CHANSON D'HOMME IVRE
Je suis un matelot sur les grandes galères Qui n'ai d'attache en aucun port Et porte écrit sous ma paupière " Volupté, désespoir et mort !... "
Ces paroles sont tatouées sur ma poitrine Et sont tissues dans mon maillot, Et l'obscure plainte marine Est faite de ces mêmes mots !
A UNE PROSTITUEE — I
Qui cherches-tu d'un pied sec et d'une main chaude ? Dans la nuit où cours-tu ? N'avance plus : c'est moi. Qu'un poignant plaisir rassemble ces deux qui rôdent. Sans un mot, avec un grand cri, arc-boute toi.
Tes seins mous de mes traits durs garderont le masque, Que le hasard écrit en eux avant le jour. Qu'es-tu, qu'un fétu ? que suis-je, qu'une bourrasque ? Fléchis ; frémis ; pâlis. Que l'amour sftit l'amour !
Tais toi ! Ta bouche n'est pas faite pour parler. Couchée ! Et mérite mieux l'argent que tu gagnes. Que portes tu, misérable, cette beauté Dont mes rêves paraient leur future compagne !
Combien d'amants, et quels amants, ah ? Il suffit. Et dire que c'est ça, mes songes, que j'accolle ! Tu cries ; je t'ai fait mal ! Allons donc ! Là ! Tant pis Je t'ai défendu de m'adresser la parole.
Tu t'étonnes que mon baiser se fasse tendre, Ma caresse clémente, et berceuse ma voix. Oh ! si tu comprenais, si tu pouvais comprendre, Tu aurais peur et tu aurais pitié de moi !
Sache qu'un désir fou a traversé ma tête D'écraser sous mes poings ton ventre à tous ouvert. Tu me baises et ris, mon amoureuse bête, Car tu ne connais que les affres de la chair !
J'ai les nerfs lourds comme des câbles enlisés... Fallait-il, comme après l'été deux feuilles mortes, Nous étreindre un moment sur nos rêves brisés ! Je veux... je ne peux pas fuir plus loin que la porte !
Dans ces yeux défaillants du poids de leur regard Tu n'as pas étouffé la moindre cantharide, Et l'angoisse te tord au creux du lit blafard, O cœur qui ne sais pas qu'il faut demeurer vide.
Quand tu t'éveilleras, le front de mort paré, Je serai loin ; la mer aura repris son calme. Nul ne saura qu'un soir dans cet œil timoré De furieux espoirs ont agité leurs palmes.
Toi seule, ô ténébreuse amie, seconde sœur, Auras bu d'un seul trait le philtre que je verse A la race éhontée des désirs imposteurs Qui dorment au château dont j'ai scellé la herse.