LE BITUME. W
puis les boulevards n'auraient pas pris le vert- de -gris.
Un vieillard, qui tient, une canne dont il frappe le sol, dit à son tour, en s arrêtant presque à chaque mot :
— Oh! si l'on m'avait consulté... moi!... j'aurais trouvé bien mieux que tout cela!... d'abord... c'était bien facile... j'y avais pensé... j'aurais trouvé toute autre chose...
Comme le vieux bonhomme ne peut pas parvenir à dire ce qu'il aurait trouvé, la foule s'écoule et le laisse parler tout seul, en gesticulant avec sa canne.
Et, malgré tout ce que Ton a pu dire, le bitume s'est établi sur les boulevards qui, grâce à lui, sont devenus propres et unis comme des trottoirs; et on ne glisse pas plus souvent sur ce terrain que l'on ne glissait sur tout autre; mais c'est le sort de toutes les améliorations d'avoir d'abord des détracteurs.
Les griseftcs de Paris adorent In spcclacle et les nefeurs : elles ont aussi un doux penchant pour les auteurs, parce qu'ils font des pièces, qu'ils vont sur les Ihéàt'es, et enfin qu'ils sont ce qu'elles appellent de la boutique (la boutique, pour ces demoiselles, signifie le théâtre), et elles aiment tellement la boutique que tout ce qui y approche, y tient, y Louche, a des droits à leur affection.
Pour ces demoiselles, un acteur est un dieu, un auteur un demi-dieu, un danseur un quart de dieu; ensuite les décorateurs, musiciens, machinistes, contrôleurs, lampistes, habilleurs, allumeurs, souffleurs et pompiers
attachés au théâtre ont aussi leur petite portion de divinité.
Avec un billet de spectacle, à Paris, on est vite dans les bonnes grâces d'une grisette, surtout si c'est un billet qui ne paye point de droit ; mais les acteurs n'ont pas besoin de donner des billets pour faire la conquête de ces demoiselles : du moment que l'on monte sur les planches, que l'on joue des rôles, que l'on se costume, que l'on fait les amoureux, les traîtres, les seigneurs, les bergers ou les comiques, le cœur d'une grisette vole au-devant de l'heureux mortel qu'elle a vu un jour en Espagnol, une autre fois en Turc, en chevalier ou en Polonais; car en prenant un acteur pour amant, elle se figure être aussi la maîtresse d'un Polonais, d'un Turc ou d'un Espagnol... Et c'est si gentil d'aimer une personne qui n'est pas toujours la mêmel... De ce côté-là, nous pensons un peu comme les griseltes : In varietate voluptas.
A la promenade, dans la rue, sur les boulevards, en quelque endroit enfin que se trouve une grisette, si un acteur passe près d'elle, sa figure s'anime, ses yeux brillent et deviennent très agaçants; si elle est seule, elle ralentira sa marche et se retournera plusieurs fois pour regarder l'artiste et lui faire comprendre qu'elle l'a reconnu; si elle est avec une amie, elle lui donnera un grand coup de coude dans les côtes en disant de manière à être entendue de l'acteur :
— Tiens ! voilà ce monsieur qui joue si bien... dans le dernier drame que nous avons vu au théâtre de la Gaîté... où nous avons tant pleuré... il faisait le ce-
mique... il était en vieux... et il est tout jeune... oh! que c'est drôle... comme il se grime bien.
— Mais ce n'est peut-être pas lui, ma chère, répand l'amie en tâchant de donner du velouté à sa voix.
— Oh! que si!... oh! j'en suis sûre... je le reconnais bien... il a un pied de femme, ça m'a sauté aux yeux.
L'acteur auquel tout cela s'adresse ne peut s'empêcher de sourire : si les grisettes sont jolies, il leur adresse quelquefois la parole ; celles-ci sont enchantées et tîères de causer avec un acteur; la connaissance sera bientôt faite.
En général, les grisettes affectionnent le drame, les pièces où il y a de fortes émotions à éprouver. Et puis à Y Ambigu, à la Gaîté, aux Folies-Dramatiques, au Cirque, les femmes sont admises au parterre, et la grisette voltige du parterre à la seconde galerie ; il en est quelques-unes qui montent à la troisième galerie, mais ce sont les grisettes du dernier ordre, ou plutôt ce sont de fausses grisettes, de malheureuses ouvrières coiffées d'un fichu, qui ne comprennent pas toute la portée d'un mélodrame, et qui se mettent à casser des noix au moment le plus épineux la pièce. Quant à l'amphithéâtre ou paradis, les grisettes qui se respectent n'y vont jamais ; elles abandonnent cette place aux gamins, aux marchandes de marrons, aux vendeurs de contre-marques, aux parents des figurantes, aux gardes municipaux et aux employés aux trognons de pommes; ceux-ci sont bien obligés par leurs fonctions de se tenir au dernier amphithéâtre pour surveiller le public de l'endroit, dont
un des principaux amusements est de lancer sur le parterre ou dans les loges des coquilles de noix, des noyaux de cerises dans la saison, mais surtout des trognons de pomme, car il parait que ce fruit doit toujours donner de mauvaises pensées aux habitants du paradis.
La grisette qui va au spectacle ne dîne pas, ou dine à la hâte ; le plaisir qu'elle éprouve lui ôte l'appétit, et d'ailleurs elle sait bien qu'elle se dédommagera pendant les entr' actes.
Elle arrive de bonne heure, elle veut tout voir, et puis elle veut être bien placée : si elle va à la seconde galerie, elle veut être sur le premier rang. Si elle choisit le parterre, elle tâchera de se placer tout contre l'orchestre ; d'abord parce que là elle pourra voir les acteurs de plus près4 ensuite parce qu'on peut s'appuyer sur la séparation, ce qui est très-commode et délasse un peu, et il est bien permis de chercher les positions qui délassent lorsqu'on entre dans une salle de spectacle à cinq heures pour y rester quelquefois jusqu'à minuit passé.
Mais la grisette va rarement seule au spectacle ; il faut avoir avec soi une amie pour lui communiquer les émotions que l'on éprouve; pour causer de la pièce, dis acteurs, des actrices; s'il fallait être toute une soirée sans causer, le plaisir ne serait pas complet; aussi ces demoiselles vont-elles presque toujours en compagnie ; elles se rendent souvent à un théâtre par bande de quatre, cinq et six, et quelquefois davantage. Elles franchissent les escaliers avec une rapidité effrayante ; vous les entendez avant de les voir. Elles arrivent à la seconde galerie ;
pendant que Tune d'elles donne les billets à l'ouvreuse, les autres sont déjà entrées et franchissent les banquettes en s'écriant :
— Tiens, mettons-nous là... — Non, non, Dedelle, làbas plutôt, nous serons mieux. — Ah! mesdemoiselles, pourquoi donc ne pas nous mettre en face? il y a de la place. — Non, le lustre gène, il vaut mieux être de côté. — Ah! cette bêtise! n'est-ce pas, Louise, que le lustre ne gène pas ? — Je vous dis que nous serons bien
Enfin, ces demoiselles se sont placées de côté sur le devant, mais bientôt la galerie se remplit, il vient du monde derrière les grisettes, puis encore d'autres personnes sur le troisième banc. Et pourvoir, quand on est sur le côté et que l'on n'est pas sur les premiers rangs, il est rare que l'on ne soit pas obligé de se pencher en avant.
Aux troisièmes galeries et au paradis, on a l'habitude de mettre une espèce de rampe en fer qui permet aux personnes placées au second rang de s'appuyer en se tenant debout et sans gêner le premier banc : par exemple, les derniers venus qui occupent le troisième rang ne se gênent pas pour s'appuyer sur les personnes qui se reposent sur la rampe. C'est un coup d'œil curieux de voir tout ce monde groupé, entassé, ramassé; des tètes sortent de dessous un bras, d'autres se faufilent entre les jambes, et on éprouve un sentiment d'effroi en songe'ant que, si la rampe de fer venait à se briser, tous ces gens-là dégringoleraient dans le parterre.
Mais à la seconde galerie, comme il n'y a pas de
rampe, les personnes qui sont de côté, sur le derrière, se lèvent ou se penchent en avant, et les grisettes sont presque sans cesse en querelles avec leurs voisins.
— Monsieur, vous me gênez; vous vous appuyez sur mon dos... ne vous avancez donc pas comme ça.
— Mais, mademoiselle, je ne vois pas.
— Qu'est-ce que ça me fait à moi !...
— Je n'ai pas payé pour ne rien voir.
— Il fallait faire comme nous, venir plus tôt pour être devant !...
— Dites donc, madame, avez-vous fini de vous mettre sur moi?... Que vous m'étouffez, sans compter que vous chiffonnez tout mon bonnet!...
— Eh! mon Dieu! vous faites bien de l'embarras avec votre bonnet de quinze sous !...
— Ah ! dis donc, Virginie, entends-tu cette madame Ragotin, qui dit que j'ai un bonnet de quinze sous !
— Ça lui va bien, avec son vieux chapeau vert gras... la passe a été faite avec quelque éventail... et cette fourrure au collet de sa robe... Ah! ah ! la queue de notre chat qu'elle a subtilisée !
— Sont-elles insolentes, ces chipies-là!... Mesdemoi. selles, si vous ne vous taisez pas, je vais aller chercher le commissaire.
— Eh bien, allez-y donc... nous verrons si vous avez le droit de vous pencher comme cela sur nous.
— Dis donc, Georgina, et ce vieux monsieur qui est debout derrière moi, et qui me pleure sur la tète, comme c'est amusant !
— 11 n'a donc pas de mouchoir, ce vieux-là !...
25i LES GIUSETTES AU SPECTACLE.
— Il y a des gens bien embêtants au spectacle!... D'autant plus que je crois qu'il pleure avec son nez... Je demande à changer de place.
— Merci, je sors d'en prendre.
Les personnes que ces disputes impatientent crient de temps à autre : — Silence donc !... — Paix donc, mesdemoiselles ! — Vous troublez le spectacle !
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il dit celui-là?... Nous troublons le spectacle!... Qu'il commence donc par se taire, ce monsieur.
— On nous vexerait, et nous ne répondrions pas ! ce serait un peu drôle !... — Il est gentil ce monsieur, je le reconnaîtrai !... Je le reliens pour la valse.
— Ah ! j'ai faim, moi; et toi, Georgina?
— Moi, j'ai soif, je boirais bien volontiers du coco... Ah ! si je tenais en ce moment un verre de coco, comme je le savourerais !...
— J'aime pas cette boisson-là, moi, je préfère le punch.
— Mesdemoiselles, silence donc! on n'entend pas!...
— Tiens, cette bêtise!... on danse la cachucha pour le présent. Est-ce qu'il veut entendre le bruit des entrechats, ce monsieur?... Oh! cette boule !... C'est au moins un charcutier qui ne peut pas se défaire de ses saucisses!
Et, dès qu'un acte est fini, ces demoiselles se lèvent, montent sur les banquettes, s'appuient sur toutes les épaules qui se trouvent sur leur passage, et sortent pour aller se rafraîchir et acheter des provisions.
Elles reviennent quelquefois lorsque la pièce est déjà
commencée; alors elles se poussent, elles se pressent, elles se font jour à travers les spectateurs. Peu leur importe de marcher sur des pieds, de déranger le monde : il faut qu'elles regagnent leur place ; elles y arrivent enfin avec leur morceau de flan ou de galette enveloppé dans du papier et qu'elles tiennent à leur main. Elles s'asseyent, elles écoutent et mangent ; lorsque la pièce a des situations attendrissantes, une des grisettes dit à une autre :
— Prête-moi donc ton mouchoir... j'ai de la frangipane dans le mien. — Je veux bien, mais ne te mouche pas dans les coins, au moins... — Qu'elle est bête!... c'est pour pleurer... d'ailleurs, je ne prends pas de labac, moi.
Et, l'acte fini, vous croyez que ces demoiselles vont se tenir tranquilles à leur place; non, vraiment, elles sortent encore; elles sortent à chaque entr'acte ; après avoir bu... elles ont besoin d'autres choses, et elles ne sont pas filles à se gêner.
Les grisettes qui vont se placer au parterre ont, en général, plus de tenue ; elles veulent môme quelquefois singer les femmes comme il faut. Elles tâchent de se mettre tout contre l'orchestre, parce que c'est mieux composé que dans le centre et aux entrées du parterre; puis, de loin, comme on ne voit pas bien la séparation, on peut croire qu'elles sont à l'orchestre. Dans les entractes, comme elles sortent beaucoup moins qu'aux secondes galeries, elles ont sans cesse les yeux attachés sur les entrées de l'orchestre, parce que- c'est là que paraissent les acteurs, les auteurs, les journalistes; lorsque
2cG LES GRISETTES AU SPECTACLE.
tous ces personnages qui tiennent au théâtre viennent faire un tour dans la salle, ils ne s'asseyent jamais, mais perchent quelques minutes sur les marches de l'entrée, avancent la tête, regardent sur la scène, jettent un coup d'œil dans les loges, aux galeries, à l'orchestre; échangent quelques saluts avec des connaissances, et disparaissent aussi subitement qu'ils sont entrés; ce sont des oiseaux de passage qu'il faut saisir au vol : aussi les grisettes les guettent constamment et sont toujours les premières à les apercevoir.
Quand un acteur paraît à l'entrée d3 l'orchestre, la griselte, qui a sans cesse un œil sur la scène et l'autre de ce côté, l'aperçoit sur-le-champ, et cela lui cause de grandes distractions : elle joue de la prunelle, de manière que, si l'acteur jette les yeux de son côté, il est impossible qu'il ne rencontre pas les siens ; puis elle dit à son amie :
— Tiens, voilà X... à l'entrée de l'orchestre, à gauche... tiens, il se penche... il a une redingote noisette à la propriétaire...
— Ah! oui, je le reconnais... il cause avec un grand brun que je vois souvent ici... Qu'est-ce que c'est donc que ce grand-là ?
— Un journaliste ou un auteur... il a toujours un lorgnon à la main... c'est un genre...
— Ah! ma chère, on peut être myope, ça n'est pas défendu. Moi, j'ai eu un amant qui l'était tellement, que le soir, dans la rue, il prenait les hommes pour des chevaux et les femmes pour des bornes; je me suis fâchée avec lui, parce qu'un soir il a renversé deux vieilles
femmes en croyant sauter par-dessus un banc de pierre ; je me suis dit : Certainement, un soir, il voudra m'escalader aussi.
— Ah! voilà X... qui regarde de notre côté...
— Il sourit...
— Tu crois?
— Oui... il m'a souri.
— A toi!... par exemple!... c'est à moi.
— Pourquoi serait-ce plutôt à toi qu'à moi?... Elle est étonnante, cette Alphonsine ! Elle croit que les hommes ne peuvent reluquer qu'elle ; chacune a son petit mérite, vois-tu.
— Mon Dieu ! je ne prétends pas rabaisser le tien, ma chère ! Seulement, je dis que ce ne serait pas la première fois que X... m'aurait regardée : il me connait bien... une fois, à la queue, il m'a protégée et fait passer par l'entrée des loges louées.
— Oh! c'est différent... tu m'en diras tant... mais il parait qu'il t'a assez vue, car il est parti.
La conversation cesse, et ces demoiselles écoutent la pièce ; dans l'entr'acte, un garçon de théâtre se glisse par derrière le rideau, et vient accrocher un tapis sur les planches de la scène.
— Oh! il va y avoir une décoration avec un tapis, dit une grisette; moi, j'adore les pièces où il y a des tapis : c'est bien bon genre... c'est pour cela que j'aime beaucoup le Gymnase.
— Moi, j'aime mieux les décors champêtres., et les pièces espagnoles... Oh ! les pièces espagnoles!... Quand les hommes ont des toques et des hauts-de-chausses en
soie, je trouve que c'est toujours bien plus intéressant. Mais la pièce se joue : les griseltes sont tout oreilles, surtout s'il n'y a plus personne de la boutique à l'entrée de l'orchestre. Quelquefois un ouvrier en casquette, un homme du peuple assis près d'elles, leur adresse la parole et semble avoir envie de faire leur connaissance ; mais elles le reçoivent fort mal, et souvent ne lui répondent pas ; pour faire la conquête de ces demoiselles, il faut être artiste, ou tout au moins porter un chapeau rond et un pantalon à sous-pieds.
LA GRANDE YILLG. 259
0 vous, qui n'êtes ni directeur, ni auteur, ni acteur, ni musicien, ni actionnaire, ni souffleur, ni pompier, et qui n'avez pas vos entrées sur le théâtre, où cependant vous brûlez de vous glisser, pour voir les actrices de près... au risque de perdre vos illusions, ce qui pourrait fort bien arriver, je vous en préviens... venez... je vais vous introduire non pas sur le théâ're, mais dans la loge d'une de ces dames, ce qui est une faveur bien plus précieuse encore.
Nous n'irons pas dans un théâtre de premier ordre, car, dans la plupart des loges de ces dames, vous trouveriez de l'élégance, du luxe, de riches portières cachant les portes, des meubles du meilleur goût, des glaces su-
260 DWB LOGE D'ACTRICE.
perbes, des divans, des tapis moelleux, des lampes d'albâtre ; puis une société choisie, des hommes de lettres, des journalistes, des célébrités dans tous les genres, qui viennent faire leur cour à l'actrice que le public applaudit. Vous vous croiriez là dans un salon de la Chausséed'Antin, et cela n'aurait rien dépiquant à vos yeux.
Nous entrerons dans un théâtre du second ordre; c'est moins élégant, moins riche, mais c'est plus original. Non pas que, dans les théâtres de second ordre, quelquesunes de ces dames n'aient aussi des loges fort coquettement décorées... Il en est même qui peuvent rivaliser de luxe avec celle d'une célébrité de nos premiers théâtres, et du reste cela n'a rien de surprenant, puisque quelquefois c'est, la même personne qui a fait décorer les deux.
Mais nous choisirons la loge d'une actrice dont la renommée ne fatigue pas chaque jour la réclame et les lecteurs de journaux.
La propriétaire de cette loge joue dans la seconde pièce ; elle arrive au moment où l'on commence la première. Elle n'a pas trop de temps devant elle, parce qu'il faut qu'elle se fasse coiffer.
Elle entre par cette petite porte qui est ordinairement derrière le théâtre. En passant devant le concierge, elle s'arrête, avance la tête et dit : « 11 n'y a rien pour moi? » Car beaucoup de ces dames attendent toujours quelque chose, même lorsqu'elles ont tout ce qu'il leur faut. Quand la réponse est négative, la figure de l'actrice se rembrunit légèrement, parce qu'il est très-flatteur de recevoir des déclarations d'amour et des billets doux, alors
UNE LOGE D'ACTRICE. t>61
même qu'on n'a pas l'intention d'y répondre. On montre cela à ses camarades, à ses rivales, cela les fait enrager, et c'est toujours fort agréable.
L'actrice a monté l'escalier; elle arrive au couloir où sont les loges des dames, qui ordinairement ne se trouvent pas à côté de celles des hommes : ce qui vous fait savoir que la décence se glisse partout^ même dans l'ultérieur d'un théâtre ; mais on les a tant calomniés, ces pauvres comédiens !... Cependant, il y a des théâtres où les sexes sont mêlés.
L'actrice passe devant les loges de ses camarades ; la plupart ne sont pas fermées, car l'une appelle l'habilleuse, l'autre attend le coiffeur, celle-ci va demander du rouge à l'une de ses voisines, tandis que celle-là va lui emprunter du blanc.
Après quelques bonsoirs, quelques petits mots échangés, l'actrice entre dans sa loge ; elle la possède à elle seule, et c'est déjà quelque chose, parce que beaucoup de ces dames n'ont qu'une loge pour deux, et quelquefois pour trois, ce qui amène toujours des désagréments et des querelles. Cependant, du moment que l'on est sortie des utilités, il est rare que l'on n'ait pas une loge pour soi seule; à moins cependant que, d'un commun accord, et pour en avoir une plus vaste, on ne la partage avec une camarade dont on est l'amie. Mais, au théâtre comme partout, l'amitié est bien fragile! Pour qu'elle soit de quelque durée entre ces daines, il iaut surtout qu'elles ne jouent point le même emploi.
Une loge pour une personne n'est pas grande dans les théâtres du boulevard. Figurez-vous un espace de huit
pieds carrés à peu près, dans lequel il faut que vous fassiez tenir une glace, ou un grand miroir, une espèce d'armoire basse comme un petit buffet qui tient tout un côté de la muraille, et dont le dessus sert de table et de toilette, puis quelquefois une véritable toilette; ensuite un coffre, un ou deux cartons, deux ou trois planches sur lesquelles on met des pots de rouge, de blanc, de bleu, de pommades, de pâtes, de savons, d'essences, d'huiles antiques, de poudres, d'opiat, de gomme, et une infinité d'autres cosmétiques ; un porte-manteau après lequel on pend la robe de ville et quelques costumes de théâtre, deux ou trois chaises, un divan, ou tout au moins une banquette, ou un fauteuil, ou un tabouret. Puis une moitié de poêle, ou un simple tuyau qui est censé donner de la chaleur, et enfin un bec de gaz qui va ordinairement trop fort, ou n'éclaire pas assez, et que l'actrice n'ose jamais tourner elle-même de peur de voir lallamme s'élever jusqu'au plafond.
Quand trois personnes sont réunies dans une de ces loges, vous comprenez qu'il y a en a une assise dans un petit coin sur le coffre, le divan ou une chaise, et à laquelle il est défendu de bouger; il n'est même pas nécessaire de le lui défendre.
L'actrice entre dans sa loge, qui est éclairée. Elle commence par jeter de côté son chapeau, son châle, ou sa pelisse, par se débarrasser du fichu qui est noué autour de son cou, et en faisant tout cela, elle murmure :
— Ah ! que cela sent mauvais ici !... ce gaz infecte... cela prend à la poitrine... Je voudrais que le diable emportât leur gaz... ce bec va trop fort aussi.
Elle sort de sa loge et entre dans celle qui est à sa gauche, où l'actrice qui fait les ingénuités cause mystérieusement avec un auteur au sujet d'un rôle, ou sur tout autre sujet.
Celle qui vient d'arriver dit, en apercevant l'auteur dans la loge de sa camarade :
— Ah ! pardon, je vous dérange...
— Mais non, du tout! tiens, par exemple, c'ie bêtise!... (répond l'ingénuité tout en se retournant pour attacher sa jarretière); je causais avec X... au sujet de la pièce qu'il a lue ce matin, et je lui demandais de me rallonger un peu mon rôle... et de m'ajouter deux ou trois couplets, car enfin je chante... j'ai de la voix... eh bien, faites-moi donc chanter!... Ils sont étonnants, ces auteurs... quand ils ont une actrice qui chante bien, ils ne lui mettent que des morceaux d'ensemble, des bouts de sortie, des riens du tout, quoi!...
— Votre rôle n'est pas joli, peut-être? s'écrie l'auteur en haussant les épaules avec impatience.
— Je ne dis pas cela, mon petit ; si, il est gentil... Ce n'est pas un de ces rôles étourdissants. .. qui enlèvent un public, mais enfin je ne me plains pas du rôle.
— C'est heureux.
— Mais je me plains du chant... je n'ai que de vieilles rengaines... et l'amoureuse a tous les jolis morceaux... Comme il me semble que j'ai au moins autant de voix qu'elle, je dis que ce n'est pas juste.
Celle qui vient d'arriver, et que cette discussion n'intéresse pas, parce qu'elle ne joue point dans la pièce en question, s'écrie :
— Je voudrais bien baisser mon gaz, moi ; il va trop fort, mais je nose pas y toucher... il n'y a donc pas un garçon de théâtre par ici?... Te connais-tu à cela, toi?
— Moi, loucher à leurs becs de gaz!... ah! le plus souvent...
Et l'ingénuité va dans le couloir, et se met à crier avec une voix de premiers rôles :
— Madame Rot!... madame Rot!...
Madame Rot est l'habilleuse de ces dames ; on entend de quelques loges plus loin sa voix qui répond :
— Qu'est-ce qui m'appelle?
— Eh ben, c'est moi... je ne suis pas lacée, dites donc...
— Je vais venir.
L'actrice qui vient d'arriver, et que nous nommerons Zizi, s'écrie à son tour :
— Madame Piot, si vous voyez Bichet, le coiffeur, envovez-le-moi. Ah!... voilà Pierre... Pierre! venez donc me baisser mon gaz... c'est effrayant comme ça flambe dans ma loge!
Le garçon de théâtre entre dans la loge de mademoiselle Zizi; il rétablit l'équilibre dans la lumière et l'actrice se remet à se déshabiller.
Elle est en train de mettre la chaussure du personnage qu'elle représente, lorsqu'on entr'ouvre sa porte. C'est l'actrice qui joue les comiques; elle est costumée en servante d'auberge, et avance sa tète en disant :
— Es-tu seule?
— Oui, oui; viens donc cancaner un peu.
— Ma chère, je suis furieuse!
— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau?
— Tu n'étais pas à la lecture de ce matin?
— Non, puisque je ne joue pas dans la pièce de X... Il ne me donne jamais de rôle, ce grand serinard-là... Au reste, je n'y tiens pas ! elles ne sont pas si bonnes, ses pièces!... c'est spirituel comme mon genou!
— 0 ma chère, figure-toi qu'il vient de me donner une panne, mais tout ce qu'il y a de plus panne!... un bouche-trou jouerait cela!... Et encore, avant la lecture, quand je lui demandais si je jouerais dans sa pièce, est ce qu'il n'a pas eu le front de me répondre : Oui, oui, vous avez un rôle et vous serez contente!... Mais je ne le jouerai pas, son rôle... oh! par exemple, j'aimerais mieux rompre mon engagement !...
Pendant que la première comique parle, mademoiselle Zizi tourne, retourne, et bouleverse tout sur l'armoire qui fait toilette, en murmurant :
— Qu'est-ce qu'ils ont fait de mon lacet de soie?... j'en avais un tout neuf hier que j'avais laissé là-dedans... mais on vous prend tout ici; il n'y a pas moyen de retrouver quelque chose.
— Comprend-on cela?... moi, enfin, ce n'est pas pour me faire valoir, mais tout le monde sait que je suis aimée du public... Je ne dis pas que j'ai du talent... mais je fais rire. .. voilà! eh bien, qu'ils tâchent donc de faire rire, les autres qui en ont tant de talent... voilà !
Zizi retourne dans le couloir et crie à tue-tête,
— Monsieur Bichet!... mais je vous attends... venez
donc me coiffer!... Ah! quel ennui que cet être-là!... il faut toujours attendre après lui...
— Si encore on me donnait un rôle court... mais qui eût une jolie scène... quelques mots comiques... je ne dirais rien, parce que je sais bien que tous les rôles ne peuvent pas être de six cents ! . . . mais pas un mot drôle ! . . . pas un effet à faire... je défie à qui que ce soit de faire de l'effet dans ce rôle-là.
La voix du régisseur se fait entendre dans le couloir et crie en faux bourdon :
— Mademoiselle Tonton! c'est à vous!
L'actrice qui se nomme Tonton sort précipitamment de la loge en disant :
— Ah! tiens, c'est vrai... j'allais manquer mon entrée, moi... pour me faire empoigner... Oh! non... le public m'aime trop... j'aurais dit quelque bêtise en entrant, et ils auraient ri... On le tient un peu son public!... Ah! dis donc, Zizi, j'ai un fameux cancan à te conter au sujet de Marinette.
— Ah bien ! tu reviendras.
— Oui... ah! ah!... tara... a a a a... hum!... Ah! j'ai un chat dans la gorge.
Mademoiselle Zizi a fini de se chausser et de mettre ce vêtement de dessous indispensable aux femmes lorsqu'elles montent sur un théâtre.
Le coiffeur arrive; c'est un jeune homme fort gentil et qui oppose le plus grand flegme à la vivacité de ces dames.
— Ah! monsieur Bichet, que vous êtes cruel, voilà une heure que je vous attends...
— Avez-vous un ruban?
— Oui... Ensuite je suis obligée de me dépêcher pour m'habiller... Je vous ai appelé dix fois.
— Avez-vous de la pommade?
• — Oui... Vous savez pourlanl bien que je commence l'autre pièce, moi... came fait mal de m 'impatienter !
— Avez-vous des épingles noires?
— Oui... Il y a des gens qui sont heureux! que rien n'émeut... n'inquièle... Toujours des anglaises, vous savez?
— Oui, oui.
Il n'y a pas deux minutes que le coiffeur tient la têle de mademoiselle Zizi, lorsqu'on cogne doucement à la porte de sa loge.
— Entrez ! crie l'actrice sans se déranger.
On tourne la clef, et un monsieur dont la figure est encadrée dans des favoris noirs très-épais, et les mains emprisonnées dans des gants jaunes d'une extrême fraîcheur, se glisse dans la loge avec son chapeau sur la têle et sa canne à pomme d'argent dans la poche de son léger paletot.
— Est-ce que je puis entrer? dit le monsieur en souriant fort agréablement. Et l'actrice, qui n'a pas pu tourner la tête, mais qui a reconnu le jeune homme dans la glace qui est devant elle, lui répond d'un ton très-familier :
— Pourquoi pas? Ah! venez donc un peu qu'on vous parle; vous êtes aimable!... me faire attendre deux heures chez moi, ce matin, pour ne pas venir... Tenez, mettez-vous là... Prenez garde de vous asseoir sur ma
ceinture, malheureux!... Allons, bon, j'en étais sûre, il est déjà dessus...
— Mais non! mais non ! calmez-vous... la voilà, votre ceinture...
Et le monsieur, après avoir débarrassé une chaise d'une foule d'objets et êlre parvenu non sans peine à se faire une petite place, s'assoit dans un coin, regardant coiffer mademoiselle Zizi.
— Voyons, répondez-moi donc, pourquoi n'êtes-vous pas venu ce matin?
— Parce qu'il m'est survenu un déjeuner avec deux amis.
— Ah! ouiche!... comme je donne là-dedans!... ce n'est pas à moi qu'il faut dire ces choses-là... monsieur Bichet, les touffes un peu plus relevées.
— Oui, mademoiselle.
— Vous aviez quelque femme à promener probablement.
— Quelle idée ! ... et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'on ait un déjeuner d'homme?
— Vous m'avez dit cent fois que vous n'aimiez pas les déjeuners, que cela vous faisait mal... très-bien... le front plus découvert... c'est cela.
— Voulez-vous me donner des épingles?
— Tenez... En avez-vous assez?
— Oui...
— Que cela tienne bien surtout, que cela ne fasse pas comme à Palmyra qui a perdu une de ses anglaises l'autre soir en scène, au moment où on l'arrache des bras de son père... que l'on mène au supplice... ah! a-t-onri!
— Mademoiselle Palmyra avait voulu se coiffer elle-même... elle n'a que ce qu'elle mérite... Voilà, mademoiselle.
— Merci, monsieur Bichet.
Et le coiffeur, qui vient d'en finir avec mademoiselle Zizi, sort de la loge pour aller prendre une autre tête. La jeune actrice s'assied devant sa glace, et commence alors à mettre son rouge tout en causant avec le monsieur qui est dans un coin.
— A propos, que disiez-vous donc hier dans les coulisses à mademoiselle Astasie ?
— Moi... ma foi, nous causions de choses et d'autres.
— Gela a duré bien longtemps... pour une conversation de choses et d'autres !... j'ai idée que ce n'élait pas d'autres que vous parliez !...
— Vous savez qu' Astasie est assez moqueuse : elle me faisait remarquer un de vos jeunes premiers qui a toujours le même geste...
— Eh bien, si son geste est gentil, il a raison d'y tenir... Écoutez, Kouzikoff, je vous ai prévenu que j'étais jalouse... cela m'ennuie de vous voir causer dans les coulisses avec Astasie... si je vous voie encore prés d'elle, je lui ferai une drôle de scène...
— Vous êtes folle.
— C'est possible, mais enfin vous voilà prévenu ; faites-y attention.
— i\e croyez-vous pas que je suis amoureux d'Astasie ?
— Amoureux, je ne dis pas... mais les hommes sont si indiques ! il sufiira d'un costume baroque pour leur
donner des idées anacréontiques... Ah bien!... voilà que je me mets du rouge sur le nez ! c'est adroit.
En ce moment on frappe deux petits coups à la porte. M. Kouzikoff fronce le sourcil, en disant :
— Qui est-ce qui vous arrive là?... C'est insupportable ! on ne peut pas être deux minutes tranquille !
Une voix masculine dit dans la couloir :
— Mademoiselle Zizi, est-ce qu'on peut vous présenter son hommage?
L'actrice fait un mouvement d'impatience en murmurant: Ah! c'est B... Est-ce qu'il vient encore m'ennuyer, cet auteur-là... avec son lorgnon?
— Il vous fait la cour?...
— Lui ! par exemple! . . . vous allez voir comme je vais le recevoir... Restez derrière la porte, il ne vous verra pas.
Mademoiselle Zizi enlr'ouvre la porte de sa loge, et se lient à l'entrée, de manière à ce que la personne qui est dans le couloir ne puisse pas voir M. Kouzikoff.
Yn monsieur qui a beaucoup de désinvolture dans la dénia! che s'apprête à entrer dans la loge de mademoiselle Zizi, qui l'arrête en lui disant :
— Ah! c'est vous, monsieur B...? Pardon, c'est que je m'habille.
— Je serais désolé de vous déranger... je voulais savoir si vous alliez ce soir au bal d'artistes qui a lieu...
— Moi, aller au bal ! oh ! jamais... est-ce que je vais au bal?... je vais rentrer bien sagement me coucher quand j'aurai joué.
— Comment ! vous n'aimez donc pas le plaisir , la danse ?...
— Non; la danse n'est pas ce que j'aime!... Madame Rot... je vous attends.
— Me voilà ! — Allons donc !
— Bonsoir, mademoiselle Zizi.
— Bonsoir, monsieur B... je vous souhaite bien du plaisir au bal.
— J'en aurais eu beaucoup, si je vous y avais rencontrée.
— Vous êtes trop aimable.
Mademoiselle Zizi rentre dans sa loge en disant à M. Kouzikoff :
— Eh bien, vous avez entendu notre conversation... j'espère que c'est bien innocent.
— C'est-à-dire qu'il espérait vous mener au bal.
— Non; il me demandait seulement si j'y allais... parce qu'on lui a dit que je valsais bien et qu'il adore la valse... Ah! voilà madame Rot ! enfin!... .
L'habilleuse entre dans la loge. C'est une grande et forte femme de trente-cinq à cinquante ans, à l'abord un peu grenadier, et dont la mise est fort négligée, qui a été jolie, qui a été coquette, qui a fait des conquêtes, mais qui ne songe plus qu'à habiller ces dames, à leur vendre des bouteilles de blanc, à faire leurs commissions dramatiques, et à leur rapporter parfois ce qu'un homme comme il faut et bien couvert lui a dit pour elles. Du reste, l'habilleuse est la discrétion même, et lorsqu'elle trouve un monsieur dans la loge d'une de ces dames, c'est absolument pour elle comme si elle ne voyait rien.
— Faut-il que je m'en aille? dit M. Kouzikoff en voyant entrer l'habilleuse.
— Non, non ; vous pouvez rester... je suis habillée en dessous... ce n'est que la robe à me passer... Tenez, pour vous occuper, noircissez-moi une épingle noire à celte chandelle que je vais allumer.
— Pourquoi faire?
— Vous le verrez... Dépêchons-nous, madame Rot, j'ai peur d'être en retard ; où en est on?
— Voilà Astasie qui va s'empoisonner.
— Ah! bon! j'ai le temps alors... Tâchez donc que cela me pince mieux de la taille... c'est trop largp, cela!... ces dames du magasin sont terribles pour me faire des robes qui bâillent du dos. . .
— Nous mettrons des épingles, et demain on leur fera refaire cela.
— Ah! oui, je vous en prie ; vous serez bien gentille... Dites donc, est-ce vrai que, dans la pièce que l'on joue après-demain, Palmyra sera poudrée ?
— Mais oui... une perruque... coiffure Régence.
— Ah ! grand Dieu !... de la poudre avec sa petite figure chafouine... Je louerai une loge pour voir cela, isi on ne me donne pas de billets... Avons-nous du monde, ce soir?
— Oui... une belle chambrée.
— Tant mieux : je n'aime pas jouer devant des banquettes, moi ; ça me démonte tout de suite.
M. Kouzikolï, qui tient une épingle noire dans la flamme d'une chandelle, pousse un cri parce qu'il vient de be brûler; mademoiselle Zizi part d'un éclat de rire, en disant :
— Ah! est-il douillet!... Mais on ne noircit que la tète...
Allons, c'est bien... mettez-la ici... Ah! un coup de pistolet... voilà la pièce qui finit... Merci, madame Rot...
L'habilleuse a fini, elle s'en va; mademoiselle Zizi, qui a un costume de paysanne, se regarde du haut en bas, puis dit au monsieur qui est là :
— Comment me trouvez-vous?
— Toujours charmante.
— Ah! je ne demande pas de compliments... pourvu que vous ne me préfériez pas mademoiselle Astasie !
— Que vous êtes enfant !
— Mon petit bonnet est-il bien posé?
— Comme un ange.
— Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc à sonner, celuilà?... est-ce qu'ils ne veulent pas faire d'entr'actes aujourd'hui?... Ah ! mon épingle, voyons.
Mademoiselle Zizi prend l'épingle noire que l'on a tenue à la flamme de la chandelle ; elle s'approche de la glace, puis avec la tête de l'épingle noircie, elle se fait légèrement un petit trait noir dans le coin de l'œil du côté de la tempe.
— A quoi sert ce que vous faites là? demande M. Kouzikoff.
— Mon cher ami, cela grandit les yeux.
— Les vôtres n'ont pas besoin de cela.
— Oh! c'est égal, au théâtre voyez-vous, il y a de ces choses qu'il ne faut jamais négliger... Ah! mon blanc, à présent... par exemple voilà une petite bouteille que madame Rot m'a vendue... c'est du blanc liquide à la rose... cela lui revient bien à trois sous, et elle me l'a fait payer trois francs. Mais je ne serai plus si bête... je
m'en ferai moi-même maintenant, il n'y a rien de si facile.
Pendant que mademoiselle Zizi se met une couche de blanc sur les bras et les mains, on ouvre la porte de la loge et mademoiselle Tonton entre en s'écriant :
— Ah! ma chère... je n'en peux plus.,, ai-je ri!... Ah! bonsoir, monsieur Kouzikoff !... Ah! il n'y a qu'ici qu'on voit des choses pareilles.
— Quoi donc?
— Palmyra qui vient de faire faire une annonce.
— Ah! bah !... et parce que... ?
— Parce que soi-disant elle a été très-malade ce matin... elle a encore des crampes... elle est enrouée...
— Ah! bah! c'est une envie d'éternuer rentrée qu'elle aura eue...
— Et elle a fait réclamer l'indulgence du public. . .
— As-tu fini !...
— Mais, le plus joli, c'est notre régisseur qui a pataugé en faisant l'annonce. Quand il a eu fait ses saluts au public, il a dit : a Messieurs, mademoiselle Palmyra ayant des rampes dans l'estomac, elle craint que cela ne la gêne pour chanter, et elle réclame toute votre indulgence... »
— Oh ! délicieux !
— Alors il y a un titi qui s'est écrié : « J'crois ben que ça doit la gêner... En v'iàune blague !... »
— Ah ! ah ! ah! Mais, à propos, Tonton, tu avais un autre cancan à me conter... Ah! qu'il est ennuyeux avec sa sonnerie, celui-là !
— Voilà ce que c'est : d'abord, il y a deux jours, il y
avait un article superbe dans un journal de théâtre pour la petite Marinette.
— 0 mon Dieu!... Marinette qui ne sait pas dire quatre mots de suite.
— Tu sais que, dans la dernière pièce, Marinette... ah! encore quelqu'un...
Le régisseur entr'ouvre la porte de la loge, en disant :
— Êtes-vous prête, mademoiselle Zizi?
— Oui ; vous pouvez frapper.
Le régisseur referme la porte et disparaît. La jeune comique reprend :
— Marinette fait une petite paysanne qui dit seulement au seigneur qui veut l'embrasser : « Je ne veux pas vous écouter, monseigneur. »
Eh bien, le journal a mis : « On a remarqué dans cette pièce une jeune et jolie personne, nommée Marinette, qui s'acquitte d'un petit rôle avec une grâce et une gentillesse toutes particulières. Nous ne doutons pas que les auteurs ne s'empressent de lui confier des rôles plus importants, car il y a dans cette jeune actrice tout ce qui décèle un grand talent et un bel avenir. »
— Ah ! ah ! c'est trop fort... et elle ne peut pas ouvrir la bouche sans être huée !...
— Dame ! voilà ce que c'est que d'avoir un amant journaliste !
— Ah '.elle en a donc un?... et sa mère qui ne la quittait pas...
— Oui; on sait ce que tout ça veut dire. Moi, je ne suis pas une prude, certainement, mais il y a de ces
choses qui me font mal... Ainsi, quand je voyais la mère de Marinelte suivre sa fille jusque sous le théâtre, dans la pièce où elle descend par une trappe.. . je disais : Tout ça...
Une crosse voix crie dans le couloir :
— On va commencer la seconde pièce !
— Je vais me déshabiller, dit Tonton. Bonsoir, monsieur Kouzikoff.
-— Bonsoir, mademoiselle.
— Et moi, je vais jouer, dit mademoiselle Zizi, en sortant de sa loge, suivie du monsieur, qui vient enfin de quitter son petit coin.
— Kouzikoff, vous n'allez pas venir sur le théâtre; vous allez vous placer dans la salle... entendez- vous?...
— Mais...
— Oh! point de mais... Allez vous mettre à l'avantscène, et si vous faites des yeux à Astasie... je le verrai bien.
— C'est que je la sais par cœur cette pièce-là . . . j'aimerais autant aller au café.
— Du tout ! du tout ! je veux vous voir à l'avant-scène ; au moins je verrai ce que vous faites, et j'espère que vous viendrez me chercher après, pour me reconduire.
— Quelle question!
— Ah ! mon Dieu ! je crois qu'on lève la toile... et je suis en scène au lever du rideau... Mon bouquet!... Ah ! Dieu ! j'allais l'oublier...
Mademoiselle Zizi va prendre un bouquet dans sa loge, et court précipitamment sur le théâtre.
M. Kouzikoff redescend l'escalier qui mène dans la rue, pour rentrer ensuite dans la salle, par la porle du public.
Mademoiselle Zizi, qui se trouve en scène avec celle de ses camarades qu'elle soupçonne d'être sa rivale, lui lance des regards foudroyants pendant que l'on joue l'ouverture, si bien que mademoiselle Astasie lui dit d'un petit air assez impertinent :
— Ah çà, dis donc, Zizi, est-ce que tu as envie de me fusiller avec tes yeux? On dirait que tu as la prétention de me faire peur.
— C'est bon... nous verrons... Ah ! je sais vos intentions à l'égard de Kouzikoff... vous voudriez bien me le souffler, mais vous en serez pour vos œillades ! Il vous trouve horrible !
— Ah! je m'en fiche pas mal de votre Moscovite : je n'aime pas les hommes du Nord , moi , c'est trop froid.
— Vous cherchiez pourtant bien à le réchauffer...
— Vous mentez...
— Impertinente !...
En ce moment le rideau se lève ; dans la pièce, ces deux dames jouent deux sœurs qui s'adorent. Après s'être fait la grimace derrière la toile, elles se regardent bien tendrement devant le public et chantent un petit duo où elles ne cessent de se répéter :
— Ma seule amie — ma tendre sœur — ton amitié charme ma vie! — tu suffis seule à mon bonheur :
Mais elles trouvent moyen d'entremêler cela d'épithètes fort peu honnêtes, qu'elles s'adressent à voix
basse, et elles se pincent en ayant l'air de s'embrasser.
L'acte finit ; la querelle recommence, le régisseur est obligé de séparer ces dames. Mademoiselle Zizi retourne dans sa loge en s'écriant qu'elle va se trouver mal : mais c'est tout simplement pour remettre son rouge et regarder si son costume n'est pas chiffonné.
Quant à mademoiselle Astasie, elle va revêtir un costume d'homme dans lequel elle est fort gentille, et, tout en se disposant à mettre sa perruque, se sourit dans la glace, en disant :
— Dans deux jours, Kouzikoff aura planté là mademoiselle Zizi !.. . et je sais bien pour qui.
Ce que vous trouverez souvent à Paris, si toutefois vous voulez vous donner la peine de visiter les faubourgs et d'entrer dans la demeure des gens du peuple, c'est une famille comme je vais vous en tracer le tableau.
Une femme qui n'a que trente ans habite dans une maison du faubourg Saint-Antoine ; elle occupe, dans le fond d'une cour assez sombre, un petit appartement au quatrième étage, composé seulement de deiu pièces.
Cette femme est veuve depuis trois années, et son mari, ouvrier ébéniste, lui a laissé quatre enfants à élever.
Les ouvriers de Paris se marient sans posséder souvent d'autre fortune que leurs bras et leur santé ; ordi-
nairement leur femme a aussi un état : ils travailleront chacun de leur côté, et ils pensent qu'ils gagneront toujours assez pour être heureux, d'autant plus qu'ils se marient par amour. Ce n'est plus guère que parmi le peuple que l'on fait de ces mariages-là.
Mais ce qui arrive le plus vite chez ces jeunes ménages d'ouvriers, ce sont les enfants.
Pourquoi les enfants viennent-ils plus promptement et sont-ils plus nombreux dans les basses classes que chez les riches?... C'est probablement encore la suite des mariages d'amour.
Dans la haute société, avec trente mille francs de rentes, un homme fait souvent la grimace quand sa femme lui annonce un troisième enfant ; il dit :
— J'avais déjà un garçon et une fille, c'était bien assez... Il me faudra dépenser de l'argent pour l'éducation de mon fils. . . Il m'en faudra ensuite pour marier ma fille ! . . . Je n'avais pas besoin qu'il m'arrivât encore un enfant... Celui-là est de trop... C'est très-fâcheux!... C'est un cadeau dont je me serais bien passé.
Dans la classe ouvrière, où l'on vit au jour le jour, le plus modeste ménage ne se plaint pas quand la Providence lui envoie un enfant de plus. Les pauvres gens craindraient d'offenser Dieu en murmurant contre les suites naturelles de leur amour, et lorsque la femme vient en rougissant annoncer à son mari que bientôt ils auront un troisième ou un quatrième gage de leur tendresse, le mari embrasse sa femme en lui disant :
— Un enfant de plus... eh bien, je travaillerai avec plus d'ardeur encore !... Je me lèverai avant le jour, je
UNE FAMILLE DANS LE PEtTLE. 281
me coucherai plus tard, et nous trouverons bien encore de quoi nourrir celui-là !
— Eh ! d'ailleurs, répond la mère, on est bien dédommagé de ses peines... de ses fatigues, lorsque l'on après de soi un enfant de plus à caresser, lorsque l'on voit sa petite figure qui vous sourit et qui demande un baiser.
Vous voyez que tout cela ne ressemble pas aux réflexions du monsieur qui a trente mille livres de renies.
11 en était arrivé ainsi dans le ménage de l'ouvrier ébéniste. Sept années seulement s'étaient écoulées depuis qu'il avait épousé la femme de son choix, et déjà celle-ci l'avait rendu père trois fois, et elle portait encore dans son sein un nouveau fruit de leur union, et ces gens-là ne se plaignaient pas; ils se trouvaient très heureux parce que le mari avait toujours du travail ; que la femme, tout en soignant ses enfants, trouvait encore le temps de faire de petits ouvrages dont le produit, lui permettait de donner quelques douceurs à ses marmols, et enfin parce que sa petite famille venait à ravir, et que les joues de l'enfant du peuple sont presque toujours fermes et roses, tandis que l'on a souvent bien de la peine à faire vivre celui qui est déjà riche en naissant.
Par exemple, pour trouver dans le produit de son travail de quoi soutenir son ménage et élever ses enfants, il fallait que l'ouvrier n'allât pas à la guinguette le dimanche et le lundi ; il fallait aussi qu'il passât, sans s'y arrêter, devant les marchands de vin et les débits de consolations. C'est ce qu'il faisait, et il ne s'en trouvait pas moins heureux ; il est même présumable qu'il l'était davantage que
s'il se fût abandonné à l'ivrognerie et à la fainéantise; car, dans le peuple, comme dans les hautes classes de la société, il y a des âmes pures qui savent apprécier les jouissances qui ne laissent après elles ni dégoût, ni remords.
Mais la bonne conduite, la probité, l'amour du travail, ne mettent pas à l'abri des coups du sort. A la vérité, s'il en était ainsi, probablement tout le monde se conduirait bien et il n'y aurait aucun mérite à être vertueux.
L'honnête ouvrier, atteint d'une maladie grave, mourut lorsque sa femme venait, depuis quelques j ours seulement, de mettre au monde leur quatrième enfant.
Cette femme perdait un époux qu'elle adorait et qui la faisait vivre, elle restait veuve avec quatre enfants dont le plus âgé n'avait que sept ans. Pour bien des femmes, c'eût été un motif de désespoir, de découragement, et le découragement mène quelquefois aux résolutions les plus funestes; mais la veuve de l'ouvrier regarda ses enfants qui n'avaient plus qu'elle pour subsister; elle comprit qu'avant tout il fallait avoir de la force d'âme, du courage; elle comprima sa douleur, renfonça ses larmes, et ne s'occupa plus qu'à se procurer assez de travail pour pouvoir donner du pain à sa famille.
Il y a dans le peuple de ces âmes nobles et fortes que la peine, les privations, le travail le plus rude, ne sauraient effrayer, et qui acceptent sans murmurer toutes les misères que le ciel leur envoie, comme si le malheur leur était dû.
Un grand courage vient toujours à bout de ce qu'il veut entreprendre. A force de travail cette pauvre veuve
accomplit sa tâche; elle se lève au point du jour, elle veille fort tard devant une lampe fumeuse qui l'éclairé à peine ; dans la journée, elle ne perd pas une minute, une seconde de son temps; constamment assise contre sa fenêtre, elle travaille à l'aiguille, et sa main la fait aller avec une agilité surprenante; elle est devenue assez habile pour faire à elle seule l'ouvrage de deux ouvrières, mais aussi ses enfants ne manquent de rien; et à force d'ordre, de soins, d'économie, elle trouve encore moyen de donner à son modeste intérieur un aspect de propreté, de rangement, qui ressemble presque à de l'aisance.
Pour cette femme, il n'est ni fête, ni dimanche; il n'y a jamais ni promenade, ni plaisir, ni repos, et cependant elle ne se plaint pas, et maintenant que trois années se sont écoulées depuis la mort de son mari, elle recommence à sourire en regardant ses enfants, elle sent qu'elle peut encore éprouver quelque bonheur sur la terre.
Sa famille se compose de trois filles et d'un fils. Son fils est le plus jeune ; sa fille aînée approche de sa dixième année, et déjà elle veut travailler aussi, elle se félicite de pouvoir bientôt venir en aide à sa mère. Chez les enfants du pauvre, on se fait une joie, un bonheur de pouvoir, par son travail, soulager, aider ses parents; c'est une gloire, c'est un honneur après lequel on aspire ; comme dans les classes riches de la société les jeunes gens aspirent après le moment où ils pourront aller seuls dans le monde, et les jeunes personnes après celui où elles seront mariées.
Chez la veuve de l'ouvrier, les enfants ne pensent qu'à aimer leur mère, et ils voudraient déjà êlre en état de lui prouver leur amour. Entrez chez cette femme si laborieuse, et contemplez le tableau qui est devant vos yeux. Elle est encore jeune et belle cette femme qui passe sa vie à travailler sans cesse ; mais elle ne s'occupe plus de cela ; elle a oublié sa jeunesse, elle ne sait plus qu'elle peut encore plaire. Cependant quelques hommes ont essayé de le lui faire entendre; elle ne les a pas écoutés, ou bien elle leur a montré ses enfants, en leur disant : Voilà maintenant tout ce que je dois aimer.
Quelques ouvriers ont offert d'épouser, sans être effrayés par la vue de la nombreuse famille, mais la veuve a répondu à leurs propositions :
« Eh! si avec vous j'avais d'aufres enfants, ceux-ci ne pourraient-ils pas me reprocher la part de tendresse que je donnerais aux vôtres? »
C'est une telle femme qui habite une bien modeste chambre dans le faubourg Saint- Antoine; elle travaille sans cesse, mais elle chante quelquefois pour amuser ses enfants. La fille aînée, à qui elle a appris à lire, enseigne maintenant la lecture à sa sœur âgée de sept ans; une autre qui n'en a que cinq, écoute déjà la leçon pour tâcher de retenir quelque chose, et le petit garçon, qui n'a que trois ans à peine, se roule dans la chambre en disant qu'il voudrait être grand et travailler pour acheter de beaux joujoux à sa maman.
Ne croyez pas que ce séjour annonce la misère : non, tout est rangé, tout est propre; les enfants sont habillés chaudement; il n'y a pas un trou, pas un accioc à leurs
effets qui sont entretenus, raccommodés avec soin. Le dimanche, la veuve se lève plus tôt, afin de blanchir ellemême toutes les petites robes, tous les vêtements de sa jeune famille, et lorsque, par hasard, elle sort un moment pour promener ses enfants, chacun admire leur tenue, leur propreté, et la pauvre mère est heureuse et fière de pouvoir les faire sortir sans que leur vue inspire la pitié.
Quand vient l'heure des repas, la veuve donne à chacun de ses enfants sa portion de pain ; ils ont assez, mais ils n'ont que juste le nécessaire; et pourtant quelquefois un plus pauvre encore vient frapper à la porte de la mère de famille et réclamer des secours que les riches n'accordent pas toujours; mais la veuve ne les repousse jamais, et s'approchant de ses enfants, elle leur dit :
— Mes enfants, voilà quelqu'un qui a encore moins que nous, car nous avons assez pour vivre, et il n'a pas, lui, de quoi avoir du pain. Retranchons un peu à chacun de nous ; cela ne nous privera qu'un peu, et cela sera beaucoup pour lui.
A ce discours, les enfants présentent à leur mère la part de pain qu'elle vient de leur donner ; sur chacune de ces parts, la veuve en ôte un peu, en ayant soin d'en prendre beaucoup sur la sienne, et elle remet tout cela à celui qui est venu implorer sa charité.
Loin de se plaindre de voir leur portion diminuée, les enfants de la veuve sourient à leur mère :
— Tu aurais pu m'en prendre davantage, dit l'aînée.
— Moi, je n'ai pas faim aujourd'hui, dit une autre; et il n'est pas jusqu'au petit garçon qui ne s'écrie :
— 11 fallait donner tout mon pain... je ne suis pas gourmand, moi ! D'ailleurs j'en mangerai beaucoup quand je serai grand.
Alors la digne veuve se trouve encore bien heureuse en embrassant ses enfants.
Dans une grande ville la table d'hôte est une fiction, c'est tout simplement une aulre espèce de restaurant à tant par tête, où, par exemple, vous n'avez pas le droit, pour votre argent, de demander les mets que vous aimez; il faut vous contenter de ceux que l'on vous sert, lors même qu'ils sont fort peu variés, et rarement de voire goût. Mais enfin, puisqu'on est convenu d'appeler tables d'hôte ces maisons où l'on ne dîne pas à la carte, et où tout le monde se place à la même table, faisons connaissance avec celles de Paris.
Il y en a beaucoup, à différents prix et tenues sur différents tons. Vous en trouvez depuis 1 fr. par lèle jusqu'à 10 fr. Il est rare d'en voir s'établir à un prix
au-dessous ou au-dessus. La plus grande quantité de tables d hôte est dans les prix modérés de 3 à 5 fr. Dans l'une le café est à part, dans l'autre il sera compris ; mais, le plus ordinairement, le café et la liqueur se payent à part.
La table d'hôte, dans une grande ville, est le rendezvous des étrangers qui aiment à diner avec les mêmes personnes, afin de faire vite des connaissances ; des célibataires qui n'ont ni famille, ni ménage, quelquefois même ni amis, et qui, en se retrouvant souvent avec les mêmes visages, finissent par se persuader qu'ils tiennent à quelqu'un; des industriels de contrebande, c'est-à-dire de ces gens qui n'ont aucune profession, aucune industrie, et qui cherchent partout des dupes pour vivre à leurs dépens. Dans une table d'hôte, ils tâcheront toujours de se placer près des étrangers; ils seront pour eux pleins d'égards, de prévenances, de petits soins, tout eu ne négligeant pas de lancer de temps à autre quelques mots sur leur fortune, leur crédit et leurs belles connaissances. Il y a toujours des gens qui se laissent prendre à ces piéges-là.
Si les {loueurs sont très-communs aux tables d'hôte, les blagueurs n'y sont point rares non plus. Ces derniers y vont dans le but de s'amuser, de faire poser les uns, de mystifier les autres, et avec le désir de se moquer de tout le monde.
Vous trouverez encore là des jeunes gens novices dans le monde, auxquels on a dit que dans une table d'hôte on prenait l'habitude de la société et des bonnes manières en faisant connaissance avec des personnes qui ne demandent qu'à vous former.
Puis, de ces mauvais sujets qui n'ont plus le sou, et qui, après avoir vécu en princes pendant quelques mois, vont dîner à une table d'hôte modeste dans laquelle on leur fait crédit sur leur bonne mine, et où ils font habituellement un pouf.
Quelquefois des hommes de lettres vont là pour observer ; quelques gens de finance s'y rendent par curiosité ; des négociants y vont dans l'espérance de dîner bourgeoisement et à bon compte, et une foule d'autres personnes par désœuvrement, ou pour savoir ce que c'est.
Mais dans les tables d'hôte où l'on reçoit des femmes (et c'est maintenant le plus grand nombre), cette partie de la société est la plus curieuse, et mérite surtout l'attention de l'observateur.
Pour qu'une femme, à Paris, aille dîner à une table d'hôte, il faut qu'elle n'ait point de ménage, de famille autour d'elle ; il faut qu'elle ait dépouillé toute la timidité de son sexe et qu'elle ne craigne pas de se trouver chaque jour à table près d'un homme qui peut lui être inconnu, car, dans une table d'hôte, si c'était toujours les mômes habitués, on finirait par n'être qu'avec des gens de connaissance. Mais, à Paris, il n'en est point ainsi. Un habitué, ou même une personne qui aura été une fois par hasard à une table d'hôte et qui s'y sera trouvée bien, s'y rendra une autre fois avec un ami, deux amis, trois amis même. Chacun peut en faire autant; la personne qui tient la table est toujours contente quand on lui amène de nouveaux visages; elle dit :
« Quand il y a pour neuf, il y a pour dix... et ainsi de suite... »
Raisonnement fort triste pour les habitués qui ont bon
appétit.
Revenons à ces dames qui fréquentent les tables d'hôte. Il est rare qu'elles soient jeunes et jolies. Pourquoi? Parce que celles qui ont ces deux avantages trouvent assez de dîners dans les cabinets particuliers, sans avoir besoin de venir à une table d'hôte. Ainsi donc, si ces dames que vous voyez sont jeunes, elles ne sont pas jolies; si elles sont jolies, elles ne sont plus jeunes. Cependant il y a des exceptions : par exemple, on rencontre souvent de fort belles femmes dans les tables d'hôte où Ton joue gros jeu.
Les dames qui vont dîner là ont beaucoup voyagé, beaucoup couru le monde ; elles parlent quelques mots de cinq à six langues qu'elles jettent à tous moments dans la conversation. Ces dames-là ont eu bien des aventures !.. c'est très-romanesque! c'est à ne pas le croire; si vous les écoutez, vous n'aurez pas le temps de dîner.
En voilà d'autres dont la tournure est équivoque et les manières tant soit peu décolletées ; mais elles font passer cela en se donnant un air étranger... et un accent... de quel pays est leur accent? Vous seriez bien embarrassé pour le deviner et ces dames pour vous le dire. N'importe , ces dames sont des comtesses étrangères, c'est convenu ; il faut donc leur pardonner de parler le français comme des cuisinières et de montrer si souvent une complète ignorance de nos usages.
Voilà ensuite de vieilles femmes qui veulent faire les jeunes : elles sont fardées, elles sont peintes, elles sont teintes, elles sentent le musc, l'ambre, les essences;
elles ont une mise qui n'est plus de leur âge et les rend encore plus ridicules; enfin elles regardent les hommes dans le blanc des yeux, en poussant de gros soupirs, et comme on n'y répond guère, ce sont elles qui les premières se décident à faire la déclaration de leur amour au malheureux mortel qui les a charmées.
Joignez à cela quelques figurantes de nos grands théâtres, des marquises ruinées, quelques lorettes dépaysées, des femmes entretenues qui ne le sont plus, des filles séduites qui voudraient l'être, et vous aurez une idée des dames qui *se montrent dans une infinité de tables d'hôte.
Il existe cependant, à Paris, quelques établissements de ce genre où la société est bien composée ; pour y être admis, il faut réellement être présenté par quelqu'un de connu, et qui fait connaître la personne qu'il amène. Les dames y sont rares ; le plus souvent, elles ne sont point admises.
Mais le dîner n'est pas toujours ce qui amène du monde à une table d'hôte; le dîner est le prétexte, le jeu est le vrai motif; le jeu, cette passion que vous retrouvez chez tous les peuples, dans toutes les classes, qui se déguise sous mille formes, et rentre par une fenêtre quand on vient de la chasser par une porte. A Paris, depuis que l'on a supprimé la loterie et fait fermer les maisons de jeu, bien des gens ont cherché des moyens pour attirer chez eux ces joueurs qui ne savent plus que devenir et que faire de leur argent, désolés de ce qu'on leur ait ôté la facilité de se ruiner en une journée ou en nue nuit. Beaucoup de maisons de jeu clandestines se sont for-
mées, malgré les défenses delà police; mais, en dépit de toutes les précautions que prennent ceux qui tiennent ces jeux occultes, il est bien rare que l'on ne parvienne pas à les découvrir. Ceux qui vont dans ces endroits prohibés s'exposent donc à des scènes fort désagréables, qui quelquefois peuvent les conduire en police correctionnelle. 11 y a des joueurs qui affrontent tout ; il en est d'autres que la passion n'entraîne pas jusqu'à braver les lois : pour ceux-là, il fallait des réunions, des sociétés qui n'eussent point l'apparence des maisons de jeu. Les tables d'hôte offraient cet avantage. Ce n'est point un endroit public, puisqu'il faut être présenté. Après le dîner on es! tout naturellement réunis, et une petite partie se forme sans que cela puisse tirer à conséquence. D'ailleurs on ne joue point de jeux de hasard.
La bouillote, l'écarté, l'impériale, sont les jeux usités dans les tables d'hôte. Quelquefois on s'y permet aussi le vingt-et-im, le macao, et cela ressemble . eaucoup aux jeux de hasard. Mais la personne qui tient l'établissement vous dira : On joue si petit jeu, que c'est seulement pour s'amuser; et il faudrait avoir l'humeur bien tracassière pour voir un danger dans ce qui n'est qu'un léger passetemps.
0 vous qui vous laissez entraîner à faire une partie dans les tables d'hôte, ne vous fiez pas à ces douces paroles.
On commence une partie en jouant dix sous ; quelques minutes après on joue un napoléon, et celui qui a perdu la légère somme qu'il voulait bien risquer est le premier à vouloir augmenter les enjeux.
r ES TABLES D'HOTE. 293
Les tables d'hôte où l'on ne joue pas doivent inspirer plus de confiance ; peut-être le dîner n'y est-il pas aussi fin, aussi délicat que dans les autres, c'est possible, c'est probable même, parce que dans celles où le jeu vient ensuite, on fait plus de frais pour attirer du monde, quelquefois même on perd sur le dîner que l'on donne, car on est bien certain de se rattraper après. Dans les premières, vous devez avoir plus de confiance dans la société qui vous entoure; vous y trouverez encore des blagueurs, des gourmands, de vieilles femmes coquettes, mais vous verrez beaucoup moins de chevaliers d'industrie, de floueurs, de ces dames qui, avec le plus agaçant sourire, ont un bonheur inconcevable pour retourner le roi à l'écarté.
Il y a des pourvoyeurs et des pourvoyeuses de tables d'hôte : ces gens-là dînent gratis; il y en a même qui ont une remise sur chaque convive qu'ils procurent. Dans les tables d'hôte où l'on joue gros jeu, ce sont ordinairement les femmes galantes qui trouvent moyen de faire venir du monde, elles donnent leur rendez-vous à l'endroit où elles dînent, et ne manquent pas de dire à la personne dont elles ont fait la conquête :
— Si vous avez quelques amis à nous amener, ne vous gênez pas; au contraire, cela fera grand plaisir. D'ailleurs, ils trouveront une société choisie et des femmes charmantes qui ne sont pas bégueules :
En effet, les dames qui vont dans ces endroits-là n'ont pas l'habitude de faire les bégueules avec les hommes qui jouent gros jeu.
Un jeujie homme qui ne connaît point Paris, rencontre,
au spectacle, une dame fort élégante, qui se donne des manières presque distinguées. Le jeune homme s'y laisse prendre : d'ailleurs, quand on est amoureux, on se laisse abuser facilement. Il demande un rendez-vous ; on l'engage à venir le lendemain dans une maison charmante, où se réunit la meilleure société de Paris, pour dîner, moyennant cinq francs par tête.
Le jeune homme accepte avec empressement. Le lendemain il est exact, et arrive à l'endroit qu'on lui a indiqué. Il demande madame de Flicflac... ou un nom dans ce genre-là; ces dames ne se gênent pas pour se donner du de. La beauté de la veille vient au-devant de ce monsieur, qu'elle présente à la société.
Le jeune homme se trouve au milieu d'une quinzaine de personnes qui presque toutes se donnent des titres, des grades, de la noblesse : l'un est soi-disant comte, l'autre baron, celui-ci est un ancien chevalier, celui-là est un ci-devant général ; il y a fort peu de roturiers et encore ceux qui le sont parlent à chaque instant de leurs maisons, de leurs rentes, de leurs millions. Les dames sont élégantes, quoique leurs parures soient un peu fanées; elles regardent le jeune homme d'une façon trèsprovoquante, et celui-ci est enchanté de se trouver dans une si belle société.
On se met à table ; le jeune homme est à côté de sa conquête : il peut lui presser, lui pincer le gpnou, elle ne s'en formalise pas, au contraire; de l'autre côté, il a pour voisin un monsieur qui se dit ancien marin, qui ne parle que de duels qu'il a eus, de gens qu'il a tués, qui parie mettre à quarante pas une balle dans le trou d'une
aiguille, et avec une épée vous blesser à l'endroit que vous choisirez ; qui fait ensuite une foule de petites choses agréables en société ; par exemple, à peine est-on au second service, qu'il parie une bouteille de Champagne boire un verre plein jusqu'aux bords qu'il place au milieu de son assiette, et cela sans toucher le verre et sans répandre une goutte de vin.
Madame de Flicflac pousse le genou du jeune homme, en lui disant tout bas :
— Pariez... je suis sûr qu'il ne pourra pas faire ce qu'il dit. 4
Le jeune homme parie, le monsieur exécute parfaitement ce qu'il a pané de faire; la bouteille de Champagne est gagnée.
Un moment après, le même monsieur s'écrie :
— Voilà qui est bien plus fort. Je vais placer deux verres de Champagne pleins l'un sur l'autre, et je viderai celui de dessous sans rien répandre de celui de dessus.
Madame de Flicflac pousse encore son voisin, en lui disant :
— Pariez donc; celte fois il est impossible qu'il fasse cela.
Le jeune homme parie ; le monsieur réussit encore parfaitement dans ce second tour. La bouteille de Champagne est encore gagnée, et ce monsieur si adroit propose un troisième tour. Bref, au djssert, le jeune homme a perdu cinq bouteilles de Champagne en sus de son écot. ce qui met son diner à trente-cinq francs au lieu de cinq; mais la société est d'une gaieté charmante; on le trouve
extrêmement aimable, il a vu faire des tours d'adress* surprenants, et madame de Flicflac se laisse pincer tout ce qu'il veut.
Après le dîner, on passe au salon et quelques personnes commencent une petite partie de bouillotte. On propose au jeune homme de faire une cave, il préférerait causer avec madame de Flicflac, mais celle-ci lui dit :
— Jouez donc, je me placerai près de vous. J'ai dans l'idée que je vous porterai bonheur. Nous serons de moitié. |
Le jeune homme n'ose pas refuser. Il se met au jeu, et madame de Flicflac se place près, de lui, de manière à bien voir ses cartes, chose à laquelle elle paraît tenir beaucoup, toujours dans l'intention de lui porter bonheur.
Mais le soi-disant marin, qui tout en jouant regarde très-souvent madame de Flitlac, gagne à la bouillotte avec la même facilité qu'il a exécuté à table des tours d'adresse. Le jeune homme, que la perle commence à échauffer, met au jeu tout l'argent, tout l'or qu'il a sur lui ; il perd encore. Et madame de Flicflac, qui voulait être de moitié dans son jeu, disparait sous le prétexte d'aller chercher sa bourse, et ne juge pas convenable de revenir.
Le jeune homme, qui a perdu tout ce qu'il avait, quitte le jeu d'assez mauvaise humeur et en maudissant la veine constante du marin; celui-ci roule aussitôt des yeux furibonds et lui dit que s'il a eu l'intention de l'insulter, il est tout prêt à descendre avec lui pour le tuer au coin de la rue.
fc
Le jeune homme remercie; il ne juge pas nécessaire de se donner encore ce plaisir-là. Il s'éloigne en trouvant que la connaissance de madame de Flicflac lui a coûté un peu cher.
Cependant ce ne sont pas toujours les jeunes gens qui sont floués dans les tables d'hôte: voici une anecdote historique. La scène se passe dans un de ces établissements situés au centre de Paris, et où l'on dine pour trois francs, sans le café.
Parmi les habitués de cette table d'hôte sont deux dames qui ont le mauvais côté de la cinquantaine, quoiqu'elles ne se donnent pas plus de trente-six ans. Elles ont eu bien des aventures, bien des malheurs; cependant il leur est resté une aisance honnête, et si elles fréquentent les tables d'hôte, c'est parce qu'elles aiment la société, et que leur cœur sensible espère y rencontrer un cœur auquel il pourra s'attacher.
Ces deux âmes si tendres ont remarqué un jeune homme qui vient assez souvent à la réunion; le jeune homme est joli garçon : il a l'air un peu mauvais sujet, et n'en parait que plus séduisant ; il n'a jamais le sou, mais son cœur n'en doit être que plus vulnérable. Chacune de ces dames se met en frais pour lui plaire : l'une lui apporte des pistaches au chocolat, l'autre des pralines grillées; celle-ci lui donne une jolie bourse en filet, celle-là un lorgnon élégant; et tout cela est accompagné de regards brûlants, de gros soupirs, de serrements de main, quelquefois même de coups de pieds sous la table. Le jeune homme, qui a l'humeur très-boulfonne, se laisse regarder, serrer les mains, presser les pieds, et accepte
les petits présents de ces dames, mais, bien loin de répondre à leur flamme, il fait en secret la cour à une jeune étrangère assez gentille qui vient aussi quelquefois à la table d'hôte.
Les deux beautés surannées ne se sont pas aperçues du penchant que leur vainqueur éprouve pour la jeune étrangère, mais elles se sont fort bien aperçues qu'elles étaient rivales, et couraient toutes deux le même lièvre ou, si vous aimez mieux, le même amour. Déjà des mots piquants ont été échangés : c'est à qui de ces daines supplantera l'autre ; et pour captiver le séduisant mauvais sujet, elles redoublent près de lui de petits soins, de petits cadeaux, de galanteries. Mais le jeune homme reçoit tout cela avec la même amabilité; il se moque également de ses deux conquêtes, qui le trouvent de plus en plus adorable, parce que si l'amour est aveugle quand il est jeune, il doit avoir perdu les cinq sens quand il est vieux.
L'homme adoré avait manifesté une fois le plaisir qu'il aurait à se promener en calèche au bois de Boulogne, puis à se rendre aux Bouffes dans une loge à ui.
Quelques jours après, les deux vieilles arrivent au dîner de la table d'hôte, et Lune aborde le jeune homme en lui disant :
— Voici une loge des Bouffes pour ce soir. Et l'autre dame s'empresse de lui dire :
— A sept heures une calèche sera en bas pour aller au bois de Boulogne.
Celui auquel on offre cela reçoit fort bien ces deux par-
LES TABLES b'IIOTE. 299
ties de plaisir ; il accepte le coupon de loge qu'il met dans sa poche, en disant :
— La calèche sera aussi la bienvenue.
Mais cela ne fait pas le compte des deux rivales. Elles se lancent des regards foudroyants; elles voudraient se manger les yeux, et, pendant tout le temps du diner, elles cherchent un moyen d'en finir, parce qu'elles sentent bien que cet état de rivalité ne peut pas durer, et qu'il faut y mettre un terme.
Pendant qu'on prend le café, les deux vieilles, poursuivies par la même pensée, passent dans le salon de jeu. Là, se trouvant en tête à tête, elles éclatent.
— Madame !... il faut pourtant que cela finisse !...
— Oui, madame ! c'est ce que je me suis dit pendant tout le courant du diner.
— Vous faites la cour à M. 0... d'une manière bien visible ! ...
— Il me semble, madame, que vous ne vous cachez pas non plus pour l'assommer de vos galanteries...
— C'est bien plutôt vous qui l'assommez !... Vous lui faites chaque jour un cadeau !
— Vous avez toujours les poches pleines pour lui; vous le bourrez de bonbons comme un perroquet !
— Et vous de pâtisseries comme un caniche ! Encore aujourd'hui vous lui apportez une loge des Bouffes!...
— Et vous qui espérez le promener en calèche !...
— Vous devez bien voir qu'il est charmant avec moi.
— Quand il me parle, ne voyez-vous pas comme il i si aimable !
— Et avec moi donc!... il est d'une gaieté! il ne peut pas :ne regarder sans rire.
— Il me dit des choses fort galantes; dernièrement il m'a comparée à la matrone d'Èphèse!
— Moi, il m'a positivement assuré que j'avais la chute de reins de la Vénus pudique.
— Et comment a-t-il pu vous dire cela, madame?... Est-ce que votre... chute lui est connue?... Pauvre garçon ! je crois qu'il aimerait mieux voir celle du Niagara !...
— Ah! madame! ménagez vos expressions, je vous en prie!... vous dites des choses d'une inconvenance !...
— Pas si inconvenantes que vos manières et vos mines lorsque vous êtes près de M. 0...
— Qu'est-ce que vous entendez par mes mines, madame?
— C'est assez ridicule, pour qu'on le remarque, vous lui faites continuellement des yeux blancs !...
— Vous voudriez bien pouvoir lui en faire de blancs, vous!... mais cela vous serait difficile! les vôtres sont toujours rouges comme ceux d'un lapin !
— Tout cela n'empêche pas, madame, que je ne sois aimée de M. 0...
— Vous... par exemple !.., C'est moi qu'il aime, madame.
— Oh ! non ! c'est moi qu'il préfère.
— Vous devriez renoncer à sa conquête, madame.
— C'est bien plutôt vous qui devriez renoncer à lui. Ici, les deux rivales s'arrêtent un moment; elles ont
besoin de reprendre haleine, de réfléchir. Toutes les
deux se craignent, toutes les deux comprennent qu'elles se nuisent. Tout à coup, l'une d'elles paraît frappée d'une inspiration subite, et allant vers l'autre d'un air moins féroce, lui dit :
— Tenez!... l'amour nous a subjuguées toutes deux... et nous avons chacune autant d'avantages pour réussir... Je ne pense pas que l'une de nous veuille faire un sacrifice à sa rivale?...
— Oh ! ce ne serait pas moi, d'abord.
— Ni moi. Mais, au lieu de nous quereller, ce qui ne sert à rien qu'à nous bouffir les yeux, je vais vous proposer un moyen d'en finir.
— Quel est-il?
— Jouons M. 0... à l'écarté ; celle qui perdra la partie renoncera à son amour et ne cherchera plus à nuire à sa rivale... Cela vous va-t-il?
— Ma foi, oui, j'accepte!... Jouons notre jeune homme, cela vaut mieux que de nous disputer; c'est plus digne de nous. Mais pas de tricherie !
— Oh ! jamais je'ne triche quand il s'agit d'amour.
— Allons, voilà une table et des cartes, terminons tout de suite, car si je suis favorisée du sort, j'emmène mon gain aux Bouffes.
— Et moi au bois de Boulogne. Tenez, ma chère, convenons que celle qui gagnera jouira du spectacle et de la voiture.
— Je le veux bien; c'est notre va-tout !
Ces dames se placent à une table d'écarté : elles sont profondément émues et elles tremblent en donnant les cartes, car jamais elles n'ont joué si gros jeu.
— Le roi! dit l'une.
Et l'autre s'écrie :
— Ah ! Dieu ! que vous me faites mal ! — J'ai le point.
— Ah ! mon cœur se hrise.
— J'en demande !
— Jamais ! je renais à l'espérance.
— Du pique...
— Fi donc. Je coupe. . . atout et la vole !
— 0 cher ami!... A vous à faire... me faudrait-il te perdre?
— Trois à trois.
— Il a de si beaux yeux !...
— Je joue... Et des dents...
— Je n'ai pas de ça.
— Et des cheveux ! . . .
— Je n'ai rien de tout ça!
— Il est bâti en Apollon !
— Je suis volée.
— J'ai gagné! A moi M. 0..., la calèche et le spectacle.
La vieille que la chance a favorisée, quitte vivement la table, où sa rivale reste accablée, anéantie ; elle se précipite dans le salon voisin, où elle a laissé le jeune homme qu'elle vient de gagner à l'écarté ; elle le cherche des yeux; il n'y est plus. Elle présume qu'il est en bas et l'attend dans la calèche; elle descend à la hâte. La calèche n'est point à la porte ; elle s'informe au concierge :
— Est-ce qu'une calèche n'est pas venue à sept heures?
— Si, madame.
— Est-ce que M. 0... n'est pas descendu?
— Si madame. M. 0... est descendu en effet...
— Eh bien, pourquoi ne m'a-t-il pas attendue?... Mais il a dû vous dire où je devais le rejoindre?
— Permettez, madame, d'abord M. 0. .. n'est pas descendu seul...
— Il n'était pas seul?... Quoi! il avait emmené de ses amis?... comme c'est imprudent!...
— Mais non, madame, ce n'était pas des hommes... Il n'avait avec lui que la jeune dame étrangère...
— Qu'est-ce que vous dites, concierge?...
— Je dis ce que j'ai vu, madame : ils ont monté tous deux dans la calèche, et M. 0... a dit... «Vous ferez bien des remercîments à ces dames de notre part. Nous allons nous promener au bois de Boulogne, et nous profiterons ensuite de la loge des Bouffes. »
La vieille reste pétrifiée et, lorsqu'elle se décide à remonter trouver sa rivale, elle lui dit, d'une voix lamentable :
— Ma chère amie, voilà la première fois peut-être que cela arrive à deux personnes qui jouent ensemble : nous avons perdu toutes deux!
Il y a dans Paris une foule de personnes qui n'ont rien à faire et qui veulent paraître occupées ; chez celles qui sont riches, c'est purement vanité.
Quand on a vingt mille livres de rentes, vous comprenez bien qu'on ne veut pas avoir l'air de s'ennuyer, de ne savoir que faire de soi, de bayer aux corneilles toute la journée.
Chez celles qui n'ont point de fortune, c'est calcul ; on veut tâcher de faire croire que l'on est accablé d'affaires, de travail, de visites, enfin c'est une manière très-usitée de se faire mousser.
Vous allez chez un homme d'affaires que vous ne connaissez point encore, mais que l'on vous a recommandé
comme habile et surtout très-employé, très-occupé ; à Paris, la vogue passe presque toujours pour du mérite.
L'homme d'affaires, qui n'a aucune affaire pour le moment, mais qui veut faire croire qu'il en est accablé, est tout seul dans son cabinet, assis devant son bureau... bâillant devant un journal, et s'amusant avec son canif à faire de petites entailles sur son pupitre.
Tout à coup on sonne : mais la domestique a le mot d'ordre.
C'est un monsieur qui se présente, en disant:
— Monsieur X..., s'il vous plaît?
— C'est ici ; mais c'est que monsieur est occupé.
— Ah! je voudrais pourtant bien lui parler pour affaire... le consulter.
— Si monsieur veut entrer et attendre dans le salon.
La personne est introduite dans un salon ; on la prie de s'asseoir et on la laisse là.
Trois quarts d'heure... une heure s'écoule, pendant laquelle l'homme d'affaires est toujours dans son cabinet, se dandinant sur sa chaise, ou tailladant son pupitre avec son canif, comme s'il voulait exécuter une gravure sur bois.
La personne qui attend commence à s'ennuyer; elle tousse, elle crache, dans l'espérance qu'on viendra... On vient enfin! mais c'est la domestique qui a oublié un plumeau sur une chaise et va l'emporter. Celui qui attend l'arrêle en lui disant :
— Est-ce que M. X... sera encore longtemps oc-
500 MONSIEUR EST OCCIPÉ.
cupé?... c'est que... j'ai des courses à faire... si vous pouviez aller le lui dire...
— Je vais tâcher de lui parler, monsieur.
La domestique va trouver son maître dans son cabinet, et lui dit en souriant :
— Ce monsieur qui attend depuis une heure commence à s'embêter là-dedans.
— Je m'en moque pas mal!... Quelle espèce d'homme est-ce? est-il déjà venu ici?
— Non, monsieur... je ne le connais pas... ça a l'air de quelqu'un de province.
— Alors il ne me verra pas aujourd'hui ; il faut le faire revenir. Allez lui dire que je suis trop occupé en ce moment pour lui parler, que je le prie de m'excuser et de revenir demain.
La domestique retourne au salon et s'acquitte de sa commission. Celui qui a attendu plus d'une heure est fort contrarié et s'écrie :
— Comment!... je ne pourrai pas voir votre maître aujourd'hui?
— Oh! non, monsieur... il n'y a pas moyen... monsieur est trop occupé...
— C'est désolant!...
La personne s'éloigne en disant: « A demain alors! » et persuadée qu'un homme qui est toujours si occupé doit avoir immensément de mérite et de capacité.
Une autre fois, un jeune homme, nouvellement marié et dont la femme est malade, se rendra chez un médecin qu'on lui a enseigné.
Le docteur, qui n'a pas encore pu se faire une clien-
lèle, est enfermé dans son cabinet, où il se figure qu'il déjeune avec une panade dont il a quelque peine à avaler les dernières cuillerées. Sa domestique frappe par une petite porte dérobée. Le docteur lui crie sans lui ouvrir :
— Qu'est-ce qui est là?
— C'est moi, monsieur.
— Qu'est-ce que vous voulez?
— C'est un monsieur qui demandée vous parler pour sa Lrame qui est malade.
— Dites que je suis en grande consultation... qu'il attende.
La bonne va trouver le jeune homme et lui dit :
— Monsieur est en grande consultation... il vous prie d'attendre.
— Mon Dieu... ma femme qui souffre...
— Asseyez-vous, monsieur.
— Savez-vous si ce sera long?
— Ah! dame... quéquefois, c'est long!
— A-t-il beaucoup de confrères avec lui?
— Mais... oui... il a tout plein de choses avec lui.
— Alors je vais attendre... mais ne laissez passer personne avant moi, je vous en prie.
— Oh! il n'y a pas de danger, monsieur!
Et, en effet, il n'y a aucun danger, puisque le jeune homme est seul à attendre. Après une bonne demiheure qui semble éternelle à celui dont la femme est souffrante, la domestique revient enfin dire : Vous pouvez entrer, monsieur.
Vous pensez bien que le docteur a eu le temps de se
préparer. Il a l'air d'achever sa toilette; il met sa cravate; il va et vient dans son cabinet, il n'est pas un moment sans remuer , et au milieu de ce mouvement perpétuel il semble avoir à peine le temps de répondre à la personne qui lui arrive.
— Monsieur... je viens pour ma femme...
— Ah! pardon, monsieur, mille pardons... je vous ai fait attendre... mais je suis toujours tellement occupé...
— Monsieur, ma femme est malade depuis hier...
— Très-bien... très-bien... enfin je n'ai pas le temps de m'habiller... je n'ai pas le temps de manger... c'est cruel... je n'ai pas encore pu déjeuner aujourd'hui.
— Voulez-vous bien venir avec moi, monsieur?...
— A présent?... oh! c'est impossible!... c'est impossible!... On m'attend... tenez... je devrais déjà y être... chez la comtesse de Flaqueville, et ensuite une consultation chez un Anglais, un pair delà Grande-Bretagne.
— Mais, monsieur, ma femme qui a tout un côté enflé...
— Très-bien, très-bien... ce ne sera rien... j'irai la voir... laissez-moi votre adresse, j'irai dans une heure... mais à présent cela me serait impossible.
— Dans une heure ! . . . mais vous mêle promettez, monsieur?
— Oui, oui... Oh ! je vais vous inscrire sur mon carnet... j'ai dix-neuf visites à faire ce matin; mais je vous donne le numéro trois.
Le jeune homme laisse son adresse et s'éloigne, persuadé qu'un médecin qu'on a tant de peine à avoir doit posséder à fond tous les secrets de son art; il va dire à sa
femme de prendre patience ; et noire docteur se remet à manger sa panade.
Entrons maintenant dans ce superbe hôtel. Un monsieur, affligé de soixante mille francs de rentes et d'autant d'années, s'est posé dans le monde en protecteur des artistes, en Mécène des talents naissants ; il dit à chacun: Venez me voir... nous causerons... je vous pousserai...
L'artiste se présente chez ce monsieur avec confiance; mais le domestique qui lui ouvre la porte lui dit :
— Monsieur ne peut pas vous recevoir en ce moment. . . il est occupé.
— Ah! diable!... c'est lui-même qui m'a engagé à venir le voir... allez donc lui dire mon nom; je suis sûr qu'il vous donnera l'ordre de me laisser entrer tout de suite.
Quelquefois le domestique se décide à faire cette commission. Il se rend près de son maître, qui est profondément endormi sur un divan, et qui, au bruit que fait son valet, s'éveille en s'écriant avec humeur :
— Qu'est-ce qu'il y a donc?... Je ne vous ai pas sonné... Qui vous a prié d'entrer chez moi?
— C'est un jeune artiste, monsieur... qui prétend que vous l'avez engagé à venir vous voir...
— Qu'il aille donc se faire... lanlaire! celui-là... C'est pour cela que vous m'éveillez, imbécile! Allez lui dire que je suis très-occupé... mais que je le recevrai une aulre fois.
Chez nos lions, nos dandys du jour, il n'est pas rare de recevoir la même réponse; l'un ne veut pas absolument se déranger s'il est en train de faire ses ongles, ou
"»10 MONSIEUR LST OCCITÉ
de chercher une nouvelle manière de nouer sa cravate. Unaulre veut faire croire qu'il est en bonne fortune, et, à l'ami du jour qui se présente chez lui, le valet de chambre vient dire d'un air mystérieux :
— Monsieur est bien fâché... mais il lui est impossible de vous recevoir en ce moment : il est... trop occupé...
— Comment! moi... son ami !... son Pylade!...
— Mon Dieu, monsieur, vous seriez son... tailleur, que vous n'entreriez pas en ce moment.
— Ah çà, mais... il a donc une occupation bien sérieuse... bien importante?
— Oh! oui, monsieur!
— Tu souris, coquin!... Ah! je devine... j'y suis... ton maître est en bonne fortune!... Il est avec quelque joli minois qui sera venu le trouver en cachette! Le séducteur île mauvais sujet!... N'est-ce pas que j'ai deviné, hein?...
— Dame, monsieur... il est certain que mon maître n'a pas envie de quitter ce qu'il tient...
— Suffit! suffit!... j'en sais assez... Allons, je m'éloigne... Oh! je comprends alors qu'il n'y a pas moyen de le déranger.
L'ami s'éloigne en se disant :
— Lheureux mortel ! je voudrais bien être occupé comme lui.
Or, savez-vous ce que fait le lion qui vient de défendre sa porle? Il se sert maintenant de cet instrument qui a causé tant de tribulations à M. de Pourceaugnac