PARIS IL Y A VINGT-CINQ ANS
LE BUREAU DES NOURRICES
Vous avez un nouveau-né; votre femme ne peut pas, ou ne veut pas nourrir son poupon ; vous n'avez pas songé à demander une bonne nourrice à vos amis et connaissances, ou vous n'attendiez pas l'enfant sitôt; enfin, vous vous trouvez pris au dépourvu. Vous avez recours aux bureaux de nourrices. Il y en a plusieurs à Paris : l'un, passage de l'Industrie; l'autre, cour des Petites- Écuries (faubourg Saint-Denis). Le principal est celui de la rue Sainte-Apolline ; c'est ai^si un de ceux où l'on
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trouve une plus grande variété de nourrices. Vous courez donc rue Sainte-Apolline, une vieille maison, une grande cour, et presque toute la journée des nourrices en disponibilité qui flânent devant la porte, en mangeant des pommes, de la galette ou du fromage; la nourrice prend beaucoup de nourriture.
Vous entrez au bureau ; vous faites votre demande à une dame, la meneuse, qui peut passer pour le premier commis. Vous ne manquez pas de dire : « Donnez-moi quelque chose de bon... de sûr... que je puisse prendre de confiance. » On vous a fait un petit signe, qui signifie: « Vous pouvez être tranquille, » et on ajoute : « Tenezvous au pays? »
— Non... pourvu que ce ne soit pas une Lorraine... il y a un vilain proverbe sur les Lorraines... Ah! je ne me soucierais pas d'une Normande; elle donnerait du cidre à mon enfant... c'est trop rafraîchissant. Je ne veux pas non plus d'une Picarde, elles ont mauvaise tête, elles se disputent pour un rien, et cela échauffe leur lait. On dit que les Bourguignonnes font trop les gentilles avec les hommes... cela n'est pas rassurant... Je ne désire pas une Bretonne... Je craindrais de prendre une Champenoise. . Du reste, le pays m'est indifférent. »
Pendant que vous dites tout cela, un homme, jeune encore, laid, mal bâti, gros, peut, et d'une tournure commune, entre dans le bureau, tout essoufflé, tout en nage, mais ayant l'air radieux ; il s'écrie :
— Ça y es*, cette fois !... Ma femme vient d'accoucher de quelque chose d'un peu soigné!... Ah!... le bel enfant! je ne suis pas à qui il ressemble, par exemple... mais
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nous trouverons ça plus tard. Je veux une nourrice trèsforte : mon enfant est énorme... si j'avais pu lui donner une vache, je l'aurais fait... mais mes moyens ne me le permettent pas. Donnez-moi, s'il vous plaît, une grosse nourrice... avec toutes ses dépendances. »
Et notre homme accompagne cette phrase d'un geste significatif, en arrondissant ses bras devant sa poitrine, et il pousse un nouvel éclat de rire ; puis tout d'un coup il s'arrête, se frappe le front, le ventre, les cuisses, et s'écrie :
— Ah! sapristi, suis-je bête!... Ah! je ne m'en suis pas informé... Ah! en voilà une bonne! J'ai oublié de demander quel était le sexe de mon enfant... je ne sais pas si c'est un garçon ou une fille, s'il est mâle ou femelle... La garde m'a montré le poupon, en me disant : « Monsieur Troufaguet, voilà le résultat de votre amour conjugal... » Moi, j'ai admiré, embrassé mon résultat... je l'ai trouvé magnifique, mon résultat... et on m'a dit : « Courez chercher une nourrice... » Et je suis parti comme un pétard, sans penser à m'informer du plus intéressant... Je vas revenir.
On veut retenir M. Troufaguet ; on lui dit qu'il peut toujours choisir une nourrice pour son enfant ; qu'il n'est pas nécessaire pour cela de savoir si c'est un garçon ou une fille, vu que l'un ou l'autre ont également besoin de teter.
M Troufaguet n'entend pas cela ; il repousse tout le monde et sort en disant : « Prendre une nourrice sans savoir ce que je lui donne... Pas si bête!... Vous comprenez bien que si c'est un garçon je lui choisirai une
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nourrice plus mâle... plus solide... une gaillarde... je vas revenir. »
A peine M. Troufaguet s'est-il éloigné, que vous voyez arriver un grand homme, fort bien couvert, fort mince, ayant des cheveux roux et coupés très-ras : à son parler et à sa tournure, vous avez reconnu un de nos voisins d'outre-mer.
L'Anglais s'avance avec gravité près de la dame du bureau et lui dit :
— Médème le bureau, je volais tout de suite un bonne nourrice pour manger mon enfant, que mon épouse il povait pas.
On devine que l'Anglais demande une nourrice pour faire manger son enfant ; avec les étrangers, il faut traduire leur pensée. La dame du bureau donne ses ordres pour que l'on fasse venir une collection de nourrices.
L'Anglais reprend :
— Médème le bureau, je volais aussi iY.ie à vous... il fallait que le nourrice mange mon enfant toujours sur les lieux.
— J'entends; milord veut une nourrice sur place.
— Oh! no! no!... pas de place... toujours le nourrice suivait nous... Nous voulons emporter le nourrice pat [eut, dans le voilure ou le campagne, c'est égal.
— C'est ce que je vous dis, milord, vous désirez une nourrice sur place.
— Mais no... j'avais assez de place... je prendrai pas celle de le nourrice.
On a beaucoup de peir.e à faire comprendre à l'Anglais
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qu'on entend parfaitement ce qu'il désire. Pendant qu'on y travaille, arrive un monsieur d'une cinquantaine d'années, mis avec une certaine prétention, le chapeau un peu de côté, le regard fripon, et cherchant à se donner encore Tair séducteur.
Il se pose sur-le-champ au milieu de la salle, en disant :
— C'est encore moi !... c'est toujours moi... En ai-je fait de ces coquins d'enfants!... Je suis une bonne pratique... Il est vrai que je me connais parfaitement en nourrices : dès que l'on a un enfant dans ma famille, ou parmi mes connaissances, on me le fait savoir, et l'on me charge de venir ici. Aujourd'hui, je viens pour ma cousine... femme délicieuse ! avec laquelle je suis... très-intime ; elle vient de mettre au monde une petite fille... qni ressemble comme deux gouttes d'eau à quelqu'un de ma connaissance.
En disant ces mots, le séducteur suranné sourit d'un air malicieux et jette sur lui-même un regard de complaisance ; puis il reprend :
— Voyons, madame, faites-moi voir beaucoup de nour lices... de toutes les tailles, de toutes les grosseurs... je vous préviens que je serai très-difficile... parce que la fille de ma cousine m'intéresse... personnellement.
Mais déjà une foule de paysannes remplit la salle. Il y en a pour tous les goûls ; cependant, celui qui en voudrait une absolument jolie aurait quelque peine à la rencontrer. Il paraît qu'en général la beauté ne se fait pas nourrice.
Vous ne savez à laquelle entendre lorsque vous êtes au
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milieu de ces campagnardes qui, pour être choisies par vous, tâchent de prendre un petit air agréable qui ne va pas toujours à leur physionomie. Vous hasardez quelques questions :
— De quel pays êtes-vous ?
— De Morvilliers, monsieur, à cing lieues et demie de Beauvais. . . un joli petit endroit, monsieur. . . tout le monde s'y porte bien, monsieur... les enfants y viennent comme des champignons...
— Que fait votre mari?
— Il est vigneron, monsieur... nous avons aussi des vignes à nous !... Oh! nous ne sommes pas malheureux... si je prends un nourrisson, c'est que nous aimons beaucoup les enfants chez nous... et comme j'en avons que sept...
— Ah! vous avez sept enfants...
— Tiens, pardi, j'espère bien ne pas être au bout; ma mère en a eu quinze.
— Et combien voulez-vous pour nourrir mon enfanl?
— Dix-huit francs par mois, non compris le sucre, le café et le savon... Après ça, vous êtes le maître d'ajouter d'autres petites douceurs... vous entendez bien que tout ce que vous m'enverrez, vous pouvez être sûr que c'est vot' enfant qui l'aura... et puis d'ailleurs il y a le médecin du pays qui est chargé de venir voir nos nourrissons.
Pendant que vous causez avec une nourrice, les autres jettent sur elle des regards jaloux, craignant déjà qu'elle ne leur soit préférée ; de votre côté vous les passez toutes en revue. Quoique la santé et la propreté soient
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ce que l'on doive chercher d'abord chez la personne à laquelle on confie son enfant, nous ne pouvons nous empêcher de nous laisser séduire par les yeux, et la plus gentille aura presque toujours la préférence.
Cependant l'Anglais examine toutes les nourrices qui sont devant lui, mais il ne semble pas satisfait ; de temps en temps il secoue la tête en murmurant.
— C'était pas encore ça que je volais par le nourrissement de mon grosse petite miss !
Le ci-devant jeune homme agit d'une autre manière. Sans s'amuser à examiner la figure d'une nourrice, il va lui tâter le sein ; il demande à le voir, puis il passe à une autre avec laquelle il en fait autant.
La dame du bureau, impalientée de ce manège, dit enfin d'un ton sévère :
— Monsieur, vous avez une singulière façon de chercher une nourrice... Ordinairement on se contente de regarder et on ne lâte pas toutes ces dames comme vous le faites.
— Eh bien, madame, on a tort ! répond le monsieur en faisant le joli cœur. Croyez-vous que j'aie envie de prendre chat en poche pour 1 enfant de ma cousine... qui m'est si cher ! Tàter est le plus important, madame, d'autant plus que la petite promet d'être fort jolie, et je n'ai pas envie dp lui donner une nourrice qui la rende camarde?
— Camarde ! Et depuis quand, monsieur, une nourrice peut-elle rendre camard l'enfant qu'on lui confie?
— Il me parait, madame, que vous n'avez pas lu liabelais, car vous ne m'adresseriez pas cette question !
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— Rabelais... non, monsieur, je ne l'ai pas lu en effet, et que dit-il, ce Rabelais, concernant les nourrices?
— Il dit, madame, que lorsqu'une nourrice a les seins trop durs, l'enfant, qui a presque toujours le visage collé dessus, finit nécessairement par avoir le nez retroussé ou épaté, tandis que, lorsque les objets prêtent, le nez s'y enfonce facilement et sans prendre une mauvaise forme. Or donc, madame, je ne prendrai aucune de ces dames, parce qu'elles les ont trop durs.
— Vous êtes le premier que j'entende se plaindre de cela, monsieur. Au reste, je vous préviens que je ne vous laisserai pas chercher une nourrice de cette manière; j'ai remarqué que vous ne faisiez pas autre chose et que vous n'arrêtiez jamais personne. A l'avenir, monsieur, on vous reconnaîtra.
Le ci-devant jeune homme se pince les lèvres, fait une demi-pirouette et sort en disant :
— Ma foi, je vais conseiller à ma belle cousine de nourrir elle-même... et je réponds que sa petite ne sera pas camarde.
A peine ce monsieur est-il parti, que l'Anglais pousse un cri de joie en disant :
— Oh! voilà bien ce qu'il fallait à moa ! 0 beautifxd nourrice ! quel beau laitage elle devait donner !... c'était bien le couleur que je volais offrir à mon gros petite dear miss.
En disant ces mots, ce monsieur s'élance à la rencontre d'une nourrice qui vient d'entrer dans la salle et qui a les cheveux parfaitement rouges. C'était là ce qu'il cher-
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chait depuis longtemps; il s'en empare, l'arrête aussitôt et l'emmène en triomphe avec lui.
M. Troufaguet ne tarde pas à revenir aussi au bureau, en s'écriant :
— Mon résultat est un garçon... j'en ai la douce certitude; vite une forte nourrice. Je veux que mon petit résultat pousse dru comme une asperge, et lorsqu'il sera de la garde nationale il pourra prétendre aux grenadiers.
On présente à M. Troufaguet une paysanne de cinq pieds trois pouces et grosse en proportion de sa taille; il l'arrête sur-le-champ sans prendre aucun renseignement, et s'informer même du pays qu'elle habite ; le principal pour lui est que son fils ait une nourrice qui ressemble à un colosse.
Il l'emmène en la prenant sous le bras, enchanté de voir qu'elle a la tête de plus que lui, et s'écriant à chaque instant : « Avec une nourrice de cette taille, mon fils sera nécessairement dans les grenadiers. »
Et vous, qui cherchiez aussi une nourrice pour le nouveau-né que le ciel vous envoie, vous hésitez longtemps... vous prenez des informations, vous avez si peur d'être trompé et de confier votre enfant à ces mercenaires qui ne voient dans l'état de nourrice qu'un commerce, et dans l'enfant qu'on leur confie qu'une marchandise sur laquelle elles doivent gagner.
Mais les apparences sont si trompeuses!... et quelquefois l'objet de votre tendresse, de vos espérances, n'a-t-il pas péri par le manque de soins, la négligence ou la sottise d'une nourrice que vous aurez payée bien cher et en qui vous aurez eu toute confiance. Souvent la meilleure
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est celle que rien ne recommande ! En cela, comme en toute chose, il faut donc se fier à la Providence et la prier de veiller sur ces petites créatures qui n'ont pas demandé à naître et qui ne peuvent encore avoir mérité de mourir.
Encore une invention moderne, quoiqu'on prétende qu'elle soit renouvelée des Grecs; mais les Grecs étaient plus somptueux, plus sybarites que nous : ils avaient des maisons avec des portiques, des salles vastes et bien aérées, des cours avec des bassins et des fontaines ; ils possédaient nécessairement des salles de bains et n'avaient pas besoin qu'on apportât une baignoire toute pleine à leur domicile.
A Paris, où l'on n'a point de place pour s'étendre, où on loge cent vingt personnes, et quelquefois beaucoup plus, dans une seule maison ; où ce que l'on appelle une chambre n'est souvent qu'un petit emplacement de douze pieds... et pas carrés, dans lequel vous êtes obligé
d'ouvrir votre fenêtre quand vous voulez mettre votre habit; où la même pièce sert quelquefois d'antichambre, de salle à manger, de salon et de cuisine ; où l'on a un seul palier pour quatre locataires; où il n'est pas rare de voir l'un y allumer du feu dans un fourneau, un autre v battre son habit, et une troisième personne y décrotter ses souliers... tout cela parce qu'on n'a point de place dans son appartement; vous pensez bien que les salles de bain sont rares, surtout dans la classe bourgeoi.se, dans la petite propriété, qui a bien trouvé le moyen de faire un lit dans un divan, mais qui n'a pas encore songé à en faire un dans une baignoire... Cela viendra peutêtre... nous inventons tous les jours.
Or donc, pour ceux qui n'ont point de baignoire chez eux, il fallait recourir aux établissements de bains, lorsqu'on éprouvait le besoin ou le désir de se plonger dans l'eau ; ces établissements ne sont point rares à Paris; on en trouve à peu près dans chaque quarlier ; mais il y a des quartiers si grands, des rues si longues; il fait si mauvais temps quelquefois, et lorsque vous n'êtes pas bien portant, quand c'est pour votre santé que vous prenez des bains, vous n'êtes pas toujours disposé à sortir pour aller les chercher.
Maintenant tous ces ennuis ne vous atteindront pas; on vous apporte un bain à domicile; que vous demeuriez au quatrième, au cinquième, sur les toits même, on vous y apportera également votre bain ; rien n arrête les entrepreneurs; et d'ailleurs le bain à domicile est essentiellement philanthropique. Vous n'avez qu'à vous rendre à l'établissement, donner votre adresse, dire 1 heure à la-
quelle vous désiriez vous baigner, répéter en partant : « Servez chaud ! )> et vous serez servi.
A la vérité, comme les meilleures choses ont toujours leurs côtés imparfaits, le bain à domicile a bien aussi quelques petits désagréments. Par exemple, vous attendez votre bain à neuf heures : quelquefois à onze heures il n'est pas encore venu... cela vous contrarie d'autant plus que vous avez déjà faim, et il ne faut pas songer à manger avant d'être dans l'eau.
Enfin on carillonne à votre porte : c'est votre bain qui arrive ; vous êtes dans le ravissement, et vous dites à votre domestique : « Faites apporter la baignoire ici, dans ma chambre à coucher... Les porteurs dérangeront un peu la console... Ces gens-là sont très-adroits. »
Le bruit des gros souliers ferrés vous annonce les porteurs ; leurs pieds laissent des marques sur le parquet ; mais vous ne pouvez pas exiger que des hommes de peine soient chaussés avec des bottes vernies.
Patatras!... ce bruit part du salon qui précède votre chambre à coucher.
« Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela? » ditesvous en faisant un saut dans votre lit.
Une grosse voix enrouée vous répond :
— C'est rien!... c'est rien!... quéques petites tasses !... Bah! ça se recolle... et ça n'y parait plus... On recolle ben des assiettes ! et c'est ben plus grand que ça.
Votre bonne, qui entre dans votre chambre, vous dit d'un air piteux :
— Ah! mon Dieu, madame!... Ce sont les porteurs qui ont cogné la baignoire contre le guéridon sur lequel est
votre cabaret; la secousse a fait tomber deux tasses qui se sont cassées... »
En ce moment les porteurs entrent dans votre chambre à coucher : l'un d'eux écrase d'abord la patte de votre chat qui se sauve en miaulant.
— C'est rien ! c'est rien ! dit le porteur. J'ai une fois aplati un chat contre une porte, qu'on ne distinguait plus sa tête de sa queue... il a encore vécu six semaines comme ça ! Les chats ont la vie dure.
Et les porteurs se dirigent avec la baignoire vers l'encoignure d'une fenêtre.
En repoussant une causeuse un peu vigoureusement et sans avoir regardé derrière, les porteurs la cognent contre une fort jolie étagère, que vous vous plaisez à orner de ces jolis petits objets à la mode qui coûtent fort cher à Paris.
Une statuette de Dantan, représentant une de ses charges les plus spirituelles, est renversée par le choc et se brise sur le tapis.
— C'est rien! c'est rien! disent les porteurs. Des petits bonshommes en plâtre... On en trouve tout le long des boulevards... tenez, tout à l'heure, dans la rue, il y avait un homme qui en portait tout plein sur sa tête... et de plus grands que ça !... et avec de la couleur dessus ! c'est plus beau !
Les hommes vont chercher l'eau ; vous ne manquez pas de leur dire :
— Tâchez de ne point renverser d'eau dans l'appartement ; faites attention, je vous prie... allez doucement,
— Soyez tranquille, madame, gnia pas de danger,
Les porteurs n'ont pas fait trois fois avec leurs seaux le chemin du carré à votre chambre à coucher, que vous avez dans votre appartement une traînée d'eau bien limpide, un joli ruisseau dans lequel vous pourriez encore prendre le plaisir de la pêche.
— Mon Dieu !... Mais voyez donc, que d'eau par terre ! . . .
— C'est rien ! c'est rien ! disent les porteurs. Dam ! on ne peut pas empêcher les seaux de goutter... Mais ça s'essuie avec un torchon... et puis, c'est pas sale, au contraire, ça fait du bien, ça lave l'appartement.
Vous regardez votre bonne en soupirant, et celle-ci vous dit pour vous consoler :
— Ah ! madame, si vous pouviez voir dans le salon !... c'est bien pis... on irait en bateau !
Enfin, votre baignoire est pleine et vous vous dites :
— Oublions tous ces accidents... au moins je vais avoir le plaisir de me baigner chez moi... dans ma chambre... bien à mon aise...
Vous quittez votre lit et vous entrez dans la baignoire. Mais à peine êtes-vous dans l'eau, que vous appelez votre bonne en vous écriant: «Je cuis, je brûle... ce bain est trop chaud!... De l'eau froide... vite de l'eau froide ! »
Votre bonne court dans l'appartement. Pendant qu'elle va de côté et d'autre, ne pouvant rester assise dans votre baignoire, vous vous tenez debout. Mais vos jambes brûlent et votre corps gèle.
Enfin votre domestique reparaît, apportant une carafe à moitié pleine, qu'elle vide dans votre baignoire, où
tG BAINS A DOMICILE.
cela fait absolument autant d'effet qu'un grain de sel dans une marmite.
Vous vous décidez à sortir entièrement du bain, parce que vous auriez parfaitement le temps de vous enrhumer avant qu'on l'eût mis au degré de chaleur qui vous convient.
Vous vous essuyez à demi et vous vous 1 efourrez dans votre lit, où vous tâchez de vous sécher, en disant :
— Ce n'est pas avec une demi-carafe d'eau que mon bain deviendra prenable... il faut d'abord ôter de l'eau. Prenez un seau... une grande terrine... eh! mon Dieu! faites du gâchis à terre ! cela m'est bien égal... un peu plus, un peu moins !... maintenant j'ai pris mon parti !
La domestique exécute vos ordres, elle apporte des vases de mutes les dimensions ; je ne vous nommerai pas tous ceux qu'elle croit devoir prendre, dans son zèle à vouloir ôter de l'eau chaude ; votre appartement est devenu un bassin dans lequel on pourrait exécuter les jeux hydrauliques les plus variés.
Vous quittez de nouveau votre lit ; vous marchez dans un lac pour arriver à votre baignoire ; vous y êtes, vous entrez dans votre bain, et vous n'avez pas du tout l'air satisfait.
— Est-ce que madame a encore trop chaud ? demande la dômes' ique.
— Trop chaud!... non certainement! au contraire, c'est qu'il me semble que j'ai froid... vous avez ôté trop d'eau chaude. — Je n'ai pas envie de m'enrhumer... il faut absolument réchauffer mon bain... vous voyez que je grelotte. Faites chauffer de l'eau, apportez-m'en...
qu'elle soit bouillante... Vous avez du feu dans votre cuisine, j'espère...
— Ah ! mon Dieu, non, madame... il s'est éteint pendant que je vidais votre baignoire.
— Alors mettez un chaudron... une bouillotte dans cette cheminée... Hâtez-vous, je vous en prie !
Et la bonne, pour ranimer le feu, se met d'abord à le souffler, et recommence ses évolutions dans l'appartement, en y promenant des chaudières et des bouillottes, tout en murmurant :
— Quoique ça, madame... vous étiez si contente de prendre un bain dans votre domicile... Dites donc, madame, pour rafraîchir ou réchauffer l'eau, il me semble que ce n'est pas si commode que quand on lâche un robinet?...
Vous ne répondez rien, vous êtes extrêmement vexée, et vous voudriez pouvoir laver la tête à votre domestique comme vous vous lavez le corps, c'est-à-dire d'une façon désagréable.
Après avoir soufflé son feu pendant cinq minutes, la bonne revient de la cuisine avec une marmite pleine d'eau bouillante ; elle court à la baignoire en vous criant :
— Attendez, madame... en voilà de la chaude... ça va joliment vous faire plaisir !
El avant que vous ayez eu le temps de vous mettre de côté et de lui dire de prendre garde, la bonne a renversé toute la marmite d'eau bouillante derrière vos épaules.
La douleur vous a fait jeter un cri.
— C'est pas encore assez chaud? dit votre domestique.
— Eh si ! mon Dieu, au contraire, c'est trop chaud... c'est-à-dire que vous m'avez brûlé le dos...
— Je fais cependant tout ce que madame me dit... Je vas en remettre sur le feu...
— Non, c'est inutile... j'en ai bien assez... donnezmoi mon linge pour m'essuyer... Je vais sortir de ce bain...
Vous sortez de votre bain, vous vous essuyez avec du linge froid, et vous vous remettez dans votre lit en jurant, comme le corbeau de la fable, qu'on ne vous y prendra plus.
Tous ces petits désagréments n'empêchent pas les bains à domicile d'être souvent uli'es et commodes, et d'obtenir un grand succès à Paris. Tous les porteurs ne sont point maladroits comme ceux que nous venons de voir; et avant de vous mettre dans votre bain, vous devez avoir la précaution de vous assurer s'il est bien au degré de chaleur que vous désirez.
Après avoir montré les inconvénients d'une chose, il est juste d'en faire voir aussi les agréments.
Ainsi, en faisant venir un bain chez vous, rien ne vous empêche de transformer en salle de bain la pièce de votre appartement où il vous est le plus commode de vous tenir.
Les dames se baignent quelquefois dans leur boudoir, et tout en faisant verser dans leur bain des essences, des parfums, des cosmétiques qui adoucissent la peau, elles lisent un roman de leur auteur favori.
Il faut avoir grand soin de ne lire qu'un ouvrage qui plaise, sans quoi on pourrait s'endormir dans le bain,
comme ce monsieur qui semble goûter la plus douce béatitude ; mais c'est fort, dangereux.
L'homme de lettres fait placer la baignoire dans son cabinet, tout près de son bureau; il écrit ou il lit, tout en se baignant, et l'eau, en rafraîchissant ses idées, rend son style plus coulant et plus doux.
A Paris, où tout prête à rire, où l'on tire parti du sujet le plus grave comme du plus léger pour s'amuser, se moquer ou tourner quelqu'un en ridicule, les bains à domicile ne pouvaient manquer d'être exploités, et voici ce qui arriva dans la grande ville :
Une jeune grisette, gentille, espiègle, mais vindicative, venait de louer une jolie chambre dans une assez belle maison de la rue Saint-Jacques.
Le propriétaire de cette maison était un vieux monsieur tatillon, méfiant, méticuleux, et tant soit peu ridicule (il y a dans Paris des propriétaires comme cela). Celui-ci ne manquait jamais d'aller prendre des informations sur les personnes qui avaient loué chez lui.
Notre propriétaire ne manque donc point à ses habitudes. Il se rend à l'adresse laissée par la grisette. Pas de portier dans la maison ; il s'informe, chez une fruitière, de mademoiselle Anastasie.
Les réponses de la fruitière sont rassurantes : mademoiselle Anastasie est une brodeuse, qui a du talent; elle aime à rire, à chanter ; elle reçoit bien par-ci par-là un jeune étudiant, ou un avocat stagiaire, mais ces messieurs se retirent régulièrement avant minuit, et mademoiselle Anastasie paye toujours comptant le demi-quar-
teron de beurre ou la part de fromage de Brie dont elle fait emplette.
Le propriétaire est assez satisfait ; cependant pour être plus tranquille et connaître le mobilier de la jeune fille, il juge plus sage de monter cbez elle.
— Au quatrième, au-dessus de deux entre-sol, lui dit la fruitière. Une patte debiche au cordon de la sonnette... L'escalier est propre comme vous et moi.
Notre bomme monte jusqu'au cinquième; l'escalier était assez propre, et le propriétaire se disait :
— Pour une petite maison qui semble habitée par des ouvriers, celle-ci n'est point trop mal tenue...
En gravissant le dernier étage, le propriétaire n'est plus aussi satisfait : il commence à trouver de l'eau de distance en distance, bientôt il y en a sur toutes les marches. Parvenu au palier du dernier étage, il faut traverser presque un torrent pour arriver à la porte de mademoiselle Ànastasie, car c'est de là que semble partir le fleuve qui déborde ensuite sur l'escalier.
Cette porte n'était fermée qu'à demi. La grisette, qui a entendu monter, parait en petit jnpon et en camisole à taille sur le seuil de son appartement : elle fait un salut gracieux au propriétaire, mais celui-ci, qui a déjà pris sa résolution, y répond par une fort vilaine grimace.
— Donnez -vous donc la peine d'entrer, monsieur, dit Anastasie, vous allez vous reposer un instant.
— Ce n'est pas la peine, mademoiselle, répond le vieux monsieur d'un ton fort sec, car je n'ai que deux mots à vous dire... Je vous rapporte votre déniera Dieu; vous ne devez pas espérer loger dans ma maison.
— Eh pourquoi donc cela, monsieur? s'écrie la jeune fille; j'espère bien que les informations que vous avez prises ne peuvent pas m'être défavorables... mes mœurs sont irréprochables .. je ne vais au spectacle que chez Bobino; je ne danse qu'au Prado; je ne dine que chez Flicotot... et quant à mon mobilier, entrez, monsieur, et vous verrez qu'il y a de quoi payer dix termes comme votre chambre.
— Mademoiselle, les renseignements que j'ai obtenus sur vous ne sont nullement capables de vous nuire... je vois bien d'ici que vous êtes suffisamment meublée... mais je vous répète que vous ne pouvez pas loger dans ma maison.
— Mais alors, pourquoi cela, monsieur? je veux, je demande, j'exige une explication... Rendre un denier à Dieu est un affront, monsieur, et je n'endure point patiemment la moindre insulte.
— Puisque vous tenez absolument à savoir pour quelle raison je vous rends le vôtre, eh bien, je vais vous le dire, mademoiselle : c'est que votre, carré est une mare d'eau, que l'on ne sait où poser le pied ; que toute cette eau vient de chez vous... et je n'ai pas envie que vous fassiez de pareils gâchis dans ma maison. L'eau s'infiltre dans les carreaux, mademoiselle, et puis dans les plafonds... et ensuite cela détériore, pourrit une maison, et à chaque instant ce sont, des réparations à faire, et tout cela parce qu'on a des locataires qui font de petites rivières chez eux... Merci... j'aimerais mieux perdre deux termes.
— Mon Dieu, monsieur ! pour un peu d'eau à terre, voilà bien des paroles... j'ai fait venir un bain chez
moi... J'adore me baigner, je vivrais dans l'eau... j'y lis, j'y mange, j'y dors... je ne sais pas ce que je n'y ferais point!... Il n'est pas défendu de se baigner chez soi. Par exemple, les porteurs, en vidant mon bain, ont répandu un peu d'eau sur le carré, mais vous voyez bien que ce n'est pas ma faute.
— J'en suis fâché, mademoiselle, mais puisque vous aimez tant l'eau, j'aurais peur que vous ne prissiez trop souvent des bains dans votre chambre; je ne puis pas avoir le plaisir de vous louer.
— Ah ça, monsieur, mais vous ne prenez donc jamais de bains chez vous... vos locataires s'en privent donc aussi?
— Non, mademoiselle ; mais quand on fait venir un bain chez moi, ou dans ma maison, on prend des précautions... beaucoup de précautions... On n'inonde pas l'escalier. Voilà votre denier à Dieu.
— C'est donc bien décidé, monsieur?
— Comme je m'appelle Triffouillard, mademoiselle. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et le propriétaire redescend l'escalier, tandis que la jeune fille se penche sur la rampe, en lui criant :
— Monsieur Triffouillard, vous êtes une vieille pomme cuite, mais vous aurez de mes nouvelles!
Mademoiselle Anostasie n'é'ait pas fille à ne point tenir parole; elle se promène dans sa chambre en cherchant son moyen de vengeance ; ne trouvant rien en se promenant, elle s'assied, se frotte le front, se gratte le nez, l'oreille, et bientôt elle fait un bond sur sa chaise ; sa figure s'épanouit, et elle s'écrie :
— C'est cela... c'est bien cela... je tiens mon affaire ! Oh! ce sera ravissant, mirobolant!... (Mirobolant est un nouveau mot employé à Paris, dans le style excentrique, et qui veut dire plus que magnifique.)
La jeune fille sort, va dans une rue voisine, s'adresse au premier commissionnaire qu'elle aperçoit, lui dit de la suivre, et se dirige vers le plus prochain établissement de bains à domicile. Elle s'arrête à quelques pas de la porte, donne à son commissionnaire l'adresse bien exacte de M. Triffouillard, propriétaire, rue Saint-Jacques, et lui dit:
— Va commander, pour ce monsieur, un bain pour demain sept heures du matin.
Le commissionnaire entre dans l'établissement , et revient bientôt dire à la jeune fille que le bain est commandé.
Anaslasie se remet en course, et arrive devant un autre établissement de bains à domicile. Elle y envoie de nouveau son commissionnaire, en lui disant :
— Va commander pour M. Triffouillard un bain pour demain à sept heures du matin, et donne bien l'adresse.
Le commissionnaire se met à rire et s'empresse d'aller faire ce qu'on lui dit.
Mademoiselle Anaslasie se remet encore en route avec son commissionnaire; elle l'envoie faire la même commande dans six établissements de bains à domicile, après quoi elle lui donne deux francs, le renvoie, et s'en retourne chez elle, aussi contente que si son amant lui avait promis de la mener dîner chez le traiteur.
Le lendemain, à sept heures du matin, on carillonne
à la porte de M. Triffouillard, qui n'a point l'habitude de se lever de si bonne heure. Sa vieille gouvernante revient bientôt lui dire :
— C'est le bain que vous avez commandé, que l'on vous apporte... si vous m'aviez prévenue que vous preniez un bain ici ce malin, je me serais levée depuis longtemps, et j'aurais tout disposé'... Mais vous ne me dites jamais rien.
M. Triffouillard se frotte les yeux, en s'écriant :
— Je n'ai pas demandé de bain... ces gens-là se trompent... Qu'on me laisse dormir.
La gouvernante revient bientôt en disant :
— Monsieur, ils ont bien votre nom, votre adresse... c'est bien pour vous qu'ils viennent... ils ne veulent pas s'en aller.
— Allons, dit M. Triffouillard avec humeur, puisque ce bain est là, je vais le prendre, quoique ce soit assurément un quiproquo; faites-le apporter ici... avec les précautions d'usage.
On apporte le bain. Pendant qu'on place la baignoire, dans la chambre à coucher, on carillonne de nouveau à la porte. La gouvernante va voir, et revient tout effarée, en disant :
— Pardi! il paraît que monsieur avait bien peur de manquer de bain; c'en est un autre qu'on lui apporte.
— Par exemple, c'est trop fort ! s'écrie le vieux propriétaire, en sautant hors de son lit. Deux bains, quand je n'ai lien commandé du tout... Qu'on le renvoie ; à coup sûr je ne prendrai pas celui-là !
Avant que M. Triffouillard ait fini de parler, sa sonnette
est encore agitée avec violence ; la gouvernante court, et revient bientôt dire, presque en pleurant :
— Monsieur!... monsieur!... c'est un troisième bain qu'on vous apporte!... Tous ces gens-là encombrent le carré.
— Trois bains! s'écrie M. Triffouillard, en arrachant avec colère le bonnet de coton qui couvrait sa tête : ceci devient une très-mauvaise plaisanterie... et que diable voulez-vous que je fasse de trois bains! renvoyez-les.
— Ça vous est bien facile à dire, monsieur ; mais ces porteurs ne veulent pas entendre raison; chacun d'eux veut que vous preniez son bain...
— Qu'ils aillent au diable et qu'on me laisse tranquille... Mais qu'est-ce que j'entends encore... il y a du bruit dans la cour.
La gouvernante va voir; elle revient bientôt d'un air désespéré, et se laisse aller sur une chaise en s'écriant :
— Monsieur!... monsieur! Encore trois bains qui vous arrivent en même temps... La cour est remplie de charrettes, de tonneaux... Les voisins jacassent déjà, en demandant si c'est que le feu est dans notre maison, et cet imbécile de portier s'écrie à chaque instant :
« Monsieur a donc sur la peau queuque chose qui ne « veut pas s'en aller, qu'il veut prendre ce matin six « bains coup sur coup! »
M. Triffouillard est furieux, exaspéré; il veut que l'on chasse tous les porteurs de bains; mais ceux-ci commencent à remplir leurs seaux et se mettent à monter les escaliers les uns après les autres; c'est à qui arrivera le premier chez le propriétaire, et dans cette lutte d'un
nouveau genre, on doit penser si la maison est arrosée.
M. Triffouillard se décide à payer les six bains qu'il n'a pas commandés, et tout en examinant avec douleur les torrents d'eau qui inondent son escalier et sa cour, il se rappelle sa visite de la veille chez mademoiselle Anastasie; il devine alors que c'est la grisette qui lui a joué ce tour, et se dit :
« J'aurais aussi bien fait de ne point lui rendre son denier à Dieu ! »
Nous ne terminerons pas cet article sans citer le mot plus que naïf de ce provincial, qui, ayant affaire chez un célèbre avocat, se rend un matin à sa demeure. Il monte à l'étage qu'on lui indique, voit une clef sur une porte, ouvre, et ne trouvant aucun domestique, pénètre dans l'appartement.
Il faut dire que sur le même carré logeait une fort jolie femme, qui venait de prendre un bain. Elle sortait de sa baignoire... dans le plus simple appareil!... lorsque la porte de son boudoir s'ouvre, notre provincial paraît, regarde, admire, et s'écrie :
Est-ce à monsieur X... que j'ai l'honneur de parler?
Jadis les bouquetières se promenaient par la ville avec un éventaire devant elles ; leurs bouquets étaient amoncelés dessus; elles en tenaient quelques-uns à la main, et allaient ainsi offrir leur marchandise aux passants.
Quand la bouquetière était jolie, on se laissait tenter par ses yeux autant que par ses fleurs ; tout s'enchaîne dans la vie, et une chose fait souvent passer l'autre.
Plus tard les bouquetières, mieux fournies, étalaient aux coins des rues et des boulevards ; nous en avons encore comme cela. Mais ce que nous avons
de plus, ce sont des boutiques fort jolies, fort élégantes, où l'on vend des fleurs naturelles.
Nous avions déjà, il est vrai, au Palais-Royal, derrière le Théâtre-Français, l'établissement de la célèbre mademoiselle Prévôt, qui forme aujourd'hui une espèce de boutique; nous disons espèce, parce que l'espace est si petit que trois personnes peuvent à peine y acheter en môme temps ; mais cet établissement est connu trop avantageusement, il a une trop belle clientèle pour avoir besoin de se mettre en frais.
Les nouvelles boutiques de bouquets sont fort bien parées le jour et très-brillantes le soir; la lumière du gaz donne aux fleurs un éclat presque magique. Rappelez- vous que rien n'est si joli qu'un jardin, qu'un parterre illuminé, et vous aurez une idée de ce que c'est qu'une boutique de fleurs naturelles éclairée par le gaz.
On remarque principalement les nouvelles boutiques de fleurs de la rue Neuve-Yivienue, du passage des Panoramas, de la rue Saint-Honoré. Je n'ai pas besoin de vous dire que les bouquetières en boutiques n'ont rien de commun avec ces marchandes de bouquets qui se promènent dans les rues avec un éventaire. Ces dernières sont ordinairement coiffées avec un bonnet rond ou un simple fichu de couleur, et leur langage ressemble à leur plumage; mais la bouquetière^en magasin est une demoiselle de comptoir, aussi bien coiifée qu'une modiste, aussi bien mise qu'une lingère, et s' exprimant avec autant de goût qu'une parfumeuse.
Ce changement dans le personnel de la marchande
était indispensable pour ces nouveaux établissements ; s'il se fait à Paris une grande consommation de bouquets , ce sont les petites - maîtresses , les artistes , les lions, les dandys qui en absorbent la plus grande partie.
Vous ne verrez point d'ouvriers, de grisettes, d'hommes du peuple entrer chez les bouquetières en boutique; ceux-là s'adresseront à la marchande en plein vent, quand ils auront par hasard une galanterie ou une fête à souhaiter. Car ce qu'ils veulent alors, ce n'est point un élégant cactus ou une simple rose moussue ; il leur faut un bouquet bien gros, bien serré, qui tienne beaucoup de place et que l'on voie de loin.
Chez la bouquetière en boutique vous rencontrerez des jeunes gens fort élégants, des membres du Club, des gants jaunes enfin, puis de ces Jockey-dames toutes mignonnes, toutes parfumées, toutes vaporeuses, dont le teint est pâli par le fréquent usage des fleurs.
Mais, en général, les hommes achètent plus de bouquets que les dames, et la chose est toute simple : les dames savent bien que ces messieurs n'achèteront des Heurs que pour les leur donner.
Nous ne connaissons pas le langage des fleurs, comme dans l'Orient ; mais sans savoir faire un selam, nous savons fort bien ce que signifie l'envoi d'un bouquet.
C'est presque toujours par là qu'un homme fait connaître à une femme qu'il est épris de ses charmes. Lorsqu'on n'est pas encore bien avancé dans les bonnes grâces d'une dame, et que l'on craint d'être imprudent,
on envoie un bouquet sous le voile de l'anonyme. Les dîmes ne refusent presque jamais ces sortes de présents ; elles prétendent qu'un bouquet est sans conséquence... et il est très-rare que la conséquence ne vienne pas à la suite du bouquet.
C'est avec des bouquets que l'on témoigne à une actrice, à une danseuse, tout le plaisir que fait éprouver son talent. Souvent les fleurs volent de toutes les parties de la salle, pour venir tomber aux pieds de celle que l'on encense... Une pluie de fleurs est bien douce à recevoir ; les artistes adorent ces orages.
Mais à Paris, où l'on tire parti de tout, il s'est formé * aussi des entreprises de jeteurs de bouquets.
Ainsi une actrice veut obtenir un triomphe comme une de ses camarades, qu'elle croit bien au-dessous d'elle pour le talent. Si elle n'a pas un protecteur, un bienfaiteur assez riche pour lui décerner les honneurs des bouquets, elle se décide à en faire elle-même les frais. C'est une petile dépense que l'on peut bien se permettre une fois par hasard.
L'actrice envoie sa mère chez l'entrepreneur de bouquets; une actrice doit toujours avoir une mère... Quand elle n'en a pas, elle en loue une, c'esl-i-dire qu'elle donne ce titre à une vieille femme qui se chargera d'en remplir l'emploi, moyennant le logement, la nourriture à discrétion, et tous les petits bénéfices qu'elle pourra se procurer.
La mère de l'actrice va donc chez l'entrepreneur de bouquets, et lui dit :
— Ma fille est superbe dans le dernier rôle qu'elle vient
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de créer. Elle efface tout ce qu'on a vu de plus beau au théâtre... C'est ravissant, c'est étourdissant... ruais le public est si jobard! quand on ne lui crie pas aux oreilles que l'on a du talent, quand on ne se fait pas mousser, enfin, il est quelquefois des années sans s'apercevoir que l'on joue bien... Userait même assez bète pour vous siffler si on le laissait faire! Mademoiselle X... qui joue comme une seringue, vient d'être assommée de bouquets! On sait bien d'où cela vient!... un petit avoué qui mange son étude pour elle !... Enfin c'est égal, ma fille ne peut pas rester en arrière. Je veux lui faire la galanterie d'une pluie de fleurs... ce soir, après son troisième acte... qu'est-ce que cela me coûtera?
— En voulez-vous beaucoup?
— Dam! je veux que ce soit bien nourri... que cela parte de tous les points de la salle... des avantscènes surtout... c'est bon genre, et ça fait enrager les autres.
— Alors il vous faut bien trente bouquets?
— Va pour trente bouquets ! ma fille en mériterait bien trois mille, mais trente ce sera assez. Combien cela coûtera-t-il?
— Cinquante francs.
— Fichtre ! voilà une pluie un peu chère : c'est à plus de trente sous le bouquet.
— Les fleurs sont chères. D'ailleurs est-ce qu'il ne faut pas payer le monde que j'emploie... mais les bouquets seront beaux.
— Pas de trognons de choux dedans, surtout, comme on a fait pour notre seconde amoureuse, qui en a reçu un -
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dans l'œil, qu'elle a manqué d'être borgne. C'était une galanterie d'un tili des troisièmes.
— Soyez tranquille, les bouquets seront beaux et bien garnis.
— A la bonne heure. . . Va donc pour cinquante francs. Je ferai des économies sur autre chose... je retrancherai un sou de mou à notre chat. Ce polisson-là nous ruine avec son mou. Trente bouquets, c'est entendu, et que ce soit bien jeté. D'ailleurs votre monde doit en avoir l'habitude.
— Vous serez contente.
— Je l'espère! Si je n'étais pas contente pour cinquante francs! Justes dieux! j'aurais pu acheter deux pâtés de foie gras avec ça. Enfin, si ça pousse ma fille, ces cinquante francs-là feront des petits.
L'entrepreneur de pluie de fleurs se fait payer d'avance; c'est une précaution qui n'est jamais inutile. La mère de l'actrice s'en retourne annoncer à sa fille qu'elle aura le soir un triomphe magnifique, et on attend avec impa-. tience ce moment.
Il arrive enfin : la pièce est jouée ; l'actrice a été fort mauvaise, mais cela est fort indifférent à l'entrepreneur de pluie; il fait lancer la sienne par ses gens; les bouquets partent de divers points de la salle, mais surtout du paradis, et viennent tomber aux pieds ou sur le nez de l'actrice ; celle-ci s'incline d'un air confus; le public rit, la toile tombe, et les autres actrices sont vexées.
Malheureusement, la mère de celle qui vient d'obtenir ce triomphe, en détruit bientôt tout l'effet : elle
arrive sur le théâtre avec un énorme cabas, comme pour ramasser les bouquets que l'on vient de jeter à sa fille, mais en effet dans le but de les compter, et pour s'assurer si elle en a bien eu pour ses cinquante francs.
Après avoir ramassé tout ce qui était sur le théâtre, cette dame va fureter dans tous les coins, dans les coulisses... et jusque dans le trou du souffleur; elle frappe du pied avec colère ; enfin ne pouvant plus se contenir, elle s'écrie :
— Je suis volée!... le gredin!... j'avais commandé trente bouquets, je n'en trouve que vingt-quatre... Il m'en manque six!... mais ça ne ne se passera pas comme ça!
On doit juger si celte sortie fait rire les autres actrices, et si l'on plaisante alors sur la pluie de fleurs que la camarade vient de recevoir!...
Mais celles qui font le plus de plaisanteries sur cette aventure ne se gêneront pas pour se faire ainsi arroser de fleurs, seulement elles recommanderont à leur mère de ne pas aller faire le compte des bouquets après leur triomphe.
Les pluies de fleurs, au théâtre, ne sont pas toujours de commande; celles qui s'exécutent spontanément, et par le vrai public, forment un coup d'œil ravissant. Alors vous voyez toutes les dames détacher le bouquet qui pare leur ceinture, et le lancer avec enthousiasme sur la scène.
C'est vous dire que pour aller dans nos premiers théâtres, il faut à nos dames un bouquet, il leur en faut
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un aussi pour aller en soirée, au concert, et il est indispensable pour le bal.
Les dames font, à Paris, une énorme consommation de bouquets, et, ce qu'il y a de singulier, c'est que ces dames en achètent fort peu, et que leurs maris n'en achètent jamais.