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teurs... en alexandrins... douze pieds, pas un de moins! Quoique tout cela soit bien séduisant, vous murmurez :
— Je voudrais vous obliger, monsieur, mais il m'est impossible...
— C'est juste!... je suis peut-être indiscret... on n'a pas toujours deux cents francs de disponible... Je sais cela par moi-même. Remettez-moi seulement cent francs pour mon voyage... J'en ferai assez... Je ne prendrai pas la poste... Je ne voyageais jamais autrement jadis!... Mais comme dit... je ne sais plus quel auteur... dans... je ne sais plus quel ouvrage, il faut être philosophe... quand on ne peut pas faire autrement.
Vous présentez à ce monsieur ses vieux papiers, en répondant :
— Monsieur, j'ai aussi des charges, de la famille... et je ne puis...
— Ah! parbleu! c'est vrai... je n'y avais pas songé... Eh! qui est-ce qui n'a pas ses charges, monsieur!... Je soutiens trois ménages, moi... quand je suis dans ma terre à Cracovinsky... Allons, n'en parlons plus... Prêtezmoi cinquante francs... cela ne me formalisera pas... Je suis au-dessus de tout cela!... Si vous n'en avez que vingt-cinq, je les prendrai également... Eh! mon Dieu, je n'ai point une fierté déplacée. Tous les hommes sont égaux. Je dis cela tous les jours à mon tailleur, qui {retend que je suis trop grand!...
Vous n'osez pas renvoyer sans lui rien donner ce monsieur, qui a de si bonnes manières et s'exprime si facilement : vous tirez de votre poche une pièce de ïingl
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francs, et vous la lui présentez d'un air presque honteux, en balbutiant :
— Je suis fâché de ne point pouvoir vous offrir davantage, mais je... en ce moment...
On ne vous laisse pas achever; déjà ce monsieur s'est emparé de la pièce de vingt francs, et l'a fait passer, avec une extrême dextérité, de voire main dans sa poche. Puis 1 se lève précipitamment, en vous disant :
— C'est bien... c'est très-bien... je vous renverrai cela... Mais vous êtes en affaire, et je vous ai dérangé... Adieu... je vous salue mille fois... restez... ne me reconduisez pas.
Et ce monsieur qui semble alors (rès-pressé de partir, comme s'il craignait que par réflexion vous ne lui reprissiez l'argent que vous lui avez donné, s'élance vers la porte, Iraverse rapidement votre appartement, et disparaît sans même se retourner pour vous saluer.
Vous comprenez que vous êtes floué de vingt francs.
Une autre fois, on se présentera chez vous avec un immense portefeuille sous le bras; on réclamera aussi la faveur de vous parler en particulier ; remarquez bien que les (loueurs tiennent essentiellement à ne s'expliquer (\uen •particulier ; ils redoutent la présence d une femme, d'une mère, d'une sœur, d'une fille, parce qu'ils savent qu'en général les femmes étant plus difficiles à tromper 8 que les hommes, leur présence peut empêcher la réussite du piège qu'ils viennent vous tendre.
L'homme au portefeuille se dit homme de lettres (et il fait des cuirs en parlait); il a composé un ouvrage pmjr le progrès des bonnes mœurs, pour l'anéantissement des
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vices qui affligent surtout les classes populaires (et ce monsieur infecte l'eau-de-vie et le vin); il ne se présente pas chez vous pour réclamer le moindre secours; sa position est fort heureuse, il a même l'espérance d'entrer à l'Académie ; mais comme son ouvrage est sous presse et paraîtra volume par volume, il vient vous inviter à souscrire, en vous faisant remarquer que, pour la qualité, la quantité de matières que renferme son livre, c'est un cadeau qu'il fait à l'humanité; il ne désire seulement que se trouver remboursé des irais d'impression.
Et on vous montre une liste de souscripteurs... Tous ces gens-là ont des listes plus ou moins longues. Vous vous laissez aller, vous mettez votre nom, en vous disant :
— Ce n'est que douze francs pour quatre volumes... et, au total, j'aurai toujours les volumes.
Mais pas du tout, quand vous avez signé, le monsieur vous présente une quittance de douze francs toute préparée et sur laquelle il se hâte de mettre votre nom, en vous disant que ses nombreux souscripteurs ont pris l'habitude de le payer d'avance.
A ous ne vous attendiez pas à cela, mais vous payez. Le monsieur vous salue, en vous annonçant que vous recevrez le premier volume à la fin de la semaine.
11 est inutile de vous dire que vous n'entendez plus parler de ce monsieur et de ses volumes.
Vous êtes floué de douze francs.
Une autre fois, on viendra vous proposer de prendre tous vos vieux habits, et de vous en donner de neufs à la
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place, et puis de vous donner encore de l'argent en retour.
Vous ouvrez vos oreilles autant que des oreilles peuvent s'ouvrir ; il vous semble extrêmement agréable d'avoir des vêtements neufs à la place de vos vieux, que justement vous pensiez à remplacer. Vous apportez habits, redingotes, manteaux, pantalons ! On ne trouve jamais qu'il y en ait de trop ; on vous dit :
— Apportez ! apportez toujours!
On vous prend mesure, ou vous promet que vous serez satisfait ; on emporte toute votre défroque, qui valait bien encore cent francs pour un marchand d'habits, et au bout de deux jours on vous envoie pour pantalon un caleçon qui vous va à moitié des jambes, et qui vaut bien dix francs.
Ou bien, on vous apporte dts échantillons de vin de Champagne, en vous disant :
— Goûtez, monsieur! C'est une occasion qu'il faut saisir... cela vient de la cave du prince un tel... Il avait la meilleure cave de Paris... mais ses héritiers aiment mieux L'argent !
Vous débouchez au hasard une ou deux bouteilles de Champagne; le bouchon vous part dans le nez... C'est superbe; vous achetez cinquante, cent bouteilles à quarante sous ! c'est pour rien !
Au bout de quelque temps, votre vin ne part plus, ne mousse plus ; par exemple il pique toujours, mais il pique tellement que vous ne pouvez plus le boire.
Ce sont là de petites floueries; on en fait en grand, et colles-là ont bien meilleur genre.
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On annonce dans les journaux une entreprise qui doit présenter un bénéfice de deux à trois millions en moins de deux années.
Tantôt c'est une argile de nouvelle espèce, que l'on vient de reconnaître comme propre à fabriquer sur-lechamp de la porcelaine du Japon.
C'est une carrière fort étendue, qui renferme du marbre, le plus beau marbre que l'on ait encore vu, des blocs immenses, qui ne demandent qu'à voir le jour et à être transformés en palais, en statues, en colonnes, en chefs-d'œuvre.
C'est une mine, dans laquelle on trouvera peut-être de l'or, pour le moins de l'argent, et une fort grande quantité de cuivre.
C'est un immense terrain dans lequel on vient de s'apercevoir qu'il vient des truffes; il n'y a qu'à fouiller et en prendre; quand il n'y en a plus, il y en a encore. Tous les cochons du pays s'y donnent rendez-vous.
Puis suivent les détails de tous les avantages réservés aux actionnaires; il y en a tant, on vous offre une si grande quantité de bénéfices, que véritablement il faudrait ne point posséder un sou dans sa poche pour se refuser à de tels avantages ; en un an, six mois, vous avez quadruplé vos capitaux, vous avez toutes les garanties possibles, garantie morale, garantie matérielle, garantie spirituelle!... C'est vraiment comme si l'on vous disait :
— Donnez-moi cinq francs, je vais vous en rendre vingt.
Vous pourriez répondre :
— Je ne vous donnerai rien du tout, et vous ne me
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donnerez que quinze francs... ce serait plus simple. Mais cela ne peut pas se faire comme cela ; l'opération manquerait.
Les actions sont de mille francs; mais on a bien voulu en fractionner, on en a émis quelques-unes à cent francs, pour la commodité du public. Hàtez-vous, par exemple, car il n'en reste plus que fort peu à placer ! . . . Vous n'avez plus que dix jours pour obtenir des actions... Cependant, si vous ne vous présentez qu'après l'époque indiquée, on vous en donnera encore, mais par faveur. Véritablement, on fait tout ce que l'on peut pour vous être agréable en vous enrichissant, et si vous n'étiez pas content, vous seriez bien difficile.
Vous prenez des actions.
Il y a un proverbe qui dit: Semez de la graine de niais, et il poussera des actionnaires !...
Au bout de quelque temps, lorsque vous vous attendez à toucher un dividende, vous recevez une circulaire qui vous invite à passer à la caisse de la société, pour y verser de nouveaux fonds, indispensables au succès de l'entreprise.
Quelques mois après, nouvel appel de fonds... toujours pour assurer le succès de l'entreprise.
C'est absolument comme ces bateleurs du boulevard, qui reçoivent dans leur chapeau l'argent des curieux, et crient continuellement :
a Encore quelque chose, messieurs!... encore quelques petits sous pour faire le tour... Allons, messieurs, du courage... le tour va se faire, mais il manque encore quelques sous. »
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Le tour que Ton joue aux actionnaires est fait depuis longtemps, et souvent ils ne s'en doutent pas encore.
Cependant quelques-uns, voulant enfin connaître cette superbe découverte, dans laquelle ils ont placé des fonds, prennent la poste un beau malin, pour aller sur les lieux mêmes visiter le terrain, la carrière ou la mine...
Ils auraient dû commencer par là ! mais on ne pense pas à tout, surtout lorsqu'on est actionnaire.
11 se trouve alors que l'argile propre à la porcelaine du Japon ne peut pas même servir à de la poterie.
La carrière de marbre s'est convertie en une fondrière, de laquelle on ne peut pas tirer le plus petit moellon.
La mine d'or, d'argent ou de cuivre, n'est plus même une mine de charbon; les mineurs ont perdu le fameux iilon qui leur avait promis une fortune ; ils ne peuvent plus parvenir à le retrouver.
Quant au terrain où venaient des truffes, vous y trouvez une fort grande quantité de pommes déterre. Vous vous promenez en vain, accompagné de cet animal, fidèle compagnon de saint Antoine, en lui faisant signe de chercher dans la terre. Votre animal cherche en effet, il trouve une foule de choses, excepté des truffes. Ll vous vous apercevez que vous êtes floué du montant de vos actions.
Défiez-vous donc de ces gens qui vous proposent de vous enrichir, comme si c'était la chose du monde la plus simple, la plus facile. Engagez-les à s'enrichir d'abord eux-mêmes, ce qu'iis n'ont jamais pu faire, tout en faisant soi-disant la fortune des autres. Mais dans une ville immense comme Paris, vous ne
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devez pas être étonné de rencontrer, à chaque instant, des floueurs : elle renferme tant de gens qui vivent au jour le jour; qui se lèvent sans savoir où ils coucheront, où ils dîneront, et dans quels souliers ils marcheront.
Ces gens -là cherchent, inventent sans cesse de nouvelles ruses, pour faire passer l'argent de votre poche dans la leur; n'osant point encore vous le voler ouvertement, ils se creusent l'imagination pour vivre à vos dépens, et emploient souvent à cela de l'esprit, de l'adresse, de l'invention qui, bien dirigés, et avec la volonté de rester honnête et de travailler, auraient pu faire des hommes distingués dans les sciences, le commerce et les arts.
Il y a encore les floueurs de socié.'é. Les uns ont, à l'écarté, le talent de toujours retourner le roi; les autres sont delà première force au billard ; ils cachent leur talent, perdent quelques parties d'un écu, et vous gagnent ensuite cinq ou six cents francs, sans que vous ayez trouvé le moyen de faire un carambolage.
11 y a des floueurs dans toutes les classes, dans toutes les hiérarchies de la société; c'est donc à vous d'être sans cesse sur vos gardes.
On a prétendu qu'il y avait aussi des [loueuses; mais ce mot-là n'est pas encore admis, et nous refusons d'y croire.
Qui aurait jamais cru que le métier de facteur de la petite poste de Paris deviendrait un état dans lequel on roulerait voiture ?
Autrefois, pour obtenir une place de facteur, il fallait être fort, vigoureux, s'annoncer enfin comme un homme bien constitué, et surtout un bon marcheur ; car la besogne d'un facteur n'était pas autre chose ; il fallait marcher... toujours marcher; c'était un véritable métier de juif errant !
Dans les campagnes encore, l'homme, chargé de porter les lettres d'une commune à une autre, a conservé le nom de piéton.
Maintenant , postulez sans crainte l'état de facteur,
hommes délicats, faibles, valétudinaires, boiteux même; vous irez en voiture; au lieu de vous fatiguer, cela vous fera du bien, et, tout en faisant votre besogne, vous sentirez renaître votre santé.
N'allez pas croire que nous blâmions l'invention nouvelle !... Bien au contraire; tout ce qui tend à améliorer la position des hommes, à les rendre plus heureux, à les soulager dans leur travail, nous semble un véritable bienfait dont on doit rendre grâce à l'inventeur.
Dans notre amour pour l'humanité, nous voudrions voir les ramoneurs en carrosse, les allumeurs en cabriolet, les balayeurs en omnibus, les paveurs à cheval et les chiffonniers sur des ânes ; cela viendra peut-être, la voiture de la petite poste est bien venue.
L'administration des postes est établie rue Jean- Jacques-Rousseau ; c'est de là que parlent, à différentes heures de la journée, les voitures qui sont chargées de distribuer les facteurs dans les quartiers où ils ont affaire ; car on distribue maintenant les facteurs comme les lettres. La voiture se compose de deux banquettes ; elle est longue , et ceux qui sont dedans sont assis en vis-à-vis. De cette façon, le facteur peut descendre fort lestement, quand il est arrivé au quartier qu'il dessert. Alors il faut qu'il marche un peu, qu'il fasse encore usage de ses jambes ; mais il ne doit pas être fatigué, puisqu'il descend de voiture.
C'est toujours le facteur qui vous apporte un almanach pour le nouvel an ; il en a pour la grande et la petite propriété, ou plutôt pour le premier et le dernier étage d'une maison.
L'époque des élrennes est pour le facteur l'époque de la moisson.
Cependant il y a de ces gens, que rien ne peut loucher, qui sont également insensibles à l'almanach de ville et à celui de cabinet ; bien que l'un ou l'autre soit orné d'images avec une foule d'allégories.
Une vieille dame, riche, refusait constamment le facteur lorsqu'il venait lui demander ses ètrennes ; et, un jour, comme celui-ci les lui demandait encore, la vieille dame lui répondit :
— Pourquoi voulez vous que je vous donne des élrennes, je ne recuis jamais de lettres?
Le facteur n'insista pas et se retira. Mais, dans le courant de l'année, la vieille dame reçut une tiès-graïu'e quantité de lettres ; c'était des circulaires de marchands , de ces imprimés que l'on vous envoie pour vous engager à voi;s fournir dans tel ou tel magasin ; missives fort peu intéressantes, et que la plupart du temps on ne se donne pas la peine de lire. La vieille dame trouva fort singulière cette abondance de lelires ; mais, à la fin de Tannée, elle donna les étrennes au facteur.
" Il v a peu d'hommes dont l'arrivée soit aussi souvent attendue, désirée, souhaitée avec impatience que celle du facteur.
Quand on attend une lettre de son amant, un rendezvous de sa maîtresse, des nouvelles d'un enfant chéri, d'une mère tendrement aimée, d'un mari qui voyage, el auquel on est fidèle, d'un vieux parent riche et fort malade dent l'héritage nous revient, d'un ami sincère.
d'une compagne d'enfance , d'un vieux père infirme, d'un nouveau-né. Ah ! combien on soupire après l'arrivée du facteur!
Ce doit être, à Paris, le personnage après lequel on soupire le plus ; et, cependant, il n'a pas la réputation d'un homme à bonnes fortunes.
Mais quel est donc ce monsieur, nonchalamment assis dans un café, sur une banquette du fond, le dos appuyé contre une glace, et se retournant souvent pour sourire à son individu? Devant lui est un verre d'eau sucrée dont il avale, de temps à autre, quelques gorgées; plusieurs journaux sont sur la table qu'il occupe; il en tient un qu'il lit en s'interrompant, à chaque instant, pour faire entendre très-haut des exclamations comme celles-ci :
(( Ali ! mon Dieu! — Quel galimatias. — Ah! mauvais, mauvais! — Pitoyable ! — C'est absurde!... — Des éloges de la pièce... Ah ! oui, parlons-en! elle est jolie,
la pièce !... une rapsodie infâme !... Si je l'avais faite, j'irais me jeter à l'eau ! . . . »
A l'importance que se donne ce monsieur, si vous n'avez pas encore l'expérience des hommes et du monde, vous croirez peut-être que c'est un grand personnage, une de nos célébrités artistiques ou littéraires !
Détrompez-vous : les célébrités ne se posent point ainsi, ou du moins c'est fort rare ; ensuite, les hommes de talent sont ordinairement plus indulgents que les aulres, et vous ne les entendrez presque jamais déchirer leurs confrères, déprécier leurs rivaux et tourner en ridicule les jeunes gens qui commencent.
Ce monsieur qui fait tant de bruit, d'embarras, de froufrou ! est l'auteur du tiers d'un vaudeville, joué, avec assez de désagrément, sur l'un de nos plus petits théâtres. Depuis ce temps il a pris le titre d'auteur dramatique : à force d'intrigues, de courses, de courbettes, il est parvenu à faire imprimer son nom sur le prospectus d'un petit journal, comme devant concourir à la rédaction ; alors, le voilà devenu homme de lettres; mais, parmi la véritable littérature, on appelle ces messieurs des hommes de lettres marrons.
Est-ce que cela ne vous rappelle pas ce Gascon qui allait manger son pain sec dans le jardin du Palais- Royal, et qui, le soir, se promenait avec un cure-dents à la bouche, et disait, d'un air satisfait, à ceux de ses amis qu'il rencontrait : — Ma foi, je me promène pour faire ma digestion, car je viens de dîner au Palais- Royal !
Mais les hommes se sont toujours laissé prendre aux
apparences. Il y aura toujours de ces esprits simples ou de bonne foi qui seront dupes de ces jongleurs littéraires ; comme il y a encore des personnes qui achètent les baumes des charlatans et la pommade pour faire pousser les cheveux.
Un jeune homme de talent, mais qui n'est pas encore connu, aura fait une pièce ; il cherche un collaborateur, un homme qui ait quelque influence, pour lui offrir de revoir, de retoucher son ouvrage. On lui a dit que ce monsieur qui fait tant d'embarras était hommes de lettres ; il s'est adressé à lui, lui a présenté humblement son ouvrage, que celui-ci a daigné prendre, avec un air protecteur, en disant :
— C'est bien, je lirai cela. . . revenez me voir dans huit ou quinze jours... je tâcherai d'avoir lu.
Le jeune homme est retourné dix fois chez son Mécène, qu'il n'a jamais rencontré chez lui ; enfin, il vient de l'apercevoir au café, et il court à lui :
— Ah ! monsieur, je suis charmé de vous rencontrer... • — Hé ! bonjour, mon cher, bonjour !...
— Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans pouvoir vous trouver.
— Que diable voulez-vous! Est-ce qu'on est chez soi !... On a tant d'aventures... de bonnes fortunes... il est bien rare que je rentre coucher! J'ai un appartement de douze cents francs ; c'est une grande folie, car je n'y suis jamais.
— Monsieur, avez-vous eu la complaisance de lire ma pièce?
Ici, le monsieur au verre d'eau sucrée prend un air
encore plus important, pince ses lèvres, gonfle ses joues, secoue la tête et cligne des yeux, en répondant :
— Oui, mon cher, je l'ai lue.
— Hé bien!... qu'en pensez-vous?
L'homme de lettres se caresse le menton et laisse échapper plusieurs : Hum! hum! assez inquiétants pour le jeune homme, qui reprend :
— Enfin, monsieur... voire opinion?
— Mon cher... d'abord... voyez-vous... il n'y a pas assez d'amour dans votre pièce... ça manque, il faudrait tâcher d'en mettre...
— Pas assez d'amour!... mais, monsieur, il n'y a que de cela.
— Ah!... alors... il faudrait en ôter... parce que, vous comprenez, toujours la même situation... c'est monotone... Cependant nous arrangerons cela... Oh ! j'ai fait des choses plus difficiles.
Le jeune homme, qui comprend enfin à qui il a affaire, dit d'un ton plus sec :
— Monsieur, avez-vous mon manuscrit sur vous?
— Oui, tenez... le voilà... je m'amusais à en lire quelques fragments... Il y a deux pages de perdues... mais c'est un petit malheur... on met à la place tout ce qui vient à la tête...
Le jeune homme reprend son pauvre manuscrit, le remet dans sa poche et salue en disant :
— Je vous demande pardon de vous avoir importuna, monsieur, mais je crois que je ne suis pas digne de travailler avec vous.
— Ah! c'est comme ça! s'écrie l'homme de lettres.
Eh bien, avise-toi de faire quelque chose, toi ! et je te pulvérise avec mon journal... quand j'y travaillerai.
Il y a des hommes de lettres marrons qui travaillent ou, du moins, qui s'imaginent travailler, ce qui pour eux est absolument la même chose. Quand ils sont parvenus, parleur jactance, leurs gasconnades, leur aplomb, à trouver un nouvel auteur qui, dans l'espoir d'avoir un collaborateur habitué à travailler pour la scène, leur confie son manuscrit, ils vont s'enfermer chez eux et là, après avoir lu, relu, médité la pièce à laquelle ils doivent apposer le cachet de leur génie, se creusent la tête pour chercher de nouvelles situations, quelque péripétie bien inattendue, quelques effets bien sûrs, enfin pour y faire des changements avantageux.
Malheureusement, ou plutôt heureusement, pour être véritablement auteur, il faut avoir reçu du ciel l'influence secrète, et lorsque vous n'êtes pas né avec le talent qui doit produire des pièces de théâtre, vous avez beau vous frotter le front et vous gratter l'oreille, vous ne trouverez rien ni dans l'un ni dans l'autre.
Boileau a dit :
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent!
Mais la plupart de ces hommes de lettres de contrebande n'ont pas lu Boileau. On ne veut pas se reconnaître, se juger et se rendre à l'évidence.
Après avoir gardé pendant un mois, quelquefois plus, le manuscrit qu'on lui a confié, notre marron écrit enfin à son collaborateur : *
« Mon cher maître... » Maître est le mot adopté depuis quelque temps, à Paris, par les auteurs dramatiques et les hommes de lettres lorsqu'ils s'écrivent entre eux. Autrefois, les avocats seulement et les gens du palais employaient ce terme. Mais il est très-bien reçu maintenant dans la littérature ; il flatte celui qui le reçoit, et coûte d'autant moins à celui qui le donne, qu'à la première occasion, il est bien certain qu'on le lui rendra.
Du reste, vous comprenez parfaitement que ce mot ne signifie plus rien. Il en est de lui comme de toutes les faveurs que l'on prodigue à tort et à travers ; elles perdent de leur valeur, à mesure qu'elles se multiplient.
L'homme de lettres marron écrit donc à l'aspirant dramatique :
« Mon cher maître, j'ai terminé notre pièce... j'ai eu du mal, il a fallu beaucoup changer, beaucoup refaire... trouver bien des situations, couper tout ce qui était dangereux; enfin je crois être parvenu à conduire l'ouvrage à bonne fin. Venez me voir demain matin ; nous lirons notre pièce ensemble, et puis nous irons trouver un directeur; et j'espère que cela ira tout seul. »
En recevant ce billet, l'auteur du manuscrit est d'abord agréablement flatté de se voir appelé : mon cher maître, d'autant plus que, n'ayant rien fait encore, il ne s'attendait pas à être déjà traité de maître. A la rigueur, il y a des personnes qui prendraient cela pour une épigramme; mais il faut toujours voir les choses du bon côté, et le jeune néophyte est enchanté. Il fait une espèce de toilette, se met à peu près en noir; le noir est la couleur favorite de ceux qui aspirent à se faire un nom dans les
lettres, et ceux dont le nom est fait ne s'inquiètent guère de la couleur de leur habit. Sa toilette terminée, le jeune homme se hâte de se rendre chez son illustre collègue.
Après les compliments d'usage, mais beaucoup plus prolongés cette fois, parce que le nouvel auteur ne veut pas être en reste avec son collaborateur, on arrive au point important, à la lecture de la pièce. Lejeune homme est bien impatient de connaître tous les changements avantageux qu'elle a subis.
L'homme de lettres marron prend le manurcrit, s'étend dans une bergère, et va commencer la lecture de louvrage, après avoir toussé plusieurs fois, pour que sa voix ait toute sa plénitude... mais au moment de lire, il s'arrête en disant:
— D'abord, mon cher ami, je dois vous dire que j'ai changé le litre de notre drame.
— Ah ! vous le trouviez donc mauvais?
— Pas mauvais précisément, mais lorsqu'on peut en trouver un plus heureux, il faut le saisir... Savez-vous, mon cher ami, qu'un bon titre est déjà la moitié... les trois quarts d'un succès?...
— Je ne doute pas que ce ne soit avantageux, surtout quand la pièce tient ce que le titre promet...
— Il n'est pas question de tenir... on tient si on peut ! le principal, c'est de promettre. Mais un titre original est une bonne fortune... ainsi, je connais des hommes de lettres... des auteurs de beaucoup de talent et qui ne font pas autre chose que de chercher des titres de pièces; quand ils en ont un, ils vont le porter à un autre auteur quia l'habitude d'écrire, qui fait ce qu'on appelle le gros
de l'ouvrage. Un troisième revoit le scénario, et trouve de fortes situations ; un quatrième jette de l'esprit dans tout cela... Si on a besoin de gaieté, on cherche un cinquième collaborateur ; mais ordinairement cela n'a pas besoin d'être amusant, et voilà une pièce faite et un auteur qui touche son quart parce qu'il a trouvé un titre.
— C'est beaucoup de se mettre quatre pour une pièce !
— On en fait à cinq, à six... je ne serais pas étonné que l'on formât une société par actions pour la confection d'une pièce de théâtre.
— Mais venons à notre affaire. Ma pièce s'appelait : la Bergère de la Forêt; je croyais ce titre assez joli.
— Il pouvait aller; mais celui que j'ai trouvé est bien plus original! bien plus piquant ! j'appelle notre pièce : la Forêt de la Bergère. Hein? Qu'est-ce que vous dites décela!...
— C'est le titre retourné.
— Oui, retourné! Mais quelle différence!... Quel changement énorme dans ce renversement de mots./, la Forêt de la Bergère !. . . Cela promet une foule de choses que tout le monde sera curieux de voir.
— Effectivement, cela promet tant que... enfin... Veuillez lire, je vous écoute.
Le jeune auteur n'est pas enchanté du changement de titre de sa pièce. L'homme de lettres marron reprend le manuscrit et commence :
— Personnages : le comte Arnold de Montournal... Vous aviez mis simplement ; le comte de Montournal; j'ai
ajouté Arnold, c'est bien mieux... cela donne plus de noblesse à ce personnage... Je poursuis: le baron U' Apremont... Vous aviez mis: d'Apreville... J'ai trouvé qu'un nom finissant par ville, c'était bien doux pour un traître, au lieu que mont! c'est ronflant, c'est plein... cela résonne bien à l'oreille... Je suis très-content d'avoir trouvé Apremont... cela m'est venu un soir tout en jouant au whist... Je poursuis : Adèle d'Orgeville... Vous aviez mis: Adèle d'Orgemont; j'ai trouvé que ce mont était bien dur pour une femme. . . et surtout une amoureuse. . . les amoureuses au théâtre sont rarement dures... d'Orgeville, c'est plus coulant, plus doux. Je poursuis : Bernard, intendant du château. Vous aviez mis: Dubois... Dubois est beaucoup plus commun... on trouve Dubois dans toutes les anciennes comédies... c'est un nom usé; au lieu que Bernard n'a été que très-peu employé. Je poursuis: Allain, jardinier... c'est le nom que vous aviez mis... je n'y ai rien changé... Allain n'est pas mal... Nous laisserons Allain. Je poursuis : Fanchonnette, bergère... Ah! vous devez remarquer ici un grand changement: ce n'était que Fanchette, aujourd'hui c'est Fanchonnette ! . . . c'était bien important, pour notre principal personnage... une syllabe de plus, c'est essentiel... Voilà tous nos personnages... Ah ! vous aviez mis aussi deux domestiques du château ; j'en ai mis quatre... ma loi, je me suis dit: quatre domestiques feront nécessairement plus d'effet que deux et cela ajoutera à la mise en scène.
L'auteur a fait une légère grimace en écoutant les changements faits aux noms de ses personnages. Le
marron Vessuie le front et entame enfin la lecture de la pièce.
Les trois premières scènes sont absolument telles que le premier auteur les avait écrites ; mais, arrivé à la quatrième, celui qui lit s'arrête, en disant:
— Ici, j'ai fait un changement. Vous aviez mis: Le baron sort par la droite; moi, j'ai mis : Le baron sort par la gauche! cela fera beaucoup mieux, parce que, à droite, nous avons un arbre, et, en partant très-précipitamment, le baron aurait pu se cogner contre l'arbre!... au lieu qu'en sortant parla gauche, il n'aura pas cela à craindre. Je poursuis : Remarquez bien la tirade de Fanchonnette ; vous finissiez par : Ah ! qu'il est cruel cl* 'aimer sans espérance de retour ! Voici ce que j'y ai substitué : Oh ! sans espoir de retour, aimer est une chose bien tourmentante!... C'est la même idée... mais la pensée se rend mieux.
Ah ! plus loin, vous faisiez dire à Allain, notre personnage comique :
— Les femmes sont comme les noisettes ; pour en avoir une bonne, il faut enprendre plusieurs.
D'abord, mon cher collègue, la censure aurait coupé cela. Comparer les femmes à des noisettes! c'était trop risquer!... Moi, j'ai mis ceci à la place :
— llxj a de bonnes femmes, mais il y a aussi de bonnes noisettes !... Hein?... c'est gentil, et je défie que la censure morde là-dedans.
— Mais il me semble que cela ne rend plus mon idée?
— Cela en fait deux... C'est bien mieux. Je continue. Le jeune auteur se lait, se soumet et écoute. Ver* la
fin de l'acte, il s'aperçoit que toute une scène est coupée, et s'écrie :
— Qu'est donc devenue la scène où ma bergère recevait une déclaration d'amour?... Vous l'avez donc passée?...
— Non, mon cher ami, mais je l'ai coupée.
— Coupée! et pourquoi?... C'est le nœud de la pièce.
— Justement ; en coupant le nœud, l'action se dénoue bien plus facilement. D'ailleurs , les déclarations d'amour, c'est fort commun; il y en a dans toutes les pièces de théâtre.
— Mais enfin, qu'avez-vous mis à la place?
— Oh ! soyez tranquille ! quand la bergère sort pour aller dans la forêt, je la fais suivre par le comte, qui dit alors, à part, mais de façon pourtant à être entendu du public :
— Fanchonnelte va dans la forêt ; je vais l'y rejoindre, et je lui dirai deux mots.
Hein ?. . . j'espère que cet à parte dit tout. . . et en même temps ne dit rien, ce qui a le grand avantage de laisser l'intérêt en suspens.
Le pauvre débutant continue de garder le silence. Il ne s'attendait pas à tout ce qu'il entend. Le marron achève la lecture du drame ; les changements qu'il a faits dans la dernière partie de l'ouvrage sont de la même force que les précédents. Ainsi, dans un endroit, il amis : Je vous hais à la mort ! au lieu de : Je vous déteste. — Périssons tous les deux, à la place de : Mourons ensemble. Enfin, il a biffé plusieurs: Ah! pour y substituer des : Oh ! et des : Grand Dieu! pour des : Juste ciel !
Voilà cette besogne qui lui a coûté un mois de travail et dont il est si fier. Lorsqu'il a fini de lire, il s'attend à des éloges, à des retnercîments de la part de son jeune collègue; mais celui-ci garde un morne silence : il est stupéfait. Cependant, il prend son parti, en se disant : Enfin, pourvu qu'il nous fasse jouer... c'est le point principal ; et il a dit que cela irait tout seul !
L'homme de lettres marron se fait fort d'avoir bientôt une lecture. Il est lié avec tous les directeurs, avec tous les acteurs en renom, avec toutes les sommités littéraires.
Trois mois s'écoulent pendant lesquels le jeune auteur a été, toutes les semaines, chez son collègue, en lui disant :
— Eh bien! notre lecture?
— Ce sera pour ces jours-ci... la semaine prochaine... ça ne peut pas manquer... Ils m'ont dit : Nous sommes accablés de lecture... mais nous vous ferons passer avant les autres. Un peu de patience ; je vous écrirai.
Le pauvre débutant s'en retourne, en se disant :
— Voilà bien longtemps que nous devons passer avant les autres!... Les autres devraient cependant nous pousser.
Enfin la lecture est obtenue. Le grand jour est venu ; le jeune homme va trouver son marron pour lequel il sent renaître toute sa confiance, parce que celui-ci en a prodigieusement en lui-même, et ne cesse de répéter :
— C'est une affaire arrangée... c'est reçu d'avance... cela ira tout seul. C'est moi qui lirai.
Le jeune homme, qui n'a pas été satisfait de la ma-
nière dont son collaborateur lui a lu leur ouvrage, dit timidement :
— Mais si vous aviez voulu... j'aurais pu lire... J'ai assez de chaleur !...
— Vous!... oh! ce serait du joli... vous qui n'avez pas l'habitude de lire devant des directeurs ! gardez-vousen bien. Ce n'est pas de la chaleur qu'il faut pour lire une pièce, c'est du calme, du sang-froid; en un mot, il faut ménager ses moyens. Fiez-vous à moi.
On se rend chez le directeur. Le marron présente son jeune collègue comme un débutant dans la carrière dont il veut bien encourager les essais. Le débutant se borne à saluer gauchement ; il se sent tellement ému, son cœur bat avec tant de force, qu'il n'a pas la force de parler. Enfin la lecture commence : le marron lit la pièce parfaitement mal ; il ménage tellement ses moyens, qu'il n'en montre nulle part; mais le jeune auteur espère avoir mal entendu, mal jugé son collègue.
La lecture terminée, le résultat va tout seul en effet : la pièce est refusée à l'unanimité.
Le jeune auteur est consterné ; il fait de tristes réflexions sur son association dramatique. Quanta l'homme de lettres marron, il est furieux ; il se répand en invectives contre le directeur et son théâtre; il s'écrie :
— Refuser une pièce comme celle-là!... où j'avais semé l'esprit à pleines mains ! Ce sont des ânes ! Ce théâtre-là ne peut pas aller; il n'ira jamais bien. Je sais parfaitement que nous serons reçus et joués ailleurs; mais enfin c'est toujours désagréable de s'être donné la peine de lire pour lien.
— Vous croyez que nous serons reçus ailleurs? dit le jeune homme en soupirant.
— Parbleu ! est-ce que vous en doutez?
Et, dans l'espace de deux années, le marron a obtenu six lectures. La pièce a été refusée partout, et le jeune homme se décide à prendre son parti, à ne plus songer à son ouvrage, qu'il abandonne au marron, lequel, au bout de plusieurs mois, change le titre de la pièce, et parvient enfin à la faire jouer, comme étant de lui seul, à un des plus modestes théâtres de la grande ville.
Il y a ensuite des hommes de lettres marrons qui travaillent véritablement, qui travaillent même beaucoup, et qui, quoique ne faisant jamais rien de bien, ont la funeste habitude de trouver mauvais tout ce qu'aura fait leur collègue, et croient devoir tout changer dans une pièce qu'on leur apporte.
Quand vous avez affaire à ces marrons-là, si vous leur portez pour sujet de pièce Héro et Léandre, ils en feront les Aventures de Télémaque; si vous avez composé un ouvrage sur la Bataille de Fontenoy, dans leurs mains cela deviendra la Fondation de Home. Vous aurez beau lire la pièce, depuis le commencement jusqu'à la fin, vous n y trouverez plus une seule de vos idées, de vos phrases, ni de vos pensées ; et malheureusement tout ce que l'on vous donne à la place ne vaut pas ce que vous aviez fait.
Enfin, dans la quatrième catégorie d'hommes de lettres marrons, vous trouverez celui qui fait les courses. Celui-là est sans cesse en mouvement ; dans la même journée, il va dans quatre, cinq, six théâtres; le soir, il
est dans tous; il assiste aux répétitions, aux représentations, aux discussions; vous le trouvez toujours dans le cabinet du directeur, dans la loge du premier sujet, puis dans les coulisses, puis dans la salle ; si vous alliez vous promener sous le théâtre, certainement vous l'y trouveriez encore. Cet homme-là est partout.
Et partout il crie à l'injustice ; il demande des lectures, il demande des tours, il va de l'un à l'autre, il s'agite sans cesse ; dès qu'un directeur passe, il court à lui, lui prend le bras, l'entraîne dans un petit coin, où il tâche de le garder le plus longtemps possible, affectant de parler à voix basse et de se donner un air mystérieux, pour que l'on croie qu'il a une grande affaire dramatique en train.
Parmi les nombreux hommes de lettres marrons qui doivent nécessairement pulluler dans la grande ville, où le théâtre est devenu presque un commerce, c'est à celui qui fait les courses que nous conseillons aux débutants littéraires de donner la préférence ; avec celui-là. ils auront du moins quelques chances d'être joués.
Nous nous sommes étendus sur ce chapitre, parce que Paris est la grande fabrique de toutes les pièces de théâtre qui sont ensuite jouées dans les autres villes de France, et parce que maintenant, dans la grande ville, tout le monde veut et croit pouvoir être auteur,
NOTRE-DAME DE LORtTTE
Dans le sein de la Chaussée-cTAntin, au bout de la rue Laffitte, une charmante petite église, tendue en étoffe bleue, des vitraux gothiques, des peintures de bon goùf, des tableaux de nos premiers peintres, des tapis sur les dalles, des chaises qui semblent frottées et vernies, une chapelle simple mais bien décorée ; enfin, tout autour de vous, un air de bonne compagnie, de confortable, d'aisance, qui fait éprouver à lame un secret contentement.
On a dit que les dévotes de Sainte-Lorelte étaient plus élégantes, plus jolies que partout ailleurs... Ceci n'est point un mal.
00 ROTRR-DAM! DE LOBETTE.
On a dit qu'elles étaient coquettes... Si c'est un péché, elles vont sans doute à l'église pour le confesser.
On a dit que les jeunes fashionables du quartier allaient à cette église, parce qu'ils savaient y trouver de jolies femmes.
Mais en admirant la créature, n'adore-t-on pas aussi le Créateur ?
On a dit une foule de choses!... car, à Paris, dès qu'un monument apparaît, sortant de la ligne ordinaire, soit par son architecture, soit par sa dimension, soit par la manière dont il est décoré, il faut bien que Ton parle.
Mais n'est-il pas naturel d'embellir, d'orner, de faire un séjour délicieux de la maison du Seigneur? Et qui donc sera bien logé, si ce n'est celui qui distribue ici-bas les chaumières et les châteaux, les cabanes et les palais?
Paris a maintenant dans son enceinte près de onze cents mes. Nous n'avons pas l'intention de vous faire l'histoire de toutes ces rues-là; cela nous mènerait trop loin. D'ailleurs, dans cette immense quantité de rues, il en est beaucoup qui n'ont rien de curieux, de remarquable, et qui, par conséquent, ne méritent pas qu'on s'y arrête.
Mais la rue Saint-Denis est digne de fixer notre attention.
C'est une des plus anciennes, des plus longues, des plus riches et des plus populeuses de la grande ville.
Cette rue commence pince du Châtelet et finit aux boulevards. La porte Saint-Denis est le point de démarcation entre la rue et le faubourg. On prétend qu'elle a
pris son nom de la petite ville de Saint-Denis, à laquelle elle conduit. La partie voisine de la rivière s'appelait, au treizième siècle, la grand' rue des Saints-Innocents. Plus tard on avait nommé toute la rue la grand* rue de Paris; puis ensuite on la nomma la grande chaussée de M. Saint- Denis. Aujourd'hui, son nom est infiniment moins prolongé. Si nous avions conservé à nos rues toutes les dénominations qu'elles portaient autrefois, les étrangers, et même les Parisiens, ne s'y reconnaîtraient pas.
Revenons à la rue Saint-Denis. On y voit force boutiques, force magasins très-bien fournis et parfaitement achalandés. La rue Saint-Denis est la plus marchande de Paris ; on y trouve de tout, mais elle est surtout renommée pour les rubans, les plumes, la passementerie. Dans cette rue, les boutiques sont moins élégantes, moins dorées que dans maint autre quartier de la capitale; il en est plusieurs encore qui, depuis un demi-siècle, n'ont rien changé à leur intérieur et à leur devanture. Ces maisons-là sont les meilleures, les plus solides de Paris. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, dit un vieux proverbe, et clans la rue Saint-Denis, vous aurez souvent occasion d'en reconnaître la justesse. Un simple billet souscrit par un marchand de la rue Saint-Denis, vaut mieux qu'une lettre de change acceptée par certains banquiers de la capitale, quoique ceux-ci aient hôtel, voitures, laquais et loge aux Bouffes... toutes choses que l'on ne se donne pas encore dans la rue Saint-Denis.
Considérée sous le point de vue moral, cette rue a encore un aspect tout particulier ; en voyant l'activité qui
semble naturelle à ses habitants, ce grand nombre de gens qui vont et viennent, ces voitures, ces charrettes, ces camions qui se croisent, se suivent, se succèdent presque sans interruption depuis le matin jusqu'à la chute du jour, le commerce continuel qui se fait dans ces boutiques, il semble qu'une personne qui demeure rue Saint-Denis ne saurait être paresseuse. Le bruit qu'on y entend sans cesse doit y servir de réveille-matin. Enfin on ne se promène pas dans la rue Saint-Denis, mais on y passe pour aller à ses affaires, ou parce qu'on y a besoin.
Sur le soir, lorsque vient l'heure où les ouvrières externes quittent leur magasin de fleurs, de rubans ou de passementerie, on voit rôder dans la rue Saint-Denis des jeunes gens dont la toilette est assez négligée, quelques hommes entre deux âges, et même quelques particuliers sur le retour.
Les jeunes gens ont des cigares à la bouche, il en est qui se permettent la pipe ; les hommes entre deux âges ont souvent un lorgnon à la main et un bouquet caché sous leur habit ; les vieux ont les poches bourrées de bonbons et de gâteaux. Les moyens de séduction varient toujours suivant l'âge du séducteur.
Tous ces messieurs guettent les grisettes qui vont sortir de leur magasin.
Les jeunes gens se promènent en fumant, en regardant dans les boutiques, en disant entre eux des plaisanteries, en riant souvent au nez des boutiquiers.
Les hommes entre deux âges sont plus discrets : ils passent vivement, lancent furtivement un regard dans le magasin où travaille leur dulcinée, puis vont s'arrêter,
se posier à cent pas au moins de la boutique, afin de ne point éveiller de soupçons, et de ne pas compromettre la jeune personne dont ils cultivent la connaissance.
Mais ces demoiselles sortent de leur magasin. La jeune fleuriste n'attend pas que son amant vienne à elle, c'est elle qui le cherche des yeux et court à lui. Elle passe son bras sous celui d'un jeune homme qui lui envoie dans le nez une bouffée de son cigare. C'est une nouvelle manière de se souhaiter le bonsoir. La fleuriste y paraît fort sensible ; elle sourit tendrement au jeune homme qui la regarde à peine, et parait beaucoup plus occupée de ce qu'il fume que de ce qu'il tient sous le bras.
— Est-ce qu'il y a longtemps que tu es là, mon petit Guguste? demande la jeune fille au fumeur. Celui-ci lui répond d'un air ennuyé :
— Je crois bien!.,, plus d'un quart d'heure! Je commençais à m'embêter joliment ! . . . Si mon cigare avait été fini, je filais!...
— Ah! méchant!... C'est aimable ce que vous dites-la- Comment, vous auriez laissé votre petite Phonsine s'en revenir toute seule, le soir dans sa rue des Vinaigriers, qui devient très-chimérique depuis quelque temps !
— Ma petite Phonsine sait que je suis dans la rue en face de sa boutique quand sonne neuf heures... c'est réglé... Je suis exact comme le canon du Palais-Royal... quand il fait du soleil. Mais je n'aime pas qu'on me fasse droguer des demi-heures au vis-à-vis du ruisseau... Quand les femmes se mettent sur le pied de nous faire attendre, c'est une habitude dont elles ne peuvent plus
se défaire; je n'entends pas que tu prennes ce petit genre-là.
— Mais, mon Dieu, ce n'est pas ma faute, à moi... quand il y a quelque chose à terminer, on ne nous laisse pas partir aussitôt que l'heure sonne. Ce soir, nous avions une couronne de mariée à finir, pour une grosse demoiselle... qui a au moins trente ans... et tout en fleurs d'oranger... qui est si pressée de se conjoindre... avec un pâtissier... et un camélia dans le milieu... En voilà une boulette qu'il fait, celui-là!...
— Ta! ta! ta! ta!... Je n'entre pas dans tout cela... Pour des histoires, je sais bien que tu en auras toujours à me conter ! Une autre fois je te donne cinq minutes de grâce; après quoi, si tu ne viens pas, je m'en vais.
La petite fleuriste se tait et boude ; le jeune homme se tait et fume. Ils font ainsi la route jusqu'à la rue des Vinaigriers; mais, arrivés devant la demeure de la grisette, les deux amants se raccommodent, parce qu'ils sont d'un âge où l'on n'est pas ensemble pour bouder.
Un monsieur qui répond au nom de Jules se rapproche d'une jeune frangère, et lui presse doucement le bras tout en lui disant :
— Depuis quelque temps... je vous ai vue dans votre magasin... et je désirais tant vous parler... Oh! je serais resté toute la nuit plutôt que de ne pas vous rejoindre.
— Oh! mais... vous aviez tort... il ne faut pas m'attendre comme cela. . . si on savait qu'un monsieur m'attend pour me reconduire, on en dirait de belles dans le magasin... ces demoiselles sont si méchantes !...
— Personne ne le saura... et d'ailleurs, quel mal à ce que je marche à côté de vous?... La rue est à tout le monde...
— C'est vrai... et ce n'est pas que ces demoiselles du magasin se gênent beaucoup!... L'une a un soi-disant cousin qui est tous les matins au coin de la rue... où il attend qu'elle aille chercher son petit pain chez le boulanger. L'autre a un oncle qui lui veut du bien .. qui lui donne des croix d'or, des boucles d'oreilles!... Vous comprenez!... Notre première ouvrière a des billets de spectacle tant qu'elle en veut!... elle prétend que c'est sa marraine, qui est couturière d'une des premières actrices, qui les lui envoie... Mais on ne donne pas làdedans... Ah! il fait glissant ce soir ..
— Si vous vouliez accepter mon bras?...
— Voire bras? Oh ! non. . parce que, si on me rencontrait vous donnant le bras...
— Il est tard. . . il fait nuit. . . est-ce que l'on fait attention à nous!...
— Il est certain... que ce serait bien un hasard si... Ah! comme le pavé est gras... Eh bien, seulement jusqu'au bout de la rue, et puis vous me quitterez.
— Je ferai tout ce que vous voudrez.
Le monsieur a pris tout doucement le bras de mademoiselle Félicie, qu'il a passé sous le sien, et la jeune fjlle le laisse faire, et elle finit par s'appuyer très-tendrement sur son cavalier, qui lui parle de fort près, en la regardant dans les yeux, et ils n'ont pas marché ainsi pendant dix minutes qu'ils paraissent s'entendre fort bien et ne parlent plus de se quitter.
Sauf quelques variantes que vous devinerez, voilà ce qui se passe presque tous les soirs, à l'heure où les grisettes sortent de leur magasin de la rue Saint-Denis.
Après le commerce, le plaisir ; après le travail, l'amour.
C'est à peu près comme cela dans tous les quartiers marchands.
Depuis que l'on a pris, à Paris, l'habitude de fumer, il a dû nécessairement s'établir dans cette ville un plus grand nombre d'estaminets ; cependant les cafés où l'on ne fume pas sont encore en majorité. Ceux qui ont fait de grands frais pour s'embellir, ne permettent pas que la pipe ou le cigare enfument et noircissent, en peu de temps, leurs tentures, leurs peintures et leurs dorures.
11 est heureux que le goût de l'élégance, du faste, le désir de briller et de séduire les yeux par un grand luxe ne soient pas encore perdus chez les Français ; sans cela il n'y aurait plus, à Paris, que des estaminets au lieu de cafés, et l'on pourrait s'y croire en Allemagne, en Flandre et en Hollande. Il est à remarquer, lorsqu'on visite,
à Paris, les lieux où l'on fume, que ce sont toujours les hommes qui parlent le plus de leur amour pour leur patrie, qui s'attachent à prendre les modes et les habitudes des étrangers ! Pauvres Parisiens ! vous étiez bien plus Français quand vous ne fumiez pas !
Entrons dans un eslaminet. Une atmosphère chaude, épaisse, y règne constamment ; mais si vous êtes habitués de l'endroit, loin de vous être désagréable, l'odeur de la fumée de tabac vous fait plaisir, et vous l'aspirez avec délices.
Presque toutes les tables sont occupées : ici l'on boit de la bière, là-bas on boit du vin, plus loin du café, des liqueurs. On ne prend pas de glaces dans un estaminet, on y consomme fort peu de limonades et de bavaroises. En revanche, à chaque instant, vous entendez ce cri :
— Du feu, garçon !... garçon, du feu !
On lit les journaux, on cause; on a quelquefois sa pipe qui reste à l'estaminet; mais chaque pipe est numérotée, ou bien les fumeurs y font une remarque ; il serait d'ailleurs difficile de les tromper : un bon fumeur connaît sa pipe aussi bien et quelquefois mieux que sa maîtresse, et il ne ferait jamais à celle-ci le sacrifice de l'autre.
On joue au billard, on fait la poule; on joue aux cartes: le piquet et l'écarté ne sont point bannis de l'estaminet. Lorsqu'on veut s'y livrer, le garçon met sur votre table un grand carré de bois recouvert d'un tapis vert, et vous avez sur-le-champ une table de jeu.
On pratique aussi beaucoup le domino dans les estaminets: là, c'est une partie à quatre, à laquelle se livrent des amateurs intrépides, qui se renvoient avec une égaie
satisfaction le dé demandé par leur associé, et une bouffée de tabac. Plus loin c'est une grave partie à deux. Les adversaires ont déjà plusieurs bouteilles vides, rangées symétriquement centre leurs dominos, et qui prouvent que les combattants ont eu fréquemment besoin de s'humecter.
Les habitués d'estaminets apportent rarement un grand soin à leur toilette.
Le véritable fumeur est philosophe comme Diogène et insouciant comme Bias; pourvu qu'il porte avec lui sa pipe et du tabac, il saura se passer de tout le reste. Il n'a pas besoin d'argent, et il est certain que cela ne l'empêchera pas de boire autant qu'il aura soif, parce qu'il y a entre les fumeurs un confraternité, un échange de bons procédés que l'on trouve trop rarement chez les hommes, et qui peut-être plaide éloquemment en faveur de la pipe.
A la rigueur, le fumeur pourrait même se passer d'avoir sur lui du tabac; le principal c'est qu'il ait sa pipe, sa bonne pipe si bien culottée!... et qui est pour lui ce qu'est pour l'Espagnol sa bonne dague de Tolède ; tout le reste, il le trouvera à l'estaminet.
Voyez ce grand homme, bien bâti, quoique un peu trop muscuieux ; à sa mine, à sa tournure, vous devez reconnaître un habitué d'estaminet. Il est bien couvert, mais son habit bleu et son pantalon brun n'ont jamais eu aucun rapport avec la brosse. 11 a une cravate noire, et ne laisse voir aucun vestige de col. Son habit, boutonné hermétiquement depuis le bas jusqu'au haut, ne laisse pas non plus apercevoir son gilet. Ses bottes sont fort
ternes , mais son chapeau est très-luisant et presque neuf; il le porte sur le côté avec une certaine crânerie; sa figure fraîche et joviale est encadrée dans des favoris bien épais qui font tout le tour de son cou. Ses yeux sont vifs, son teint est animé; il porte la tête haute, et il y a dans sa démarche un léger mouvement de tambour qui donne dans l'œil à bien des femmes.
Ce monsieur entre dans l'estaminet. Aussitôt des cris partent de tous les côtés :
— Ah! voilà B.!... Ah ! arrive donc!... flâneur!... tu es en retard... — On a déjà joué trois poules ! — Il y a eu une belle partie à quatre. — Tiens, en as-tu de culottée comme ça, toi? — Tu viens d'aller promener ta belle... — Il a traîné le boulet, comme dit l'autre! — As-lu fumé des cigares manilles? — Et que dis-tu de ceux-ci? En voilà un cigare monstre!... Six sous!... Mais c'est presque une carotte entière... On se sent quelque chose dans la bouche au moins.
A tout cela, notre fumeur se contente de répondre par quelques poignées de mains et des inclinations de tête ; puis, se promenant avec gravité dans l'estaminet, il dit d'un ton imposant :
— Qui est-ce qui me prête du tabac?
— Moi... — Moi... — Tiens, en voilà... — Tiens, prends-en dans ma blague !
A toutes ces offres qui lui sont faites avec empressement, notre fumeur répond avec beaucoup de calme :
— Voyons... Oh! je ne prendrai pas du tien, à toi, tu as toujours de trop mauvais tabac... et puis tu en demandes dix fois quand tu en as prêté une...
— Qu'est-ce que ça te fait, puisque tu n'en rends jamais !
— Allons! va donc... passe ton double-six, et laissenous tranquille... Ah! à la bonne heure, voilà mon affaire.
Ce monsieur a parfaitement bourré sa pipe; il appelle le garçon, se fait donner du feu, s'allume, envoie quelques bouffées pour s'assurer qu'il est bien pris, va se coucher à demi sur une banquette, près de la table de deux joueurs d'écarté, qui ont déjà bu cinq bouteilles de bière à deux ; là, il fume quelques instante avec délices, et presque avec recueillement; puis, tout à coup, il s'écrie :
— J'ai soif, qui est-ce qui me donne à boire?
— Moi.
— Moi.
— Tiens, veux-tu du vin?
— Veux-tu de la bière?
— Je prendrai d'abord de la bière... Garçon, apportez donc de la bière à ces messieurs, qui n'en ont plus... Est-ce qu'on laisse comme ça les gens à sec!... Jouez donc pique, mon cher ami, jouez donc pique... ou vous êtes fumé... Ah! sacrebleu! vous n'êtes pas fort à ce jeulà?
Et tout en conseillant un des joueurs d'écarté, ce monsieur prend une nouvelle bouteille de bière, que le garçon vient d'apporter, et emplit les verres, en ayant soin de ne pas faire mousser dans le sien.
Après avoir bu ainsi quelques verres de bière, il va s'asseoir près d'une autre table, où l'on joue aux dominos
et où l'on boit du vin. On lui apporte un verre ; il stimule les joueurs, il pérore sur les coups, et pousse à la consommation en emplissant à chaque instant son verre, et quelquefois les autres.
Il va ensuite rôder au billard, où il joue peu; mais il pique l'amour-propre de ceux qui font une partie, si bien qu'il est rare que l'un d'eux ne dise pas à l'autre :
— Je parie que je gagne celle-ci.
— Je parie que non...
— Je parie que si...
Notre fumeur s'écrie alors :
— Eh ! messieurs , pariez donc quelque chose , au moins... Voyons, un diner... ça y est-il?... Un dîner pour nous trois... ça y est... c'est parié.
Parfois, ceux qui jouent n'ont point attaché d'importance, ni pris au sérieux ce qui vient d'être proposé; et lorsque la partie est terminée, celui qui perd est tout surpris de s'entendre dire :
— Vous avez perdu un dîner !
— Gomment?
— Oui, oui, vous aviez parié un diner; vous venez de le perdre... et j'en suis, c'est convenu.
De cette façon, notre fumeur trouve presque toujours moyen d'être, sans bourse délier, de tous les déjeuners, dîners ou autres parties que l'on forme à l'estaminet; et c'est ainsi qu'il descend doucement, en fumant, le fleuve de la vie. Si vous me demandiez ensuite quel est l'état de ce monsieur, je vous répondrais : je n'en sais rien, mais il passe presque toutes ses journées à l'estaminet, et il y a dans Paris beaucoup de gens qui ne font pas
autre chose et qui n'ont pas d'autre état que de culotter des pipes.
Les établissements de ce genre les plus en vogue à Paris sont : l'estaminet Flamand du boulevard Saint- Martin; l'estaminet du Grand-Balcon, boulevard des Italiens, en face de la rue Laffitte ; la brasserie Anglaise du Palais-Royal, et l'estaminet de Paris, situé boulevard Montmartre, en face du théâtre des Variétés. Ce dernier est le rendez-vous de beaucoup d'artistes, et surtout d'acteurs des théâtres voisins, qui viennent souvent y souper après le spectacle; c'est vous dire que l'on y rit, que l'on y débite mille anecdotes plaisantes, que les bons mots y abondent, et que le dialogue y est souvent spirituel. Partout où il y a des artistes, on retrouve cette gaieté française, trop rare dans les estaminets.
Passons aux divans.
Le divan est l'estaminet des lions, des dandys, des gants-jaunes de Paris. C'est un café où l'on ne fume que le cigare et la cigarette; la pipe n'y est point tolérée. Les divans, placés tout autour de la salle, permettent aux habitués de s'étendre à la turque, et pour peu que vous fumiez avec cela un cigare parfumé, vous avez le droit de vous croire transporté en Orient. Il ne manque plus au divan que des Bayadères pour que l'illusion soit complète. Cela viendra sans doute. Paris a déjà vu de véritables danseuses de l'Inde sur un de ses théâtres (aux Variétés). Il n'y aurait donc rien de suprenant à ce que l'on en lit venir à l'un de nos divans.
11 y a plusieurs divans à Paris. La brasserie Anglaise, qui est estaminet au premier et au second étage, a un
ESTAMLNETS. — DIVAXS. 103
divan au troisième. Le passage des Panoramas a un divan dans sa principale galerie, et il est éclairé d'une façon très-pittoresque par un arbre doré placé au milieu de la salle en guise de lustre. C'est de là que s'échappe la lumière. Mais le divan que l'on cite surtout est celui du passage de l'Opéra. Placé dans le quartier des lions, ce divan devait nécessairement être adopté par la mode. Les panthères et les rats tournent sans cesse autour et, chose singulière, loin d'avoir peur des lions, cherchent constamment à les attraper.
Je voudrais ne vous parler que des greniers d'abondance, ce serait plus gai : ceux-là sont établis sur leboulevart Bourdon, où était autrefois le jardin de l'Arsenal. Jadis il y avait aussi des greniers à sel ; ils ont été abolis à la révolution. Les Français ont pensé alors que le sel ne leur manquerait jamais, et qu'ils n'avaient pas besoin d'en faire d'avance des provisions.
Venons à ces greniers où se réfugient ceux qui n'ont pas même le moyen d'habiter dans les mansardes ; nous y trouverons encore bien du monde... beaucoup trop de monde, car on ne devrait mettre là que de la paille, du foin, de vieux meubles, des fruits et tout ce qu'on a besoin de faire sécher. Mais les propriétaires de Paris
tirent parti du moindre pelit recoin de leur maison ; si les caves n'étaient pas indispensables pour mettre le vin, certainement ils en auraient déjà fait des appartements.
Des ouvriers, des grisettes, des étudiants, des artistes, des poètes logent quelquefois dans les greniers; c'est la demeure des malheureux qui ne gagnent rien, qui ne peuvent point trouver de travail ou d'emploi... Mais souvent aussi l'ouvrier laborieux, chargé d'une femme et de trois ou quatre enfants, est bien forcé de les loger dans un grenier, parce que son travail ne lui fournissant que tout juste de quoi nourrir sa famille, il ne peut payer que le loyer le plus minime.
La grisette a dans sa position des hauts et des bas, sa fortune est sujette à de fréquentes mutations. Aujourd'hui elle logera dans un joli petit rez-de-chaussée ; demain elle se sera défaite de ses meubles pour être utile à son amant, et montera s'installer dans une mansarde ; quelques jours après elleauia vendu ses robes, ses effets, son linge, pour aller danser à la Chaumière et diner aux Prés-Saint-Gervais ; alors elle se réfugiera dans un grenier ; mais elle sera aussi gaie sous les toits qu'au rezde-chaussée ; elle y chantera tout autant ; elle y fera l'amour aussi souvent.
Si l'on pleure clans ce grenier habité par une pauvre famille qui manque de pain, par un vieillard malade étendu sur un grabat, sur lequel il n'a rien pour se couvrir ; par une pauvre mère qui n'a pas de quoi acheter les médicaments que le médecin \ient d'ordonner pour son enfant, dans le grenier d'une maison voisine, un étudiant rit et fait des crêpes avec des grisettes, un ar-
tiste régale trois de ses amis et, en une soirée, mange avec eux ce que ses parents lui ont envoyé pour vivre pendant un mois ; enfin un poète y compose la tragédie qui doit le conduire à la fortune et à l'immortalité... Aiors ce n'est plus un grenier qu'il habite. Que lui importe à lui les lambeaux de papier qui recouvrent à peine les cloisons de son réduit, et le vent qui souffle, qui entre chez lui de tous les côtés ? il ne voit rien, il n'entend rien, ne sent rien... il récite ses vers... il est dans un palais à Athènes ou à Rome... il est au troisième ciel! et, en effet, il s'est logé de manière à en être le plus près possible.
Mais dans cette grande ville, où le malheur, la fortune, la peine et le plaisir habitent souvent sous le même toit, disons vite que l'égoïsme n'a pas endurci tous les cœurs, et que la bienfaisance est, au contraire, la vertu la plus commune, la plus naturelle des Parisiens ; que la grisette quittera vivement ses crêpes pour aller secourir' son voisin qui souffre, que l'étudiant offrira tout ce qu'il possède, et que même la dame élégante du premier, le petit-maître du second, s'empresseront aussi devenir en aide à celui qui manque de tout dans un grenier... mais à une condition cependant, c'est que cela ne leur prendra pas trop de temps et qu'ils pourront vite retourner rire, danser et s'amuser. Les Parisiens veulent bien être, émus, attendris, touchés... mais ils ne veulent point que cela dure longtemps.
Béranger dit dans une de ses immortelles chansons :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!
Celte pensée peut êlre fort consolante, mais il n'en est pas moins vrai qu'à vingt ans même, une jolie chambre bien close, bien calfeutrée, bien saine, est préférable à un grenier, dans lequel toute la gaieté française ne saurait empêcher que le rire n'y soit beaucoup plus rare que les larmes.
110 LA GRASLE VILLE.
Si vous aimez les tableaux piquants, grotesques, les jambes bien faites, les formes séduisantes , allez vous promener dans Paris lorsqu'il fait du vent.
Vous verrez ces industriels qui étalent des estampes, des gravures sur la voie publique , courir après leur marchandise que le vent emporte de tous côtés.
Vous verrez des échoppes renversées ; des maisons de toile qui engloutissent leur propriétaire ; des tuyaux de cheminées qui tombent sur les passants ; de bons bourgeois qui courent après leur chapeau qui n'était pas assez enfoncé sur leur tête ; de vieilles femmes qui tremblent parce qu'elles se figurent que le vent va les emporter,
et des petites filles qui seraient enchantées que le vent les enlevât.
Mais ce qui est plus gracieux à voir alors, ce sont les jeunes femmes : le vent les embarrasse bien plus que les hommes ; s'il souffle par derrière elles, leur robe se colle sur toute leur personne ; de loin, on dirait que ces dames ont de petits caleçons; quelquefois, en s'engouffrant sous leurs jupes, le vent en relève une partie ; on voit alors une jambe, un genou... il n'y a pas de raison pour qu'on n'en voie pas davantage. Ces pauvres dames se hâtent de rattraper et de baisser leur jupon ; mais pendant qu'elles le baissent d'un côté, le vent le relève d'un autre.
Si le vent souffle par-devant, vous avez les yeux remplis de poussière ; parfois le fougueux zéphyr rejette en arrière le chapeau d'une petite maîtresse, qui doit se trouver bien heureuse encore si sa coiffure ne s'envole pas tout à fait, et qui remarque en rougissant que le vent fait voir à tous les passants que ses genoux sont un peu en dedans.
Les hommes ne sont pas les derniers à remarquer tout cela ; les grands amateurs se dirigent alors du côté des quais, car c'est au bord de la rivière, c'est sur les ponts que le vent sévit avec le plus de violence.
0 vous, mesdames, qui êtes obligées, par un grand vent, de passer sur le pont Neuf ou le pont des Arts, prenez bien garde à vos robes ; si vous avez un parapluie, ne l'ouvrez pas, car vous seriez encore plus embarrassées; votre parapluie ferait h tulipe, et pendant que vous chercheriez à le remettre dans son état natu-
rel, vos jupons feraient la tulipe aussi!... cela s'est vu. Et ne comptez pas sur le secours des hommes dans un pareil moment ; au contraire, ils rient alors et semblent enchantés de ce qui vous arrive. Mais pour vous consoler, vous pouvez au moins vous dire que s'ils vous rencontrent une autre fois, ces messieurs ne vous reconnaîtront pas, par la raison que ce n'est jamais votre visage qu'ils regardent quand il fait du vent.
Beaucoup de gens, à Paris, ne vont jamais au spectacle, mais ne manquent guère d'aller se poster à Ja sortie, et, ce que vous aurez de la peine à croire, c'est que parfois ces gens-là connaissent mieux les pièces que l'on a jouées que les personnes qui étaient dans la salle.
Vous le comprendrez cependant en sachant que dans cette quantité de spectateurs qui garnissent une salle de spectacle, il y en a un grand nombre qui n'est pas venu lj pour les pièces que l'on donne, mais seulement pour voir du monde, lancer de tendres œillades, causer, se distraire, regarder les actrices, toutes choses dans lesquelles la pièce que l'on joue n'est pour rien.
Un beau monsieur, qui dépense le peu qu'il possède à
tâcher d'être bien mis, mais qui n'a pas le moyen de payer une place à l'Opéra, va se mettre sous le péristyle quelques minutes avant la sortie. Là, lorsque tout le monde quitte la salle, il fait semblant d'en sortir aussi ; il met son gant, boutonne son habit ou son paletot, tout en regardant autour de lui, cherchant à voir et à être vu. S'il aperçoit une personne de connaissance, il lui crie :
— Eh ! bonjour, mon cher !... Comment, tu étais aussi à l'Opéra? Je ne t'ai pas vu !
— Ni moi non plus.
— J'étais cependant au balcon. Je suis très-content... belle musique ! délicieuse musique !
— Est-ce la première fois que tu voyais cette pièce ?
— Oh! grand Dieu ! je l'avais vue déjà vingt fois au moins... mais je ne m'en lasse jamais.
Un autre va à la sortie de l'Opéra ou des Bouffes, pour voir les toilettes, lorgner les femmes, remarquer les figures, afin de pouvoir aussi dire ensuite :
— Voilà une personne que je vois très-souvent aux Bouffes. Ce vieux monsieur est un habitué de l'Opéra.
Ceux qui aiment les émotions fortes, et n'ont pas même le moyen de s'en procurer en achetant une contremarque, vont se placer devant les théâtres où l'on joue du drame, et là ils recueillent des fragments de conversations sur la pièce ; quelquefois ils interrogent jusqu'au pompier et eu garde municipal de service ; et quand ils ont pu réunir cinq ou six opinions, ils en savent assez pour deviner toute l'intrigue de l'ouvrage, et ils sont très-satisfaits; il leur arrive même de faire à d'autres le récit de la pièce qu'ils n'ont pas vue. Dans leur quartier, comme on les
voit rentrer tard et qu'ils ont soin de dire qu'ils viennent du spectacle, on va les consulter sur le mérite d'un ouvrage ; leur portière, en allumant leur rat-de-cave, ne manque pas de leur dire :
— Êtes-vous content?... ça a-l-il ben marché?
L'individu, qui n'a assisté qu'à la sortie, prend un air capable, en répondant :
« — Pour marché... oui !... d'abord cela a été jusqu'à la fin... ensuite, pour vous dire que l'intrigue est bien suivie... je ne l'affirmerai pas... c'est un peu décousu; mais, au total, c'est un succès d'argent... il n'y avait qu'une voix là-dessus. »
A la sortie d'un théâtre, bien des personnes portent sur leur figure l'impression que le spectacle leur a fait éprouver.
Voilà une jeune fille qui a les yeux gros, elle a pleuré ; car dans la pièce un amant a trahi sa maîtresse pour en épouser une autre, et elle s'est identifiée avec cette situation, parce que depuis quelque temps son amoureux la néglige ; elle craint qu'il ne fasse comme le séducteur qu'elle vient de voir.
Cette dame est bien pâle, en s'appuyant sur le bras de son mari. On a joué un ouvrage où l'adultère forme la base de l'intrigue, et reçoit à la fin un terrible châtiment. Cette dame a été très-mal à son aise pendant toute la représentation ; elle a trouvé le spectacle trop long, elle ne veut pas y retourner de longtemps.
Voilà des femmes en bonnets, en robes d'indienne, qui rient encore en descendant l'escalier ; elles ont ri pendant tout le courant du spectacle, et l'on jouait un
ilO LA SORTIE DU SPECTACLE.
drame très-noir ; il y a des personnes qui prennent tout du bon côté.
Voilà un petit homme tout bleu, tout rouge, tout colère ; il fait de gros yeux qu'il roule autour de lui en cherchant à faire sortir sa tête de la foule qui le presse et le cache. Ce petit homme est outré, exaspéré, parce que dans le vaudeville qu'il vient de voir il y a des plaisanteries sur les bonnets de coton, et qu'il vient d'acheter un fonds de bonneterie pour se livrer spécialement à ce genre de commerce ; il monte sur ses orteils, en criant bien haut :
— C'est affreux! c'est indigne!... c'est épouvantable!... Les vaudevillistes se permettent tout maintenant ! Il n'y a donc plus de censure !... S'il y a une censure, pourquoi souffre-t-elle qu'on se moque des bonnets de coton, qu'on les tourne en ridicule?... J'en vends, moi, des bonnets de coton... on veut donc que je ferme boutique... que je dépose mon bilan... Mais j'irai me plaindre demain à mon commissaire de police... je ferai une pétition à la chambre des députés... Le gouvernement doit protéger les bonnets de coton... et je ferai fermer le théâtre.
A côté de ce petit homme, dont la colère fait rire toutes les personnes qui l'entourent, une dame jeune et jolie, tournure élégante, formes gracieuses, donne le bras à un monsieur qui n'est pas jeune, qui n'est pas beau, et qui semble avoir hâte d'être hors de la foule.
Il y a dans les yeux de cette dame une expression si tendre, sa bouche a un sourire si agréable, qu'il est impossible que tout cela ne s'adresse pas à quelqu'un.
Une femme jolie Test toujours ; mais il y a des moments où elle l'est bien plus encore, c'est lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle a fait une conquête et que cette conquête ne lui déplaît pas. Alors il se fait dans ce charmant visage un travail de coquetterie qui donne sur-le-champ à tous les traits une expression de plaisir, de tendresse, de volupté indéfinissable ; ordinairement on ne fait pas tout cela pour rien.
Mais regardez derrière la jolie femme, et vous devinerez pour qui est le charmant sourire, en apercevant un fort beau garçon de vingt-huit à trente ans, bien habillé, et qui doit marcher bien près de la robe de cette dame... si toutefois il ne marche pas dessus.
Au spectacle, le beau garçon s'était placé aussi derrière cette belle personne, qui était à la galerie; il n'a pas pu lui parler, puisque le vilain monsieur, qui pourrait bien être un mari, ne s'est pas éloigné un moment, mais les yeux ont fait un service très-actif, et leur conversation semblait fort animée. Enfin, à la sortie, le jeune homme a suivi la jolie femme, de manière à être tout près d'elle ; c'est une chose bien dangereuse que la sortie d'un théâtre; car, dans la foule, une dame ne peut guère empêcher qu'une main ne louche son bras et quelquefois sa taille ; que l'on ne lui dise quelques mots téméraires dans l'oreille ; il y a même des audacieux qui vont jusqu'à glisser des billets doux dans un gant, dans une poche, sous une collerette, et une femme est trop foulée alors pour avoir la faculté d'empêcher ces choses-là.
Quand on est au spectacle avec une dame dont la beauté
ou la gentillesse peut être remarquée, il est prudent d'attendre, pour sortir de la salle, que toute la foule soit écoulée.
Voilà un de ces hommes connus sous le nom de viveurs, de bambocheurs. Ces messieurs ne vont au spectacle que pour y faire une connaissance, et ils exploitent si bien la salle depuis le haut jusqu'en bas, qu'ils finissent toujours par faire leurs frais, ce qui signifie : trouver ce qu'ils cherchent. A la vérité ces messieurs ne sont pas difficiles, ils emmèneraient une ouvreuse de loges ou la marchande de bouquets.
Celui-ci est un homme entre deux âges, qui n'a jamais été joli garçon, mais qui a toujours eu de ces physionomies de mauvais sujet que beaucoup de femmes préfèrent à toutes les autres. La toilette est assez négligée ; mais il se donne une tournure et des manières de petit-maître, quoiqu'il n'en ait pas du tout la mine; il se rengorge dans sa cravate, se balance sur ses hanches, se mouille les lèvres avec le bout de sa langue et a l'air enchanté de lui.
Il cause avec deux grisettes auxquelles, dans un entr'acte, il a offert des oranges, qui ont été acceptées sans difficulté; ces demoiselles n'ont pas du tout l'air farouche. En ce moment le monsieur se consulte pour savoir s'il leur offrira d'entrer au café, et il met pour cela la main dans son gousset.
Tout ce monde a franchi la porte de sortie, et de tous côtés vous entendez à vos oreilles :
— Voilà une voiture, mon bourgeois.
— Ça m'a bien amusé.
— Ah ! bien, moi, je n'aime pas les pièces où l'on rit. Quand je vais au spectacle, c'est pour pleurer.
— Où est donc le petit?...
— Il est là... devant nous.
— Une voiture là, mon maître?
— Minuit moins un quart ! C'est trop tard... On n'est pas chez soi à minuit!
— Est-ce qu'il ne me sera pas possible de vous revoir?...
— Prenez garde... On a les yeux sur moi.
— Monsieur, demandez vos gens.
— Faut-il vous chercher un fiacre?
— Pourvu que mon portier ne soit pas couché.
— J'avais à côté de moi une dame qui ne faisait que tousser... C'était insupportable.
— Et moi donc... j'avais un monsieur qui ne faisait qu'éternuer sur ma figure... Vieux singe, va...
— Mesdemoiselles, voulez-vous accepter mon bras?...
— Vous êtes bien honnête, monsieur...
— Qu'est-ce qui demande sa voiture?
— Demain, à deux heures.... je serai assise dans le jardin du Palais-Royal...
— Il suffit.
— Voilà un fiacre... Montez, mon maître.
— On est très-gêné dans ces loges-là... J'ai les jambes engourdies.
— Mesdemoiselles, seriez-vous sensibles à un léger verre de punch?...
— Ah! mon Dieu ! j'ai oublié mon parapluie au bureau des cannes!...
— Qu'est-ce que vous avez donc toujours à vous retourner ainsi?
— Mais, mon ami... c'est que mon châle était accroché après l'habit de ce monsieur.
Bon ! voilà mon socque qui se défait.
N'oubliez pas le commissionnaire, mon bourgeois!
Pour compléter le tableau, le temps, qui était superbe au commencement de la soirée, a quelquefois totalement changé, et il pleut à verse au moment de la sortie du spectacle.
Alors les dames ne veulent plus dépasser le péristyle, les hommes courent pour trouver une voiture, ou tout au moins un parapluie ; mais les voitures sont toujours rares quand on en a besoin. Un monsieur envoie un commissionnaire lui en chercher une; la voiture arrive; d'autres personnes montent dedans pendant que le monsieur est allé chercher sa dame. Il accourt et saute à la portière ; les personnes qui sont déjà dans le fiacre ne veulent pas en descendre ; on se dispute, on s'injurie. Pendant ce temps, d'autres se décident à affronter l'orage, à être mouillés, à patauger en se retroussant, Puis le vilain monsieur qui avait au bras une jolie femme qu'il a été obligé de quitter pour se procurer une voiture, ne retrouve pas sa dame quand il a trouvé un fiacre. Il la cherche inutilement de tous côtés; il se décide enfin à rentrer chez lui; mais il est très-inquiet; seul dans son fiacre, il applique à tout instant la tête à la portière ; chaque dame qu'il voit passer lui semble être la sienne: il ordonne alors au cocher d'arrêter; puis, sortant sa tête hors de la voilure, il crie :
— Est-ce toi, ma bonne?...
On ne lui répond pas, ou bien un monsieur qui est avec la dame qu'il apostrophe, et que, dans l'obscurité, il n'a pas aperçu, lui répond d'un Ion fort sec :
— Dites donc, monsieur, est-ce que c'est ma femme que vous appelez votre bonne?... Qu'est-ce que c'est donc que ce genre-là?
— Ah! mille pardons, monsieur, c'est que je cherche mon épouse que j'ai perdue à la sortie du spectacle, et, dans l'ombre... je croyais...
— Il faudrait tâcher d'y voir, monsieur, avant de se permettre d'appeler ainsi les personnes qui passent... A-t-on jamais vu!...
Le pauvre mari se confond en excuses, il se renfonce dans son fiacre en disant au cocher :
— Marchez... Je me suis trompé.
Le cocher fouette ses rosses, qui s'arrêtent très-facilement, mais qui sont fort longtemps avant de se remettre entrain, et les mots : « Imbécile, vieille buse! » prononcé par le monsieur de la rue parviennent aux oreilles du malheureux mari, qui fait son possible pour ne point les entendre.
Enfin il est arrivé à sa demeure, il présente au cocher le prix d'une course; mais celui-ci lui dit :
— Est-ce que vous plaisantez, bourgeois ? vouloir me payer une course quand vous m'avez arrêté quatre ou cinq fois en chemin ; ça devrait compter pour cinq courses; mais je suis bon enfant, vous payerez l'heure et vous donnerez pour boire. Faites attention qu'il est plus de minuit.
Le monsieur est obligé d'en passer par tout ce que veut le cocher. Il a hâte de rentrer chez lui, il espère que son épouse l'y aura précédé ; mais madame n'est pas rentrée.
— Faut-il que je me couche, monsieur? demande le portier.
— Eh ! non, certainement. Est-ce que vous croyez que ma femme ne va pas rentrer coucher?
Madame revient une heure après, bien agitée, bien émue, et fait une scène à son époux, en lui reprochant de l'avoir mal cherchée et obligée de revenir seule en voiture; si bien que c'est le mari qui est obligé de demander pardon.
Vous le voyez, à Paris, le spectacle n'est pas toujours dans la salle, il est aussi quelquefois à la sortie.
Il n'y a plus à Paris de cabarets proprement dits, mais il y a une immense quantité de marchands de vin; ce commerce a pris une extension vraiment effrayante et qui ne doit pas donner aux étrangers une idée avantageuse de la sobriété des habitants de cette capitale.
Dans les quartiers populeux, presque à chaque coin de rue, vous voyez un marchand de vin. Quelquefois vous ne ferez point cent pas sans en apercevoir quatre; ils se placent en face l'un de l'autre, ils pullulent; loin de se nuire, il paraît qu'ils se soutiennent mutuellement. L'ivrogne qui peut encore marcher ne manque pas, en sortant de chez un marchand de vin,
d'entrer chez le premier qu'il apercevra, afin de s'y achever.
Et cependant, malgré la grande consommation de vin qui a lieu chaque jour dans Paris, nous devons dire que l'on rencontre peu d'ivrognes ; le Français s'étourdit souvent ; il se donne une petite pointe qui ajoute à sa gaieté naturelle, mais il se grise rarement, et ces hommes que parfois l'on aperçoit ivres-morts, couchés au coin d'une borne, sont des exceptions, et vous savez que l'exception prouve en faveur de la règle.
Jadis les gens du monde, les hommes de lettres, les seigneurs de la cour même ne rougissaient pas d'aller dîner ou souper au cabaret. Sous Louis XIV, Chapelle , la Fontaine, Bachaumont , Boileau , Scarron et tant d'autres s'y réunissaient pour rire, se divertir, faire bombance. Les roués, les lovelaces de l'époque s'y donnaient rendez-vous, y passaient en revue leurs conquêtes, leurs bonnes fortunes, et terminaient ordinairement la séance en cassant beaucoup d'assiettes et de bouteilles, en faisant du tapage, et quelquefois en rossant le cabaretier, après avoir lutine sa femme, sa fille et les servantes, si elles étaient jolies.
Tout ceci prouve que les cabarets d'autrefois étaient nos restaurateurs d'aujourd'hui. Seulement nous devons dire que maintenant les choses se passent plus convenablement. Si parfois encore nos petits-maitres, nos lions, nos dandys se livrent chez un restaurateur à une gaieté trop excentrique, s'ils brisent quelques bouteilles et quelques verres de Champagne, ils payent le traiteur au lieu de le rosser, et ne vont jamais lutiner les dames
du comptoir. L'avantage est entièrement pour notre époque.
Quelque temps avant la révolution de 89, on allait encore par ton, par mode autant que pour se divertir, dans quelques cabarets en réputation. Alors le fameux Ramponeau régnait à la Courtille ; un peu plus tard, le Grand- Salon de la rue Goquenard eut le privilège d'attirer la foule; à ce dernier cabaret, la danse faisait avec Bacchus les honneurs de l'endroit. Dans une salle immense, carrée, et qui n'avait pour tout ornement que des tables sans nappes, placées tout le long de la muraille, on avait cependant élevé un orchestre. C'est là que les uns se livraient à une danse qui devait être un peu décolletée, tandis que les autres buvaient en jouissant de la vue du bal. Alors on ne connaissait point le cancan ni la chaîna, mais on y faisait la course, qui n'était autre chose que ces galops formidables, entraînants, échevelés, dont vous avez pu vous donner le plaisir aux derniers bals de l'Opéra de notre temps.
Maintenant les marchands de vin ont des boutiques assez propres, des comptoirs en étain toujours bien luisants, quelquefois des enseignes assez comiques. Mais vous lisez toujours au-dessus de leur porte : Commerce de vin, car on ne veut plus être marchand, on veut être commerçant ; sur l'entrée d'une boutique qui ressemblait à une échoppe, nous avons lu : Commerce de pomrms de terre frites, sur une autre : Commerce d'arlequins, et vous savez que les arlequins sont des resianls de viande cuite achetés aux cuisinières de bonne maison, et qui composent ensuite le diner d'un maçon ou d'un porteur
d'eau. Faire du commerce, telle est l'ambition générale. Nous ne serions pas surpris de lire incessamment : Maison de commerce, au-dessus de ces petits cabinets où la séance se paye trois sous.
Chez presque tous les marchands de vin on donne aussi à manger ; par exemple, la carte y est peu variée, mais les habitués s'en contentent ; ceux qui vont là veulent avant tout des mets nourrissants et solides. Les délicats vont dîner ailleurs.
Dans le quarîier de la Cité, où les marchands de vin naissent sous vos pas comme par enchantement, on lit au-dessus d'un cabaret d'assez belle apparence : A l'hasard de la fourchette.
Nous avons voulu savoir quel était ce hasard, cette fortune, celte loterie qu'offrait la fourchette, maintenant que les jeux de hasard sont défendus.
Or, voici ce que nous avons vu :
Dans une immense marmite, placée sur un feu trèsardent, vous voyez bouillir constamment le fricot (c'est le mot technique), composé de je ne sais quelle viande, qui nage dans je ne sais quelle sauce. Pour un sou, vous avez le droit de saisir une fourchette à trois dents, et de l'enfoncer dans la marmite ; vous devez la retirer aussitôt... et c'est aussi ce que vous faites, car la chaleur de ce fricot, sans cesse en ébullilion, ne vous permettrait pas de tenir longtemps votre main à l'entrée de la marmite.
Lorsque vous avez été assez heureux pour piquer et rapporter un morceau de viande, il est à vous ; si votre fourchette est ressertie avide... ce qui arrive très-fré-
quemment, vous avez le droit de recommencer, en payant un autre sou. Voilà ce que c'est que le hasard de la fourchette.
Il y a aussi des marchands de vin chez lesquels on boit à l'heure. C'est ordinairement quinze sous l'heure, et cela séduit souvent les grands consommateurs, qui, dans une séance d'une heure, se flattent de boire plusieurs litres de vin. Ils entrent, on marque l'heure absolument comme au billard. Mais qu'arrive-t-il ensuite? L'amateur, qui croit se régaler et veut bien employer son heure, boit coup sur coup, boit encore ; il n'a pas la peine de demander, on lui apporte du vin dès qu'on s'aperçoit qu'il en manque. Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'avant que l'heure n'ait sonné, notre homme est totalement gris et s'endort sur la table. Vous comprenez que l'on se garde bien de l'éveiller; on le laisse cuver son vin. Quand il s'éveille enfin et appelle le garçon, il se trouve qu'il a passé six ou huit heures chez le marchand de vin, et il doit les payer comme s'il avait bu continuellement.
Les marchands de vin sont ordinairement fréquentés par les ouvriers, les commissionnaires, les artisans, les fabricants en chambre. L'un entre un moment avec un ami ; l'autre boit vivement son canon et retourne à son ouvrage ; celui-là vient pour y oublier les tracas de son ménage ; celui-ci pour se réjouir d'avoir fait une bonne affaire. On trinque beaucoup chez le marchand de vin, et souvent l'ouvrier honnête et laborieux y choque son verre contre celui d'un fripon qu'il ne connaît pas ; le vin rend trop confiants.
Mais si vous voyez chez un marchand de vin des gens élégants, des hommes dont les manières dénotent de l'éducation, méfiez-vous-en, car ils ne sont pas là à leur place, et il est rare qu'un homme veuille sortir de sa sphère, sans avoir quelque but secret, quelque intérêt caché.
LA G II Aïs DE VILLE. 12U
Encore une nouvelle industrie qui ne s'exerce guère qu'à Paris ; mais aussi trouvez-moi une autre ville qui ait vingt théâtres, sans compter ceux de la banlieue.
Quand vous sortez du spectacle dans un entr'acte, vous êtes sur-le-champ assailli, entouré, pressé et presque arrêté par une foule d'individus d'assez mauvaise mine, les uns en veste, les autres en blouse, la plupart avec une casquette défoncée placée sur le côté de la tête, et les jambes dépourvues de toute espèce de bas. Ces gens-là viennent à vous, l'un devant, l'autre derrière, plusieurs de côté ; ils vous barrent le passage ; ils vous empêchent d'avancer, et tous vous tendent une main sale, noire,
calleuse, qu'ils mettent presque sous votre nez, en vous criant :
— Pour moi, mon bourgeois...
— A moi, s'il vous plaît, si vous ne rentrez pas...
— Ah ! monsieur, faites-m'en cadeau. . . que que ça vous fait?...
— Mon bourgeois, votr' contre-marque...
— Je n'ai jamais vu la comédie, moi. . .
— 0 mon petit-maître... soyez généreux!...
— Ah ! monsieur, donnez-la-moi !
Mais, depuis quelques années, comme probablement le public se montrait peu généreux, les gamins et autres particuliers qui se livrent à la contre-marque se sont décidés à en faire tout à fait le commerce. Or, comme le commerce ne se constitue que de ventes et d'achats , voulant se livrer à la vente, ils ont commencé par acheter. Ainsi, à tout ce que l'on vous disait autrefois, et que du reste on vous dit encore, parce qu'il y a toujours des individus qui ne sont là que pour recevoir, d'autres particuliers, et ceux-là sont les véritables marchands de contremarques, ont ajouté ces phrases :
— Vendez-vous, monsieur?
— Monsieur veut-il s'en défaire?...
— Combien en voulez-vous, bourgeois?
— Qui est-ce qui lave sa contre-marque?
— Dix sous d'un parterre... qui est-ce qui veut dis. sous? J'en donne dix sous.
Ainsi la contre-marque se vend maintenant comme la renie; elle a son cours, elle hausse, elle baisse, suivant le mérite des pièces que l'en joue ; elle est nécessairement
plus chère à huit heures qu'à neuf, et à neuf qu'à dix. On pourrait acheter à terme, faire des spéculations sur fin spectacle, au lieu de fin courant.
Mais vous comprenez qu'il y a une guerre déclarée entre les véritables marchands de contre-marques, qui en achètent et en vendent, et ceux qui ne font que les demander gratis; les premiers prétendent être les seuls maîtres des abords d'un théâtre. Quand ils aperçoivent ceux qu'ils appellent des galeux (c'est le terme consacré chez ces messieurs), ils courent dessus et commencent par les repousser brutalement, en s'écriant :
— Veux-tu t'en aller, filou!... Qu'est-ce que tu fais là?... tu maraudes dans notre ouvrage, tu viens nous manger notre pain sous notre nez, et tu crois que nous le souffrirons î
Quelquefois le galeux se regimbe ; il ne veut pas se laisser expulser, il résiste en répondant :
— Eh ben, quéque ça vous fait! si je veux rester là, moi!... est-ce que le boulevard n'est pas libre... Veux-tu pas me pousser... grand voleur!
— Tu vas décaniller tout de suite , ou j'aplatis ton mufle !
— Viens-y donc un peu pour voir!... Votre contre-marque, mon bourgeois ! Ah ! merci, notr' maître !
Si le galeux a obtenu la contre-marque de quelqu'un qui ne veut pas rentrer au spectacle, les marchands sont encore plus furieux, ils tombent sur celui qui vient d'être ainsi favorisé et l'accablent de coups; l'autre se défend, crie : la foule s'amasse ; on ne peut plus passer devant le théâtre; mais alors les sergents de ville et la garde muni-
cipale s'en mêlent ; ils repoussent tout cela au large, en criant :
« Allons, canailles ! voulez-vous aller vous battre plus loin, ou l'on va vous mener au poste ! »
Les combattants s'éloignent, se séparent, la foule se dissipe, pendant quelques minutes le calme est rétabli, et l'on peut presque passer facilement pour entrer et sortir du spectacle.
Depuis que l'on vend des contre-marques à la porte des théâtres, il y a beaucoup de gens qui se donnent le plaisir d'y aller à neuf ou dix heures ; on ne voit que deux pièces, quelquefois une seule ; mais c'est moins cher, et toutes les bourses n'ont pas le moyen de voir un spectacle entier.
Dans les théâtres où l'on finit ordinairement par une grande pièce, par un drame en plusieurs actes, celui qui ne vient qu'à dix heures ne voit jamais le commencement d'un ouvrage; mais il tâche de le deviner, ce qui n'est pas toujours facile dans les drames modernes. Il faut chercher alors à lier conversation avec un voisin, et l'on se fait raconter les premiers actes.
11 y a dans Paris des hommes fort estimables qui n'ont jamais vu que des derniers actes de pièces qu'ils ont toujours pris pour la pièce entière; ils n'ont rien compris à ce qu'ils ont vu, mais ils s'érigent ensuite en censeurs, en critiques, et il n'est pas rare de leur entendre dire :
« Les auteurs ont à présent la manie de faire des ou- >rages trop intrigués, trop embrouillés; c'est bien écrit, mais quant au fil. delà pièce, il est impossible de s'y retrouver. »
Ce qui ne manquera pas de vous frapper, si vous passez devant un théâtre lorsque le spectacle est déjà avancé, c'est toute la science, toute l'imagination, toule l'éloquence que déploie un marchand de contre-marques pour se défaire de sa marchandise, qui n'a plus aucune valeur quand le spectacle est terminé.
Voyez-le courir au-devant des personnes qui viennent du côté du théâtre.
— Voulez-vous un orchestre, monsieur?... orchestre adossé; voilà le second acte qui commence seulement... C'est une pièce qui fait fureur... Préférez-vous une galerie de face?... Les meilleures places de toute la salle... Il y a un décor entièrement neuf au dernier acte... C'est du plus fameux auteur de drame... C'est superbe! ça aura quatre cents représentations... Entrez donc... il y a de la place partout.
Il y en a qui vont jusqu'à vous mettre la contre-marque dans la main, en vous disant :
— Prenez... vous me payerez en sortant.
Les inspecteurs de police ont souvent fait la guerre, la chasse aux marchands de billets et de contre-marques. Il n'y a pas grand mal à ce qu'un gamin reçoive la contre-marque d'un individu qui ne se soucie pas de voir la fin du spectacle, ou bien à ce qu'un petit employé qui est obligé de retourner travailler jusqu'à neuf heures et demie dans sa maison de commerce, se donne ensuite le plaisir d'entrer dans un théâtre, ce qu'il ne ferait certainement pas, si alors il lui fallait payer un billet au prix du bureau.
Ce qu'il faudrait empêcher, c'est que les marchands de
contre-marques, les maraudeurs, les gamins et tous ceux enfin qui se livrent à cette industrie n'encombrassent les abords d'un théâtre, au point que souvent, pour vous faire jour à travers tout ce monde-là, vous êtes obligé de boxer.
Les Parisiens, habitués aux spectacles, savent encore se dégager facilement des marchands de contre-marques; mais un étranger, un provincial ne sait ce que lui veulent tous ces hommes qui viennent fondre sur lui, s'il a le malheur de sortir dans un entr'acle ; cela n'a rien de rassurant... Toutes ces mains tendues semblent vous demander l'aumône ou chercher à vous débarrasser de votre montre et de votre mouchoir en même temps que de votre billet.
Un monsieur de province étant venu à Paris avec sa femme, tous deux se donnèrent bien vite le plaisir du spectacle, c'est le premier que l'on veut goûter à Paris. Ils se rendent à un théâtre des boulevards, alléchés par les onze actes promis sur l'affiche. Dans l'entr'acte, nos deux époux sortent avec l'intention d'aller se rafraîchir dans un café voisin. A peine sont-ils sur le boulevard, que des particuliers fort mal couverts les entourent, les cernent en criant aux oreilles du monsieur qui tenait ses contre-marques à sa main :
— Voulez-vous vous en défaire, mon bourgeois?... Allons, voyons, lâchez-la.
— Faites-nous en cadeau.
— Moi, je vous en offre quinze sous... C'est plus qu'elle ne vaut.
Nos deux provinciaux, qui n'ont aucune idée du com-
merce auquel se livrent les particuliers qui les accostent, s'imaginent qu'on leur fait une proposition d'un tout autre genre. Le mari croit que c'est de sa femme qu'on lui offre de se défaire pour quinze sous, en assurant que c'est plus qu'elle ne vaut. La femme pense que ces hommes veulent l'enlever, la séparer de son mari, auquel on dit : « Lâchez-la » Tous les deux éprouvent une frayeur, une terreur qui les rend tremblants ; ils se serrent l'un contre l'autre, le mari en balbutiant :
— Gomment! que je vou; en fasse cadeau!... que je la lâche!... Par exemple!... c'est du joli... Votre proposition est infâme !
Et la femme s'écrie :
— Mon ami, ne les écoute pas... T'offrir quinze sous... Ce sont des misérables... Et on souffre de telles choses devant un spectacle!... Ah! Dieu, quel séjour dangereux que ce Paris!... Sauvons-nous, mon ami...
— Oui, viens, ma bonne... Me demander si je veux m'en défaire!... Quelle horreur! Laissez-nous passer, drôles que vous êtes, ou je crie à la garde.
— Sauvons-nous, mon ami... Fuyons ces lieux!...
Le mari et la femme se mettent à fuir sans oser regarder derrière eux, en se promettant bien de ne plus retourner au spectacle, parce que l'on court trop de dangers à la sortie; et de retour à leur hôtel garni, l'époux vertueux presse sa femme dans ses bras et la considère avec attendrissement, en s'écriant :
— M'en offrir quinze sous ! Ce n'était pas la peine de venir à Paris pour y recevoir un tel affront.
Ceci ne peut pas s'appeler un hôtel garni, car, en vérité, jamais maison n'eut moins l'apparence d'un hôtel que celle où vous voyez écrit sur le mur ou sur une espèce d'enseigne : Ici on loge en garni, à la nuit.
Ces maisons-là ont, pour la plupart, un aspect sinistre qui n inspire pas la confiance : de vieilles murailles noires, des fenêtres à guillotines et â petits carreaux, dont la plupart sont cassés et raccommodés tant bien que mal avec des morceaux de papier; presque jamais de rideaux, mais des loques, de vieilles jupes qui sèchent au grand air; en bas presque toujours un marchand de vin borgne ou une fruitière qui vend du charbon de terre;
enfin pour entrée une allée sombre, noire, sale. Voilà ce que c'est qu'un garni où on loge à la nuit.
Il est difficile de voir quelque chose de moins garni que les chambres dans lesquelles on met les locataires; mais les habitués de ces garnis ne sont pas difficiles : ce sont, pour la plupart, des ouvriers qui depuis longtemps ne travaillent plus, des fainéants qui voudraient toujours flâner et ne rien faire; des maraudeurs, des gouapeurs, quelquefois des malheureux qui n'ont plus d'asile ; mais trop souvent aussi des repris de justice et des voleurs, qui ne veulent pas rester dans la rue, où ils pourraient être arrêtés, et qui vont dans les maisons chercher encore des dupes ou tâcher de se faire des collègues.
Pour quatre sous, quelquefois moins, vous avez le droit de passer la nuit dans un garni; mais vous n'avez pas une chambre pour vous seul. On vous ouvre une chambre déjà habitée quelquefois par une dizaine d'individus élevés, comme les Tart.ares, dans le mépris des chemises, et qui ne savent pas ce que c'est que de se débarbouiller.
Figurez-vous une pièce de quinze pieds carrés à peu près ; point de papier sur la muraille, ce serait un luxe inutile ; et d'ailleurs cela contrarierait les locataires qui ont 1 habitude de faire, avec du charbon ou un bouchon brûlé, des dessins extrêmement variés sur les murs. Pour couchette une mince paillasse, placée à terre dans un coin de la chambre, et sur laquelle est une grosse couverture de laine qui sert à garantir les dormeurs du froid et de l'humidité; point d'oreiller, de traversin, de draps : tout cela est inconnu dans ces chambres com-
mûries; quelques boiteux tabourets de paille, un vieux poêle qui fume, une lampe qui éclaire à peine, voilà ce qui, dans la grande ville, sert souvent d'abri pendant une nuit à une quinzaine de ses habitants.
Vous trouvez de ces garnis dans les faubourgs, dans les quartiers populeux, et surtout du côté des halles. Autrefois le logeur ne devait recevoir aucun individu pendant une nuit sans que celui-ci ne lui eût montré son livret, ou du moins quelques papiers constatant son nom et son état. Mais les logeurs, dont la morale est rarement sévère, et qui, avant tout, veulent tirer parti de leur garni, admettent chez eux tous ceux qui se présentent, sans s'inquiéter d'où ils viennent ni de ce qu'ils font. C'est pour cela que la police fait de fréquentes descentes dans ces maisons, qui trop souvent servent de refuge à des criminels.
Vous, qui habitez un joli appartement bien meublé, qui ne recevez dans votre salon que des gens de bon ton, dont les manières sont aussi élégantes que le langage, vous ne vous doutez pas de ce que c'est que l'intérieur d'un garni. Tandis que vous vous étendez mollement sur un divan, les pieds sur un tapis, le dos sur des coussins .. que vous tressaillez et faites la moue si on laisse Irop longtemps une porte ouverte , une vingtaine d'hommes sont entassés dans une salle noire, enfumée ; les uns sont couchés sur la paillasse étendue à terre le long du mur, les autres sont assis sur des tabourets ; presque tous sont mal vêtus, beaucoup n'ont point de bas et leur chaussure est percée en plusieurs endroits ; mais ils fument, ils ont des pipes à la bouche ; ceux qui
ont encore quelques sous boivent et régalent les amis, car on est amis dès qu'on est de la même chambrée.
Et ces hommes, dont l'aspect misérable est pénible à voir, chantent, rient entre eux, et se livrent souvent à la gaieté la plus grossière, parce qu'elle s'exprime toujours en termes ignobles et obscènes.
Il faut des réduits comme cela dans une grande ville, mais il serait plus heureux qu'ils ne fussent jamais habités.
A Paris, c'est ainsi que l'on désigne, non-seulement un endroit malpropre, mal tenu, mais encore un lieu fréquenté par des gens sans aveu, des filous, des loupeurs, des gouapeurs, des voleurs et toute cette écume de la capitale qui est continuellement en fermentation.
Un bouge a quelquefois la prétention d'être un café, mais il n'en a nullement l'apparence. En passant devant une maison sale et noire, vous apercevez comme une espèce de boutique mal éclairée ; à travers de petits carreaux crasseux , enfumés , cassés et rajustés avec du papier, vous n'entrevoyez aucune espèce de marchandise, et vous vous demandez ce qu'on peut vendre là-dedans.
Mais si vous vous arrêtez un moment , vous verrez
bientôt entrer.et sortir les habitués de ce lieu. Ce sont des hommes mal vêtus et souvent à peine vêtus ; la plupart ont la figure pâle, le teint plombé, les yeux caves et le regard sinistre; quand ils rient, ce n'est pas de la gaieté que leur visage exprime, c'est de l'effronterie, de la débauche, c'est le vice enfin dans toute sa laideur.
Ce qui est fort triste surtout, c'est de voir des jeunes gens, des adolescents même, parmi tout ce monde-là; vous trouvez dans un bouge des enfants de quatorze à quinze ans qui, déjà entraînés par le mauvais exemple, ont abandonné le travail, l'atelier, la maison paternelle pour se livrer à cette vie de paresse, de fainéantise, de jeu et de désordre qui les conduit nécessairement au vol et au bagne.
L'intérieur de ces cafés-bouges est effrayant ; le gaz n'y est point connu, et l'huile y étant très-ménagée, il n'y règne qu'une lumière douteuse, et qui est encore assombrie par une épaisse fumée, car tous les habitués du lieu ont la pipe, ou plutôt le brûle-gueule à la bouche. A travers cette atmosphère épaisse, chaude, humide, à laquelle se mêlent les vapeurs du vin, de l'eau-de-vie, de l'ail, de l'oignon, et la transpiration de ces messieurs, qui ne se débarbouillent que lorsqu'ils tombent dans le ruisseau , vous apercevez cependant des tables et un billard.
Une foule d'hommes remplit ce lieu : il y en a qui sont assis près des tables, buvant du vin ou des liqueurs... (le café est inconnu dans ces cafés-là, ou du moins c'est un extra) ; l'un, à demi ivre, chante un couplet obscène; l'autre est déjà endormi sur la table, son voisin a roulé
dessous, et on ne juge pas nécessaire de le ramasser. En voilà qui jouent aux cartes... quelles caries i On ne distingue plus les couleurs ; ces messieurs, en se trichant entre eux, s'exercent à escroquer les pigeons qui leur tomberont sous la main.
C'est autour du billard que vous apercevez le plus de monde ; les joueurs vont faire la poule, mais auparavant les paris sont ouverts ; on va tirer les numéros... alors ces hommes fouillent à leur poche, et ce qui vous étonnera , c'est de voir bientôt le tapis couvert d'argent , quelquefois même des pièces d'or y sont jetées et mises au jeu.
De l'argent dans la poche de cet homme dont la blouse est déchirée en plusieurs endroits, dont le pantalon mal rapiécé n'est plus qu'un hideux assemblage de loques ; de l'or chez cet autre dont les joues caves et la figure amaigrie sembleraient annoncer la misère et le besoin, et qui a pour chaussure des bottes à travers lesquelles ses pieds nus se montrent en plusieurs enJroits !
Que penser de ces disparates ? Ces messieurs sont faits pour ôter toute confiance dans l'aspect de la misère et du malheur.
Pour comprendre ce qui se dit dans un bouge, il est indispensable de savoir l'argot, c'est la langue familière des habitués.
Dans la rue de Bondy, derrière le corps de garde du Château d'eau, existait un endroit connu sous le nom de Rendez-vous des Quatre billards, et cependant il y en a sept. Sept billards presque toujours occupés jour et nuit! jugez quelle quantité d'habitués, et combien dans Paris
il y a de ces hommes que vous prendriez pour des mendiants, et qui passent leur vie à jouer, à boire, à se livrer à la paresse, lorsqu'ils ne font pas pis.
Suivez ce jeune homme qui compte à peine seize ans; il est grand, mince ; sa figure est belle et presque franche; et ses yeux bleus, assez doux , n'ont pas encore toute Peffronterie du vice ; seulement la fatigue semble abattre la vigueur, la vivacité de son âge; sa démarche est déjà lourde et nonchalante ; une blouse bleue assez propre, un pantalon de drap gris, de bons souliers, une casquette presque neuve composent sa toilette. Il va passer devant le bouge et ne sait s'il veut y entrer, lorsque deux autres personnages arrivent et vont à lui.
C'est un homme d'une trentaine d'années, petit, trapu, noir et hideux de figure ; il porte sur sa tête une espèce de bonnet qui n'a plus de forme, mais qui a conservé un énorme gland qui se balance sur son front dont il cherche à balayer la poussière ; il a sur le corps un mauvais bourgeron gris jaune, et un pantalon en toile à torchons qui ne lui descend qu'à mi-jambe. Le sourire de cet homme, qui laisse voir deux énormes dents placées comme des défenses de sanglier, a quelque chose d'effrayant et d'infernal.
L'autre individu est grand , maigre comme un squelette, jaune de visage, excepté le nez qui est d'un rouge violet; il a l'air morne et le regard fauve. Celui-là porte quelque chose qui doit avoir été un paletot , mais qui, faute de boulons, s'attache avec des ficelles; il a sur la tête la forme d'un vieux chapeau rond qui n'a plus de bord ; un échantillon de toile à matelas, roulé comme
iii LES BOUGES ET LES SOURICIÈRES.
une corde, lui sert de cravate. Il lient ses deux mains dans ses poches, qui semblent bourrées d'une foule d'objets.
— Eh bien, môme, est-ce que tu vas passer comme ça? dit le plus petit des deux hommes en tapant sur l'épaule de l'adolescent. Est-ce que tu vas courir dans la vergue, au lieu d'entrer jaspiner avec les vieux.
• — Ah ! c'est toi , Coquardet ! répond l'adolescent. Tiens, v'ià aussi le grand Lèflanquè... C'est que j'allais travailler, voyez-vous... quoique j'aie plutôt envie de pioncer !
— Ah! c'te sorbonne! viens donc plutôt louper avec nous! voilà deux crosses et une mèche qui flambent... Est-ce qu'on travaille tant qu'on a de la douille ! Allons, Lèflanquè, débride la lourde, que nous entrions avec le moutard !
Le grand misérable que l'on nomme Lèflanquè a ouvert la porte du bouge; l'adolescent se laisse entraîner, et le voilà au milieu d'une foule d'hommes de l'espèce de ses deux amis, qui le regardent en se lançant entre eux des regards d'intelligence. On le fait boire, on le fait jouer • il sort deux pièces de cinq francs de sa poche, et l'individu qu'on appelle Coquardet s'écrie :
— Bigre!... Pus qu'ça de balles! Est-ce que t'as une cambrousse qui te donne de la blanquette?
— Non... non!... c'te farce! au contraire, car hier on a volé, dévalisé chez nous pendant que j'étais à louper et que. ma mère était allée reporter son ouvrage ; on est entré chez nous... on a fait un paquet de nos effets... les haï des de ma mère... toutes ses économies, on a
tout pris!... Nous n'avons plus rien... Pour avoir du pain, ma mère s'est décidée à vendre une pelite brocante qu'elle avait au doigt... Je viens de la porter au marchand, qui m'a donné dessus ces deux roues de derrière, et ma mère attend après pour manger... et si je les joue... et que je perde...
— JN'aiedonc pas peur!... genze! nous avons du jonc, nous autres, et on t'en donnera si tu es sur le sable!
L'adolescent se laisse aller; il joue et perd les deux pièces de cinq francs qu'il devait porter -à sa mère, puis le hideux Coquardet lui joue sa blouse contre son bourgeron; le grand Léflanqué lui gagne sa casquette neuve et lui donne à la place sa forme de chapeau privée de bords. Eafin, pendant qu'il est en train déjouer son bon pantalon de drap gris contre celui en toile à tordions, de nouveaux individus entrent, dans le bouge et s'approchent de la table où sont les joueurs. L'un d'eux frappe sur l'épaule de Léflanqué, en s' écriant :
— Eh ben, l'affaire a marché hier... tu as bouline avec Coquardet dans la rue Fontaine-au-Roi... Je t'ai \u dé~ carer parla lanterne, il était temps... vous auriez été paumés marron!
Pour toute réponse, les deux hommes auxquels ces paroles s'adressent partent d'un ricanement prolonge et versent à boire à l'adolescent. Cependant celui-ci, qui n'est encore qu'à moitié gris, semble frappé de ne qu'il vient d'entendre; il regarde llidividu qui vient de parler, et s'écrie :
— Comment? rue Fontaine-au-Roi? hier?
qu'est-ce qu'ils ont donc fait?
liG LES BOUGES ET LES SOURICIERES.
— Ils ont été grinchir, donc!...
— Et chez qui?
— Chez qui?... eh mais!... est-ce que tu ne sais pas?... Chez ta mère... C'est eux qui ont rincé sa cambriole... Comme je te voyais boire avec eux, je pensais que tu le savais et que tu avais ta fade!...
Le jeune homme reste tout saisi; une pâleur mortelle couvre son visage, il regarde ses deux joueurs d'un air ég-irè; ceux-ci se mettent alors à pousser de gros hurlements de joie, puis ils emplissent le verre de leur viclime et le lui présentent en disant :
— Eh ben, oui, c'est nous qui avons fait le coup!... gnia pas de quoi farguer. . . Allons, ne fais pas le sinvre. . . limpe ça... nous nous moquons de la rousse... nous sommes une gonce... tu en seras... tu ne retourneras pas dans la cassine, tu peux pioncer ici !
L'adolescent est quelques instants indécis; mais on l'entoure, on l'excite, on me, on rit, on chante, on débite une foule de plaisanteries infâmes, et le malheureux finit par choquer son verre contre ceux des deux misérables qui ont volé sa mère...
Cette anecdote doit suffire pour donner une idée de ce qui se passe dans les bouges de Paris : ab uno disce omîtes.
11 y avait autrefois, dans la grande ville, un endroit appelé la Souricière; il était placé au centre des halles. C'était le plus fameux bouge de Paris. Rendez-vous ordinaire des voleurs, des voleuses, des mouchards, des filles de mauvaise vie. des repris de justice et de tout ce qu'il y avait de plus ignoble dans Paris, la Souricière
avait une réputation telle, que des étrangers et des hommes de distinction de la capitale ne craignaient pas de s'aventurer quelquefois dans ce bouge, dont ils étaient curieux de voir le hideux tableau.
Une maison de jeu, située rue Saint-Honoré, près du café de la Régence, connue sous le nom d'hôtel d'Angleterre, rivalisait de réputation avec la Souricière. Cependant l'hôtel d'Angleterre était l'aristocratie du vice. 11 y avait une roulette, un creps et un biribi. A ce dernier jeu, les pontes qui avaient perdu à la roulette toutes leurs grosses pièces, avaient la facilité de jouer leurs derniers sous.
L'hôtel d'Angleterre, ainsi que la Souricière, était ouvert toute la nuit, et beaucoup de gens, à Paris, n'avaient point d'autre domicile.
La suppression des maisons de jeu a fait fermer l'hôtel d'Angleterre, et depuis quelques années l'ancienne Souricière n'existe plus.
Mais un autre établissement de ce genre s'est élevé dans le même quartier. G est aux Charniers des Innocents que se trouve la nouvelle Souricière; ce bouge marche sur les traces de son aînée. Dans ce Hpu, ouvert toute la nuit, vous trouvez des hommes effrayants de saleté, et beaucoup de vieilles femmes ivres, car les femmes sont admises dans tous ces repaires. Les chiffonniers ont le droit d'y garder leur cabriolet (c'est ainsi qu'ils appellent leur mannequin), et pourvu que vous y fassiez pour deux *ous de consommation, vous pouvez y passer toute la nuit.
Les bouges sont extrêmement communs dans la Cité; il en est où Ton se livre à toutes sortes de spéculations;
beaucoup de jeunes filles, de marchandes des quatresaisons sont conduites dans ces cavernes par d'autres hideuses créatures de leur sexe, qui tirent un honteux profit de leur jeunesse et quelquefois de leur figure. Les rues de la Grande-Friperie, Saint-Éloi, Jean-de-VÊpine, sont aussi, renommées pour leurs bouges; là, une méchante armoire est devenue une chambre, et celte chambre est habitée par une femme. Dans une autre souricière, située près de la barrière Montparnasse, il y a (non pas un salon, non pas même une salle), mais un caveau que le maître de ce repaire offre avec orgueil comme étant assez vaste pour que deux cents chiffonniers puissent s'y promener à l'aise avec leur cabriolet sur le dos. Quel raout! lorsque la réunion est complète.
Mais un des bouges les plus curieux est dans la rue aux Fers. C'est un fameux débit de consolation. Il est situé au fond d'une cour ; il n'y a là ni boutique, ni salle, mais une espèce de couloir dans lequel se tiennent les habitués.
Ce couloir, qui est presque toujours plein, sert de domicile à des gens qui n'ont pas même de quoi aller à la Souricière. Là vous voyez des hommes passer toute une nuit debout contre le mur du corridor, sur lequel ils sont adossés ; bien heureux encore lorsqu'ils ont pu attraper une place au mur; elles sont très-recherchées, parce qu'au moins on peut s'y appuyer.
Et dans cet endroit vous trouverez toujours un beau parleur, un loustic, qui tient le dé dans la conversation, et qui met beaucoup de vanité à donner de l'agrément à son auditoire.
Ainsi, au milieu d'une nuit que les honnêtes habitants de Paris employaient sans doute à dormir, dans un de ces bouges où la société était fort nombreuse, un beau parleur avait amené la conversation sur l'exécuteur des hautes œuvres de Paris, et il en faisait le portrait, lorsque, tout à coup, un des auditeurs s'écria d'une voix rauque :
— Tu dis des blagues... tu parles de choses que tu ne connais pas! Tu nous dis que le bourreau d'ici estpetit, moi je te dis qu'il est grand !
— 11 est petit.
— Il est grand.
— Mais, mon cher, je le connais bien, peut-être, puisque c'est lui qui m'a marqué.
A quoi bon parler de la mode dans une ville où cette déesse est si inconstante? la mode d'hier est passée aujourd'hui, celle d'aujourd'hui n'existera plus demain.
A Paris, les personnes qui suivent exactement les modes sont extrêmement occupées ; elles n'ont pas un moment de la journée à perdre : toilette du lever, toilette du matin, toilette de la journée, toilette du soir, toilette de concert ou de bal... Et ce n'est pas tout encore !... Il faut avoir un appartement à la mode, des meubles à la mode, une livrée à la mode, un équipage, des chevaux, des harnais à la mode!... Et la mode change à chaque instant... c'est un métier de galères.
Ces personnes pour qui la mode est tout sont excessi-
vement malheureuses, quand il leur manque quelque chose de ce qui vient d'être adopté par elle. Ce nœud de cravate n'est plus bon genre; on ne boutonne plus son habit aussi haut ; ce chapeau n'a pas la forme nouvelle ; celte couleur est de mauvais goût ; cette canne est arriérée. Si vous avez eu le malheur de sortir sans savoir tout cela, vous êtes un homme perdu dans l'esprit de vos connaissances... Sauvez-vous, cachez-vous bien vite avant que l'on vous voie! vous seriez déshonoré.
Mais, heureusement pour les Parisiens, ils ne sont pas tous esclaves de la mode. Les hommes de talent s'en occupent fort peu, car ils ont autre chose à penser ; quelques philosophes austères ou cyniques affectent pour elle un mépris qui va trop loin quelquefois. Est modus tn rébus.
Voici ce qui arriva dernièrement, à Paris, à une datne pour qui la mode était tout. Cette dame avait quarante ans; elle n'était pas jolie, mais elle portait souvent des choses qui l'enlaidissaient encore.
— C'est la mode! tel était son refrain favori; elle ne sortait pas de là, et ajoutait: —On ne peut jamais être mal quand on est à la mode.
— Mais, lui disait-on, si la mode est ridicule?
— Elle ne peut pas l'être.
— Si elle vous va mal ?
— Ça m'est égal.
— Si elle vous obligeait è montrer votre gorge... que vous n'avez pas?
— Je la montrerais.
— A vous retrousser jusqu'aux genoux?
do2 LES MODES.
— Je me retrousserais.
— A faire voir votre... jarretière?
— Je ferais voir tout cela... du moment que ce serait la mode, je le ferais voir.
Le mari de cette dame, qui ne partageait nullement l'opinion de sa femme, eut un jour l'idée de composer un petit dessin qu'il substitua, dans le Journal des modes, à la gravure qui s'y trouvait. Sur le dessin du mari, une dame était coiffée eu cheveux avec une énorme carotte placée en guise d'aigrette, et dessous le costume on avait écrit : Coiffure en cheveux, relevée à la chinoise; carotte naturelle.
La dame examina longtemps le petit dessin, en disant :
— 0 la singulière coiffure !... comme c'est original!... carotte naturelle!... Ah ! on met maintenant des légumes dans ses cheveux!...
Le mari haussa les épaules en s'écriant :
— C'est pitoyable! cela n'a pas le sens commun!... J'espère que tu ne t'affubleras pas de la sorte, au moins ?
— Pourquoi donc, mon ami? ce n'est pas laid!... oh! ce n'est pas laid du tout!... D'ailleurs, c'est la mode, cela suffit. Qu'on me cherche une carotte, une carotte sur-le-champ... une superbe carotte. Nous allons ce soir à l'Opéra, je veux être coiflée ainsi.
Le mari eut l'air de vouloir s'y opposer, la femme persista. Elle se posa une carotte dans les cheveux et se rendit ainsi le soir à l'Opéra,
Elle y fit un effet extraordinaire, mars qui n'était pas celui qu'elle espérait. Chacun lui rit au nez, chacun se
moqua d'elle, et si ouvertement, qu'il ne lui fut pas possible de s'y méprendre.
La pauvre dame, fort triste, fort déconcertée, rentra chez elle en disant :
— C'est bien singulier, je m'étais coiffée à la dernière mode, et on a eu l'air de me trouver ridicule .
— Ma chère amie, dit le mari, toutes les modes ne te vont pas... je t'ai dit cela cent fois; il faut s'arranger à l'air de sa figure... La carotte ne sied pas du tout aux blondes.
Depuis ce temps , cette dame ne suivit pas les modes aussi exactement.
lo4 LA GRANDE VILLE.
Quand un petit garçon a été bien sage, qu'il a bien appris ses leçons, il dit à ses parents :
— Maman, j'ai été bien gentil... on me mènera voir les ours.
Alors la tendre mère répond en caressant le menton de son fils :
— C'est juste, mon ami, tu as bien fait tes devoirs... lu as récité sans te tromper la fable des Animaux malades de la peste... Tu mérites d'aller voir les ours; ton père t'y conduira.
Le papa croise ses jambes, secoue la tète, prend un air grave, se caresse les tibias et répond en pesant ses paroles :
— Est-ce que vraiment Gugnste sait parfaitement sa fable des Animaux malades de la peste?...
— Oui, mon papa, je ne me suis trompé qu'une seule fois; tiens, veux-tu que jeté la récite, mon petit papa... de mémoire?
— Je le veux bien, Guguste ; mais fais attention... si tu fais plus de trois fautes, tu ne verras pas les ours !
Cela dit, le papa se renverse d'un air grave dans son fauteuil à la Voltaire, où il se figure qu'il doit avoir un faux air du grand poëte; le petit gamin commence par fourrer un de ses doigts dans son nez, peut-être pour y chercher sa fable, et il récite enfin d'une voix aiguë :
— Un mal qui répand la terreur!... la terreur... dans $a fureur... sa fureur... la terreur... la terreur!
Le papa commence à froncer le sourcil en voyant que son fils ne sort pas de sa terreur; mais le petit garçon reprend d'un air décidé :
— Tiens, mon papa, je ne sais pas absolument ma fable par cœur, mot à mot : mon cousin dit que ce sont les perroquets qui apprennent comme cela, et je ne veux pas étudier pour ressembler à un perroquet; mais si tu veux, je vais te faire l'histoire de ma fable?...
— C'est le résumé que tu veux dire, sans doute?
— Oui, enfin je vais te l'expliquer, pour te prouver que je l'ai bien comprise.
— Eh bien, soit, j'y consens encore. Voyons, Guguste, votre analyse des Animaux malades de la peste.
— Mon papa, il y a la peste dans un pays... c'est une vilaine maladie... On a mal au ventre, on est jaune, et on se tortille, n'est-ce pas?
— Je ne puis pas affirmer que l'on se tortille... je demanderai cela au docteur; mais va toujours.
— Les animaux ne se soucient pas d'avoir la peste... comme, nous autres, nous n'aimons pas à avoir du bobo?
— Très-bien; poursuis.
— Il y a les plus forts animaux qui disent : Il faut que quelqu'un se sacrifie pour la peste... c'est comme quand lu dis à maman : Qui est-ce qui va à la cave aujourd'hui.
— Parfait! Continue.
— Enfin les plus malins disent qu'ils n'ont pas fait de sottises pour se sacrifier... Mais l'âne se mêle à la conversation; alors on le prend, et c'est lui qui Test; comme toi, quand tu viens jouer au colin-maillard... Les autres se sauvent ; mais on te pince tout de suite, et c'est toi qui l'es !
— Bravo ! très-bien analysé... tu iras voir les ours. Le papa embrasse son fils, le petit garçon met du pain
dans sa poche pour en donner aux bêtes, parce que c'est défendu, et on part pour le Jardin des Plantes, qui est aussi le jardin des animaux.
Ce jardin, qui fut formé en 1655, est un des plus beaux qui existent en Europe ; il est situé sur la rive gauche de la Seine, en face du pont d'Austerlitz. Il offre à l'amateur et au savant un magnifique jardin botanique, avec des serres chaudes et des serres tempérées ; une ménagerie où sont rassemblés vivants des animaux que l'on ne rencontre point dans nos climats; enfin le Muséum d'histoire naturelle est au bout du jardin, du côté de la
rue; il se compose de plusieurs galeries où l'on trouve une nombreuse collection des trois règnes de la nature.
Ce jardin, agréablement dessiné, a d'un côté l'aspect d'un paysage de la Suisse, avec ses chalets, ses chèvres, ses petites huttes et ses belles prairies; plus loin, le labyrinthe est très-recherché par les promeneurs qui ont l'intention de s'égarer : nous croyons cependant devoir les prévenir que leur espérance serait vaine, et que le labyrinthe du Jardin des Plantes est une promenade fort innocente qui conduit simplement au belvédère, d'où la vue embrasse une assez vaste étendue de Paris el même de ses environs.
Enfin, ce jardin vient encore de s'enrichir d'une immense maison grillée, habitée par des singes. Ce petit peuple, dont les jeux, les sauts et les grimaces font les délices des badauds, des flâneurs, des bonnes et des enfants, est parfaitement logé dans le Jardin des Plantes; son immense cage renferme un jet d'eau, des balançoires, des cordes, et enfin de petites cahutes dans lesquelles les singes se réfugient en cas de froid, et lorsque leurs gardiens veulent mettre un terme à leurs divertissements.
Le Muséum d'histoire naturelle n'est ouvert au public que (lux fois par semaine, mais les animaux sont visibles tous les jours. Dès que vous enlrez dans le jardin par le côté de la Seine, une odeur qui n'est pas suave vous indique le côté où sont renfermés les animaux. Les lions et les tigres ne sentent pas le jasmin et le patchouli. Cette partie du jardin est ordinairement le rendez-vous des étrangers, des habitants de la campagne,
des bonnes, des tourlourous, tous gens qui ne peuvent point se lasser d'admirer la gentillesse d'un tigre et les petites manières d'une lionne; mais prenez garde, bonnes gens, pendant que vous contemplez l'espèce quadrupède, il y a près de vous des bipèdes très-adroits qui glissent leurs mains dans vos poches, sans que vous en ayez le moindre soupçon... Et tout à l'heure, quand vous en aurez fini avec les animaux, vous resterez stupéfaits en ne trouvant plus votre bourse, votre montre, votre mouchoir ou votre tabatière.
Là, aussi, vous entendrez toujours un bavard, un beau parleur, le loustic de la foule, personnage assez mal mis ordinairement, qui, voulant captiver l'attention des curieux et se donner l'air d'un savant ou d'un homme qui a beaucoup voyagé, s'écriera, en poussant tout le monde pour s'approcher des animaux :
— Oh !... un lion!... je connais ça... j'en ai vu bien d'autres! On croit que c'est méchant, les lions, et on en a peur!... mais ce n'est pas méchant du tout!... Moi, en Afrique, j'en avais dompté deux que je voulais atteler à une voiture; mais le commissaire de police de l'endroit s'y est opposé, craignant les accidents.
Tout le monde se retourne, on prête l'oreille, et les badauds ouvrent de grands yeux pour voir ce monsieur qui voulait avoir des lions à sa voiture. Le particulier, enchanté de l'effet qu'il produit, reprend d'une voix plus foi te :
— Àh! voilà un tigre... pauvre tigre! il a l'air malade... Quand on sait s'y prendre, on joue avec cet animal-là comme avec un chat : si l'on veut m'ouvrir sa
cage, je vais y entrer sur-le-champ, et il se couchera à mes pieds.
— Voilà le gardien ! dit un jobard qui croit vraiment que ce monsieur veut entrer dans la cage. Mais le bavard s'éclipse aussitôt, et cet homme intrépide n'osera pas rentrer dans sa chambre s'il y aperçoit une souris.
Suivons M. Guguste et son père. Ils se dirigent du côté des boucs, des mérinos et des paons.
Le petit garçon donne du pain aux mérinos, qui lui lèchent les mains et aux béliers, qui lui donnent des coups de tête. Il demande à son père pourquoi les boucs sentent si mauvais, et le papa, après avoir longtemps réfléchi, lui répond :
— Cela tient à leur histoire naturelle.
Le petit garçon voudrait donner à manger aux buffles et même aux éléphants. Le papa admire l'amour de son enfant pour les Bêtes, et il l'embrasse en lui disant :
— Tu seras un bon fils.
Puis le père et l'enfant se dirigent vers les ours. Ces animaux habitent des fossés très-vastes ; autrefois un simple garde-fou empêchait les curieux de tomber dans la fosse avec les ours; mais comme il y a des gens qui ne se contentent point de regarder et qui se penchent; comme des bonnes mêmes avaient quelquefois l'imprudence de poser un enfant sur le garde-fou, afin qu'il pût avec plus de facilité contempler les gentillesses de Martin ou de son compagnon, des accidents terribles sont arrivés. Les ours ont montré qu'ils n'étaient nullement apprivoisés, et se sont fort mal comportés.
Aujourd'hui, au-dessus du garde-fou, on a placé un
grillage très-haut et qui doit empêcher de tomber chez les ours.
La présence des singes a fait un grand tort aux ours : la grande maison grillée attire maintenant la foule : hommes, femmes, enfants, vieillards, viennent admirer les gambades, les malices, les sauts extraordinaires, les contorsions bizarres de ces animaux, pour lesquels la girafe même est abandonnée.
Vous trouverez toujours beaucoup de promeneurs dans cette partie du jardin et dans l'allée des bêtes à cornes; mais si vous aimez la solitude, si vous désirez pouvoir causer en liberté, ne vous dirigez pas vers le vieux cèdre du Liban qui est sur le chemin du labyrinthe : tout le monde va par là, et le belvédère est toujours plein. Tournez vers l'autre partie du jardin, du côté où les paons font entendre leur cri strident et désagréable. Alors, tout en admirant des plantes rares, des arbustes curieux, vous pourrez vous promener longtemps seuls... C'est le côté des douces conversations, des tendres rendez-vous; c'est par là que se retrouvent la grisette de la rue Pascal et l'étudiant de la place Haubert. Vous les reconnaîtrez à leur tournure, à leur toilette : le jeune homme a quelquefois un petit habit bien sec, bien juste, auquel manquent plusieurs boulons, et que cependant il s'obstine à fermer jusqu'au menton pour ne point laisser voir les mystères de sa chemise.
La grisette est beaucoup moins coquette là que dans la Cité ; sa robe est montante, son petit fichu bien croisé, son tablier fort simple, et son bonnet n'a pas l'air par trop effarouché.
Tout cela n'empêche pas ce jeune couple de se parler bien amoureusement tandis que le paon continue son cri aigu.
\]a peu plus loin voilà une dame fort élégante qui s'appuie sur le bras d'un petit-maitre à gants jaunes. Ce couple-là n'est pas du quartier, cela se reconnaît sur-lechamp; maison vient quelquefois de très-loin au Jardin des Plantes... C'est un lieu de rendez-vous où l'on se flatte de ne pas être rencontrée par son mari en n'allant pas du côté des animaux.
102 LA GRANDE YILLE.
Les dames de Paris vont au marché, et cela fait leur éloge, car celaprouve qu'elles s'occupent de leur ménage et des détails intérieurs de leur maison. Des femmes de riches capitalistes , de commerçants, de banquiers, de rentiers, de marchands, d'artistes ne craignent point de se îeudre elles-mêmes le matin au marché le plus voisin de leur demeure pour y faire leurs provisions. Quelques-unes y vont seules, un grand panier sous le bras ; lorsque, après le marché fait, le panier leur semble trop lourd, elles prennent un commissionnaire pour le lui faire porter.
D'autres emmènent leur bonne, qui naturellement porte le panier. Mais alors elles s'exposent dans le mar-
ché à recevoir les sottises des marchandes auxquelles elles n'achètent point, et qui ne manquent pas de crier à la bonne qui trotte à côté de sa maîtresse :
— Ah ! voyez donc c'te grande serine qu'on mène à l'école!...
— Tu ne peux donc pas venir au marché toute seule, grosse bête?
— Ah! on a peur qu'elle ne fasse danser l'anse du panier.
— Ah! comment peux-tu rester dans une baraque où la maîtresse vient avec toi au marché? etc.
Et une foule d'autres gentillesses du même genre. Mais les dames qui vont au marché sont tellement habituées à entendre ces propos, qu'elles n'y prêtent plus aucune attention. Quanta la bonne, elle jette à la marchande un regard en dessous qui signifie :
«Allez!... tapez ferme!... dites toujours! ça fait qu'on me laissera venir seule une autre fois. »
Los dames qui vont souvent au marché ont leurs marchandes d'habitude, de prédilection; ce qui n'empêche pas toutes les autres de crier lorsqu'elles passent :
— Venez donc me voir, mon cœur !... — Achetez-moi donc, mon bijou. — Eh bon, est-ce que nous passons fière comme ça, aujourd'hui? — Venez donc que je vous arrange. — Étrennez-moi, moi, mon chou, vous me porterez bonheur. — Ah ! la méchante qui s'en va sans me rien acheter ! — Eh bon, on ne me dit donc rien, à moi, mignonne?
Au marché, il est rare que les dames ne rencontrent point de leurs connaissances. On s'aborde, on se dit bon-
jour, et Ton cause, tout en cherchant, en marchandant ce dont on a hesoin.
— Eh! c'est madame Benjamin!... — Bonjour, madame Legras, comment vous portez-vous? — Il ne faut pas vois demander cela à vous, madame, vous êtes fraîche comme une rose! — Oh! ne me regardez pas, je vous en prie ! Je suis à faire peur... Une vieille rohe que je mets les malins... voilà deux ans que je l'ai... — J' vous assure qu'elle est encore très-bien. D'ailleurs, pour venir faire ses provisions du matin, est-c? que l'on voudrait s'habiller? — Votre robe est charmante, cependant!... — Oui... elle est assez gentille... Mais si vous saviez ce qu'elle m'a coûté... trente-cinq sous, madame... et c'est bon teint. — Ah! mon Dieu! mais c'est pour rien... vous me donnerez l'adresse, n'est-ce pas? — Mon Dieu ! chez Aubertot, rue Poissonnière, tout près du boulevard...— Voyons, votre saumon est-il frais?
— Comme vous et moi, ma petite mère... Mettez votre nez dessus, vous m'en direz des nouvelles...
— Vous achetez du poisson, dit madame Benjamin à l'autre dame. — Il est horriblement cher aujourd'hui... et la volaille ! on ne peut pas y aborder.
— Mais savez-vous que c'est terrible ! tout devient hors de prix... Aussi, je dis tous les jours à mon mari : Mon ami, tu augmenteras la somme des frais du ménage, sans quoi je ne vais plus au marché.
— Mais les maris sont extraordinaires ! Ils ne veulent pas entendre cela; ils vous répondent tranquillement: « Arrange-toi! je ne mange pas plus qu'à l'ordinaire, je n'ai pas besoin de dépenser plus. »
— C'est bien cela, et si on ne leur donnait pas un bon dîner, ils feraient la mine et grogneraient tout le long du repas!
— Eh bien, ce saumon?... voyons... combien cette tranche?...
— Six francs... parce que c'est vous, monp'tit chat!...
— Six francs !... par exemple !... j'en serais bien fâchée...
— Mais voyez donc ce que vous marchandez !... C'est un morceau de roi... etpu:s le saumon a fait faux bond... il est rare comme les hommes fidèles... C'est pas comme le maquereau! Ah ! on en trouve à foison de celui-là,
— Voulez-vous trois francs de votre tranche?...
— Fi donc!... pour qui me prenez- vous?... J'aimerais mieux ne jamais vendre de ma vie... Prenez-le de cent sous... c'est mon dernier mot.
— INon pas... Je m'en vais avec vous, madame Benjamin.
— Mais attendez donc! mauvaise !... voyons!... donnez-moi quatre francs, et que ça finisse.
— Je vous ai dit mon prix, je ne mettrai rien de plus.
— Oh ! est-elle méchante ! Allons, voyons, prenez-le; tenez, c'est ben parce que c'est vous, et que je tiens à ce que vous en mangiez !
La dame met le morceau de saumon dans son panier, et s'éloigne avec madame Benjamm en lui disant :
— Si l'on ne savait pas marchander, serait-on volée!
— C'est pour cela que je viens aussi moi-même; il n'y a pas moyen de s'en rapportera ses domestiques... Qu'estce que cela leur fuit de payer plus cher?... ce n'est pas
leur bourse, et il y en a si peu qui prennent les intérêts de leurs maîtres, — Oh ! ne m'en parlez pas '.. . c'est une bien vilaine engeance! Avez-vous toujours la vôtre? — Oui, mais je ne la garderai pas , elle ne sait rien faire!... Elle laisse brûler les rôtis, elle ne sait pas coudre, et elle passe sa journée à se repasser des bonnets. — La mienne est fidèle... c'est une qualité!... mais maussade, répondeuse... C'e;t au point que souvent je fais les choses moi-même pour ne pas les lui demander.
— Ah Dieu! je ne garderais pas longtemps une bonne comme celle-là.
— Bonjour, mesdames, dit en passant une grande dame longue et maigre, dont la figure rappelle celle d'un chien de porcelaine.
— Vous avez fait vos achats; moi je vais voir si le marché est beau... D'abord, nous sommes 1res -difficiles, mon mari et moi, nous nous nourrissons très-bien, nous ne mangeons que ce qu'il y a de meilleur.
— Mais c'est assez le goût de tout le monde, dit madame Benjamin, en souriant avec malice à madame Legras.
La nouvelle venue ouvre le panier de celle-ci, et s'écrie :
— Vous avez du poisson. ..Ah ! quelle petite tranche !... il n'y aurait pas deux bouchées pour mon mari... Vous avez des pigeons... Oh! qu'ils sont maigres, il m'en faut de plus beaux que ça... voyons que je goûte votre beurre... Heim! ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur... Mon mari est si difficile pour le beurre... Nous nous nourrissons très-bien à la maison...
— Mais, madame, est-ce que vous croyez que nous ne mangeons que du mauvais Chez nous?...
— Mon Dieu, ma chère amie... je n'ai jamais eu l'intention de dire cela... Mais vous savez qu'il y a des personnes plus ou moins difficiles. Adieu, mesdames, je vais faire mon marché; car j'ai peur que toutes les belles pièces ne soient vendues.
— Fait-elle son embarras! dit madame Legras, quand la grande femme est éloignée. Est-ce que cela ne vous fait pas pitié, madame?... C'est étonnant comme ils se nourrissent bien, elle et son mari : je suis allée chez eux un jour, je les ai trouvés qui dînaient avec un hareng saur et un méchant pilon de dinde... Elle va faire tout le le marché et finira par acheter une betterave ! On connaît ça.
Une petite dame qui n'est plus ni jeune ni jolie, et qui, pour venir au marché, porte une robe à volants et des fleurs sur son chapeau, aborde alors les deux amies en s'écriant '
— Eh! c'est madame Benjamin et madame Legras!... Bonjour, mesdames, vous venez de faire vos provisions?. .. C'est comme moi!... Nous traitons aujourd'hui, j'ai beaucoup de monde à dîner... M. Bichonneau est terrible pour inviter toujours ses amis à venir manger son bien!... Et au bout du compte, c'est qu'on ne vous en a pas plus d'obligation!... Enfin, que voulez-vous?... quand je crierai!... c'est sa manie... Neuf personnes à traiter aujourd'hui... et puis nous trois avec mon Pbonphonse, ça fera douze... C'est très-heureux encore qu'il n'en ait pas invité dix, nous aurions été treize ! Je ne me
serais pas mise à table!... Et dans ces neuf personnes nous avons ce gros peintre flamand qui mange comme qiatre, et M. Lecarlin qui boit que c'en est effrayant!... Mais qu'est-ce que je vais donc donner à tout ça? mon Dieu!...
— Le poisson est-il cher?
— Hors de prix !...
— Us n'en auront pas, alors... Au lieu d'un matelote, je leur donnerai une gibelotte... Et le gibier?
— Quatre francs un perdreau fort petit.
— Quatre francs!... Et il m'en faudrait au moins deux pour tout ce monde-là... En fait de gibier, ils auront une poule aux petits oignons... Et les légumes... les petits pois?
— Ils sont encore augmentés...
— Je vais prendre des pommes de terre alors... et au lieu de fraises je leur donnerai deux assiettées de pommes cuites... S'ils ne sont pas contents, ça m'est bien égal... Adieu, mesdames, je vais faire mes emplettes... Vous verra-t-on ce soir ?
— Nous tâcherons.
Madame Bichonneau s'est éloignée, et les deux autres dames continuent de faire leur marché, tout en se disant d'un ton moqueur :
— Il sera joli le dîner de M Bichonneau!
— J'aimerais mieux ne jamais recevoir du monde que de le traiter ainsi.
— Oh! je suis entièrement de cet avis-là; il faut faire les choses bien, ou ne point s'en mêler.
— Mais madame Bichonneau est une vieille coquette
qui dépense tout pour sa toilette, et qui met son mari au régime des pommes de terre tout le long de l'année.
— Pauvre cher homme! il est d'une bonne pâle, celui-là. Moi, si j'avais le malheur de donner deux jours de suite le même plat à mon mari, il ne me dirait rien, mais il irait dîner en ville tout le restant de ia semaine.
— Ah! c'est que tous les hommes ne sont pas des Bichonneau... Ah! ah! ah! et c'est bienheureux, car, suivant moi, il n'y a rien de si ennuyeux qu'un homme bête!...
— Je suis entièrement de votre sentiment. J'aimerais mieux, je crois, avoir un mari méchant que d'être l'épouse d'un jobard!... Je vais entrer chez ma beurrière.
— Et moi chez mon boucher. — Adieu, madame Legras.
— Au revoir, madame Benjamin. Si vous entendez parler d'une bonne... un bon sujet... pas jolie surtout, envoyez-la-moi.
— Je m'en occuperai.
170 LA GRANDE YILLE.
Vous no vous douteriez jamais que le dimanche est un jour de repos, si vous parcouriez Paris ce jour-là. Cette ville est toujours bruyante, vivante, gaie, populaire ; tout le long de la semaine ses rues sont animées par le passage continuel des piétons, des voitures, des charrettes, des équipages; par les cris des cochers, des marchands ambulants, par le bruit des orgues, des vielles, des chanteurs en plein air; mais le dimanche... c'est bien pis, vraiment.
Pour peu que le temps soit beau, qu'il y ait un rayon de soleil, les promenades sont couvertes de monde; dans le? rues, sur les boulevards, aux Tuileries, au Palais- Royal, aux Champs-Elysées, partout une foule de pro-
meneurs. Si vous êtes pressé, vous êtes obligé de prendre des chemins détournés, des rues étroites et mal entretenues où l'on ne peut pas se promener, sans quoi vous n'arriveriez jamais.
Et souvent en regardant d'une fenêtre tout ce monde qui passe et se renouvelle sans cesse sous vos yeux, vous vous demandez où tout cela peut tenir, se loger, se caser.
Pourtant le dimanche n'est pas le jour choisi par le beau monde pour aller à la promenade: ce jour-là, au contraire; les gens qui composent ce qu'on appelle la haute société restent chez eux, et se donneraient bien garde de se commettre clans les rues de Paris avec les '.Marchands, les boutiquiers, les employés, les artisans, les ouvriers et le peuple, enfin, qui mangerait du pain sec toute la semaine, plutôt que de renoncer à s'amuser le dimanche.
Ainsi les petites-maîtresses, les dames du grand monde, les lions, les dandys ne sortent pas le dimanche: il est convenu que c'est de mauvais ton; en hiver ils restent au coin de leur feu, en été ils habitent ordinairement la campagne et on ne les rencontre point dans Paris.
Si, par hasard, quelque membre du jockey-club, quelque habitué du balcon de l'Opéra est forcé pour ses affaires, ses rendez-vous, de sortir et de se m entrer le dimanche dans les rues de Paris, il aura bien soin alors de mettre son plus vieil habit, qu'il recommandera à son domestique de ne pas brosser ; il aura des bottes non vernies, un méchant pantalon taché, il ne se peignera pas les cheveux, et iljneltra sur sa tête un chapeau sale
et déformé. C'est dans cette tenue de Robert-Macaire qu'il parcourra Paris le dimanche ; ayant l'air de narguer les bonnes gens qui se sont faits superbes ce jour-là,il se fait laid, lui, parce que c'est encore bon genre de se montrer aussi sale que possible le dimanche.
Mais qu'importe à toutes ces classes qui vont s'amuser, se promener, se récréer le dimanche, que ce monsieur se fasse sale et veuille s'ennuyer ce jour-là... Laissons chacun suivre son goût, ses penchants, et faisons ce qui nous plait, sans nous inquiéter de ce que font les auires. Cette maxime, qui est la bonne, est assez celle que l'on suit à Paris.
Et le dimanche rend encore heureux une grande portion des habitants de la grande ville.
L'employé d'abord, ce respectable commis de bureau, qui n'a que ce jour-là par semaine pour être libre de faire sa volonté depuis le matin jusqu'au soir.... Et encore, lorsqu'il est marié, il n'est pas bien certain qu'il soit son maître, même le dimanche. Mais il n'est point ob'igé d'aller à son bureau, il peut se lever tard, se dorloter dans son lit , il peut se permettre de flâner, de garder ses pantoufles et sa robe de chambre une partie de la journée ; il peut prendre l'air à sa fenêtre, arroser ses pots de fleurs et lorgner ses voisines ; enfin il peut se dire :
— Que vais-je faire aujourd'hui pour m' amuser? De quel côté porterai-je mes pas ?
Et souvent il passe sa journée à chercher ce qu'il fera; la journée s'écoule, et il n'a rien fait que des projets, des châteaux en Espagne ; mais dans cette douce rêverie il a
été heureux, et dans toutes les positions de la vie, c'est le point principal.
Rousseau n'a-t-il pas dit : Il faut être heureux!... c'est le premier besoin de l'homme!
Enfin, si le commis de bureau est parvenu à savoir comment il veut employer son dimanche, voyez-le s'habiller avec soin, avec coquetterie même, passer plusieurs minutes devant sa glace pour arranger le nœud de sa cravate, se tourner vers sa femme et lui dire :
— Suis-je bien comme cela?
Sa femme, que cette coquetterie hebdomadaire semble inquiéter, lui répond brusquement :
— Vous êtes toujours assez bien !
L'employé, qui n'est pas très-persuadé de cela, va de nouveau se mirer. Lorsque sa toilette est terminée, il se pose devant son épouse en lui disant :
— Es-tu prête?
Mais madame est rarement prête en même temps que monsieur ; quelquefois elle n'est pas disposée à sortir, elle regarde le temps et dit :
— J'ai dans l'idée qu'il va pleuvoir.
Le commis, qui est bien décidé à ne point passer son dimanche chez lui, va prendre son parapluie et le met sous son bras en s'écriant :
— Maintenant, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne!... cela m'est égal, avec cela je brave tout!... Une fois, deux fois, tu ne veux pas sortir?
— Non, nous dînons chez mon oncle aujourd'hui, c'est encore loin; je ne veux pas me l'aligner d'avance.
— Comme tu voudras; moi, je vais me promener.
17 i LE DIMANCHE A PARIS.
El notre homme sort fièrement, son parapluie à la main, en se disant :
— Si j'écoutais ma femme, je passe; ais tous mes dimanches à lui découper du feston ou à tâcher d'apprendre à chanter à son serin; merci!... j'en ai assez, on n'a qu'un jour sur sept pour s'amuser, je ne veux pas le consacrer au serin de mon épouse.
Et notre commis se lance dans la rue, il marche en se dandinant, eu regardant les dames d'un air très-badin, en fredonnant un refrain de vaudeville, et quelquefois en se disant encore :
— Nous dînons chez mon oncle!... ce n'est déjà pas si récréatif! Tous les dimanches dîner chez mon oncle qui a la goutle, avec la vieille cousine qui est sourd.-, et puis faire leur boston depuis sept heures jusqu'à dix... J'en ai une indigestion de boston!... j'aime bien mieux le matin que le soir de mon dimanche.
Et noire homme, qui a marché en pensant à tout cela, se trouve au bout dune demi-heure, devinez où?... devant la porte de son bureau, dont il a pris le chemin sans s'en apercevoir, tarit est grande la force de l'habitude.
Alors il s'arrête, reconnaît où il est, se met à rire en se disant :
— Par exemple, en voilà une bêtise i... venir à mon bureau le dimanche ! ce que c'est que d'être préoccupé !
Le commis s'éloigne bien vite de cet endroit où il est obligé d'aller tous les jours. 11 ne sait pas bien au jiisto où ii veut aller, mais il sait Irès-bieii que ce n'est pas là. Il parcourt Paris comme un étranger ; il va quelquefois de la barrière de l'Étoile à celle de Bercy ; enfin, après
avoir fait au moins quatre lieues dans sa journée , il rentre chez lui harassé de fatigue, et dit à sa femme :
— Je m'en suis donné !... je puis dire que j'ai fait du cnemifl... les jambes me rentrent dans le corps... mais au moins je me suis promené... J'ai été aux quatre coins de Paris.
— Quelle folie de se fatiguer ainsi ! dit madame.
— Qu'est-ce que cela te fait, si c'est mon plaisir à moi !.. . Je n'ai que le dimanche pour me promener... je veux l'employer. — Allons chez mon oncle. — C'est juste... — Ce n'est pas le plus amusant.
Le lendemain, l'employé a Souvent mal aux reins ou une courbature ; mais cela ne l'empêche pas d'être trèscoulent de l'emploi de son dimanche.
Les gens de commerce, qui veulent bien le dimanche se décider à fermer leur boutique, ce qu'ils ne font quelquefois que sur les deux heures de l'après-midi, alïec- Uonfli nt ordinair mertt la promenade des Tuileries*
Madame a un cachemire français, des i boucles d'oreilles (n diamants, des plumes sur son chapeau ; si elle osait elle y mettrait encore des fleurs, des rubans, des dentelles, un voile et des marabouts. Sa robe est d'une étoffe fort chère, que l'on n'a i as épargnée.
Monsieur a un habit neuf, un pantalon neuf, un cha- ; au neuf; il n'y a que si figure qui ne soit pas neuve, tu lis elle dsl radieuse, el lorsqu'il porte les yeux sur sa ! è, il a toujours l'air de lui dire :
—Tu peux le flatter que nous ne rencontrerons pas une femme mieux que loi.
Le petit garçon a un matelot neuf dans lequel il est
horriblement gêné, mais le tailleur a dit qu'il allait très bien, et on a de préférence écouté le tailleur : c'est pou cela que le petit garçon fait la moue en marchant ave^ beaucoup de peine, et comme s'il s'était oublié dansso; pantalon.
La famille se rend aux Tuileries, en marchant posé ment, en se carrant, en ayant l'air de dire à tous ceu qui passent :
— Faites donc attention à notre toilette.
Arrivé dans le grand jardin où le dimanche il y a foule les uns allant pour se faire voir, les autres pourregarder la famille après s'être promenée pendant longtemps, agrand déplaisir du petit garçon, qui est considérable ment gêné dans ses entournures, se décide enfin à s'as seoir sur des chaises dans la grande allée.
Elle reste assise quelquefois pendant plus de deu heures, et dans cet espace de temps le mari et la femm échangent tout au plus cinq ou six paroles. Quant a petit garçon, on lui a acheté un pain d'épice, mais oj lui a défendu de le manger.
L'heure du dîner approchant, cette famille quitte le chaises et se remet majestueusement en marche, bie satisfaite d'avoir passé près de trois heures aux Tuilerie à regarder passer le monde, en gobant la poussière sou des ombrages qui ne sont pas frais du tout.
Chez l'artisan on s'amuse d'une autre manière : pou se délasser de ses travaux journaliers, un ébéniste, iu doreur, un tourneur, enfin un homme qui travaille tou( la semaine depuis sept heures du matin jusqu'à hu heures du soir, aura quelquefois l'idée de mettre che.
lui du papier frais, ou de repeindre son plafond, ou de mettre son carreau en couleur.
Tous les ouvriers n'emploient pas leur temps de même. Il en estbeaucoup,à Paris, qui travaillent encore unepartie de la journée du dimanche ; mais auxquels, pour tout l'or du monde, vous ne feriez pas l'aire une demi-heure de travail le lundi. Le lendemain du dimanche est devenu un jour de fête, de repos pour tous les ouvriers de Paris. Cependant, tout en faisant le lundi, il en est bien peu qui ne fassent point aussi le dimanche.
C'est dans les cabarets, dans les guinguettes qui avoisinent les barrières que l'ouvrier va passer son dimanche, lorsqu'il n'a pas eu la fantaisie de prendre l'air de la campngne et d'aller manger un lapin à Belleville, ou un morceau de veau à Vaugirard.
L'ouvrier qui fait bon ménage et qui n'a point de mauvaises connaissances, emmène avec lui sa femme et ses enfants... quant il en a...; mais les ouvriers ont presque toujours des enfants. Toute cette famille s'endimanche autant que ses moyens le lui permettent; souvent un petit fichu en madras et un tablier neuf sont tout ce que la femme a pu ajouter a son costume de la semaine; le mari a du linge blanc, et ce jour-là il met une cravate; ses enfants ont des bas et des souliers, ce qui ne leur arrive pas tous les jours. Mais tous ces gens-là sont heureux, la joie est peinte sur leur visage; le mari chante, la femme se loriille en sautillant, les entants sautent devant et derrière. Ils vont s'amuser, ils vont faire leur dimanche, ils vont dîner à la guinguette.
Quelquefois, animé par le vin à douze, par la danse de la guinguette, par les tableaux joyeux qui l'environnent, la famille de l'ouvrier dépense dans sa journée du dimanche ce qui aurait pu la nourrir toute la semaine ; alors, le plus grand chagrin du chef de la communauté est de ne pas avoir de quoi faire le lundi... Mais nul sacrifice ne lui coûtera pour fêter le lendemain du dimanche. On met quelque effet en gage, et le lundi on retourne à la guinguette. Le reste de la semaine on fera comme on pourra... on mangera du pain sec; on n'en aura pas toujours à discrétion ! Mais on se sera amusé le dimanche et le lundi, c'est le principal.
Et la grisette dont nous ne parlions pas ! si elle pense à son amant toute la semaine, le dimanche elle le passe ordinairement avec lui! Un jeune homme qui, à Paris, délaisse sa maîtresse le dimanche, risque beaucoup de ne pas la retrouver libre le lundi. Ce jour-là ces demoiselles veulent absolument s'amuser, et il y a tant d'occasions, tant de moyens !
Paris fourmille de bals, de spectacles, de traiteurs, de guinguettes, de promenades et surtout de jeunes gens qui le dimanche sont à la recherche d'une bonne fortune.
Le plus grand plaisir que vous puissiez faire le dimanche à votre petite connaissance, c'est d'abord de la promener; car elle se sera faite belle, et c'est pour ê(re vue; ensuite ce sera de la mener dîner chez un traiteur, puis enfin de terminer la journée en la menant au spectacle. C'est là ce qu'on appelle un dimanche complet.
Et pourtant ces jours-là les traiteurs ayant la foule, on
dine mal et on n'est pas bien servi; les spectacles, étant sûrs d'une forte recette, ne donnent pas leurs meilleures pièces, et Ton a beaucoup de peine à être bien placé.
Maison veut y aller, parce que... c'est dimanche. On veut s'amuser, parce que... c'est dimanche! Il y a une foule de choses qu'on croit devoir faire, parce que... c'est dimanche.
Maintenant que l'on fait commerce de tout, à Paris, on ne s'intitule plus perruquier ni coiffeur , mais on est mar&iand de cheveux; on fait le commerce de toupets, de coups de peigne, d'anglaises, de nattes, de coiffures, de perruques; enfin on vous vend des cheveux, et même lorsque vous en avez de beaux, on vous achète les vôtres.
Les cheveux se vendent très-bien à Paris, parce que fort peu de personnes en ont de beaux, et que l'on supplée par l'art à ce que la nature nous a refusé.
Vous qui avez de jolies petites filles de cinq à huit ans, dont les cheveux sont longs, épais, et d'une couleur agréable, n'allez pas dans la foule avec votre enfant, croyez-moi, ou prenez bien garde à sa tête : car il arrive
souvent qu'après avoir mené à la promenade une petite fille bien coiffée et dont les nattes tombant à la Suissesse, faisaient l'admiration des passants, vous rentrez avec une enfant qui est à la Titus, les cheveux coupés fort près de la tète. Un adroit filou avait admiré les belles nattes blondes ou brunes de votre petite fille, et moyennant quelques coups de ciseaux exécutés avec infiniment d'adresse et de légèreté, il avait enlevé les nattes sans que l'enfant ni vous en ayez eu le moindre soupçon.
Revenons aux marchands de cheveux.
Ce doit être un excellent état à Paris que celui de coiffeur, car on ne peut jamais avoir ces messieurs : ils sont demandés, pris, retenus dans vingt endroits à la fois ; on se les arrache, il n'y a personne qui soit plus désiré qu'un coiffeur, et celui qui a de la réputation est un artiste, un véritable artiste dont le talent se paye au poids de l'or et qui ne daigne pas coiffer tout le monde.
11 y a le coiffeur aristocrate qui ne compromettrait pas son peigne sur la tête d'une épicière ou d'une petite bourgeoise; en vain lui dirait-on :
— On vous payera ce que vous voudrez.
L'artiste en cheveux qui ne frise , ne crêpe, ne retape que des duchesses, des marquises, des comtesses, souri dédaigneusement et répond :
— Je ne coiffe pas ces gens-là !... quand on a journellement entre ses mains les têtes les plus nobles de Paris, on ne peut pas accommoder une épicière... On me donnerait un million, que je ne mettrais pas mes fers au feu pour elle.
Nous avons ensuite le coiffeur dramatique, qui ne
coiffe que les artistes : le soir, il est employé dans deux ou trois théâtres; il sait toutes les nouvelles et intrigues de coulisses; il connaît l'amant de Mademoiselle B... et le protecteur de Mademoiselle G... il sait pourquoi cette jolie danseuse de l'Opéra n'a pasvoulu jouer dans le dernier ballet, et quelle est la personne qui a donné un manchon à sa mère. Le coiffeur dramatique a toujours quelque anecdote à raconter ; il est fort amusant pour les personnes qui ne sont pas pressées, car si vous le faites causer, il sera quelquefois deux heures à vous coiffer.
C'est lui qui dit avec la meilleure foi du monde :
— Sans moi le dernier opéra tombait à plat... ou il tombait complètement.
— Comment donc cela?
— Eh! mais, le premier acte n'avait pas été fort bien conçu; le second commençait assez mal; lorsqu'à paru la jeune première coiffée par moi... Oh! à son entrée, il v a eu un tonnerre d'applaudissements... elle était si bien coiffée ! ... la salle en a été èlectrisée ; on a oublié les invraisemblances de la pièce pour admirer la coiffure de la belle actrice... Dès lors, le public s'est senti sous le charme. Comment voulez-vous que l'on siffle quand on voitdcscheveuxaussiparfaitementlissés!... L'ouvrages'est relevé ; mais je crois que je puis, sans vanité, m'attribuer la plus grande part du succès.
A Paris, les marchands de cheveux ont des boutiques très-élégantes. Ils mettent maintenant en montre des "bustes de cire imitant de fort jolies femmes, lesquelles sont très-décolletées et font voir, outre leur coiffure, une
infinité d'autres choses devant lesquelles les amateurs, les passants s'arrêtent et sont en admiration. Un ressort fait continuellement tourner cette femme en cire sur ellemême, ce qui vous procure l'avantage de pouvoir l'examiner sous toutes ses faces et de voir si sa coiffure fait aussi bien par derrière que par devant.
Mais la boutique n'est que le péristyle du temple; montez au premier et vous trouverez des salons meublés avec luxe, avec goût; de tous côtés des glaces immenses qui vous permettent de vous voir et de vous admirer, si cela vous fait plaisir. Puis autour de la pièce, des divans bien moelleux, puis des tapis, et sur une table des journaux, des brochures, des caricatures, des romans, de la musique même. Le salon d'un marchand de cheveux est presque aussi confortable que celui d'un dentiste, et il est toujours beaucoup plus gai.
Vous êtes monté chez un coiffeur avec un de vos amis qui veut se faire bichonner pour aller dîner en ville. Comme vous ne possédez plus qu'une fort petite quantité de cheveux, vous ne pensez pas à imiter votre ami, et vous allez vous jeter sur un divan où vous vous disposez à lire un journal, lorsque le coiffeur s'approche de vous et vous dit avec un sourire charmant :
— Est ce que monsieur ne se fait pas coiffer?
— Moi ! Et comment voulez-vous que je me fasse coiffer?... Je n'ai plus de cheveux.
— Oh! pardonnez-moi, monsieur, vous en avez!
— Oui, quatorze ou quinze environ.
— Oh! je vous réponds, monsieur, que vous en avez plus que vous ne pensez... D'ailleurs, nous avons une
manière d'arranger cela; je vous certifie qu'on peut vous coiffer fort bien. Si monsieur veut me confier sa tête, il n'en sera pas fâché ; je lui ferai une raie, et je le bouclerai dans le dernier genre.
Vous êtes curieux de savoir comment on s'y prendra pour vous coiffer et vous boucler lorsque vous êtes à peu près chauve, et vous abandonnez votre tête à l'artiste qui doit y opérer des prodiges.
Le coiffeur vous fait asseoir dans un excellent fauteuil, vous met un peignoir bien blanc, puis travaille sur votre tête; il vous crêpe avec une espèce de fureur; on dirait qu'il espère parvenir à faire mousser vos cheveux, comme s'il battait des blancs d'œufs. Il en fait passer huit sur votre oreille gauche, six sur la droite ; il pommade, il frise, il roule, il passe tout cela au fer. Enfin le prodige est terminé... Vous êtes coiffé.
Vous courez vous regarder devant une glace; vous êtes fort curieux de vous voir... Vous'n'apei rêvez sur votre tête qu'une espèce de petit crêpé qui n'a pas l'air de tenir à votre nuque ; vous vous trouvez horrible : vous étiez infiniment mieux avant de vous faire coiffer, mais l'artiste vous crie aux oreilles :
— J'espère que monsieur est satisfait et qu'il me donnera sa pratique.
Ils ont, à Paris, une prépondérance, une étendue et un faste qui semblent vouloir écraser toutes les autres industries.
Autrefois on trouvait des boutiques qui tenaient de la nouveauté ; ensuite sont venus les magasins ; mais aujourd'hui, à Paris, ces magasins sont devenus des bazars immenses; quand vous entrez là dedans, c'est presque une ville que vous avez à parcourir.
Au rez-de-chaussée, des salles spacieuses, décorées avec luxe, avec élégance; des comptoirs dans le goût delà renaissance, des glaces partout ; un parquet mis en couleur, ciré, frotté, et des lapis étendus sur les chemins que vous devez parcourir. Vous croyez vous tromper ;
vous vous imaginez être dans une galerie de Versailles, et vous n'oseriez plus entrer dans ce palais pour y acheter un gilet de flanelle ou de quoi vous faire une camisole, si vous n'aperceviez un monde de commis, d'employés, allant, venant, pliant, dépliant, mesurant, empilant des étoffes, des châles, des écharpes, des robes, des foulards, des fichus, des cravates, et une foule de gens de toutes les classes, regardant, admirant et achetant de tout cela.
Si vous vous décidez à entrer dans une de ces grandes maisons qui dédaignent les montres et tout ce qui se voit du dehors, qui laissent le charlatanisme des étalages aux établissements du second ordre (dans les magasins de la Ville de Paris, par exemple), un monsieur en habit noir, aux manières distinguées et polies, vient sur-le-champ à vous et s'informe de ce que vous désirez.
— Une robe de mousseline.
Aussitôt ce beau monsieur s'incline, vous fait signe de le suivre et marche devant vous. 11 vous fait traverser une foule de salles : il y a le quartier de la laine, celui de la soie, celui des étoffes de fantaisie, celui des mérinos, celui des châles français, celui des cachemires, etc, etc. Quand je vous disais que c'était une ville à parcourir. Enfin vous arrivez à la mousseline.
Votre conducteur s'incline encore et s'éloigne ; vous
'vous trouvez alors vis-à-vis de jeunes gens fort élégants,
qui ont de très-bonnes manières, qui s'expriment avec
recherche et qui vous rappellent les habitués des Bouffes
et du loyer de l'Opéra.
Ces messieurs vous font voir les marchandises que vous désirez, en y mettant une grâce, une complaisance qui vous charment, et trouvant souvent moyen, tout en vantant la finesse d'un tissu, la heauté d'une étoffe, de glisser un mot flatteur pour la personne qui vient acheter.
Vous êtes éblouie par la splendeur, la richesse des magasins ; captivée par ce qu'on vous montre, charmée de la politesse, de la galanterie des commis, vous vous laissez séduire, étourdir. Vous aviez l'intention de ne dépenser que deux cents francs, et vous achetez pour mille francs. Vous vous écriez :
— Mon Dieu ! mais je n'aurai pas assez d'argent sur moi.
On vous répond bien vite :
— Gela ne fait rien, madame!... Que ceci ne vous arrête pas... choisissez tout ce qui vous sera agréable... Emportez-le, ou on le portera chez vous ; ce sera comme vous le désirerez.
Comment résister à un langage si poli, à tant de confiance, d'urbanité? vous achetez encore et vous donnez votre adresse ; on portera toutes vos emplettes à votre domicile... Vous partez enfin ; les commis vous font les honneurs de leur quartier; il vous offrent de vous faire reconduire jusqu'à la porte, mais vous refusez; vous êtes persuadée que vous trouverez votre chemin. Quelquefois cependant vous vous égarez dans la soierie, vous vous perdez dans les cachemires, vous ne vous retrouvez plus dans les batistes; mais il y a toujours là des commis officieux, galants, qui vous offrent la main
et qui vous ramènent jusqu'à la porte d'entrée du magasin.
Il faut dire cependant que ces grandes maisons de nouveautés, tenues sur un ton royal, ne reçoivent en général que les gens riches, les petites-maîtresses, les actrices sur le pinacle ou du moins celles qui font beaucoup de dépenses, puis l'aristocratie du commerce, qui ne veut porter que ce qui vient de là, qui ne trouve beau que ce qui a été acheté là.
Les magasins de nouveautés à étalages sont plus gais, moins cérémonieux, et quoiqu'ils aient aussi, presque tous, outre leur rez-de-chaussée, de vastes salles à l'entresol ou au premier, la grisette, la petite bourgeoise et souvent même la femme de la campagne ne craignent pas de s'y aventurer, on y rencontre un peu de toutes les classes de la société, et l'on peut y observer des scènes variées et piquantes.
A la porte, devant les étalages, voyez déjà cette foule arrêtée ! des femmes, presque toujours des femmes, des jolies, des jeunes, des vieilles, des laides, pour qui la toilette est un si grand bonheur ! Remarquez comme toutes ces figures s'épanouissent en admirant ces châles déployés avec art, ces robes en pièces artistemenl croisées les unes sur les autres, et écoutez un moment :
— Cette robe bleue est jolie !...
— J'aimerais mieux la rouge au-dessus... le rouge me va si bien.
— Oh! dis donc, Adélaïde, si j'avais un fichu comme ça pour le jour de ta noce avec François... comme ce serait cossu!...
— Ah ! quel amour de châle!...
— Oui, le dessin en est charmant !
— C'est un cachemire français... il y a bien longtemps que j'ai envie d'en avoir un.
Cette dame soupire. Il y a beaucoup de dames qui soupirent devant les magasins de nouveautés, et Dieu sait alors quelles idées leur passent par la tête. Ces étalages sont si séduisants, si tentateurs!... la vertu est bien exposée quand elle s'arrêle pour contempler tout cela. Il y a des maris si économes, si ladres, si avares même! . . . Et puis on rencontre ensuite dans le monde des monstres d'hommes qui, en vous faisant la cour, se permettent de vous offrir tout ce que vous admiriez là en soupirant; ce qui est d'autant plus perfide qu'ils savent bien que vous en avez envie et que votre mari ne vous le donnera pas.
Entrons dans le magasin : voilà une vieille dame riche qui vient acheter une robe de toile à vingt-neuf sous, et qui, de peur d'être trompée, a amené avec elle sa couturière, sa sœur et sa nièce. Elle se fera montrer trente robes avant de se décider pour une; il n'y a rien de plus difficile pour leur toilette que les femmes qui ne sont plus jeunes et qui n'ont jamais été jolies.
Voilà une petite femme gentille avec un jeune homme; ce sont de nouveaux mariés ; ils ne veulent rien acheter l'un sans l'autre. Le mari veut un gilet, la femme a besoin d'une robe. On montre des gilets au mari, qui dit à sa femme :
— Dis-moi quel est celui qui te plait le plus dans tout cela?
— Mais, mon ami, choisis, puisque c'est pour toi.
— Oh! c'e^t égal, je veux qu'il soit à ton goût... d'ailleurs j'aime toujours ce qui te plaît.
— Et toi, mon ami, regarde dans toutes cesrohes; laquelle me conseilles-tu de prendre?
— Moi... je ne m'y connais pas.
— Si, si, je veux que tu choisisses... je prendrai celle qui te semblera plus jolie.
Après de longs débals, le mari choisit la robe de sa femme ; la femme choisit le gilet de son mari. Résumé : la femme aurait désiré une robe verte, son mari la lui a choisie grise; le mari aurait voulu un gilet à raies, sa femme lui en a pris un à bouquets. Us se pincent les lèvres pour avoir l'air content, et ils sont très-vexés en emportant leurs emplettes.
Voilà une grande femme qui parle très-haut, qui s'agite beaucoup, ce doit être une couturière ; elle s'adresse à chaque commis, elle tient à la main un petit morceau d'étoffe qu'elle veut rassortir (ces dames ne disent jamais assortir) ; elle se fait montrer vingt pièces d'étoffes différentes; elle s'écrie:
— C'est cela... ah!... non... non... ce n'est pas cela... ceci est plus foncé.
Après avoir pendant trois quarts d'heure mis à l'épreuve la patience des commis, quand cette dame croit avoir trouvé ce qu'il lui faut, elle s'en fait mesurer... vingt centimètres!
Voilà deux grisettes qui veulent du mérinos pour se faire des spencers, et qui ne peuvent pas parvenir à se décider pour la couleur. Le commis épuise son vocabu-
laire commercial pour placer l'étoffe dont il lui reste le plu
— Prenez ceci, mademoiselle, vous en serez bien satisfaite, c'est très-avantageux; vous viendrez m'en remercier. C'est une couleur que l'on porte toujours.
Plus loin une jeune ouvrière examine un châle bien simple, bien modeste, dont elle veut faire cadeau à sa mère; pour cela elle a mis de côté depuis un an sur son travail de chaque jour; elle n'a pu amasser une grosse somme, mais enfin sa mère aura pour le jour de sa fête un châle dont elle a grand bsoin.
Un gros monsieur entre dans le magasin avec une dame d'une tournure fort décente, pendue à son bras. A la mine peu aimable de ce monsieur, à la manière dont il fronce les sourcils en entrant dans la boutique, vous devez voir sur-le-champ que c'est un mari qui vient faire des emplettes pour sa femme.
Voyez : ils s'approchent d'un comptoir; le mari quitte le bras de sa femme et se jette sur une chaise, en disant :
— Allons, choisis ce qu'il te faut... puisque tu as toujours besoin de quelque chose... Ah! Dieu ! quelle ruine que les femmes... les garçons sont bien heureux !... ils n'ont pas toutes vos toilettes à payer!...
— Ah! oui, je te conseille de te plaindre! avec ça que je dépense beaucoup pour ma toilette...
— Mais bien assez, il me semble...
— Voilà une robe que je porte depuis trois ans.
— Eh bien !.. quand il y en aurait dix, du moment qu'elle a encore Pair d'être neuve, est-ce qu'il faut la jeter?... Voyons, finissons-en.
La dame se fait montrer des étoffes. Quand elle voit quelque chose de joli, elle le montrée son mari, qui demande le prix, puis fait la grimace en murmurant :
— C'est trop cher... Je t'ai dit ce que je voulais dépenser... je nirai pas au delà.
— Mais, mon ami, songez donc que c'est une robe pour m'habiller qu'il me faut... et pour quelque chose de plus, quand on peut avoir une étoffe qui vous fait plus d'honneur!
— Ma chère amie... je n'entends pas tout cela ! il faut de l'économie, choisissez une robe à meilleur marché.
L'épouse fait tout ce qu'elle peut pour fléchir son mari ; ce monsieur se renferme dans les mots d'ordre et d'économie.
Mais en ce moment une dame jolie, élégante, à la tournure dégagée et un peu évaporée, entre dans le magasin; elle demande avoir les étoffes les plus nouvelles, les plus à la mode ; puis, tout en examinant ce qu'on lui apporte, elle a lancé un regard au gros monsieur, et celui-ci v a répondu: il y a des intelligences entre ces deux personnages, et pendant que l'épouse du monsieur va regarder une étoffe de fantaisie étalée près de la porte, la dame se rapproche du mari et lui dit tout bas :
— J'ai aussi besoin de mouchoirs... et de batiste d'Ecosse... et de satin pour pelisse et de crêpe pour robe... et de foulards...
Et le gros monsieur lui répond également tout bas :
— Prends ce que tu voudras... tout ce que tu voudras... ne te gêne pas... tu enverras recevoir la facture à mon bureau.
Puis ce monsieur a repris sa mine refrognée en retournant voir ce que sa femme achète, tandis qu'un peu plus loin sa maîtresse se fait couper les étoffes les plus rares, se passe toutes ses fantaisies, et dit en riant à l'oreille du commis :
— C'est ce gros monsieur là-bas qui payera.
Le commis regarde de côté le monsieur qu'on lui désigne, et répond à demi-voix :
— Mais il me semble que ce n'était pas cette personne là qui payait vos factures il y a trois semaines... quand vous êtes venue ici acheter des robes de bal et des étoffes pour un travestissement?
— Il y a trois semaines... Ah! c'est possible... Est-ce que vous croyez, mon cher ami, que je me suis condamnée aux travaux forcés à perpétuité avec ce gros balourd!... Ah! par exemple, ce serait un peu trop fastidieux. Il y a trois semaines que j'ai quelques bontés pour lui; mais lui être fidèle! Oh! bien!... il y aurait de quoi attraper la jaunisse.
Et la femme entretenue, enchantée d'avoir satisfait ses fantaisies, s'éloigne en faisant des yeux très-tendres... aux commis du magasin ; le gros monsieur s'en va fort content parce qu'il a obligé sa femme à prendre un mètre de moins pour chacune de ses robes, en lui disant qu'elle les porte toujours trop amples. Quelle que soit la satistaction de tous ces gens-là, elle n'approchera pas du bonheur de la jeune ouvrière, qui vient avec le fruit de ses économies d'acheter un modeste châle pour sa mère.
A. Paris, on a donné ce nom aux marchands d'eau-dcvieet. de liqueurs qui vendent en détail, sur le comptoir, et débitent même pour un sou de leur marchandise aux ouvriers, artisans, gens du peuple, coureurs de nuit, bambocheurs, ivrognes ou tous autres individus qui souvent, sans avoir le plus léger chagrin, éprouvent le besoin d'entrer au débit de consolations.
Ces établissement abondent surtout dans les quartiers populeux, dans les faubourgs, près des halles, des marchés et des barrières. Le débit de consolations du sieur Paul Niquet, établi contre la Halle, est un des plus fameux de Paris. Chez le débitant de liqueurs, la boutique
n'est point parée de frivoles ornements, mais elle est garnie de tous côtés, depuis le haut jusqu'au bas, de tonnes, de barils, de cruchons, de pipes, de bouteilles renfermant des liqueurs de toute espèce et de l'esprit à tous les degrés.
Un comptoir, sur lequel sont des verres et des petits verres de toutes dimensions, des mesures en étain, une veilleuse qui brûle sans cesse au service des fumeurs, et quelques petits pains pour celui qui veut casser une croûte en avalant sa consolation, voilà tout ce qu'il faut dans cette boutique qui est ordinairement aussi crottée que la rue, parce que les habitués ne s'essuient guère les pieds, et qu'elle a une entrée fort large, ce qui est sans doute calculé pour la commodité des pratiques qui , en sortant, ne trouveraient pas facilement une petite porte.
Si vous aimez les scènes populaires , si vos oreilles ne craignent pas d'être blessées par des conversations assaisonnées d'expressions un peu énergiques, entrez un moment dans un débit de consolations.
Le matin, les ouvriers ou les flâneurs viennent s'y commencer, s'y mettre en train : dans la journée, il y en a qui reviennent pour se redonner du cœur à l'ouvrage avec un petit verre de i^iquiqui ou du sacré-chien tout pur. Le soir, ceux qui ont ont été se griser un peu au cabaret, viennent s'achever au débit de consolations, qui, de cette façon , a du monde toute la journée. H y a des débits où on lit le journal et où l'on parle politique. Il est quelquefois fort curieux d'entendre un chiffonnier à demi soûl vouloir fonder un nouveau gouvernement, et
un charretier ivre-mort prétendre que tant qu'il y aura des impôts il n'y aura pas de consommateurs.
Les pratiques ne sont pas élégantes; en revanche elles sont fort peu polies, et quand on ne les sert pas bien, elles ne se gênent pas pour exprimer leur mécontentement.
C'est un homme en veste de toile, pantalon pareil, casquette sur le côté, des souliers ferrés et point de bas, figure bourgeonnée et noircie par l'usage immodéré du vin et du tabac, qui entre, en faisant une grimace annonçant qu'il a de l'humeur, et s'écrie :
— Allons, un verre de raide... du plus îatissant que vous aurez ; j'ai besoin de me remonter la boussole?
— Quoi que t'as donc, vieux? dit un petit homme à la figure ratatinée et rougeûtre comme une pomme de fenouillet, qui a une vieille redingote toute rapiécée, porte sur son chef un bonnet de coton qui descend presque sur ses yeux, et tient dans sa main gauche un vieux balai de bouleau sur lequel il s'appuie avec complaisance.
— Ge que j'ai... Je vas aller battre ma femme, v'ià tout... et je tiens à me donner de la vigueur pour ne pas y aller de main morte.
— Quoi qu'elle a donc fait, ta femme, pour que lu veuilles l'houspiller drès le matin?
— Ce qu'elle a fait!... Est-ce qu'elle n'a pas eu la petitesse de prendre, sur l'argent que j'ai touché hier, de quoi acheter des chemises et des bas au petit!... En v'ià une hardiesse que je ne peux pas tolérer.. . Moi qui comptais sur cet argent-là pour me régaler avec les amis!...
Non! les femmes, ça n'a pas deux liards de sentiments pour les maris... Veux-lu boire la goutte avec moi?
— Ça va... Toujours prêt pour tenir compagnie à un ami... A ta santé, vieux.
— A la tienne... Eh! hopel... gare là-dessous!... Si tu aimes la société, tu y trouveras du mondé.
En disant ces mots, l'homme en veste avale, ou plutôt se jette son petit verre d'eau-de-vie dans le gosier.
Un vétéran, qui vient d'entrer dans la boutique, en fait autant avec un petit verre de kirsch, en disant :
— Si celui-ci passe capitaine par rang d'ancienneté, il a le temps d'attendre.
— Une tournée, reprend le particulier qui veut aller battre sa femme, ça me donnera encore plus de nerf.
— Volontiers, dit le petit homme au balai.
— En êtes-vous, vétéran? c'est moi qui régale.
— Je ne refuse jamais une politesse, répond le vieux soldat ; mais il me semble que votre femme ne mérite pas d'être battue pour avoir acheté des chemises et des bas à son petit.
— Laissez donc!... c'est du lusque tout ça!... Est-ce qu'un enfant qui a une blouse en toile a encore besoin d'une chemise?... Est-ce qu'on ne peut pas se passer de bas?... J'en porte pas, moi... et j'ai des mollets tout de même. Elle a fait ça pour me contrarier, pas autre chose. . . Je viens de l'apprendre du petit pendant qu'elle était sortie... A c't'heure en rentrant je vas la corriger... c'est mon devoir. A votre santé, grognard ; à la tienne, l'ancien... Une, deux... serrez les rangs!... Vlà comme ça se joue. Au revoir, les amis.
L'individu en veste est parti. Le petit homme qui a un balai à sa main est propriétaire d'une méchante boutique de bric-à-brac qui est à quelques pas, et qu'il laisse sous la garde d'une petite fille de huit à neuf ans. Il sort dès le matin avec son balai, sous prétexte de balayer le devant de sa porte, mais il pousse jusqu'au débit de consolations, où il passe souvent une partie de la journée, tout en disant à chaque instant :
« Je vas aller balayer le devant de ma porte. » Ce qu'il ne fait pas une fois dans le mois.
— Je trouve qu'il a tort de vouloir battre sa femme, dit le vétéran au vieux marchand de bric-à-brac.
— Bah! bahî répond le petit homme en secouant la tête d'un air goguenard, si c'est son idée!... qu'il se satisfasse. Faut jamais s'entremêler dans les querelles de ménage... entre l'arbre et l'écorce... vous savez le proverbe... Vétéran, est-il bon le kirsch, ici?
— Il est chenu! c'est de la Forêt-Noire toute pure.
— Ah!... alors... je... j'en prendrai un de ces jours. Le vétéran, qui croyait que le petit homme allait lui
en offrir, quitte la boutique après avoir allumé sa pipe, en se disant :
— S'il attend que je lui en paye... il aura le temps d'aller balaver.
Bientôt arrivent des commissionnaires qui sont entrain de faire un déménagement ; ils prennent à la hâte un petit verre et se remettent en route. Puis ce sont des portefaix, des ouvriers, des hommes de peine, des charretiers, dos rouliers, des domestiques du voisinage. Le monde se succède sans interruption.
Une vieille femme de ménage vient prendre son petit verre de cassis ; elle mange avec cela une livre de pain, et dit :
— Ça me soutient jusqu'au dîner... il est vrai que je soupe ensuite; mais je ne suis pas du tout sur ma bouche.
Une grande et grosse femme, en bonnet rond, en tablier, qui a le teint très-coloré, la tournure équivoque, et dont le regard ferait presque rougir un grenadier, entre dans la boutique, où elle avale coup sur coup trois petits verres d'auisette, après quoi elle s'écrie :
— Décidément, c'est trop doux ; ça m écœure, l'anisettc.je vas revenir au dur... Donnez-moi du fil en quatre, cher ami.
On sert de l'eau-de-vie à la grosse femme, qui l'avale sans sourciller et dit :
— C'est singulier, ça ne me désaltère pas du tout ! C'est pourtant mon onzième petit verre d'aujourd'hui... et il n'est pas trois heures ! Ah î mes enfants, ce que c'est que de nous, pourtant ; et dire qu'après ça il faut mourir un jour!... Donne-m'en encore un petit verre, va !... J'aime autant avoir tout de suite ma douzaine sur l'estomac.
Le particulier du matin revient dans le milieu de la journée ; il est toujours de mauvaise humeur ; il a un œil poché. 11 retrouve le vieux tenant son balai ; celui-ci lui dit :
— Est-ce que tu n'as pas battu ta femme?
— Si fait !... C'est à-tlire, au moment où j'allais la corriger, elle m'a attrapé l'œil avec son poing... Mais je la
repincerai... vu que depuis à ce matin j'ai découvert d'autres horreurs à son sujet !
— An! bah! Et de quoi?
— Une redingote en Elbeuf pour les dimanches, que je n'avais que depuis dix ans et qu'elle a mise en plan le mois dernier, sous prétexte de payer un à-compte sur le terme au propilliétaire. Des bêtises, quoi !...
Mais je vas rentrer tout à l'heure chez moi pour rebattre mon épouse... parce que j'entends pas un désordre comme ça dans ma maison. Garçon, deux petits verres... de la vieille... Tout de suite, je suis pressé.
— Eh ben, une minute ! Il attendra ben qu'on nous serve celui-là, dit un homme en blouse, qui vient d'entrer avec d'autres individus qui ont l'air de s'être déjà mis en ribote chez le marchand de vin et qui viennent s'achever chez le marchand de liqueurs.
— Nous voulons être servis d'abord, nous autres... si cet individu est pressé, nous allons lui donner son compte.
— Eh ben! de quoi? répond l'homme en veste; est-ce que lu vas m'apprendre à parler, mauvais faignant... Ne le prends donc pas si haut, ou je rabattrai ton bec.
— Toi !... viens donc un peu que je te cale, vieux pochard ! s'écrie l'homme en blouse en se retroussant et se mettant dans la position voulue pour tirer la savate. Avance donc!... si t'as pas rien que du raisiné dans les veines... Mais tu cannes déjà !...
— Je canne !... Attrape ça pour boire.
Aussitôt les coups de poings, les coups de pieds sont donnés, reçus, rendus avec une vigueur, une vivacité
que les témoins semblent admirer ; car, au lieu de séparer les combattants, ils les laissent se baltre tout à leur aise; et le vieux marchand de bric-à-brac, la tête appuyée sur ses mains qui reposent sur son balai, a l'air de prendre beaucoup de plaisir à ce spectacle.
Mais le débitant de consolations, qui craint que les combattants ne brisent quelques bouteilles, quelques cruchons, est allé chercher la garde pour les faire mettre hors de sa boutique. Quelques soldats arrivent enfin avec un caporal et séparent les combattants, qui vont dans la rue achever de se meurtrir le visage et de déchirer leurs vêtements.
Ces petites scènes, très-fréquentes dans un débit de consolations, sont bien vite oubliées et remplacées par d'autres.
C'est une femme qui vient chercher son mari qui est complètement ivre, et auquel elle reproche de n'avoir quitté le vin que pour se jeter dans l'eau-de-vie.
C'est un paysan des environs de Paris qui a perdu un paquet de hardes, sa bourse et sa montre, en admirant les curiosités de la ville, et qui entre chez tous les débilants de liqueurs et tous les marchands de vin s'informer si on n'a pas trouvé ou rapporté ce qu'il a perdu.
C'est un ami qui en régale un autre. Le premier paye une tournée, le second une autre tournée; le premier offre une troisième tournée qui est acceptée, et à laquelle on répond par une quatrième tournée. A force de s'offrir et de se rendre des tournées, ces messieurs sont bientôt incapables de se tenir sur leurs jambes. On
les met dehors, parce qu'ils se coucheraient dans la boutique et que cela gênerait la circulation.
La nuit est venue, et le nombre de consommateurs ne diminue pas ; mais on en voit alors de nouveaux : ce sont des hommes à figures suspectes, hétéroclites, dont toute la défroque ne payerait point le petit verre qu'ils consomment, et qui pourtant sortent quelquefois des poignées d'argent de leur poche. Ces individus, qui ont sans doute leurs raisons pour ne se montrer que la nuit, arrivent fort tard au débit de consolations ; s'ils sont seuls, ils ne tardent pas à être rejoints par des camarades. Ils parlent argot; ils examinent d'un œil farouche les personnes qui entrent dans la boutique, et ils disparaissent quand ils aperçoivent une patrouille ou un sergent de ville.
C'est aussi la nuit que se montrent les chiffonniers; ces industriels au petit croc entrent au débit de consolations se reposer des fatigues de la journée et se préparer à celles de la nuit.
Ensuite ce sont les conducteurs de ces voitures qui ne travaillent pas dans le jour ; gens fort utiles, sans doute, dont pourtant on redoute toujours la rencontre, ainsi que celle de leur équipage. Mais les habitués de nuit des débits de consolations se montrent beaucoup moins délicats : ils boivent de l'eau-de-vie et trinquent avec messieurs les employés aux inodores.
Le petit vieux marchand de bric-à-brac est encore revenu le soir avec son balai chez le débitant de liqueurs, et son ami en veste de toile, qui s'est si bien battu dans la journée avec un particulier en blouse, y arrive aussi
dans la soirée avec son œil poché et ayant de plus le nez tout meurtri.
— Te v'ià! vieux! dit le petit homme. Eh ben! as-tu été vainqueur à ce matin... Tu te battais ferme avec cet animal qui t'a insulté!... Ça allait joliment. C'était un plaisir de vous regarder... Pif, paf ! une taloche n'attendait pas l'autre !
— Oui, nous nous sommes caressés un brin!... Je lui ai cassé six dents d'un coup... alors il en a eu assez. Holà!... chose!... deux petits verres... j'ai bien besoin de consolations!... J'ai voulu recorriger mon épouse... elle m'a déchiré un peu le nez... Mais, patience; je la retrouverai ce soir... A ta santé... Deux autres petits verres !
— Vous ferez la paix ce soir.
— Fi donc, la paix ! jamais la paix !... Je veux mettre mon ménage sur un bon pied... est-ce que tu me désapprouves?...
— Je ne dis pas ça.
— Ceux qui me désapprouvent ne sont pas des amis !... Et je les rosserai ceux-là... comme le criquet de tantôt... Veux-tu que je te rosse, toi?... Veux-tu nous battre... hein?
En achevant ces mots, le particulier, dont les yeux se sont animés, et auquel le vin a troublé la raison, se précipite sur son intime ami, le saisit par le cou, et le secouant comme un prunier chargé de fruits, s'apprête déjà à lui donner des coups; ce n'est pas sans peine que l'homme au balai parvient à se débarrasser des mains qui létreignent, en criant d'une voix chevrotante :
— A propos de quoi que tu me secoues comme ça, puisque je te dis que tu as raison de battre ta femme?
— Alors, à la bonne heure!... tu es un ami... Embrasse-moi. Les amis sont les amis... je ne sors pas de là... Oh! l'amitié... tiens... embrassons-nous encore!
Et l'ivrogne se jette de nouveau sur le petit vieux ; cette fois, il le saisit par le collet de sa redingote ; il l'embrasse à plusieurs reprises en le secouant de nouveau de toute sa force ; l'ami, qui se lasse d'être traité comme un battant de cloche, et veut mettre fin à ces témoignages d'amitié, se recule au moment ou son Pylade\di de nouveau lui donner l'accolade, mais, dans ce mouvement, les deux coins du collet de sa redingote se déchirent et restent dans les mains de son ami, qui les regarde avec attendrissement, en balbutiant :
— Je te ferai faire demain deux reprises perdues par le carreleur de souliers... ça ne se verra pas du tout.
Après avoir consommé plusieurs petit verres, les deux amis sortent en chancelant vers minuit du débit de consolations. Le petit vieux rentre chez lui avec son balai; l'autre retourne à son logis, où il est beaucoup moins méchant qu'il ne cherche à le paraître, et lorsqu'il veut s'approcher de sa femme en la menaçant, celle-ci d'un coup de pied l'envoie dans un coin de la chambre, où il passe le reste de la nuit sans bouger.
Le débit de consolations reste ouvert une grande partie de la nuit pour la commodité des chiffonniers, des charretiers, des voituriers, des gens qui vont à la halle, et de beaucoup d'individus dont l'industrie est au moins douteuse. Il y a aussi des femmes qui entrent la nuit
dans ces débits. Vous devinez quelle espèce de femmes et quelle peut être leur profession ; mais dans une ville comme Paris, la tolérance est souvent une nécessité.
Beaucoup de ces individus qui viennent boire pendant la nuit, au débit de consolations, vont la finir dans la rue, en se couchant au coin d'une borne; il y en a, d'ailleurs, auxquels il serait impossible de trouver un autre domicile.
Afin de pouvoir satisfaire aux exigences et aux fatigues de son commerce, ordinairement le marchand de liqueurs est marié, car il ne se repose que sur lui et sa femme du soin de débiter ses petits verres. A huit heures du soir le mari va se coucher, il dort jusqu'à une heure du matin; alors il se relève, et vient au comptoir remplacer sa femme qui va dormir pendant qu'il veille toute la nuit. Voilà deux époux qui ne doivent pas se rencontrer souvent dans la couche nuptiale, et qui vivent ensemble absolument comme le soleil et la lune.
Ce méridien est dans le jardin, au bout du grand carré de verdure, près de la nouvelle galerie d'Orléans. Un verre, placé sur la lumière d'un petit canon posé sur une borne royale, y met le feu à midi... quand il y a du soleil.
Lorsque ie temps est beau, le jardin du Palais-Royal est toujours très-fréquenté. On vient y lire les journaux, qu'on trouve à louer dans deux pavillons établis pour cela à chaque extrémité du jardin.
11 y a des chaises à votre disposition. Vous pouvez lire en vous promenant, lire debout ou vous asseoir, seulement il vous faudra payer votre chaise.
Quand vient l'heure du midi et que le soleil donne, vous voyez les amateurs arriver et se ranger près du méridien.
C'est un particulier qui n'a pas de montre, et qui n'est pas fâché de savoir l'heure qu'il est.
C'est un monsieur qui a une montre et qui est bien aise de s'assurer si elle va bien, et de la mettre sur le méridien du Palais-Royal, afin de pouvoir dire avec fierté : Je vais comme le soleil.
C'est un provincial qui n'a jamais vu de canon partir par la chaleur du soleil, et qui s'est bien promis de ne pas manquer ce spectacle lorsqu'il viendrait à Paris. Cependant il a fait cette course trois jours de suite et s'est rendu inutilement dans le jardin du Palais-Royal ; le temps n'a pas permis au méridien de partir. Notre provincial a écrit à son épouse que le soleil avait raté ; et celle-ci a répondu à son mari : Si c'est là tout ce que tu vois de beau à Paris, je ne te conseille pas d'y séjourner longtemps; mon cadran solaire va mieux que ton méridien.
Mais enfin le temps s'est mis au beau, et le provincial accourt de nouveau dans le jardin du Palais-Royal, se flattant cette fois de pouvoir écrire autre chose à sa femme.
Puis voilà des gamins auxquels cela est bien égal de savoir l'heure qu'il est, mais pour qui c'est toujours un grand plaisir d'entendre partir un coup de canon, parce que cela fait du bruit.
Et puis ce sont des flâneurs, des gens qui n'ont rien à faire, qui se trouvent là par hasard ou par ha-
bitude, et qui restent jusqu'à ce que le canon parte, parce que c'est toujours cela de vu et un moment de passé.
Enfin ce sont les bonnes avec les enfants. Les petits garçons veulent absolument entendre le canon, parce que leur papa leur a dit que cela les rendrait capables d'aller à la guerre. Les petites filles, au contraire, ne veulent pas rester près du méridien; elles crient, elles pleurent, elles tirent leur bonne par sa jupe pour qu'elle s'éloigne du canon ; mais si la bonne voit parmi les spectateurs et flâneurs un individu qui lui lance des œillades, elle ne manquera pas de rester et donnera une tape à la petite fille, en lui disant :
— Nous allons rester, parce qu'il ne faut pas que les enfants soient poltrons... et quand vous aurez entendu partir le canon, vous n'aurez plus peur des voleurs ni du vent.
Et pendant que la bonne fait ce beau raisonnement, des industriels en montres, en foulards, en tabatières, qui cherchent toujours l'occasion de mettre à profit leur adresse, ne manquent pas de se joindre aux personnes rassemblées devant le méridien.
Tout le monde est dans l'attente... Tout d'un coup, et lorsqu'on commence à perdre l'espérance, la détonation se fait entendre.
Alors vous voyez le gamin sauter de joie ; le monsieur qui tient sa montre sourire avec satisfaction, en s'écriant : Je vais juste comme le canon !... J'ai le soleil dans ma poche.
Une dame qui passait dans le jardin, et ne songeait
LE CANON DU PALAIS-ItOYAL. 209
nullement au méridien, jette un cri d'effroi et manque de se trouver mal. Elle dit en balbutiant :
— Ah! mon Dieu ! Qu'est-ce que c'est que cela !
Un vieux rentier, qui, en entendant le coup, vient de tirer sa montre de son gousse! , fait la grimace en s'apercevant qu'elle marque midi moins dix minutes, et s'écrie :
— Comme le soleil avance !
Enfin la bonne qui a voulu rester avec la petite fille, ne s'est pas aperçue qu'au moment où le canon est parti, son mouchoir partait aussi de la poche de son tablier, et qu'un monsieur s'éloignait avec. Elle emmène l'enfant en lui disant :
— Hein !... il est joliment parti ! j'espère qu'à présent lu n'auras plus peur des voleurs 1
On est prié de ne point confondre avec les floueurs, quoique les deux mots soient nés en France à peu près à la même époque, il y a une grande distinction à faire entre les personnages.
Les floueurs sont à peu de choses près des escrocs, tandis que l'on peut être blagueur et fort honnête homme du reste.
La manie de blaguer s'est répandue à Paris d'une façon déplorable : maintenant la plupart des jeunes gens s'imaginent que blaguer c'est avoir de l'esprit; que quelqu'un qui blague avec facilité sur le sujet le plus sérieux, qui a le talent de faire ce qu'on appelle poser pendant
des heures entières, est un personnage supérieur, qui doit être fort recherché dans la société.
Les gens qui n'ont ni gai té, ni finesse, ni esprit naturel, ni bon sens, se font blagueurs. En tournant en ridicule tout ce que disent et ce que font les autres, ils croient empêcher que l'on ait plus d'esprit, plus de talent, plus de mérite qu'eux.
Les blagueurs ne sont pas gais, et ils troublent la gaieté des autres; ils n'ont pas d'esprit et ils veulent se moquer de ceux qui en ont ; ils ne savent rien inventer, mais ils critiquent, c'est-à-dire, ils blaguent tout, à tort et à travers ; ils veulent tourner en dérision les choses les plus saintes, les affections les plus douces; ils blaguent le compliment d'un enfant pour la fête de son père, les souhaits de fin d'année, les époques, les souvenirs; ils blaguent en voyant passer un cortège; ils blaguent à une cérémonie de baptême, de mariage ou d'enterrement. Ils s'écrient : Gomment, cette dame pleure parce que son mari a claqué !... Pourquoi donc ne va-t-elle pas au Malabar ?
Les blagueurs ont remplacé les mystificateurs, mais au moins ceux-ci étaient connus; ils se faisaient presque une profession de l'habitude qu'ils avaient prise. On se disait dans une soirée, dans une réunion :
— Monsieur un tel est attendu : il doit mystifier quelqu'un, c'est convenu, c'est arrangé, ce sera bien amusant.
Maintenant il y a des blagueurs partout, dans les salons du faubourg Saint-Germain, de la chaussée d'Antin et de la rue Saint-Denis ; au bal d'un banquier et à celui d'un
petit marchand ; aux spectacles, aux concerts, aux «afés, aux promenades, les blagueurs pullulent. M y en a dans les faubourgs, dans les ateliers, dans les mansardes ; le gamin blague le bourgeois, l'ouvrier blague son maître, l'employé blague son chef; on blague dans toutes les classes de la société, ce qui prouve déjà que ce n'est pas une chose difficile, et que cela ne demande pas un grand fonds d'esprit, d'étude, ni de jugement.
Vous rencontrez un monsieur de votre connaissance, il vous arrête; après les premiers compliments d'usage, il s'écrie d'un ton larmoyant :
— A propos, vous savez ce qui est arrivé à ce pauvre X... En vérité, j'en ai le cœur navré... Quand on m'a dit cela hier, cela m'a fait un chagrin... C'est un si bon garçon!... Mais c'est toujours à ceux-là que cela arrive...
— Mais non, je n'en sais rien ! dites-vous avec impatience. Contez -moi donc cela?
— Hier, il était sorti en cabriolet avec sa femme et son fils ; dans le bois de Boulogne son cheval s'est emporté, il a fait deux ou trois culbutes avec le cabriolet. X... a été jeté à cinquante pas, sa femme a été retrouvée sur un arbre, et son fils dans un buisson... Le petit garçon est borgne, sa femme est boiteuse...
— Eh ! mon Dieu ! et X... est-il blessé?
— Parbleu! le malheureux a été relevé sans nez... Il n'a plus de nez, ce qui le gênera extrêmement pour se moucher. C'est d'autant plus désagréable qu'il est souvent enrhumé du cerveau.
Cette dernière phrase commence à vous faire prébumei
que l'on vient de vous conter une blague. Vous regardez votre monsieur, qui s'éloigne en partant d'un éclat de rire, enchanté de vous avoir fait poser.
Trouvez-vous cela bien spirituel ?
Voulez-vous avoir une idée de la manière de dialoguer de ces messieurs, entrez dans un café, écoutez un monsieur qui vient d'aborder un blagueur impitoyable :
— Veux-tu faire une partie de billard?
— Non... et toi? — As-tu déjeuné?
— » Pourquoi faire?
— As-tu vu la pièce nouvelle?
- Quelquefois.
— Qu'est-ce que tu penses du mariage de mademoiselle de B...?
— Est-ce qu'on se marie encore?
— La rente est toujours en hausse... Me conseilles-tu d'acheter?
— Je l'aime autant à la sauce qu'à l'huile.
— Sais-tu que ce pauvre G... s'est tué parce que ses affaires allaient mal!... Le malheureux s'est pendu!
— Au cou de sa maîtresse?
— Eh ! non, avec une corde.
— Sans balancier?
Il n'y a pas de raison pour que cela finisse ; ce blagueur vous répondra ainsi pendant une heure; ordinairement c'est vous qui en avez bientôt assez et qui abandonnez la conversation.
Dans un salon, le blagueur commence par attendre qu'une conversation intéressante soit bien établie. Lorsqu'il s'aperçoit que l'on écoute avec attention une per-
sonne qui raconte comment un mari a découvert que sa femme le trompait, il s'avance au milieu du cercle, et s'écrie en interrompant le narrateur :
— Monsieur ne vous dit pas tout! .. C'est que l'amant de la dame était ci-devant grand vizir de la Porte ; qu'il était venu incognito à Paris pour renouveler son sérail, et que l'on a trouvé dans la cave de son hôtel dix-neuf jolies femmes qu'il avait mises au frais pour les emmener ensuite en Turquie.
Tout le monde se regarde ; les uns rient, les autres se demandent ce que cela veut dire : on ne sait plus même si l'on doit croire ce que racontait l'autre personne , qui s'éloigne en haussant les épaules , et le hlagueur est enchanté parce qu'il a fait de l'effet.
Les blagueurs de bonne compagnie ont ordinairement une mise très-soignée ou très-négligée. Au bal d'un modeste bourgeois , qui aura fait beaucoup de frais pour bien traiter son monde et qui a en soin de faire mettre sur ses lettres d'invitation : On dansera, afin que l'on vienne en costume de bal , le blagueur arrive tard avec un vieil habit, un vieux pantalon, des bottes mal cirées, des cheveux mal peignés, et répandant au loin une odeur de pipe qui vous annonce que ce monsieur sort de l'estaminet.
Vous croyez que, honteux de son négligé, au milieu d'une société parée, il va se tenir à Vécart sans souffler mot; détrompez-vous! 11 se promène, il se pavane dans les salons, souriant d'un air moqueur en regardant une vieille dame, riant au nez d'un papa qui danse, puis s'écriant :
— Tiens! on danse comme ça ici !... Pus que ça de chic!... Merci, j'aime mieux autre chose... Ah! cette toque!... Ah! cette figure!... C'est le musée des antiques ici... Ah! cet orchestre! deux pianos et un galoubet... c'est donc joli ça?... Voulez-vous des bougies, on en a mis partout ! . . . même sur l'étagère de madame. . . Soignée l'étagère : je donnerais bien neuf sous de tout ce qui est dessus... Voyons ce punch... Ah! pouah!... il sent l'oignon... Tiens! du punch à l'oignon, c'est une innovation... je ne connaissais pas encore ça. S'il n'y a pas de souper, je m'en vais tout de suite... Je demande qu'on me rende mon argent... je m'amuse trop...
On devrait, en effet, prier ce monsieur de s'en aller bien vite; ce serait un service à rendre à la société, mais à Paris on a la bonté d'être poli, même avec les gens qui ne le sont pas, c'est une duperie.
Ce monsieur qui blague tout, se jette cependant sur les gâteaux et sur les glaces, Au souper, il trouve tout détestable, mais il mange comme quatre.
A chaque mets qu'on lui présente il fait la grimace, en disant :
— Queque c'est que ça!... un plat de famille... je me méfie de ces plats-là... C'est au moins du cheval mariné!... Qui est-ce qui peut me passer du soi-disant madère?... Dire que l'on ose appeler cela du madère !... C'est du jus de pruneaux tout au plus... Des biscuits de Savoie!... bon genre... les portières n'en veulent plus! On a mis des verres à Champagne sur la table... Quelle fatuité... C'est de l'eau deseltz... Je préfère la limonade gazeuse... Nous allons sans doute avoir aussi des li-
queurs de famille... Après la fortune du pot et un concert d'amateurs, c'est ce que je redoute le plus au monde.
Faites donc des frais, donnez-vous bien de la peine pour recevoir du monde... voilà comme ces messieurs vous remercient.
Le blagueur vous surprend au moment où vous vous attendez le moins à être le but de ses plaisanteries. Il vous aperçoit vous promenant sur le boulevard ; il vient se planter devant vous, vous fait un petit salut de tête sans desserrer les dents, mais vous regarde très-fixement et comme si vous aviez quelque chose de singulier dans votre personne.
Ennuyé de vous voir examiné si longtemps, vous lui dites :
— Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc à me regarder ainsi ; est-ce que j'ai quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui?
Le blagueur est quelque temps sans vous répondre; enfin il vous prend la main, vous la serre avec force, en murmurant :
— Mon ami, ça me fait bien de la peine... je n'aurais jamais cru cela de vous.
Puis il s'éloigne, et vous laisse ayant la bonté de vous creuser la tête pour chercher à deviner ce qu'il a voulu vous dire, quand vous n'êtes pas habitué aux blagues de ce monsieur.
Au spectacle, le blagueur est insupportable pour le bon public qui est venu dans le désir d'écouter la pièce et de se laisser aller à ses émotions. Lorsqu'il voit une
LES BLAGUEIT.S. 217
dame atlendrie par une scène dans laquelle un personnage exprime sa misère et la position de sa famille qui n'a pas de pain, il s'écrie :
— Ça ne l'empêchera pas de souper en rentrant el de se donner encore une indigestion de homard... Cet acteur est très-sujet aux indigestions... C'est peut-être pour cela qu'on lui fait jouer les affamés.
Si une actrice, remplissant le rôle d'une jeune fille séduite, fait venir des larmes dans vos yeux, en disant à son père que l'on a abusé de son innocence, le blagueur est là, à vos oreilles, qui ne manque pas de vous dire :
— Elle est jolie, son innocence!... Tous ces jeunes gens qui sont dans l'avant-scène de droite ont été ses amants!... Elle en ruine un par mois... Elle va bien...
Dans le peuple, le blagueur est censé un bel esprit, jusqu'à ce qu'il ait reçu quelques volées de coups de bâton ou de coups de poing par un poseur peu endurant; cela arrive quelquefois.
Un bon bourgeois qui n'est jamais sorti de son quartier (il y en a comme cela, à Paris), se trouve obligé d'aller à une autre extrémité de la ville: après avoir marché longtemps il a peur de s'égarer, et il s'adresse à un gamin assis sur une borne et jouant des castagnettes avec deux morceaux d'assiette cassée.
— Mon ami, la rue des Brodeurs?
— Hein?
— La rue des Brodeurs.
— De quoi?...
— La rue des Brodeurs...
— Ah! pardon, excuse... C'est que je m'apprends -la cache-ton-chat... La savez-vous danser?
— Je vous prie de m'indiquerla rue...
— Ah! c'est juste; c'est que si vous ne la saviez pas, je pourrais vous l'apprendre; je donne des leçons à six liards le cachet. . . C'est pas cher.
— Si vous ne voulez pas me répondre, il est inutile que...
— Si fait... si fait... La septième à gauche, la huitième à droite, puis toujours à gauche et à droite... vous finirez par y êlre.
Le bourgeois s'éloigne, ne sachant pas s'il doit croire à ce renseignement, et le petit blagueur lui tire la langue en se tapant le derrière de la tête avec la paume de sa main.
11 y a des blagueurs parmi les anciens troupiers : ceuxlà aiment à iaire aller les pékins. Quand on les met sur le chapitre de leurs campagnes, c'est alors qu'ils se donnent carrière. Leur salon est ordinairement aux Champs- Elysées, la petite Provence des Tuileries, ou un banc de pierre des boulevards ; approchez, et vous pourrez entendre de fort bonnes blagues débitées par des militaires aux badauds, qui écoutent la bouche béante et le cou lendu.
Un troupier est en train deraconterune bataille; quand il voit son auditoire prendre un vif intérêt à son récit, il s'écrie :
— A la première bordée de canon que nous lâchèrent les ennemis, j'eus la tête emportée par un boulet.
— La tète emportée... et vous voilà encore! disent les auditeurs avec surprise.
— Parce qu'à la seconde bordée de canon, mon corps fut jeté à cent pas, et justement où était ma tête, laquelle se trouva replacée si parfaitement sur mes épaules, que j'en fus quitte pour porter mes cols moins hauts.
Les badauds gobent cela, et le troupier s'éloigne en promettant de raconter d'autres faits aussi merveilleux à la réunion suivante, et il se caresse la moustache en se moquant de ceux qu'il a fait poser.
i::j la grasl-e ville.
Les romains de Paris n'ont rien de commun avec les habitants de la ville \m sept collines. Ce ne sont point des Brutus, des Horace, des Néron, ils n'ont pas le cœur féroce : ce sont des hommes qui ne veulent des succès et des victoires que dans 1 intérêt de vos plaisirs. Leur champ de bataille, c'est le parterre d'un théâtre; leurs héros, ce sont les acteurs et les actrices; leurs dieux sont les auteurs, la scène est l'autel et leurs mains consomment les sacrifices. En un mot, les romains sont ces mêmes hommes que l'on nommait vulgairement autrefois des claqueurs, parce qu'ils se chargent d'applaudir les pièces, de les soutenir autant que possible, et quelquefois d'enlever un succès... à la force du poignet.
Beaucoup de gens crient après les romains ! Certes ceux qui demandent leur abolition ne sont pas auteurs dramatiques, sans quoi ils sauraient que c'est surtout au théâtre qu'ttw peu d'aide fait grand bien. Et ne croyez pas que les auteurs en renom, que ceux qui ont journellement les plus grands succès sur la scène, dédaignent l'emploi des romains; bien au contraire, ils les choient, ils les prient, ils se recommandent à eux comme de simples débutants dans la carrière. Il leur en faut des phalnnges nombreuses! ils n'en ont jamais assez.
C'est que l'auteur dramatique sait que la pièce la mieux faile, la mieux écrite, peut paraître froide et ennuyeuse devant un public impassible, qui craint de se compromettre en applaudissant.
On vous dira : s'il n'y avait point de romains, le vrai public et vos amis applaudiraient.
C'est absolument comme si l'on vous disait: Votre pièce réussira, si elle ne tombe point!
Vos amis!... Comme on profane ce mot! L'amitié est une chose si rare!... Est-ce qu'un ami véritable ira voir votre pièce pour chercher à la critiquer?... Est-ce qu'il sera enchanté de trouver l'occasion de dire un bon mi t aux dépens d'une de vos situations?... Est-ce qu'il voudra montrer plus d'esprit que vous en refaisant votre intrigue à sa manière, et disant: C'eût été bien mieux ainsi?... Est-ce qu'il bâillera ou aura l'air de s'endormir pendant une scène un peu longue de votre pièce?... Est-ce qu'il lui échappera un sourire moqueur s'il entend un coup de sifflet?
Voilà cependant ce que font au spectacle la plupart de
ceux à qui vous avez donné des billets, parce que vous les croyez vos amis, tandis que vous deviez les regarder comme de simples connaissances.
Quant au public, il se compose en grande partie de gens qui attendent l'opinion des autres pour en avoir une : ce sont toujours les moutons dePanurge. Ils entendent applaudir, ils disent : C'est charmant! S'ils entendaient siffler, ils diraient : 11 est certain que c'est bien mauvais.
Revenons aux romains : cet état a quelque chose de comique, qui s'augmente encore par la singulière prétention de la plupart de ceux qui l'exercent.
Un chef de romains, c'est-à-dire celui qui a l'entree des succès d'un théâtre, est un homme prépondérant, un homme avec lequel on est bien aise d'être en bonnes relations; ajoutons à cela que ce peut être encore un fort et fort honnête homme. Paris en compte
leurs qui, dans les moments difficiles où se trouvent quelquefois les auteurs dramatiques, ont été pour eux des banquiers et non des usuriers ; et ce ne sont jamais ces banquiers-là qui ont fait faillite.
Un chef de romains a des lieutenants, ou, si vous l'aimez mieux, des hommes chargés de commander aux différents groupes placés dans le parterre ; car le chef principal ne peut pas être partout, et ensuite, lorsque
t bien établie, il abandonne le service à ses lieutenants, et ne se donne plus 'a peine de venir.
Un jour de première représentation, il faut voir avec
art le chef distribue les romains dans le parterre. 11
en place une masse énorme au centre. La partie de cette
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masse qui touche au public payant s'appelle la lisière; c'est celle qui doit, être toujours la mieux composée, vu son contact avec le public.
Il y a ensuite d'autres groupes placés çà et là, et dirigés par les lieutenants. Puis on envoie quelques romains en solitaire, c'est-à-dire qu'on permet à ceux-là de se placer seuls au milieu des payants. La place de solitaire est très-enviée parce qu'elle vous donne tout à fait l'air d'une personne qui a pris son billet au bureau et qui applaudit par conviction; mais pour avoir droit à cette faveur, une mise très-soignée est de rigueur.
Avant qu'on commence la pièce, le chef dit à ses romains :
— Vous ferez madame B... (faire, ici, veut dire applaudir ou soigner). Vous ferez mademoiselle D...; vous laisserez en plan monsieur X... (cela signifie: vous ne l'applaudirez pas); vous irez doucement au premier acte, vous rigolerez un peu au second, mais vous rirez aux éclats au troisième et vous enlèverez le dénoûment. L'auteur est un client; sa dernière pièce a été un peu polissonnée (sifflée) ! Il s'agit de lui donner une revanche pour celle-ci! Ne lavez (vendez) aucune contre-marque qu'après le second acte, et encore que ce ne soit qu'à des pratiques.
Il y a des romains amateurs, c'est-à-dire des personnes qui, ne voulant pas payer le prix entier d'un billet de parterre et ayant très envie de voir le spectacle, sont admises dans les cohortes moyennant une demi-tasse ou un petit verre, dont ils payent le prix à quelque lieutenant qui ne consomme pas. Le service des amateurs est
ordinairement un peu mou, mais cela fait nombre, et quelquefois le chef est bien heureux d'en trouver, parce que ses romains, ennuyés de voir cinquante, soixanle fois de suite la même pièce, désertent souvent leurs drapeaux.
Écoutez quelques romains causant entre eux après la première représent ion d'une pièce qui , malgré tous leurs efforts, a été considérablement polissonnée.
— Le premier acte allait. Mais pourquoi fait-on reparaître la duègne au second?... Toutes les duègnes devraient mourir au premier acte.
— Qu'est-ce que tu penses , Bertrand ? tu ne dis rien.
— Je pense que lorsqu'on a du linge blanc et on chapeau neuf, on pourrait bien être placé à la lisière. Pas du tout, on me flanque dans le centre à côté de deux novices qui applaudissaient à tort et à travers, même quand un figurant apportait une lettre... J'avais beau leur dire : Fichtre! taisez-vous donc! Attendez le commandement! ils allaient toujours... Pas moyen de travailler avec ces gens-là.
— Et moi donc, qui avais fait une toilette soignée... eau de Cologne sur mon mouchoir, comptant être en solitaire^ et on me met dans le groupe à gauche... Faites donc des frais de costume.
Pendant que les romains causent entre eux, leur chef est monté sur le théâtre; il aperçoit l'auteur causant avec le directeur ; ni l'un ni l'autre n'ont l'air content : il s'avance avec courtoisie.
— Cela n'a pas été bien du tout, dit le directeur.
— On nous a un peu égayés, dit l'auteur. Il me semble que vous n'avez guère applaudi.
— Guère applaudi! reprend le chef des romains avec assurance. Ah! monsieur!... Mais demandez plutôt atout le monde!... On n'entendait que moi !
Le directeur ne peut s'empêcher de rire de la réponse. L'auteur se pince les lèvres, et le romain reprend:
— Au reste, soyez tranquille ! ce n'est pas là une pièce tombée!... Vous verrez la seconde comme ça ira... et je ferai tous les acteurs! même ceux qui ne me donnent pas de billets.
C'est une charmante promenade, qui commence à la place de la Concorde, et s'étend presque jusqu'à la barrière de l'Étoile. Cependant on ne devrait appeler Champs- Elysées que le côté qui longe le faubourg du Roule : la partie qui s'étend le long de la Seine est le Cours-la- Reine; mais il est maintenant d'usage de confondre ces deux côtés sous la même dénomination.
Les Champs-Elysées sont la seule promenade champêtre que les Parisiens aient conservée dans leur ville, où tous les arbres disparaissent pour faire place aux pierres et aux moellons.
11 est difficile de se faire une idée de tout ce que l'on trouve maintenant réuni aux-Champs-Élysées enjeux, en
divertissements, en récréations, en plaisirs de toute espèce. D'abord les restaurateurs n'y manquent point : le restaurateur est indispensable dans tous les points de réunion, il est l'âme d'une fête, c'est presque toujours chez lui qu'elle se termine.
Les traiteurs des Champs-Elysées ont des petits jardins, des petits cabinets entourés de verdure ; tout cela leur donne un aspect semi-champêtre qui fait que Ton se plaît chez eux, où Ton se croit à la campagne, quoiqu'on paye tout aussi cher que dans l'intérieur de la ville, et souvent davantage. Il y a ensuite des cafés ; ils ne sont pas brillants et dorés comme dans les rues de Paris, mais on peut s'y reposer,«y causer, et à la rigueur on peut s'y rafraîchir.
Une charmante salle de spectacle d'équilation vient de s'élever dans les Champs-Elysées ; elle mérite que nous lui consacrions un article particulier; en attendant, nous devons dire que la présence du Cirque attire constamment la foule pendant toute la belle saison, dans cette partie des Champs-Elysées.
Le jeu de boules y est très-cultivé, c'est là que s'exercent les grands joueurs ; on y fait de belles parties, et beaucoup de flâneurs, de rentiers, d'invalides vont passer leur journée aux Champs-Elysées pour voir jouer aux boules.
On s'exerce aussi au ballon. Prenez garde à vous, promeneurs imprudents qui ne remarquez pas ce gros ballon en peau blanche qui traverse les airs avec la rapidité d'une bombe ; le joueur qui voit un beau coup à faire accourt tout en sueur de votre côté... rangez-vous...
il en est temps... Vous ne vous êtes pas rangé... Tant pis pour vous, le jeune homme en manches de chemise s'est jeté contre vous, et vous a rudement repoussé de côté, afin de recevoir et de renvoyer le ballon qui venait droit sur votre tète; comme vous ne vous attendiez pas à ce choc violent, vous avez perdu l'équilibre et vous roulez sur le gazon... Tout le monde rit de votre chute, et je vous conseille d'en faire autant, car le joueur était dans son droit, et vos plaintes seraient mal reçues.
Quelques amateurs choisissent aussi les carrés des Champs-Elysées pour faire des parties de paume. La raquette serrée renvoie la balle avec force ; elle siffle dans l'air, vous la perdez presque de vue... Mais prenez encore garde, si vous dirigez vos pas du coté des joueurs de paume, il peut vous arriver là une aventure du même genre qu'au jeu de ballon; seulement, ici, on ne vous jettera pas par terre, mais c'est un coup de raquette que vous pourrez recevoir dans le nez : c'est beaucoup plus dangereux.
Enfin, quand vous serez las de la promenade, quand vous aurez assez joui du coup d'œil de tous ces jeux, assez admiré ces charmantes maisons bâties vers l'approche de la barrière, villa délicieuses, habitées en partie par de riches banquiers, des étrangers et des marchands de chevaux, redescendez les Champs-Elysées du côté de la ville, vous trouverez des chaises où viennent se reposer les promeneurs, et où ils peuvent sans fatigue passer à leur tour en revue les personnes qui se promènent, et jouir du coup d'œil des équipages et des cavaliers qui se rendent au bois.
Cette entrée de Paris par la barrière de l'Étoile est magnifique ! une route superbe, parfaitement entretenue, des équipages brillants, variés, dans lesquels se montrent des femmes gracieuses et parées, des cavaliers mis avec goût et caracolant sur de fiers coursiers, des maisons bâties avec élégance et coquetterie, des promoteurs flânant avec délices de chaque côté de la roule; enfin les Champs-Elysées avec toute leur magie, la place de la Concorde avec son obélisque, ses pilastres, ses fontaines, ses lanternes dorées. Quel coup d'œil, et quelle idée doit concevoir de Paris celui qui, venant pour la première fois dans la grande ville, y entre par cette barrière !
A coup sûr, ses pensées ne seraient pas les mômes si, au lieu d'arriver à Paris par les Champs-Elysées, il y filtrait par la barrière de la ChopineUo, ou par la barrière des Rats.
Vous êtes retenu dans votre lit par une légère indisposition ; votre médecin vous a défendu de lire, parce que cela vous fatigue les yeux et la tête, et puis qu'en lisant il faut nécessairement sortir un peu son bras de dessous sa couverture, et que l'on peut prendre du froid.
Mais vous avez un petit garçon de neuf à dix ans qui lit très-couramment Têlémaqueet Robinson; il nest pas à sa pension parce que c'est jeudi. Vous allez le faire lire près de vous, cela vous distraira et ne vous fatiguera pas.
Vous appeltz votre petit garçon, et vous lui dites :
— Tu vas me faire la lecture, mon amïy^h !... j'espère que tu es content... Faire la lecture à son père pen<
rîant qu'il est indisposé... voilà un emploi :lont tu dois être fier.
Votre petit garçon n'a pas du tout l'air content : il préférerait le bilboquet ou les quilles à l'emploi dont vous le gratifiez.
Cependant il se résigne, et il répond en faisant la moue :
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous lise, mon papa?
— Tiens, prends le journal qui est là-bas sur la table... Je ne serai pas fâché d'être un peu au courant des nouvelles. Lis-moi le journal, cela t'amusera aussi.
Votre petit bonhomme va prendre le journal, il le développe, va s'asseoir contre votre lit, et commence la lecture :
Assurance sur la vie humaine... Bénéfices certains...
Votre fils s'arrête, en s'écriant :
— Ah! mon papa.,, est-ce que c'est vrai, cela... on assure la vie des gens?... Alors, quand on est malade... on n'a pas peur de mourir. . . Fais-toi assurer, mon papa. . . comme ça, tu pourrais manger quand même le médecin le défendrait... Tu ne craindrais pas les indigestions... Ah! je voudrais bien être assuré, mon papa.
Vous avez beaucoup de peine à faire comprendre à votre fils que l'assurance sur la vie n'empêche personne de mourir. Vous le priez de vous lire autre chose ; il lit :
— Capsules préparées au cubèbe et au copahu ; odeur agréable n occasionnant ni nausées, ni coliques, et guérissant promptement, sans rechute, les. . .
LECTURE DU JulRNAL.
Vous arrêlcz votre lecteur, en lui criant :
— Assez ! assez ! Je n'ai pas besoin que tu me lises cela...
— 0 mon papa, mais il parait que c'est b:enbonces cmsules-là... Ce n'est doue pas comme celles que l'on met sur un fusil pour servir d'amorce?
— Non, non, c'est autre chose.
— 0 mon papa, je voudrais bien en manger de ces capsules-là... Voudrez-vous m'en acheter pour me régaler?
— Veux-tu te taire, imbécile !... Ce n'est pas tout cela qu'il faut lire... Vois donc plus loin...
Votre petit garçon fait encore la moue et se remet à lire :
— Topique contre le farcin, les glandes; baume astringent contre lepiétin, crapaud, crevasses, javart...
Vous vous retournez avec humeur dans votre lit, en ?ous écriant :
— En voilà assez !... Tu m'ennuies... je ne veux pas en entendre davantage. Tu me lis des choses dégoûtantes !
— Dame, mon papa, je vous lis le journal. Vous m'aviez dit que cela m'amuserait... mais cela ne m'amuse pas du tout.
— Ni moi non plus, va-t'en ; j'aime mieux dormir. Assistons maintenant à la lecture du journal chez une
dame du faubourg Saint-Germain.
C'est nue vieille marquise fort riche qui a fait élever un de ses neveux, dont elle prend soin, dans les principes les plus sévères : elle le destine à l'état ecclésiasti-
que, et, lorsque par hasard il n'est pas au séminaire, il ne faut pas qu'on prononce devant son neveu un mot un peu gai ; il ne faut pas que l'on s'entretienne d'histoires, d'aventures où il est question d'amour. Enfin, il faut éviter de parler delà moindre chose qui pourrait attirer sa pensée sur des objets qui s'écarteraient de la plus sévère décence.
La vieille marquise est dans son salon, assise sur un divan ; elle souffre d'un rhumatisme qui l'empêche de se remuer.
Son neveu est à dix pas d'elle, assis sur le tout petit bord d'une chaise, tenant ses yeux baissés sur le parquet, et ne répondant à sa tante que par des monosyllabes. La vieille dame, qui s'ennuie beaucoup, et que la conversation de son neveu ne distrait pas de ses souffrances, lui dit enfin :
— Prenez le journal qui est sur ma causeuse... je n'ai pas pu lire aujourd'hui... je ne puis pas me remuer... Faites-moi un peu la lecture. Mon journal est grave... il est dans les bons principes, et sa lecture ne saurait être dangereuse pour vous.
Le jeune homme s'incline, se lève, va prendre le journal, revient s'asseoir sur le bord de sa chaise, et lit d'une voix haute el -intelligible :
— Des hémorroïdes : moyen de les traiter, de les quérir, de les prévenir même, sans employé)' de suppositoires. Les hommes en étant plus généralement affectés que les femmes, et le frottement de leur pantalon occasionnant sur cette partie...
— Finissez!... finissez bien vile! s'écrie la vieille
marquise en s'agitant sur son divan... 0 mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que cela?
— Je vais finir, ma tante ; il n'y a plus que quelques lignes, reprend le jeune homme, et il poursuit :
— Occasionnant sur cette partie délicate de leur personne...
— Mais assez, monsieur; taisez-vous bien vite!... Est-il possible de me lire des choses pareilles!...
— Ma tante, c'est sur le journal... c'est vous qui m'avez dit de vous le lire.
— Je ne conçois pas cela ! Il faut que ce soit une erreur commise par l'imprimeur !... Passez, monsieur... Lisez-moi bien vite autre chose, que j'oublie ce vilain article.
Le jeune homme reprend à haute voix :
— Cluso-pompe d'un emploi aussi utile qu agréable, qui tient entièrement dans une boite et que l'on peut porter sur soi pour aller en société. La manière de s en servir est aussi simple que commode; vous vous mettez- à cheval sur une chaise et vous introduisez le canon...
Les gémissements de la vieille dame interrompent encore le jeune homme ; il regarde sa tante, qui essaye de remuer les bras et de frapper du pied, en balbutiant :
— Mais voulez-vous bien vous taire, mon neveu Comment osez-vous lire ces affreux détails?. . . c'est odieux ! c'est révoltant !
— Ma tante, c'est lejournal... je n'invente rien, moi..
je lis...
— Dans quel siècle vivons-nous! Mettre de telles
choses sur un journal que j'estimais... je n'en reviens pas...
— Voulez-vous que je passe à autre chose, ma tante?
— Je ne sais si je dois encore vous écouter...
— Voici un autre article, ma tante, qui vous fera peut-être plaisir.
Et le jeune homme lit :
— Traité de la syphilis. Depuis que le trop fameux Christophe Colomb nous a rapporté en Europe cette,..
Ici la marquise pousse de véritables hurlements, et malgré son état de souffrance, elle retrouve assez de force pour se lever, aller à son neveu, lui arracher le journal des mains et le jeter au feu.
Voyons maintenant chez de bons bourgeois du Marais. Ils ont une petite fille de huit ans, fort gentille, fort espiègle, et qui, comme on dit vulgairement, apprend tout ce qu'elle veut. La petite fille a bien voulu apprendre à lire, afin de savoir de ces beaux contes, de ces belles histoires qui vous font peur le soir quand on mouche la chandelle. Mais l'enfant a déjà dévoré tous les livres qu'on lui a donnés, et elle demande toujours à lire, si bien que la maman, qui fort souvent n'a pas le temps de regarder le journal auquel son mari est abonné, a dit à sa petite fille :
— Tu me liras le journal tous les soirs pendant que ton père ira à son c
La petite a sauté de joie, parce qu'on lui a dit que le journal était rempli d'histoires, d'assassinats, de vols, d'incendies, enfin de choses très-divertissantes et fort
capables de lui faire encore peur le soir. Elle attend avec impatience le moment de remplir ses fonctions de lectrice.
Enfin, après le dîner, le papa sort suivant son habitude pour aller au café; la petite fille reste avec sa mère et sa grand'maman, bonne femme de soixante-dixsept ans qui est un peu en enfance; elle s'empresse de prendre le journal ; sa mère a pris sa tapisserie, la grand'maman s'est fait donner son tricot auquel elle croit travailler, sans s'apercevoir que depuis cinq ans elle fait toujours le même bas, et l'enfant entame la lecture du journal :
— Maison d'accouchements tenue par une sage-femme qui a reçu des leçons des premiers accoucheurs de Paris. Les personnes de famille qui ont une faiblesse à cacher peuvent se présenter voilées et...
La maman interrompt la petite fille, en lui disant :
— Ma chère amie, c'est fort ennuyeux ce que tu nous lis là! je n'y comprends rien... Passons... passons à autre chose...
I.a vieille grand'mère, qui croit qu'il s'agit d'une bble d'hôte, dit en branlant la tète :
— Je sais ce que c'est'... On y va pour cinquante sous... On a trois plats et du dessert... J'y ai été souvent... Mais on y donnait toujours du haricot de mouton, et je n'aime pas cela...
— La petite fille, qui est fort espiègle , regarde sa grand'mère d'un air malin, en disant :
— Est-ce que vous aviez une faiblesse à cacher, bonne maman ?
— Vous êtes une petite solte, ma fille, dit la maman ; vous parlez de ce que vous ne comprenez pas !... Vous ne devez rien entendre à ce que vous venez délire... Cola regarde les médecins... Une faiblesse veut dire un défaut de conformation dans les personnes.
— Oui, oui, reprend la vieille, j'en ai caché beaucoup de ces pauvres petits... moi; c'était les carlins que j'aimais ; à présent on préfère les épagneuls, je ne suis pas pourquoi ! Les carlins sont bien plus aimables... J'en portais toujours un sous mon châle quand je sortais...
La petite fîlfe fait une mine fort drôle, comme si elle voulait dire à sa mère : Je comprends très-bien ce que j'ai lu. Puis elle reprend le journal et lit :
— Bandages, ceintures d'un nouveau genre pour les hernies et descentes, brevet d'invention : les hommes qui vont souvent à cheval et qui ne portent pas de...
— Ah! qu'est-ce que tu nous lis encore là ! s'écrie la maman, qui a rougi pour sa fille. Les journaux deviennent donc des amphithéâtres d'hôpitaux à présent !... je ne comprends pas alors qu'ils puissent trouver des lecteurs!...
— Maman, il est question de ceintures d'un nouveau genre, dit la petite fille... Mais, est-ce que les hommes portent des ceintures?. .. je croyais qu'il n'y avait que les femmes qui en mettaient par-dessus leur robe; qu'est-ce que c'est donc que ces ceintures-là? Où donc les mettent ils, ces hommes?... Veux-tu m'en acheter une pour mettre le dimanche quand nous irons promener sur les boulevards?
— Eh ! non, ma chère amie, ceci regarde les bossus ; pour les redresser, et voilà tout.
— Oui, dit la grand'maman, j'en ai porté longtemps, moi; ça m'allait très-bien... et des caleçons aussi.
— Mais vous n'étiez pas bossue, grand'maman?
— Allons, ma fille, assez de réflexions... Lisez-nous aulre chose... dit la maman qui commence à se repentir d'avoir donné le journal à sa fille.
petite reprend sa lecture :
— Dartres, maladies de peau, maladies cutanées et res affections chroniques résultant de galanteries ...
La maman n'en veut pas entendre davantage, elle ôte le journal des mains de sa fille, et le déchire en morceaux en s' écriant :
— En voilà bien assez, mon enfant; désormais je te jure que tu ne me liras plus le journal.
— Pourquoi donc, maman! s'écrie la petite fille. On onçait des galanteries... cela doit être bien gentil... sont sans doute des messieurs qui font des cadeaux
aux dames... et vous ne voulez pas que je finisse?
— Je sais ce que c'est, di- la grand'mcre en secouant la tête : j'en ai eu une douzaine au moins... C'était la mode alors... On les ait de fourrures du haut en bas.
Tout ceei est exact : nous n'avons fait qu'indiquer par
lques mots ce que Ton trouve maintenant tout au
long sur les annonces qui remplissent une grande partie
des journaux de Paris. On ne permettrait pas à une jeune
personne de regarder sur les murs, si elle pouvait y lire
des choses pareilles... et on les met sur les journaux qui vont dans les salons, dans les ateliers et dans l'intérieur des familles.
Et ces personnes qui lisent cela tous les jours sans en ressentir le moindre dégoût , se voilent le visage ou jettent les hauts cris lorsqu'un auteur emploie dans ses romans quelques-uns de ces bons vieux mots comiques et vrais que Molière semait à profusion dans ses pièces. Elles crieront au scandale, en voyant afficher le second titre de Sganarelle.
Paris fourmille de cabinets de lecture où vous pouvez, moyennant quatre sous par séance, vous installer dès huit heures du matin et rester jusqu'à onze heures du soir. Mais dans cet espace de temps, il est encore impossible de lire tous les journaux qui paraissent dans la journée.
C'est un coup d'œil curieux à Paris, lorsque, par une belle journée d'été, les habitants de la grande ville or.t voulu se donner le plaisir de la promenade, de voir le changement, le bouleversement, la révolu lion causée par une pluie d'orage qui fond tout à coup sur les prome neurs, les flâneurs et les marcheurs.
Les dames songent à leur chapeau, qui sera perdu ; elles cherchent des yeux un abri, un auvent, une porte cochère ou une voiture... Elles se mettent à courir... 11 faut voir comme les moins lestes se retroussent et sautent les ruisseaux.
Dans un pareil moment, on s'inquiète peu si on montrera le bas de son jupon, le haut de son mollet, et
même la couleur de sa jarretière... Pour les amateurs de jambes, une pluie d'orage est l'incident le plus heureux qui puisse arriver; il y a des études délicieuses à faire.
Les hommes dont la toilette est fraîche, dont le chapeau est neuf, ne se soucient point non plus de recevoir l'averse; ils courent d'un côté, les dames d'un autre; les enfants en font autant, mais cela les amuse; les marchands ambulante tâchent de courir avec leur boutique. Les habitants de la grande ville ont l'air alors de se disputer le prix de la course.
Les portes cochères ouvertes sont bientôt tellement encombrées, que les premiers arrivés sont forcés de reculer et de recevoir la pluie qui tombe dans la cour. Les derniers venus reçoivent encore la pluie de la rue, et tous ces gens-là ont l'agrément d'être dans un courant d'air fort dangereux pour des personnes qui viennent de courir.
Le désagrément de cette situation n'empêche pas toutes les personnes qui ont trouvé celte espèce d'abri de rire et de se moquer de ceux qui passent trempés par la pluie, et qui, pour arriver jusqu'à eux, ne peuvent plus traverser le ruisseau, qui, en peu de minutes, est devenu un torrent.
Vous voyez un bon bourgeois qui a tiré son mouchoir de sa poche et l'a mis par-dessus son chapeau, en ayant soin de bien tenir les deux bouts pour qu'il ne s'envole pas. En moins d'une minute, le mouchoir est parfaitement trempé ; c'est égal, ce monsieur se figure que cela lui sert de parapluie.
Voilà quelques dames qui, pour garantir leur tête, ne craignent pas de dégarnir et d'enrhumer une autre partie de leur personne. Elles courent cachées sous leur robe, qu'elles ont retroussées sur leur tète. C'est le tableau de Paul et Virginie mis en action ; mais les Virginie sont seulee.
En ce moment, l'observateur peut encore faire d'utiles réflexions sur le danger de se fier aux apparences.
Cette dame qui avait une robe de soie très-éiégante vient de montrer un jupon sale.
Celle-ci, qui porte des fleurs et des dentelles sur sa tête, a une jupe toute rapiécée et des trous à ses bas...
« Vanitas vanitum, etomnia vanitas! »
C'est en ce moment que les omnibus sont courus, recherchés. Du plus loin qu'on les aperçoit, on leur fait des signes, on les appelle... Mais l'omnibus dédaigné il n'y a qu'un instant, parce que le temps était superbe, est déjà encombré de voyageurs... la plaque fatale est levée... Vous pouvez lire le mot : complet! et, malgré cela, vous vous obstinez à faire des signes au conducteur et à courir après la voiture,
Ah! qu'il est heureux alors celui qui, par une prévoyance bien méticuleuse, s'est muni d'un parapluie ; celui qui s'est dit : 11 fait trop chaud aujourd'hui, nous aurons de l'orage!
Comprenez-vous que son parapluie est devenu le mouchoir qu'il peut jeter à ces odalisques surprises par l'averse? 11 n'a que l'embarras du choix. En ce moment, un homme qui offre à une dame la moitié de son para-
pluie est toujours bien reçu, lors même qu'il serait affreux de figure, mal bâti, borgne et boiteux.
Et vous comprenez encore tout le parti que l'on peut tirer de la circonstance : il est permis d'être fort aimable, fort galant sous un parapluie... A Paris, les averses ont donné naissance à bien des aventures.
Mais, en général, ce ne sont pas les jeunes gens qui ont la pensée d'emporter un parapluie dans la prévoyance d'une averse ; les hommes mûrs, les séducteurs sur le retour, se chargent de ce soin. Quand on a passé l'âge où Ton plaît par sa tournure, il n'est pas défendu de chercher à plaire par son parapluie.
LA GRÀÎÏDE VILLE.