BIBLIOTHÈQUE DES CURIOSITES SCIENTIFIQUES 15, RUE DE TOURNON
Aperçus préliminaires. — Opinions de Goethe, de Lavater, de Walter Scott, de Knigg, de Waltmann, de Kolzl, de Henze et de Delestre.
La Graphologie est l’art de découvrir, dans l’écriture d’une personne, ses défauts et ses qualités, ses tendances morales, son caractère, ses habitudes, etc. A première vue, cette prétention paraît singulièrement exagérée... Comment, en effet, par le simple examen de caractères tracés à la hâte, au courant de la plume, jetés sans soin sur le papier, pourra-t-on savoir si celui qui les a écrits a un caractère doux ou violent, timide ou plein de hardiesse, aimant ou haineux; s’il est avare ou prodigue, ambitieux ou résigne à son sort, triste ou gai, puissant ou misérable?
Évidemment, on ne passe pas du premier coup maître dans une branche d’études spéciales, et il faut admettre qu’un travail sérieux, approfondi et raisonné sur les écritures et les nombreux éléments de la science graphologique peut seul donner le talent et l’habitude necessaires pour démêler, dans deux écritures qui tout d’abord paraissent semblables, les nuances nombreuses du caractère de ceux qui les ont tracées. Cependant, avec un peu de réflexion, le lecteur se convaincra aisément que cette science est réelle, qu’elle existe, qu’elle a ses lois et ses règles, et que ses données et ses résultats sont rigoureusement exacts.
De nombreux auteurs ont écrit des traités et même des revues périodiques sur la graphologie; les principaux sont l’allemand A do If Henze, Lavater , le P. Martin , Delestre , Fleury , Flandrin , Desbarolles, Emilie de Vars t Bouvery , L. Mond,e te.
Commençons par le commencement, voulez-vous ?
Voici par exemple une écriture quelconque, trois lignes, un simple billet.
Cette écriture est pleine de fautes d’orthographe; vous ne cherchez pas bien long-
temps, n’est-ce pas, pour déclarer que l’instruction de l’auteur est tout à fait rudimentaire?. ..
Autre écriture, correcte celle-là. Elle est hachée, rapide, la fin des mots est restée au bout de la plume et est remplacée par un trait plus ou moins ondulé, dans lequel, à la lecture générale, on devine quand môme les lettres absentes (un étranger ne pourrait cerlainement pas y lire grand’chose) : ne vous dites-vous pas de suite que l’auteur de cette écriture est un homme pressé, vif, actif, nerveux?,..
Et si certains mots, comme nous , vous, votre } noire , etc., sont remplacés par les abréviations v/s, n/s f v/e , nie etc., ne penserez-vous pas aussitôt que la personne est dans le commerce?
Et si l’écriture est couchée, fine, d’une certaine régularité ou même d’une élégante irrégularité, n’augurerez-vous pas qu’elle est l’œuvre d’une femme?... Et encore, à ce point de vue, il ne faudrait pas être trop affirmatif, car l’écriture, en général, n'a pas de sexe: a n effet, beaucoup d’hommes ont une écriture féminine d’aspect, comme beaucoup de femmes (ex.: George Sand) ont une écriture absolument masculine.
Si, dans l’écriture observée, vous remarquez que des mots entiers sont supprimés sans pourtant laisser aucun doute sur le sens des phrases, comme par exemple dans: a J'approuve parfaitement voire idée; venez demain ; verrons à préciser davantage ; mais peu de probabilité quand même de réussite , car acquéreur et vendeur peu disposés à céder sur leurs mutuelles prétentions », au lieu de: « nous verrons à préciser davantage », a mais il y a peu de probabilités », « car /'acquéreur et le vendeur sont peu disposés à céder sur leurs mutuelles prétentions », ne conclurez-vous pas que l’auteur est un homme affairé, rédigeant de nombreuses écritures, ayant à peine le temps de s’occuper des affaires multiples qui prennent toute sa liberté, qui l’occupent tout le jour?...
Si, dans une écriture, il ne manque ni un point ni une virgule, pas même un point sur les i , ne penserez-vous pas avoir affaire à un homme méticuleux, soigneux, compassé, prudent, ne laissant rien au hasard de la plume, et se relisant après avoir écrit !...
Voilà déjà quelques indices généraux qui peuvent donner de suite une idée de ce qu’est la Graphologie.
Certes, celte science ne s’est pas créée toute seule et en bloc; il a fallu de longues études pour la réunir en corps de doctrine, pour en tracer les règles, pour établir les points fondamentaux et irrécusables d’où découlent les milliers d’aperçus ingénieux et fort exacts destinés à permettre de lire dans huit ou dix lignes d’un inconnu tout ce qui concerne son âme, son cœur et sa situation sociale. Il a fallu de nombreuses comparaisons, des travaux ardus et patiemment poursuivis. Il a fallu collectionner des milliers d’écritures d’hommes sciemment connus pour coléreux» orgueilleux, violents, doux, aimants, rageurs, envieux, patients, emportés, bons, bienfaisants, rigides, tenaces, implacables dans leur volonté, versatiles, trompeurs, menteurs, etc., etc., et s’assurer que, dans chaque catégorie, les mêmes formes de lettres se retrouvent, les mêmes traits, les mêmes façons de ponctuer, de commencer ou de terminer un mot.
II a fallu voir à quel caractère particulier appartient une écriture dont les lignes sont ascendantes ou descendantes , c’est-à-dire montant vers le côté droit du papier ou descendant vers ce même côté... On s’cst attaché à tout; le plus léger indice n’a pas été négligé; tout a été scrupuleusement compulsé, analysé et enregistré: la façon de barrer les t minuscules plus ou moins fortement, au bas de la lettre ou à une hauteur différente, etc., la façon de mettre les points sur les i et les accents sur les lettres : sur la lettre elle-même, ou bien à droite ou à gauche, c’est-à-dire négligemment ou précipitamment ou avec méticulosité; la façon de tracer les majuscules et le rapporL de la dimension de ces dernières avec celle des minuscules; il a fallu tenir compte également de l’oubli ou de la négligence de l’emploi des majuscules; de l’habitude d’aller fréquemment à la ligne, de celle de supprimer presque entièrement les alineas (comme dans le Dictionnaire de Littré , etc., etc.)
De l'inconnu on est allé patiemment au connu, et l'ouvrage a été certes on ne peut plus laborieux.
Du reste, cette science n’est pas nouvelle, quoique réellement dévoilée dans ces derniers temps; en effet, l’on en trouve des traces dans divers passages des auteurs les plus anciens, comme dans les ouvrages d’une foule de littérateurs de notre époque.
Goethe écrivait ceci à Lavatcr :
« Que l'écriture ait des rapports avec le caractère et l’intelligence humaine, et qu’elle puisse donner au moins un pressentiment de la manière de sentir ou d’opérer, il n’existe pas l’ombre d’un doute à ce sujet, comme on doit aussi reconnaître un accord avec toute la personnalité non seulement dans les traits, la conformation générale, mais même dans l’expression du visage, le ton, les mouvements du corps. Cependant on rencontrerait là plutôt une affaire de sentiment qu’une science bien claire. On pourrait bien , par cette méthode , réussir dans quelques cas isolés ; mais à faire de la réunion du tout une certaine méthode, cela réussirait difficilement à qui que ce soit. Comme je possède moi-même une collection considérable d’écritures, et que j’ai souvent eu l’occasion de fixer mon attention sur ces sujets et de m’en rendre compte, il me semble que tout homme qui voudrait tourner ses idées sur ces matières pourrait, sinon pour les étrangers, mais pour sa propre satisfaction et instruction,
• faire quelques pas qui lui ouvriraient un point de vue sur un chemin à défrayer.
« Comme la chose est extrêmement compliquée, et comme on doute soi-mème de la place où l’on doit rencontrer le fil d’Ariane qui doit conduire hors de ce labyrinthe, on ne trouve, sans creuser beaucoup, que peu à dire sur ce sujet. Toutefois, comme il ne me paraît pas impossible que l’on puisse communiquer aux autres ce que l’on a remarqué et pensé, ne fût-ce que pour les encourager et les engager à aller plus loin, j’ai l’intention, excité par leurs recherches, d’avancer dans une prochaine œuvre sur l’art et sur l’anliquité de ce sujet, plusieurs propositions dans le but de connaître les moyens à employer pour former une collection dans ce sens, pour l’enrichir et pouvoir formuler un jugement sur ces matières.
« Prenez, en attendant, ce que je vous dis aujourd’hui comme l’assurance de l’intérêt sympathique que j’attache à ces recherches, en vous engageant amicalement à collectionner avec zèle. »
Dans sa Physiognomonie , Lavater dit :
« Je distingue dans l’écriture la substance et le corps des lettres, leur forme et leur arrangement, leur position, leur réunion, l’intervalle qui les sépare, l’intervalle qui est entre les lignes, si celles-ci sont droites ou de travers, la netteté de l’écriture, sa légèreté ou sa pesanteur, si tout cela sc trouve dans une harmonie parfaile, etc. »
Dans les Chroniques de la Canongate , chapitre II, intitulé le Manuscrit , voici comment s’exprime Walter Scott:
a Un peu de réflexion me fit rougir de ce mouvement injuste de mon âme, et, tout en regardant l’ccriture nette et régulière, bien qu’un peu tremblée, de ce manuscrit, je ne pus m’empêcher de penser, selon l’opinion que j’ai entendu soutenir, que l’on pouvait tirer des conjectures assez certaines sur le caractère d’un homme d’après la seule inspection de son écriture. Celle-ci, très régulière, mais petite et serrée, indiquait un homme d’une conscience pure, sachant gouverner ses passions, et qui, selon sa propre expression, suivait le chemin droit de la vie, mais elle indiquait aussi un esprit étroit, imbu de préjugés invétérés, et susceptible, jusqu’à un certain degré, d’une intolérance qui, opposée cependant à la nature, provenait d’une éducation bornée. Divers passages des livres saints et des orateurs classiques, prodigués confusément plutôt qu’appliqués heureusement, et écrits en caractères d’une demi-grosseur pour faire remarquer leur importance, attestaient cette espèce particulière de pédantisme qui regarde tout argument comme irrésistible quand il est appuyé d’une citation. Ensuite, les lettres capitales d’une forme prétentieuse, qui ornaient le commencement de [chaque alinéa ainsi que le nom de sa famille et de ses ancêtres, n’exprimaienl-elles pas de la manière la plus positive le sentiment d’orgueil et de vanité dont l’auteur avait été tout pénétré en accomplissant sa tâche? Je me persuadai que toutes ces choses réunies offraient un portrait si complet de l’homme, que détruire son manuscrit me parul un acte plus irrespectueux que d’effacer sur la toile la ressemblance de ses traits. »
Un philosophe allemand, Knigg, cité par Adolf Iienze dans sa Chirogrammatomancie , dit:
« Tous les enfants dont j’ai fait l’éducation ont appris l’écriture sur des exemples de moi; mais peu à peu, à mesure que leurs facultés se développaient, chacun y mêlait des caractères qui lui étaient propres.
« Au premier coup d’œil, ils paraissaient tous de la même main; mais, pour les personnes qui les examinaient avec attention et connaissaient tous les élèves, ou trouvait, dans la manière de l’un, la paresse; de l’autre, la mesquinerie; ou bien l’indécision, la légèreté, la fermeté, l’esprit d’ordre ou toute autre aptitude particulière. »
L'historien et diplomate Charles-Louis de Waltmann dit :
« Je prends un grand intérêt à l’écriture et j’y attache une grande importance. J’épie volontiers dans ses traits, comme dans les traits du visage, le caractère de l’humanité et j’en tire mes conséquences. Les traits de l’écriture se changent aussi et varient comme les traits du visage; et la variété des écritures, dans un nombre si restreint de traits dont notre écriture est composée, n’a rien de moins étonnant que
la variété des physionomies avec un nombre de traits si restreints dont le visage se compose : dans les deux se montre la puissance pénétrante de notre être. »
Dans son ouvrage intitule Écrit de mes huttes , le voyageur Kolzl dit :
« J'avais un ancien ami qui était un homme droit, honnête, plein de tact, bien qu'un peu pédant à l’ancienne manière. Ses lettres bien distinctes, qui paraissaient parfaitement semblables entre elles, se dressaient presque verticales sur la ligne. J’avais un autre camarade qui avait un caractère tout particulier, original et plein de franchise et qui faisait le contraire de tout ce que font les autres. Ses lettres, bien qu’elles fussent toutes très distinctes, s’en allaient non pas de droite à gauche, comme semble l’indiquer la construction de la main, mais de gauche à droite.
« Enfin j’avais une troisième connaissance, aux idées rapides, très intelligentes et très passagères, dont les lettres étaient penchées comme les chevaux anglais aux courses. On aurait dit que tous les caractères avaient des ailes et voltigeaient sur le papier comme ses spirituelles pensées. »
Quant à l’auteur de la Chirogrammatomancie, Henze, il dit :
« Quel est le plus clair et le plus distinct des reflets de la personnalité? Evidemment celui qui est en rapport le plus direct avec elle. La forme de l’écriture commence avec le développement et l’intelligence; elle devient ferme quand le caractère est ferme, maladive lorsque celui qui écrit devient malade, joyeuse quand il ressent du plaisir. Elle accompagne même l’homme dans sa profession et prend des nuances que lui impriment les occupations actives de la vie. Et à quelle partie de la physionomie est-il donné de discerner les professions? Voilà qui indique son importance, son autorité, son droit complet; quelles tendances, quelles directions intelligentes, quelles aptitudes, quelles études ne sont pas dévoilées ? Avec quelle rapidité ne peut-on pas trouver les qualités en harmonie avec ces choses? »
Enfin le peintre et physiognomonisie Delestre dit :
« Plusieurs points essentiels sont à considérer dans l’écriture : la grosseur, la finesse, le rapprochement, la régularité, l’écartement, le désordonné et l’inclinaison des caractères, la reelitude des lignes, leur disposition à monter ou à descendre de droite à gauche, leur flexuosité, leur solution brusque et saccadée, leur distance entre elles sont à noter, etc. »