusieurs Orphées.

£tworitt$.

THAÏS, P1LHI0NICE, BACCHIS, M1TTO.

Thaïs était Athénienne ; elle suivit Alexandre dans son expédition des Indes : ce fut elle qui, à la suite d'une orgie, excita le vainqueur de Darius à brûler Persépolis.

A la mort d'Alexandre, elle tomba en partage à un de ses généraux. Ce général était Ptolémée. Ptolémée hérita de l'Egypte. 11 aimait Thaïs et l'épousa. Thaïs se trouva donc reine. « Ptolémée en eut trois enfants, deux fds, Leontiscus et Lagus, et une fille nommée Irène, qui épousa Solon, le fortuné roi de Chypre.

Pilhionice était l'esclave de Bacchis, esclave elle-même de Synope, et joueuse de flûte. Synope était née à Égine, transporta d'Egine à Athènes le Dicta-ion, à la tète duquel elle était. Ce fut chez cette Synope qu'Harpalus vit Bacchis, en devint amoureux et l'acheta.

Cherchez dans Posidonius et dans Théopompe * et vous verrez toutes les folies que lit pour elle, tant qu'il vécut, son riche et généreux amant, et lorsqu'elle mourut, il employa deux cents talents à lui faire bâtir un monument.

( oriiiisAMis. 381

Ce monument était sur le chemin d'Athènes à Eleusis, et situé juste à L'endroit d'où l'on pouvait découvrir les temples et la citadelle.

Mitto naquit en Phocide : sa mère mourut le jour même de la naissance de son entant.

La jeune Mitto restée orpheline et pauvre, fut élevée par charité ; mais à peine l'enfant put-elle se connaître qu'elle comprit qu'elle était belle, et la beauté, en Grèce surtout, était une fortune.

Un accident manqua flétrir cette beauté. Elle avait neuf ans à peine lorsqu'une tumeur se déclare au menton et s'étend bientôt à une partie de la joue : pauvre et ne pouvant payer les soins d'un médecin, Mitto reste alors sans secours : le mal fait des progrès; Mitto voit sa beauté menacée. Sa beauté, c'était sa seule espérance, son seul avenir. Pourquoi vivre si elle n'est plus belle? Mitto se décide à se laisser mourir de faim.

Pendant deux jours et une nuit la courageuse enfant essaie d'accomplir le projet qu'elle a résolu, lorsque tout à coup, au moment où étendue sur son lit, ses yeux se ferment de lassitude et de besoin, Vénus, sous la protection de laquelle tout enfant elle s'est mise, descend à son chevet et lui montre au pied de son autel des roses desséchées dont elle lui enseigne la propriété. Mitto se lève, court au temple de la déesse, ramasse les roses flétries qu'elle trouve au pied de sa statue, les applique sur son menton et sur sa joue; trois jours après la tumeur avait disparu, et Mitto était restée la plus belle des jeunes filles de la Phocide.

Ce fut cette même Mitto qui, protégée par Vénus sans doute, devint la favorite de Cyrus; après la mort de Cyrus, la maîtresse d'Artaxerce, et après la mort d'Artaxerce, prêtresse du soleil à Ecbatane.

|JI)Uu$upl)e$.

Leontium. — ■ sai>ho. ■ — ■ aspasie.

On ne sait presque rien de Leontium, si ce n'est qu'elle fut la maîtresse d'Épicure. Tue lettre de cette courtisane indique qu'Épicure était déjà vieux lorsqu'il devint amoureux d'elle, et que sa jalousie était insupportable à la belle philosophe.

Tout le monde connaît Sapho la Lesbienne, mascuta Sapho,

•i<S2 COURTISAN KS.

connue dit Horace. Les anciens appelaient la lièvre d'amour fièvre saphique. C'est de cette lièvre que le jeune Antiochus était atteint lorsqu'il fut guéri par Erasistrate.

Sapho a composé neuf livres de poésies lyriques; puis encore des élégies, des iambes, des épithalames et des monodies.

Deux pièces seulement sont parvenues jusqu'à nous, l'une conservée par Longin, l'autre par Denys d'IIalicarnasse. Ce sont deux odes : Boileau a traduit l'une d'elle. Tout le monde sait par cœur cette traduction qui, même en passant par la plume de l'auteur de l'art poétique, a conservé une partie de sa fureur amoureuse.

Cette ode est adressée à une femme.

Sapho était la dixième muse de l'antiquité, et on lui rendit des honneurs royaux et presque divins. Exilée de Mitilène pour avoir pris parti avec le poète Alcée contre le tyran Pittacus, les Mitiléniens gravèrent son image sur leur monnaie.

Après son départ de la Sicile où elle était restée pendant son bannissement, les Siciliens lui élevèrent une statue.

Malgré ses instincts tout masculins, Sapho avait épousé un riche habitant de l'île d'Andros. L'histoire a conservé son nom : il s'appelait Cercala. Ce dut être un mari bien heureux.

L'histoire aussi a conservé le nom de ses maîtresses les plus aimées : c'étaient Andromède, Mégare, Cyrne, Mnaïs, Pyrrhine, Gongile, Anagore, Cydno, Eumia, Athis, Anactorie et Thélésille.

Malheureusement, comme le dirent les poètes, l'amour outragé devait se venger un jour ou l'autre.

L'amour poussa Phaon vers Lesbos.

Phaon était un beau pêcheur. Un jour qu'il s'apprêtait à passer de l'une à l'autre de ces charmantes îles de l'archipel qui s'élèvent au dessus des flots de la mer Ionienne comme des corbeilles de roses, une jeune fille voilée vint lui demander le passage. Phaon la fait asseoir, guide la barque, et aborde heureusement au but qu'il s'était promis. Alors la jeune fille se dévoile, Phaon ébloui tombe à genoux. La belle passagère était Vénus elle-même.

Alors, comme toute peine mérite salaire, Vénus donna à Phaon un vase rempli d'une essence divine. Cette essence avait la propriété de faire aimer celui qui s'en était servi une fois seulement.

Le beau Phaon se frotta d'essence, et pour faire l'essai de son pouvoir descendit à Lesbos.

Vénus était la déesse la plus puissante de l'antiquité. Les Lesbiennes aimèrent Phaon.

Et parmi les Lesbiennes, Sapho l'aima plus que tout autre. On sait la mort de la pauvre muse, mort qui rachète sa vie. Sapho est la Madeleine grecque.

Maintenant deux mots sur Àspasie, et nous aurons accompli le cercle des grandes courtisanes antiques.

Aspasie naquit à Milet, patrie des fables et des courtisanes. Son père la voyant si belle, l'histoire ne dit pas à quelle secte philosophique le père d'Aspasie appartenait, son père la voyant si belle, comprit que les dieux n'avaient pas formé une telle merveille pour le bonheur d'un homme, mais pour les plaisirs de l'humanité. Aspasie reçut en conséquence une éducation en harmonie avec la mission qu'elle devait accomplir.

Athènes, a cette époque, était le foyer de l'intelligence universelle. C'était l'époque de la gloire militaire et artistique d'Athènes. Aspasie vint à Athènes, et y ouvrit une école qui rendit bientôt déserte celle du vieux Socrate.

C'était une école d'amour ; les plus belles tilles de la Grèce y recevaient des leçons sur l'art d'aimer et de se faire aimer.

Périclès et Alcibiade devinrent les auditeurs les plus assidus de ces cours merveilleux.

Périclès était le chef de la république ; Périclès était amoureux d'Aspasie.

Vers ce temps, deux jeunes Mégariens enlevèrent de force deux courtisanes attachées à la belle Milésienne. Aspasie exigea que Périclès réclamât de Mégare les deux courtisanes enlevées, et comme Mégare ne voulut pas les rendre, Athènes fit la guerre à Mégare.

Périclès était devenu fou d'Aspasie ; il ne pouvait plus quitter sa maîtresse. 11 fallut faire la guerre à Samos. Aspasie et ses courtisanes s'embarquèrent avec Périclès, et allèrent faire avec lui le siège de Samos.

Un seul désir restait à Aspasie, c'était d'épouser Périclès; mais Périclès était marié. Périclès répudia sa femme, et épousa Aspasie.

Tout ceci iaisajt beaucoup rire la Grèce. Les sages attaquaient Pérjelès, les comédiens raillaient Périclès, les journaux du temps disaient pis que pendre de Périclès. Mais tout en attaquant sa cou-

AHi COURTISA!* KS.

duite privée, ils perdaient de vue sa conduite publique. Tout doucement Périclès s'emparait de la république, comme Aspasie s'était emparée de Périclès.

Périclès mourut.

Aspasie qui avait su devenir la femme de Périclès, ne sut pas être sa veuve. Elle épousa un gros marchand de bestiaux, un Lisiclès, je crois, espèce de Turcaret qui s'était enrichi dans les guerres de Mégare et de Samos, en fournissant les vivres de l'expédition.

Et cependant telle était le crédit d' Aspasie, qu'elle éleva son nouvel époux jusqu'à une des plus hautes magistratures de la république.

Enfin, pour ajouter un dernier rayon à la gloire de la maîtresse d'Alcibiade, de la veuve de Périclès et de l'épouse de Lisiclès, Cyrus le jeune, voulant donner à sa maîtresse Mitto un nom qui rappelât toutes les perfections, changea son nom de Mitto en celui d' Aspasie.

Voilà ce qu'étaient les courtisanes chez les Grecs. Mêlées à la religion, à l'art, à la politique, elles font parler les dieux, elles inspirent Phidias et Praxitèle, elles conseillent Périclès.

D'où vient que cette influence se perd chez les Romains ?

Un court parallèle entre les deux peuples donnera l'explication de cette différence dans la position sociale des courtisanes à Athènes et à Rome. Bien entendu que nous nommons ces deux villes, l'une comme le centre de la civilisation grecque, l'autre comme le centre de la civilisation italienne.

Les Grecs, ces types les plus beaux de la plus belle race, c'està-dire de la race caucasique, aimaient le beau par dessus toute chose, doués qu'ils étaient par la nature, d'une organisation fine, élégante, supérieure, essentiellement apte à percevoir toutes les nuances de la beauté.

Aussi les Grecs avaient-ils en quelque sorte établi la beauté sur des règles mathématiques.

Voyez leur Jupiter Olympien, leur Junon, leur Vénus, c'étaient des types arrêtés, convenus, calculés entre les statuaires et les peintres. Vous reconnaissez leurs dieux à la première vue, impossible de confondre Apollon avec Racchus, ou Castor avec Mercure.

coi in isxM s. 38*)

C'est qu'ils avaient en quelque sorte établi une échelle de beauté qui montait de la terre au ciel, et redescendait du ciel à la terre.

Ainsi Télèphe était le type de l'enfant; Ganymède, le type de l'adolescent; Paris, le type de l'homme; Castor et Pollux, les types du demi-dieu; Mercure, le type du dieu inférieur; Apollon, le type du dieu supérieur; Jupiter, le type du grand dieu.

Puis après être monté au ciel par les hommes et les dieux, cette échelle redescendait vers la terre par les déesses et les femmes.

Vénus était l'anneau qui scellait une des extrémités de cette chaîne au ciel. Hélène était l'anneau qui scellait l'autre extrémité de cette chaîne à la terre.

L'intervalle était rempli par Iris la messagère ; par ÎSérée, la reine des flots bleus; par Calypso, la nymphe des forêts.

Il ne faut donc pas s'étonner de la toute puissance de la beauté (liez un pareil peuple.

Mais les Romains étaient bien loin de ressembler aux Grecs ; ils leur avaient pris, il est vrai, leur littérature, leurs lois, leur civilisation , mais ils n'avaient pu prendre le génie grec enchaîné avec Prométhée au sommet du mont Othrys. Les Romains, peuple de laboureurs, peuple grossier, sans imagination , n'ont jamais eu un véritable amour de l'art. Un beau matin le caprice du beau leur prit, il est vrai, mais alors comme ils commençaient à être riches, ils trouvèrent qu'il était bien plus simple d'envoyer chercher le beau à Athènes, à Corinthe et à Delphes, et de l'acheter tout fait, que de l'inventer eux-mêmes.

11 en fut de même des courtisanes. Quand les Romains, pour se mettre à la mode grecque, voulurent eux aussi avoir des courtisanes, ils en firent acheter. Aussi les Romains, maîtres en débauche, étaient-ils fort ignorants en voluptés.

Cherchons quelque grande courtisane romaine à opposer aux dix courtisanes grecques dont nous avons esquissé l'histoire ; nous n'en trouverons pas.

Cynthie, Délie, Lesbie, Corinne, étaient des courtisanes, il est vrai; mais que savons-nous d'elles : leurs noms, consacrés par les plaintes de Properce, de Tibulle, de Catulle et d'Ovide. A quels grands événements se sont-elles mêlées, on l'ignore. 11 y avait aussi une Lveisca; mais que sait-on d'elle, que Messaline prenait son nom et sa perruque blonde pour courir les lupanars et les corps-de-garde.

Non, la vraie courtisane chez les Romains, c'est la tille des cm-

38(i COl'ItTISAINKS.

pereurs, c'est la mère des empereurs, c'est la femme des empereurs.

Là vraie courtisane, c'est Livie, qui, couchée au pied de la statue de Priape, se faisait heurter elle et son amant par les porteurs de la litière d'Auguste. La vraie courtisane, c'est Messaline, qui rapportait jusque sur l'oreiller de Claude l'odeur des lieux infâmes qu'elle venait de hanter. La vraie courtisane, c'est Agrippine, mil, prévoyant sa mort parricide, fit, au dire de Suétone, de si étranges et si publiques tentatives pour devenir la maîtresse de son fils.

GOUKT18ANKS.

Puis aux meurtres de Caligula, aux folies de Néron, aux débauches d'Elagabale succédèrent bientôt les ascétiques commencements d'une ère nouvelle. Le Christ, armé du fouet, avait chassé les vendeurs du temple; les apôtres, armés de sa parole, chassaient la débauche de la société.

Pendant plusieurs siècles la courtisane s'est réfugiée en Orient, où on la perd presque de vue, à Carthage, à Alexandrie, à Byzance; puis, chose bizarre, elle reparaît au moyen-âge; où cela? à la cour des papes. Voyez l'histoire d'Olympia.

Est-ce une courtisane que cette blonde Lucrèce qui, maîtresse de ses deux frères, complice de la mort de son troisième mari, s'en va toute sanglante présider la cour de Ferrare, et distribuer les couronnes de la poésie et les sourires de l'amour à l'Arioste et à Bembo.

Au reste, regardez du côté de l'orient, c'est de là <|w la courti-

^ <S 8 <:<>[ in is am.s.

s;me va revenir avec les arts et la science. Chassés de Constant inople par Mahomet 11, Florence se proclama l'Athènes moderne : Laurent de Médicis est le Platon de cette nouvelle académie; les peintures grecques reparaissent le long des murailles, dont elles chassent les peintures chrétiennes. Bianca Capello fuit nuitamment de Venise avec son amant Bonaventuri, et monte sur le trône de Toscane avec le fils de Cosme-le-Grand.

À la suite des idées grecques, la courtisane est rentrée dans la société chrétienne.

François Ier, le roi très chrétien, passe sa vie, tiraillé entre madame d'Étampes et Diane de Poitiers, après quoi il meurt d'une maladie que l'avocat Féron va chercher dans un lupanar de la rue du Pélican, léguant à Henri lï, avec le trône de France, Diane de Poitiers, son ancienne maîtresse.

Puis, pour qu'aucun vice de l'ancienne Grèce ne soit étranger à la société moderne qui se corrompt, vient Henri III, entouré de ses favoris, et la race des Valois s'éteint dans des amours antiphysiques et dans des embrassements monstrueux.

C'est alors qu'apparaît Henri IV entre madame de Verneuil et Gabrielle d'Estrées, comme François Ier, entre Diane de Poitiers et madame d'Etampes.

C'est qu'une nouvelle société se forme, sur laquelle la femme va prendre une énorme influence; à la langue de Rabelais, langue inintelligible à force de science, succède la langue de Montaigne, dont Corneille et Molière feront la plus belle, tandis que Racine en fera la plus douce langue du monde. Les femmes rentrent donc par tous les points dans la société dont on les a exilées. La duchesse de Chevreuse et madame de Longueville mènent la Fronde ; Marion de Lorme conspire avec Cinq-Mars contre le cardinal de Richelieu, ou plutôt encore sert d'espion au cardinal de Richelieu contre Cinq-Mars ; mademoiselle Paulet et mademoiselle de Scudéri fondent l'hôtel de Rambouillet; madame de Sévigné écrit des lettres qui resteront des modèles.

Deux grandes figures de courtisanes nous apparaissent, l'une s'appuyant sur le xvne siècle, l'autre penchée sur le xvme. Ces deux figures sont celles de Marion de Lorme et de Ninon de l'Enclos.

Que vous dirai-je de Marion de Lorme, dont la vie est si bril-

coi ï; i isam.s. 3SJ)

lante et dont la naissance et dont la mort sont si obscures : estci le née en Eranche-Comté, comme disent les uns, vers la fin de l'année 1606? est-elle née à Chàlons en Champagne, comme disent les autres, vers la fin de l'année 1612 ou 1615? est-elle morte en 1650, à l'âge de trente-cinq ans ; est-elle morte en 1741, c'est-àdire à cent trente-quatre ans? a-t-elle vu, célibataire, passer son convoi ; a-t-elle répété ces vers que l'on fit sur elle, lorsque le bruit de sa mort se répandit?

La pauvre Marion de Lorme De si rare et plaisante forme, A- laissé sa vie au tombeau, Son corps si plaisant et si beau.

On bien n'est-elle descendue dans ce tombeau, resté près de cent ans vide et béant pour l'attendre, qu'après avoir successivement épousé un lord, un chef de bandit et un procureur.

Cela, c'est ce que je ne sais point, c'est ce que les contemporains n'ont pas su, c'est ce que personne ne sait encore; mais ce que personne n'ignore, c'est qu'elle fut tour à tour la maîtresse de Cinq-Mars, de Richelieu, de Bassompierre, de Desbarreaux, de d'Emery, du chevalier de Grammont, du duc de Brissac et de Saint-Évremont.

Lais n'avait pas fait mieux dans l'antiquité; passons à Aspasie.

Ninon de l'Enclos, moins la guerre de Mégare, est l'Aspasie moderne: philosophe comme Aspasie, elle fut élevée par un père philosophe; seulement le pèreet la fille appartenaient à deux sectes différentes; le père était épicurien, la fille était sceptique. 11 y avait un étrange débat dans la famille: la mère, bonne et pieuse femme, voulait faire de INinon une religieuse ; le père, homme de plaisir, voulait en faire une courtisane. INinon eut donc à peu près son libre arbitre ; son tempérament l'emporta vers le plaisir à quinze ans. INinon ouvrit à Paris une école à peu près pareille à celle, qu'au même âge, ouvrit Aspasie à Athènes. Le jeune Se vigne fut son Alcibiade, le grand Coudé fut son Périclès, La Kochefoucault fut son Socrate; puis vous savez les noms de ses autres amants: Céligny, Yillarceaux, d'Albret, d'Estrées, d'Effiat, Gersey, Clérembaut, Kemnie, Gourville et le confiant La Châtre qui dormait tranquille sur son billet : puis, de ses amants, passons à ses amis : La Bruyère

lut chez elle ses Caractères ; Molière, son Tartuffe ; Voltaire, ses premières poésies. Quand Christine, la reine philosophe, vint à Paris, elle voulut voir cette courtisane, que les plus grandes daines et les plus grands seigneurs de l'époque appelaient leur chère Ninon, et la reine Christine, en quittant Paris, déclara qu'elle n'avait rien vu de plus charmant qu'elle; et cependant, à la fin de sa vie, cette Ninon si heureuse, si brillante, si vantée; cette Ninon qui, à quatrevingts ans, avait voulu avoir le dernier mot de l'amour avec le frais et galant abbé de Chàteauneuf, à la lin de sa vie, cette Ninon disait : — Qui m'eût proposé une pareille existence, et je me serais pendue !

Mais Ninon s'aperçut trop tard du vide de cette existence en apparence si remplie; elle ne se pendit pas et fit bien, car elle mourut de vieillesse à quatre-vingt-douze ans.

A la courtisane politique, Marion de Lorme ; à la courtisane couronnée, madame de Montespan, à la courtisane philosophe, Ninon de l'Enclos, succédèrent les Camargo, les Sophie Arnoult.

C'était déjà de la décadence ; il y avait peut-être plus d'esprit, il y avait de moins de hautes manières, l'aristocratie succédait à la grande seigneurie : le règne des tilles d'opéra commençait.

A part son nom, il reste peu de souvenirs de la Camargo ; elle fut un instant à la mode, voilà tout ce qu'on en sait; quant à Sophie Arnoult, elle a laissé la réputation d'une des femmes d'esprit de ce siècle, où l'esprit courait les rues. Tout le monde connaît ses adorables réparties ; malheureusement celles qui sont moins connues ne peuvent pas s'écrire.

Puis vint la révolution, époque pendant laquelle on s'occupa peu de plaisirs et d'amour; non pas que nos septembriseurs et nos guillotineurs fussent ennemis des femmes : Danton les aimait fort, et Marat, tout hideux qu'il était, ne les méprisait point; mais ces messieurs étaient de tristes amants. Comme ils avaient, en général, la prétention d'être incorruptibles, ils payaient assez mal les plaisirs qu'on leur laissait prendre plutôt par crainte que par sympathie. Mademoiselle C , de la Comédie Française, avait le malheur de se trouver dans ce cas ; elle avait cédé à un terroriste fameux, qui avait oublié de reconnaître ses bontés autrement que par le don de sa propre personne, ce qui paraissait assez médiocre à l'actrice, que ses relations antérieures avec l'aristocratie déchue

avaient habituée à de meilleures façons. Cependant, un jour que l'échafaud avait donné, sans doute, comme elle s'aperçut que le visage de son amant était un peu moins sombre que d'habitude, elle profita de cet éclairci facial pour risquer une demande : Citoyen, dit-elle, c'est demain le jour de ma fête, que me donneras-tu pomma fête?

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— Je te donnerai la vie, répondit le généreux tribun.

Mais après les Saint-Just, les Kobespierre et les Marat, vinrent les Tallien, les Barras, les Sièyes; aj)rès la terreur, le Directoire; 93 avait voulu imiter Home, 98 voulut imiter Athènes: la courtisane reparut.

11 faut même le dire, le Directoire fut l'âge d'or de la courtisane; l'empire, tout brillant qu'il était, ne fut que son âge d'argent. Ou-

COURTISAN! s.

vrez les veux et les oreilles, nous allons raconter des choses i'ahulenses.

Nous avons tous entendu raconter par nos pères, n'est-ce pas, tandis que nos mères rougissaient, ces grandes orgies du Directoire ; c'était une époque qui ne ressemblait à aucune autre, si e<n'est peut-être a celle de la régence : on était si heureux d'avoir échappé aux tueries du 10 août, aux massacres des 2 et 3 septembre, à la guillotine de 93 et de 94, que chacun semblait atteint de folie; on était pressé de vivre et surtout on éprouvait le besoin de se sentir vivre; l'argent si long-temps enfoui, converti en papier ou exilé, reparaissait à la surface du sol, comme si toute cette riche terrede France n'était qu'une mine d'or; les maisons de jeu, les restaurants, les coulisses des théâtres regorgeaient de gourmands, de joueurs et de libertins : pareils à ces matelots qui mettent pied a terre à Brest, à l'Orient ou au Havre, après des traversées de cinq ou six mois, et qui mangent en trois jours leur paie d'une année, il y avait des généraux qui venaient, pendant un congé d'une semaine, manger à Paris leur butin de tout une campagne, et qui profitaient, surtout, de ce besoin de plaisir et de cette recrudescence d'or: c'étaient les courtisanes.

°TJ

Laissons parler notre ami Nestor Koqueplan, le célèbre archiviste

de l'Opéra, à qui nous avons demandé des renseignements sur chacun des trois sujets que nous venons de traiter, et qui a bien voulu nous communiquer la note suivante, fruit de ses longues et savantes investigations dans les coulisses du théâtre de la rue Le Pelletier. — Or, en ce temps-là, je le répète, c'est Nestor Koqueplan qui parle, tïorissait la célèbre Clôt — ; c'était une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu'une branche de saule ; on disait alors que mademoiselle George

était une belle statue, et Clôt une belle créature; ses cheveux

blonds et purs comme l'or, couronnaient un front mat au dessous duquel s'enchâssaient deux yeux de saphir. Sa tête se balançait comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Les amateurs du temps parlent encore les larmes aux yeux , mais de ces larmes qui attestent le regret d'une belle sensation perdue, d'un certain

mouvement de hanche indescriptible qui donnait à tout le corps de Clôt... un frémissement d'ineffable volupté. Quand elle levait les bras et se penchait pour commencer une pirouette, quand cette élévation des bras laissait voir librement tout le dessin du corsage, CI <[iie l'inclinaison du corps faisait saillir la hanche de cette déli- A- 50

304 COI T.TISAM.S

cieuse femme, il parait qu£ c'était im tableau a se brûler la cervelle. On ne dit pourtant pas que personne lui ait fait le sacrifice de sa vie, maison cite plusieurs individus qui lui offrirent de plus utiles holocaustes et qui gaspillèrent des millions pour avoir le droit de l'aimer. Le plus brillant , le plus noble de ses adorateurs fut le prince Pignatelli, comte d'Egmont, Espagnol, porteur d'un grand nom, possesseur d'une immense fortune et doué des plus beaux instincts d'élégance. Ce fut lui qui lit venir de Londres la première berline à ressorts anglais. Cette voiture basse, commode et remarquable par sa coupe, lit, dans le temps, une grande impression: ce fut lui encore qui , au grand bal donné par les maréchaux , se présenta dans trois toilettes différentes dont la richesse défraya les conversations de toute une semaine. Dans le cours de ses galantes prodigalités , le prince Pignatelli devait remonter la belle et dépensière Clôt — Il lui créa un état de maison éblouissant ; lui fit un revenu annuel de 1,200,000 fr. ; lui donna les plus riches équipages pour Longchamps , dans un temps où Longchamps était quelque chose.

Mais Clôt... avait le cœur si bon, l'âme si charitable, il lui arrivait si souvent, par paresse, par générosité, de donner à son cordonnier 1,000 fr. d'une paire de souliers pour n'avoir pas à changer un billet; elle était si compatissante aux misères de la populace théâtrale, des comparses, des figurantes, des choristes, que les magnificences du prince Pignatelli ne suffisaient pas à tant de besoins honorables. L'amiral espagnol Mazaredo vint aider Clôt... dans ses charités, et augmenta de 4 ou 500,000 fr. son modeste revenu. A ces nouvelles largesses de Mazaredo s'ajoutèrent bientôt

les petites galanteries de M. Pu qui venait s'asseoir, seulement

à côté d'elle, trois heures pendant son dîner. Cette espèce de commensalité inactive ne se payait pas moins de 100,000 francs par an. Total 16 ou 1,700,000 fr. Pauvres danseuses de 1836, lisez cette insolente addition et dites avec douleur : La danse est perdue.

On cite de Clôt... des particularités de luxe vraiment surprenantes. Elle habitait, rue de Menais, un appartement qu'avait occupé mademoiselle Bourgoin de la Comédie Française. A cette époque Paris était grec ; on décorait les maisons comme le palais d'Agamemnon. Les tentures à la grecque de l'appartement de Clôt... étaient en drap de Sedan, à 70 fr. l'aune. Son lit bas et nécessaire-

Hienl aussi de l'orme grecque avait coûté 9,000 IV. ; le couvre-pieds n'riaii autre chose qu'un cachemire noir dé lô,ooo fr. L'estrade de ce lit était recouverte d'un autre cachemire d'une valeur énorme; enfin le lapis perse de la chambre ne coûtait pas moins de 6,000 fr. Les bronzes, les statues volés à l'Italie, se heurtaient dans ce gynécée et composaient les menus accessoires d'un mobilier inestimable. Hélas! la pauvre Clôt... n'en était pas moins crucifiée, au milieu de son luxe sardanapalien, par une étrange préoccupalion. La nature qui s'était épuisée à réunir tant de perfections, avail iaissé, dit-on, une tache dans ce bel ensemble. Clôt... eût été une demi-déesse si elle avait posé immobile sur un piédestal d'agate ou de malaquite; mais il fallait danser, et la malheureuse bayadère ne

pouvait se dissimuler que l'ébranlement causé par cet exercice diabolique portait un trouble notable dans l'économie de ses émanations corporelles. Henri IV, dans sa rudesse béarnaise, se serait servi, comme il le fit jadis, de l'expression propre pour qualifier cet inconvénient ; plus polis, les gens de l'Opéra se disaient tout bas que Clôt... laissait après elle la trace d'un parfum mal corrigé par le musc dont elle faisait abus.

Que dire après cela des courtisanes antiques ou des courtisanes de nos jours? Qu'était Lais, que Démosthènes refusait de posséder pour 5,000 fr. , ou madame ***** qui disait à un amant d'une nuit qui lui avait donné 1,000 écus et qui demandait à revenir le lendemain : — ■ Vous êtes donc bien riche, près de la prodigue Clotilde à qui deux millions de rentes ne suffisaient pas pour ses capricieuses fantaisies et qui trouvait encore moyen, avec ce revenu royal, défaire 500,000 fr. de dettes.

Alex. Dumas.

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