CHANTIER DE BOIS A BRULER
On lui répond : « Soyez tranquille, ma petite dame, je vas vous soigner. »
Voilà notre homme qui se met à la besogne. Il prend les bûches, les met dans la voie avec une telle vivacité, que-la pratique n'y voit que du feu. Cependant le cordeur qui doit soigner cette dame glisse dans son bois des tortillards, qui font ce qu'on appelle des chambres à louer.
La petite dame, qui aperçoit beaucoup de creux dans sa voie, veut s'approcher de son cordeur pour se plaindre. . Mais patatras!... un bruit effrayant retentit à ses oreilles... Ce sont des bûches que l'on fait rouler du haut en bas d'une énorme pile... La petite dame est toute troublée par le bruit, ces bûches ont l'air de vouloir rouler sur elle... il y a des hommes qui semblent faire exprès de les envoyer de son côté. Pendant qu'elle se range et s'éloigne de la pile et des bûches qui roulent, le cordeur continue lestement sa besogne, et il glisse dans la voie qu'il mesure les bûches les plus informes.
La dame, s'apercevant de la manière dont elle est soignée par le cordeur, veut de nouveau s'approcher pour se plaindre, et commence à dire : « Retirez-moi cette bûche-là, je n'en veux pas. »
Mais voilà maintenant le charretier qui s'approche avec sa voiture; il la fait avancer du côté de celle dame... Elle n'a que le temps de se ranger pour ne pas être écrasée ; elle s'esquive, elle cherche, par un autre côlé, à se rapprocher de son bois et de son cordeur, mai la maudite charrette ne rebte pas un moment tranquille :
58 CUÀNTffiR DE BOIS A BRULER.
le charretier prend à tâche de faire avancer, reculer, retourner son cheval, de façon qu'étant à chaque instant occupée du soin de sa sûreté, il n'est guère possible à !a personne qui achète d'avoir l'œil sur le cordeur.
Cetîe misérable tactique se renouvelle trop souvent pour qu'on ne la connaisse pas. On avait autrefois placé dans les chantiers de bois à brûler des jurés- piqueurs. Leur fonction était de s'assurer que justice était rendue à l'acheteur, et de faire cesser les abus que nous venons de signaler. Mais les jurés-piqueurs ont disparu... Probablement ils ne signalaient rien.
Maintenant que vous connaissez la marche , quand vous irez au chantier, armez-vous de courage, bravez les bûches qui roulent, les charrettes qui remuent, les chevaux qui piétinent, et si l'on vous corde mal, refusez votre bois.
Dans tous les magasins vous avez le droit de laisser la marchandise, si vous trouvez qu'on ne vous pèse pas bien. Pourquoi ne ferait-on pas pour du hois ce qu'on fait pour du sucre... du carè ou du riz? Le bois a voulu se mettre au niveau de ces marchandises, puisque maintenant il se fait aussi peser. Dans beaucoup de chantiers On vend du bois au poids; cette nouvelle invention fera tomber le cordage.
Les temps du trottoir sont enfin arrivés ; les rues de Paris finiront sans doute par en avoir toutes; en attendant, beaucoup en sont déjà pourvues. Dans les rues neuves et larges, les trottoirs sont larges et beaux; dans les rues étroites, les trottoirs sont bien obligés de l'être aussi, car enfin il faut laisser au moins de la place pour doux voilures, qui à chaque instant peuvent se croiser.
Dans quelques rues, le trottoir n'apparaît encore que de distance en distance... On fait dix pas dessus, puis on se retrouve sur le pavé, puis on aperçoit encore un petit bout de trottoir, et ainsi de suite : cela donne toujours l'espérance que cette amélioration finira par s'établir tout à fait et parlout.
On a blâmé les trottoirs, parce que souvent ils sont trop étrtits ; mais l'excuse est clans la rue elle-même; ef , ainsi que nous venons de le dire plus haut, il faut bien laisser de la place pour les voitures.
Ce que l'on peut souvent blâmer en eux, c'est qu'ils ne sont pas assez élevés de terre ; et cela est si vrai, que plus d'une fois nous c'uons vu la roue d'une voiture, dont le cocher voulait sans doute dépasser un confrère, sortir de la voie qui lui est tracée, et rouler quelques secondes sur le trottoir. Alors les malheureux piétons, qui se croient à l'abri de tout danger parce qu'ils sont sur le irottoir, y sont beaucoup plus exposés que partout ailleurs , par la raison qu'ils y marchent de confiance et sans se méfier dos voitures.
A Paris, les trottoirs occasionnent souvent des scènes fort amusantes pour l'observateur qui n'est pas pressé. Mais celui qui est pressé quitte le trottoir et n'a pas le temps d'observer.
Chacun vent avoir le côté des maisons. Quand deux personnes se croisent, vous remarquerez d'abord un moment d'iiésiîalion ; c'est à qui ne cédera pas. Il faut cependant que l'une des deux se résigne à s'écarter un instant de son côté favori, sans quoi il n'y a pas de raison pour que l'on ne reste des heures entières à la même place, vis-à-vis l'un de l'autre.
Quelquefois, après avoir voulu tenir bon, les deux personnes se décident en même (emps à céder le passage. Alors vous savez ce qui en advient : vous vous choquez le nez l'un sur l'autre; pour échapper à ce vis-à-vis, qui vous bouche le passage, vous vous hâtez de vous jeter de
LtS TROTTOIRS. 41
l'autre côté ; malheureusement le vis-à-vis, qui éprouve la même contrariété que vous, en fait tout autant, et vous vous recognez le visage tous les deux. Cela dure quelquefois fort longtemps, et il n'y aurait pas de raison pour que cela se terminât, si l'une des deux personnes ne se tenait tranquille, en disant à l'autre : « Allons, passez donc, et que cela finisse. »
Il y a des gens qui, sur un trottoir assez étroit, s'amusent à causer avec quelqu'un qu'ils viennent de rencontrer, de façon que l'on ne peut plus passer ni à droite, ni à gauche, et qu'il faut descendre sur le pavé, au risque de se faire éclabousser ou écr.iser par les voitures, parce qu'il plaira à ces gens-là de causer en plein trottoir.
Quand vous vous trouvez derrière de telles personnes, vous avez parfaitement le droit de leur marcher sur les talons et de leur donner des coups de coude dans le dos, jusqu'à ce qu'ils aient rendu le passage libre.
Vous voyez encore des hommes qui ont la malheureuse habitude de porter leur canne ou leur parapluie sous leur bras, et de les tenir verticalement. Quand vous allez pour a\ancer, vous rencontrez alors le boni de la canne ou du parapluie disposé à vous crever un œil, ou tout au moins à crolter votre habit. Ce désagrément est encore pis sur les trottoirs qu'en pleine rue, où l'on a plus de place pour passer. Rabittez alors ce bout de (aime ou de parapluie, ou plutôt jetez-vous en travers, de minière que la lèle ira cogner le menton de celui qui le porte.
Quand il pleut, le passage du trottoir est très-difficile dans l'js rues de Paris. Une forêt de parapluies se heur-
lent, se choquent, se rencontrent, s'accrochent quelquefois... l'un élève le sien, mais en baissant le vôtre vous rencontrez le chapeau d'une dame. Les plus heureux sont alors ceux qui n'ont pas de parapluie. Ils se faufilent, à couvert par ceux qui en ont.
Il y a encore des êtres privilégiés, pour qui le trottoir a toujours de la place, et auxquels hommes et femmes, élégants et petites-maitresses s'empressent de céder même le côté des maisons.
Ce sont les charbonniers et les maçons.
LA GRAKDE VILLE. 43
Une vérité qui blessera sans doute beaucoup de personnes, car il y en a peu qui aiment la vérité, c'est qu'icibas nous sommes tous des singes... oui, des singes... cela vous fait faire la grimace, ce n'est pas cela qui réfutera ce que j'avance.
Ce que l'on fait à la cour donne le ton parmi les grands personnages, la noblesse, les hauts emplois. Ceux-ci sont imités ou singés (c'est absolument la même chose) par les banquiers, les notaires, les capitalistes, ce que l'on appelle la grande propriété. Puis vient la bourgeoisie, la petite propriété qui veut singer la grande, et qui à son tour est singée par les artisans aisés, qui sont singés par les ouvriers, lesquels le sont encore par
4i USE SOIRÉE D\NS LA PETITE PROPRIETE.
le bas peuple ; vous voyez bien que c'est à n'en plus finir, et comme a dit la Fontaine:
Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
On donne des soirées dans le grand monde, dans la haute propriété ; la petite en donne à son tour ; c'est trèsnaturel: les artisans en donnent aussi ; il y a des portières qui ont aussi des raout dans leur loge. Tout se perfectionne.
Dans la grande ville, on est plus libre que partout ailleurs de faire ce qui plaît, de satisfaire ses penchants, sa vanité ; au milieu de tant de inonde, où chacun ne songe qu'à soi, on redoute bien moins les cancans que dans une petite ville.
Assistons à une soirée de la petite propriété. Elle se donne rue Quincampoix, chez un ancien employé des postes, qui a sa retraite, embellie par une femme qui n'a jamais été jolie, mais qui en veillissant est devenue grognon, maussade et malade imaginaire. Aioutons à cela une jeune fille de seize ans que l'on vient de retirer de sa pension où elle obtenait tous les premiers prix, et qi i n'est pas capable de raccommoder un accroc à sa robe ; puis une autre petite fille de huit ans, qui promet de marcher sur les traces de sa sœur, et que Ton trouve pleine d'esprit, parce qu'elle dit tout ce qui lui i asse par la tète: voici pour la famille.
Un revenu de trois mille francs sur lequel il est diffi-
cile de faire des économies ; un logement au troisième étage composé de quatre pièces ; des meubles qui datent de 1812 j une vieille bonne raisonneuse, mais à laquelle on tient, peut-être parce qu'elle boit le vin en cachette et remet de l'eau dans les bouteilles; voilà pour l'intérieur.
M. Ducroquet, c'est le nom du clief de cette famille, chérit ses enfants, c'est le devoir d'un bon père; mais il a un faible pour sa fille aînée Ophélia, et depuis qu'on l'a retirée de son pensionnat où elle était élevée avec des s de marquis, de duc et pair et d'agents de change, mademoiselle Ophélia bâille toute la journée au nez de s. s parents, en disant qu'elle s'ennuie et qu'elle regrette sa pension.
Touchante naïveté! et bien faite pour charmer le cœur de ces bons parents, qui se saignentpour donner ce qu'ils appellent une éducation brillante à leurs enfants.
En voyant bailler sa fille aînée, M. Ducroquet s'est dit: « Il est certain que notre intérieur est assez maussade... ma femme se plaint sans cesse, elle se croit continuellement malade... je m'ennuie beaucoup aussi, moi, Ophélia {[parfaitement raison de bâiller. Une fille quia remporté tous les premiers prix à sou pensionnat... et qui revient chargée de couronnes... aurait besoin de voir du inonde pour y faire briller ses talents, c'est très-juste, car à quoi serl d'avoir des talents si vous vivez comme un ours?... lesours n'apprennent ni le dessin ni la musique, parce qu'ils ne vont pas en soirée. »
Le résultat de ces réflexions fut la résolution bien arrêtée de donner pendant l'hiver plusieurs soirées. Made-
46 une Moirée dans la fetite propriété.
moiselle Ophélia applaudit au projet de monsieur son père. La petite sœur sauta de joie en disant que ce serait bien farce ; la maman soupira en assurant que cela lui donnerait mal à la tête; la vieille bonne bougonna, en prétendant que l'on salirait l'appartement et que le lendemain elle en aurait pour la journée à nettoyer.
Mais M. Ducroquet avait rapporté de son administration des postes une grande exactitude dans ses projets et ses 'actions. On donna des soirées.
Or, quand ce grand jour, ou plutôt ce grand soir arrive, dès le matin, M. Ducroquet fait le budget de la dépense. On donnera de l'eau sucrée, ou de Peau pure à la volonté des personnes qui auront soif, et puis on fera circuler une grosse brioche que l'on aura soin de couper en petits morceaux. On allumera les deux lampes, la petite propriété ne peut pas encore aborder la Carcel; enfin il y aura des flambeaux avec de la bougie de l'Étoile pour les tables à jeux el le piano ; mais on aura grand soin de ne les allumer que lorsqu'ils seront indispensables, et on ne manquera pas de les souffler aussitôt qu'ils ne seront plus en activité de service.
La vieille bonne secoue la tête en murmurant, ce qui signifie qu'elle a entendu et qu'elle obéira si cela lui convient; madame Ducroquet ne s'occupe de rien, elle se fait de la tisane; elle boit de la mauve, parce qu'elle croit qu'elle va avoir une affection de poitrine, ou une affection nerveuse. M. Ducroquet s'en alarme fort peu; il assure que son épouse n'a jamais eu que ces affectionslà.
Mademoiselle Ophélia s'occupe dès le matin du genre
de coiffure qu'elle adoptera ; après le dîner, elle ne s'est pas encore décidée; elle est de fort mauvaise humeur, parce qu'on n'a pas voulu qu'elle fit venir un coiffeur; le revenu de M. Ducroquet ne lui permet pas de donner un coiffeur à sa fille; c'est ce qu'il lui fait entendre en ajoutant :
— Mais lorsqu'on a autant de talents que toi... lorsqu'on a remporté tous les prix... enfin quand on a reçu une si belle éducation, on doit savoir se coiffer soir même.
— Par exemple !.. cette bêtise!... reprend mademoiselle Ophélia en haussant les épaules, est-ce que nous avons des perruquiers pour professeurs?
Le papa pourrait trouver la réponse impertinente, il préfère la trouver fort spirituelle : c'est d'un bien bon père.
L'heure de la réunion est arrivée, et mademoiselle Ophélia n'a pas encore achevé sa toilette^ Cependant tout est disposé dans le salon. Mademoiselle Héloïse (c'est la petite fille) court d'une chambre à l'autre, en s'écria nt :
— Oh ! que c'est joli chez nous... on ne dirait plus que c'est chez nous!...
Les lampes sont allumées, le piano ouvert, car il y a un piano ; c'est maintenant un meuble indispensable même chez les personnes qui n'en touchent pas et qui n'aiment point la musique.
On a préparé deux tables de jeu. L'une pour la bouillotte, qui est revenue à la mode, mais que maintenant on joue à quatre au lieu de lajouer à cinq comme autrefois.
Une autre table sera pour le bouton, ou l'impériale, ou le piquet, selon qu'il y aura des a s ; quant à l'écaité,
il est à peu près banni de toutes les soirées ; on a trouvé que cela allait trop vite; et que, dans les réunions 1 s plus honnêtes, on pouvait y tricher.
M. Ducroquet examine les jeux de cartes, il y en a qui n'ont servi que quatre fois, ceux-là lui paraissent encore très-propres , il les laisse sur la table, en les enveloppant dans du papier sur Lequel il replace quelquefois une bande, afin que l'on soit libre de supposer que ce sont des jeux neufs. Personne ne se fera illusion.
La société n'arrive que vers les huit heures et demi; c'est trop tard pour des personnes qui veulent se retirer à onze heures. M ais on se figure que c'est bon genre, et c'est à qui n'arrivera pas le premier. Celui qui se présente dans un salon où il n'y a encore personne que les maîtres de la maison, est désolé d'être venu sitôt et jure tout basque cela ne lui arrivera plus. Cependant, si tout le monde en disait autant, la réunion ne se réunirait jamais. Un ancien commerçant et sa femme inaugurent la soirée. M. Ducroquet va au-devant d'eux, en s'écriant :
— A!» ! que vous êtes aimables de venir de bonne heure! .. Quand je dis: de bonne heure, il est déjà tard... C'est, égal, vous arrivez, au moins... et votre san'é, madame Bouliguot... toujours bonne?...
— Excellente, monsieur, je vous remercie.
— Oh! ma femme se porte comme la porte S.iiot- Ii'iiisî s'écrie M. Bouliguot. en se frottant les mains et regardant autour de lui d'un air malin.
UNE SOIRÉE DANS LA PETITE PaOlTilÉTÊ. 49
— Je n'en dirai pas autant de ma santé, murmure madame Ducroquet.
— Vous souffrez, madame ?
— Eh! mon Dieu, oui! j'ai une douleur sourde... dans l'estomac... et puis parfois ça me lient dans le dos... Avez-vous éprouvé cela ?
— Ma femme n'a jamais de douleurs sourdes, dit M. Boulignot ; quand, par hasard, elle se fait la plus légère égratignure, elle crie comme un aveugle qui a perdu son rotin.
Madame Boulignot donne une petite tape sur le bras de son mari, en disant: a Taisez-vous donc, mauvais cœur ! » d'un air qui signifie : < Ah ! cher ami, que tu es aimable ! »
— Mais où donc est mademoiselle Ophélia?... Je ne l'aperçois pas, reprend Boulignot en examinant tous les petits coins du salon, comme s'il cherchait la demoiselle de la maison sous les meubles.
— Elle va venir... je crois que sa toilette... n'est pas encore achevée, dit la maman.
En ce moment, la petite, Hélo'ise entre dans le salon en cabriolant, et s'écrie :
— Ma sœur n'a pas assez d'épingles noires; elle dit que notre maison est une baraque auprès de son pensionnat !...
M. Ducroquet fait taire sa petite fdle et lui glisse une pièce de dix sous dans la'main, afin qu'elle envoie sa bonne acheter des épingles noires pour Ophélia. Hélo'ise va trouver sa bonne et lui transmet la commission ; la bonne entre en fureur, parce qu'on l'envoie
50 UNE SOIRÉE DANS LA PETITE PftOPRU TÉ.
acheter des épingles noires , lorsqu'elle a déjà tant à faire, lorsqu'il faut qu'elle prépare des verres et coupe la biioche; elle sort en envoyant tout le morde au diable.
La petite Héloïse laisse crier sa bonne; mais lorsqu'elle est partie, elle coupe elle-même de la brioche et en met une grosse part dans sa poche.
Cependant la société arrive ; c'est un employé aux Messageries, avec son épouse et son chien, une levrette qui monte sur tous les meubles et met ses pattes sur tous les pantalons. C'est un vieux garçon qui affecte de parler très-haut et de tousser très-fort, pour faire voir qu'il a une excellente poitrine. C'est un monsieur qui a un gilet piqué, du linge assez sale, un habit qui n'est pas brossé et une figure qui a l'air de n'être jamais débarbouillée. Celui-là est soi-disant un artiste ; il salue d'un air à moitié endormi, puis il va s'asseoir sur un fauteuil, où bientôt il a l'air de dormir tout à fait.
C'est une petite grosse femme qui a passé la quarantaine et que l'on appelle mademoiselle, et qui fait la folichonne, l'enfant, la mignarde en parlant. Elle se croit toujours une jeune personne, parce qu'elle est toujours demoiselle; c'est un moyen d'être jeune toute sa vie.
Puis c'est une grande dame, mince, longue, jaune, avec ses deux filles, qui n'ont que quinze et seize ans, et sont à peu près de sa taille ; et son fils, qui n'a que treize ans, et dépasse déjà ses deux sœurs. Cette famille réunie donne l'idée d'une botte d'asperges.
Puis ce sont des jeunes gens à moustaches et sans moustaches ; des fashionables du quartier ; quelques dames gentilles; enfin, quelques hommes entre deux âges ; de ces personnages sans conséquence, qui, dans une réunion, servent à remplir les vides, à boucher les trous.
Mademoiselle Ophèlia est venue au salon, mais d'un air de mauvaise humeur, parce qu'elle n'est pas parvenue à se coiffer à son goût. Sa mère lui reproche d'avoir été si longtemps à s'habiller, et elle lui répond avec aigreur :
— Ah ! c'est commode avec cela ! On manque de tout
Les dames s'asseyent en demi-cercle devant la cheminée, vieille habitude qui jette sur-le-champ du froid et de l'ennui dans un salon et que l'on a, avec juste raison, bannie de ceux où l'on sait vraiment amuser la société.
Pendant un assez long espace de temps les dames causent entre elles à demi-voix; les hommes causent entre eux tout bas. On n'entend qu'un léger murmure sourd : on se croirait dans le salon d'un malade. C'est extrêmement gai.
Madame Ducroquet s'est assise près d'une vieille dame, à laquelle elle conte tous les maux qu'elle ressent, toutes les douleurs qu'elle a éprouvées, et tous les remèdes qu'elle a faits et qu'elle compte faire. La vieille dame, que cette conversation ne doit pas amuser du tout, écoute cela en rêvant à ce qu'elle mangera le lendemain pour son diner.
M. Ducroquet fait le tour du cercle en dehors, faisant de son mieux pour dire un petit mot aimable à chaque dame. Cela se borne souvent à des phrases comme :
— Et vous allez toujours bien? 11 a fait très-chaud ce m itin ; mais le temps s'adoucit. — Et tout le monde se p ; le comme vous dans votre famille? — Vous êtes bien a niable d'être venue. — Et... qu'est-ce que vous nous direz de neuf? — Vous avez un bonnet qui vous va comme un ange... Je ne vous reconnaissais pas quand vous ê;es entrée.
Quand il a épuisé ce catalogue de jolies choses, le maître de la maison regarde son monde d'un air qui veut dire :
— Il faut pourtant que j'amuse tous ces gens-là... C'est très-fatigant... On ne peut pas toujours avoir de l'esprit... Occupons-les.
11 propose de faire un peu de musique. Tout le monde applaudit, chacun parait enchanté ; mais quand il s'agit d'aller au piano, personne ne veut en approcher.
M. Ducroquet s'adresse à chaque personne qu'il sait êlr i musicienne.
— Madame, vous allez nous chanter quelque chose?
— Non pas ce soir, cela me serait impossible.
— Vous, mademoiselle?
— Oh ! monsieur, vous n'entendez donc pas comme je suis enrhumée!
— Alors, madame votre sœur?...
— Moi, je chanterais volontiers; mais je ne sais rien du tout...
— Mais, mademoiselle Ophélia, disent quelques jeunes gens, est-ce que nous ne l'entendrons pas?
— Moi ! je ne chante jamais ! répond Ophélia.
— Mais vous louchez du piano, mademoiselle ; si vous vouliez nous jouer un morceau?
— Oh! oui, dit madame Ducroquet. Ophélia, jouenous donc ce grand morceau... que tu étudies depuis longtemps... el qui l'oblige à casser des cordes de ton piano... dans certains passages...
— Pour le jouer, il faudrait que je l'eusse parfaitement dans les doigts... Mais certainement je ne le jouerai pas.
Le petit air insolent avec lequel la jeune personne vient de îépondre à sa mère frappe désagréablement la plupart des personnes qui composent la société, et un monsieur fait observer à un de ses voisins que, dans la plupart de ces pensionnats où l'on donne aux demoiselles une brillante éducation, on oublie toujours do leur enseigner le plus nécessaire, c'est-à-dire la politesse et le respect envers leurs pareil! s. Quant à la tendresse, à l'amour filial, cela ne s'enseigne pas, et cela devrait toujours se trouver dans le cœur des enfants : malheureusement il n'en est pas ainsi.
Toutes ces jeunes personnes qui ont remporté des prix, qui savent soi-disant plusieurs langues étrangères, «lui savent la musique, le dessin, Lliistoire, qui savent une foule de choses enfin, ne se doutent pas combien un ton maussade, impertinent avec leur père ou leur mère fane vite les couronnes qu'elles ont reçues; elles croient montrer de l'esprit , elles font preuve du con-
traire; elles se figurent, en faisant les raisonneuses, avoir l'air de petites femmes... et elles ont l'air de petites sottes. Elles ne savent pas combien on repose avec plaisir ses yeux sur les jeunes filles qui se font gloire de chérir et de respecter leur mère !
Mademoiselle Ophélia persistant à ne point jouer de piano, M. Boulignot dit tout bas que probablement elle n'a pas encore cassé assez de cordes pour savoir jouer son morceau.
Et M. Ducroquet, voyant que personne n'est disposé pour faire de la musique, se décide à faire commencer le jeu. Il forme une bouillotte ; la fiche est à un sou et la cave de dix. Le vieux garçon, auquel on a fait prendre une carte, trouve que c'est jouer un peu cher, mais enfin il consent à risquer une cave.
M. Ducroquet essaye ensuite déformer une autre table; mais l'un est pour le whist, l'autre pour le boston; on se décide à ne rien faire. La demoiselle de quarante ans, à qui le maître de la maison offre de jouer, répond qu'elle aime mieux causer. En effet, elle ne cesse point de bavarder dans l'oreille d'une dame assise à côté d'elle ; puis elle se lève, emmène une autre personne chuchoter dans un coin, et bientôt on entend des éclats de rire qui ne semblent poussés que pour faire de l'effet.
La demoiselle surannée ignore apparemment que dans une réunion il n'est pas honnête d'aller chuchoter dans les pelits coins, et d'affecter près d'une personne d'avoir à dire à quelqu'un des choses qu'on ne veut pas qu'elle entende. Mais quand on n'a pas pu parvenir à se marier, il y a tant de choses que l'on ignore.
UNE SOIRÉE DiîsS LA PETITE PROPRIÉTÉ. 55
Sur les dix heures du soir, la bonne entre dans le salon avec un plateau et des verres d'eau... qui ne sont pas sucrés du tout.
Un moment après, elle paraît avec une assiette sur laquelle la brioche est coupée en morceaux tellement petits, qu'il en faudrait deux pour faire une bouchée raisonnable. Elle passe très-vite avec son assiette et sans s'arrêter devant personne, de façon que pour saisir au passage un échantillon de brioche , il faut le viser d'avance, absolument comme on vise l'anneau lorsque l'on joue une partie de bagues.
M. Ducroquet est obligé de rappeler sa bonne, qui va s'en retourner avec son assiette presque intacte, et de lui dire :
— Eh bien!... qu'est-ce que vous faites donc, Marianne? Attendez donc... venez donc ici... ces dames veulent de la brioche...
— Dame, murmure la bonne, vous m'avez dit de faire circuler... c'est ce que je fais...
— Et puis, dit tout bas M. Boulignot, c'est un procédé assez ingénieux pour présenter plusieurs fois de la brioche dans la soirée.
Sur les dix heures du soir, une dame que l'on avait priée de chanter, et qui avait refusé sous prétexte d'un grand mal de gorge, va nonchalamment se placer devant le piano, joue quelques préludes, fredonne quelques passages, et commence enfin un air en disant à Ophélia:
— Savez -vous cette romance d'Amédée de Beauplan?...
56 l >;e soirée dans la petite propriété.
Et, sans attendre qu'on lui réponde, elle chante la romance tout entière ; à peine a-t-elle fini qu'elle s'écrie :
— Et celle-ci de Beraî?... vous allez voir comme c'est
joli- La romance de Bérat est exécutée. Alors cette dame se souvient d'une chansonnette ravissante de Loïsa Pujet, qui n'a pas moins de quatre couplets; elle n'en oublie pas un. Ensuite vient une autre romance; il n'y a plus de raison pour que cette dame s'arrête depuis que l'on ne la prit' plus de chanter.
Et M. Boulignot, qui est le loustic de la société, dit en souriant à un jeune homme :
— Comme c'est heureux que cette dame ait oublié qu'elle a mal à la gorge !
Une altercation à la bouillotte met fin à la musique. Le vieux garçon réclame à la grande dame mince une fiche pour un brelan que celle-ci dit lui avoir payé. Chacun prétend être sûr de son fait. Le vieux garçon ce le, tout en murmurant :
— Je cède parce que je suis un homme... D'ailleurs ce n'est pas pour le sou... assurément... mais je suis sur que madame ne m'a pas payé mon brelan...
Sur les onze heures le jeu se termine. Déjà plusieurs personnes sont parties, et depuis longtemps la petite Héloïse est endormie sur une chaise. O.i se souhaite le bonsoir, on prend ses chapeaux, polisses, manteaux, paletots, et on laisse la famille Qucroquet se livrer au repos qu'elle a si bien gagné, après s'être donné tant de mal pour recevoir dignement la société.
Mais tout le long de l'escalier on entend le vieux gar-
çon dire à la grande dame mince, avec laquelle il a joué à la bouillotte :
— Je vous assure que vous ne m'avez pas payé mon brelan; ce n'est pas pour un sou... tout le monde sait bien que je ne suis pas à cela près d'un sou... mais c'est une fiche que j'ai reçue de moins.
LA CfiÀKDE VILLE.
LES FLOUEURS
C'est encore un nouveau mot, mais il est adopté : maintenant les jeunes gens de la haute société, les petits maî- !r s, les lions, disent :
« Je suis floué! » comme ils auraient dit autrefois: « Je suis pris pour dupe ! » et dans le style plus familier : « Je suis enfoncé! »
Le floueur d'aujourd'hui est l'aigrefin d'autrefois; ce n'est pas tout à fait l'escroc, mais cela y ressemble beaucoup.
Le danger qu'il y a surtout dans la société des ftoueurs, c'est que, très-souvcMit, ces messieurs sont amusants; ils procèdent à leur petite entreprise d'une manière tout aimable : ils sont fort gais en compagnie; ils plaisantent
LES FLOUEURS. 59
fort drôlement la personne qu'ils veulent duper, et quelquefois ils la plaisantent encore lorsquelle s'est aperçue qu'elle était leur victime ; il n'y a pas moyen de se fâcher avec ces messieurs ; aussi n'est-il pas rare que vous vous laissiez flouer plusieurs fois par la même personne.
Quelquefois, vous voyez arriver chez vous un monsieur que vous ne connaissez pas, que vous n'avez jamais aperçu ; mais il se présente avec un ton d'assurance, d'aisairce qui vous impose; il est bien vêtu, il vous aborde en souriant; il vous salue comme ou ferait à un intime ami, il désire avoir avec vous un entretien particulier. Vous êtes en train de déjeuner ou de travailler, mais ce monsieur est si pressant, si persistant, que vous n'osez refuser : à la manière dont ce monsieur s'annonce, vous pensez que ce doit être un grand personnage, qui vient, dans votre intérêt, vous donner un avis important; enfin, comme tout en vous saluant, rinconnu vous pousse presque dans votre cabinet, vous y entiez avec lui, vous lui présentez une chaise sur laquelle il s'étend avec abandon, et vous attendez avec impatience qu'il s'explique.
Alors on vous débite une histoire bien romanesque, bien lamentable, on y mêle de la politique... mais, tout en touchant celle corde, on vous regarde du coin de l'œil pour tâcher de deviner votre opinion; si l'on s'aperçoit que vous ne mordez pas à celle que l'on vient d'émettre, on en change très-habilement, et l'on en caresse une autre.
Ensuite on tire de sa poche un volumineux paquet de